le double caractère, 1º de dieux des îles Fortunées, d’hommes d’une
race divine, et 2º de dieux infernaux, d’hommes d’une race barbare,
offrant des holocaustes humains. L’abolition de ces holocaustes a lieu,
lorsque le dieu _Kâma_ se dévoue, lui, le grand dieu des côtes de l’Inde
occidentale. C’est un vrai Cham par le nom et par l’idée; c’est l’Erôs
de l’Océan Indien. Spécialement adoré dans la péninsule du Guzzurate,
il est le premier navigateur de l’Océan. Pour triompher du monstre, du
tyran de l’abîme, il s’enfonce dans sa gueule, comme le Melcarth de Tyr,
comme le dieu des îles et des côtes de la terre ferme des Cares. Dieu
des extrémités du globe où l’Amour trouve son chemin; dieu des Libyens
et des Ibères, il a passé aux Grecs avec des modifications nombreuses.
Il renaît sur les côtes du Guzzurate, où il célèbre son premier triomphe
comme vainqueur du Macare, du monstre ou de la baleine qu’il porte en sa
bannière; d’où lui vient le nom de _Makara-kétou_, de _Makara-dhvadscha_.
Il s’entoure partout d’un harem de femmes qui l’enlacent et le dominent;
il est le bien-aimé de la Gynécocratie, dans tous les lieux où sa lumière
abonde et se promène.»
Si des régions et des mers de l’Asie, nous repassons de nouveau en
Amérique, nous y retrouvons les mêmes symboles que dans l’ancien monde,
souvent avec les mêmes noms, toujours sous des noms analogues. Celui
des dieux _Macares_, inexplicable ailleurs, d’une manière rationnelle,
s’explique là. _Macar_, dans l’ancien Quiché[157], est le poisson,
le monstre marin antique, celui qui s’élève au-dessus des autres, le
_Cipactli_ des Mexicains, le premier signe, représenté par un cétacé
formidable, appelé aussi _Ymox_[158] en quiché et _Ymix_ dans la langue
yucatèque. _Macar_, dans le quiché encore, signifie symboliquement
l’amour et l’embrassement d’une prostituée[159]. Or, peut-on rien qui
corresponde plus franchement à l’idée de la divinité des Cares de
l’Asie, navigateurs sur toutes les mers, fondateurs des institutions
gynécocratiques et des temples, dont des prostituées étaient les
prêtresses? Remarquons également que ce sont les lieux où les Cares
paraissaient avoir établi le plus solidement leur domination, dans les
provinces situées entre le Darien et le golfe de Maracaibo, que le nom de
_Macar_ a survécu aux révolutions de la nature et du temps, dans celui
de _Macar-Ona_, que gardèrent jusqu’à leur entier assujettissement aux
Espagnols, les rois des tribus de Bonda, de Malambó et de Tayrona[160].
Ce sont ces provinces, où le nom de presque chaque localité importante
commence en _car_, _cara_ ou _cari_, dont les montagnes d’_Abibe_,
d’_Abraime_, d’_Abraiva_, si riches en métaux et en bois précieux, dont
les côtes étaient naguère si célèbres par leurs pêcheries de perles,
que se conserva, avec le titre de _Macar-Ona_, le souvenir des Limnées
fameuses des Tayronas, où se forgeaient les armures d’or dont se
couvraient tous les rois de l’Amérique[161].
Macar, disons-nous, était aussi le même que _Melcarth_, l’Hercule
phénicien[162] que les médailles antiques, trouvées à Cadix, représentent
aussi par deux poissons[163], symboles également des deux jumeaux
Hunahpu, de Guatémala, moitié hommes, moitié poissons qu’on voit,
sous cette image, dans le MS, dit Mexicain, nº 2, de la bibliothèque
impériale. D’une extrémité à l’autre du globe, on le retrouve donc avec
les mêmes caractères, dans la Méditerranée, aussi bien qu’en Amérique
et que dans l’Inde. Ici le Macar se montre sous le nom de _Shambarah_,
dit M. d’Eckstein[164], le Macar ou _Macaryah_, monstre marin qui
avait englouti _Kâma_ (Erôs), dont il est aussi le symbole, comme
Oannès à Babylone. Macar est le premier navigateur ou plutôt l’image
du ciste qui transporte les premiers colons avec la civilisation, d’un
monde à l’autre. C’est ainsi qu’au début des histoires religieuses et
astronomiques des Mexicains, _Cipactli_, appelé aussi _Cipactonal_, le
premier-né, au retour de la lumière, celui qui le premier fut sauvé du
déluge[165], est figuré tantôt comme le monstre marin, vomissant un homme
de sa gueule entr’ouverte, tantôt avec le nom de _Quetzalcohuatl_, sous
la forme d’un dragon, d’un serpent épouvantable, engloutissant une forme
humaine, ou bien, blessé à mort et se débattant dans l’agonie, baigné de
flots de sang[166].
Chose remarquable, d’ailleurs, c’est du moment de son apparition
que date la mesure du temps; c’est pourquoi on l’appelle encore _Ce
Acatl_, Une Canne, nom du jour où se montra pour la première fois
_Tlahuizcalpan-teuctli_ ou l’Etoile du matin, après les convulsions
de la terre abîmée par le déluge[167]. C’est ce serpent qui ondule en
replis monstrueux autour de l’édifice qu’on admire à Uxmal, sous le nom
de Palais des Vestales, et entre les mâchoires duquel se montre une tête
couronnée du diadème royal[168]. Ce serpent est orné de plumes: c’est
pourquoi on l’appelle _Quetzalcohuatl_, _Gucumatz_ ou _Kukulcan_. Au
moment où le monde s’apprête à sortir du chaos de la grande catastrophe,
on le voit apparaître, «comme le Créateur et le Formateur, lorsqu’il
n’y avait encore que l’eau paisible, que la mer calme et seule dans ses
bornes;.... enveloppé de vert et d’azur, il est sur l’eau comme une
lumière mouvante[169].»
§ XII.
La création suivant le Livre sacré des Quichés. Origine des
cosmogonies antiques. Identification de Hurakan, l’Ouragan
américain avec Horus. L’Uraeus égyptien et le Quetzalcohuatl au
Mexique. Epervier et Vipère, Quetzal et Serpent.
«Voici le récit comme quoi tout était en suspens, dit le _Livre Sacré_;
tout était calme et silencieux; tout était immobile, tout était paisible,
et vide était l’immensité des cieux.—C’est au milieu des ténèbres de
la nuit, lit-on ailleurs, que le monde a été formé; car la nature de
la vie et de l’humanité sont l’œuvre de celui qui est le cœur du ciel,
dont le nom est Hurakan[170].» Ainsi que dans la plupart des cosmogonies
antiques, c’est du sein des ténèbres primitives que sort, suivant la
cosmogonie quichée, le principe créateur; c’est du sein de la nuit qui
précède les jours et les nuits, qu’il apparaît sur l’eau comme une
lumière mouvante. Mais si l’on entend bien le sens du _Popol Vuh_, il y
a dans les pages de la création quichée deux idées bien distinctes: il
y a la création première, au moment où l’univers sortit du néant, et la
seconde qui fait allusion aux divers bouleversements physiques du globe
terrestre, après la naissance de l’homme. «Admirable, dit l’écrivain
quiché, admirable est le récit du temps auquel acheva de se former tout
ce qui est au ciel et sur la terre, la quadrature et la quadrangulation
de leurs signes, la mesure de leurs angles, leur alignement et
l’établissement des parallèles au ciel et sur la terre, aux quatre
extrémités, aux quatre points cardinaux, comme il fut dit par le Créateur
et le Formateur, la Mère, le Père de la vie, de l’existence, celui par
qui tout agit et respire, père et vivificateur de la paix des peuples,
de ses vassaux civilisés. Celui dont la sagesse a médité l’excellence de
tout ce qui existe au ciel, sur la terre, dans les lacs et les mers.»
La Bible n’offre rien de plus sublime, et aucune nation antique, pas même
l’Égypte, avec toute sa sagesse, n’a conservé de la création un souvenir
qui réunisse à tant de simplicité et de grandeur, un tableau si frappant
de la science cosmogonique. C’est là un reflet des connaissances que
possédait l’antiquité américaine, aux temps où l’Égypte édifiait ses plus
beaux monuments. Mais quand nous arrivons aux images du monde, sortant du
chaos des catastrophes diluviennes, les idées américaines se rapprochent
de celles du continent opposé. Le créateur n’est plus le même. C’est
maintenant le serpent orné de plumes qui agit; il apparaît sur les eaux,
comme une lumière mouvante. Le monde ne sort pas de la nuit; non, il est
créé dans les ténèbres, dans la nuit; le texte est clair, _chi gekumal,
chi agabal_. C’est le commencement de tous les systèmes idolâtriques,
bâtis sur les idées cosmogoniques relatives à la terre, sortant du
cataclysme, sur les terreurs des hommes échappés au naufrage et oubliant,
dans leur effroi, les lumières de la religion primitive, source de cette
civilisation prodigieuse, vers laquelle le christianisme les fait tendre
de nouveau.
En effet, dit le texte quiché, «la nature et la vie de l’humanité se
sont opérées dans les ténèbres, dans la nuit, par celui qui est au
centre du ciel, dont le nom est Hurakan,» c’est-à-dire l’ouragan, la
tempête, qui a renouvelé le monde par les eaux du déluge et par le vent,
en éteignant les feux des volcans qui venaient de le bouleverser. Dès
ce moment, toutes les forces de la nature vont être divinisées: avec
Hurakan apparaissent les trois signes qui sont ses manifestations:
«L’éclair, est-il dit, est le premier signe de Hurakan, le second est
le sillonnement de l’éclair; le troisième est la foudre qui frappe, et
ces trois sont du cœur du ciel.» Ce sont eux qui vont créer le monde,
de concert avec Gucumatz, le serpent orné de plumes. «Que cette eau se
retire, disent-ils, et cesse d’embarrasser, afin que la terre ici existe;
qu’elle se raffermisse et présente sa surface, qu’elle s’ensemence et que
le jour luise...—Ainsi fut la création de la terre lorsqu’elle fut formée
par ceux qui sont le centre du ciel (l’ouragan) et le cœur de la terre
(le feu des volcans, Typhon); car ainsi se nomment ceux qui les premiers
la fécondèrent, le ciel et la terre, encore inertes, étant suspendus au
milieu de l’eau[171].»
Ne trouve-t-on pas là tout l’ensemble des théogonies et des cosmogonies
orphiques de l’Asie Mineure et des traditions que reproduit Hésiode?
C’est le vieil hiéroglyphe de l’œuf du monde, traité par Lobeck, qui a
réuni les fragments de ces cosmogonies dans les _Orphica_. «S’engendrant
de soi-même, mais au sein des ténèbres primitives, le dieu créateur sort
de soi-même dans l’œuf du monde. Il féconde la déesse Nuit, la Nuit qui
précède la naissance des jours et des nuits. Le sein de la déesse prend
la figure de l’œuf. C’est de cet œuf qu’il sort comme l’amour ailé, comme
le dieu fort (_Tepeu Gucumatz_, le dominateur, serpent orné de plumes),
comme le principe ailé du temps, ou comme le dieu qui ouvre la série
des cycles ou des évolutions qui composent et achèvent le système des
mondes. Cette œuvre s’accomplit quand le dieu, sorti de l’œuf, le partage
en deux moitiés, l’une qui comprend les cieux, l’autre qui comprend la
terre et l’abîme. Le troisième monde se compose de la mer atmosphérique
qui constitue le lien intermédiaire entre les deux mondes. Le génie
des trois mondes est le dragon aux trois têtes, ou aux trois corps.
C’est l’hiéroglyphe d’un triple feu, d’un feu créateur, conservateur et
destructeur, par lequel s’achève le mouvement des temps, dans un cercle
éternel de créations et de destructions[172].»
Ainsi qu’en Asie, remarquons-le bien, nous trouvons en Égypte un
fond d’idées cosmogoniques en tout semblables à celles du _Livre
Sacré_. «Créés par Horus, dit Brugsch[173], ils formaient, d’après
leur opinion, la première des quatre races du monde connu.» Qui était
Horus? Appelé ailleurs le Soleil et Amon-Ra, le seigneur des cieux,
ainsi que le Hurakan des Quichés, Horus était la tempête, exactement
comme dans le _Popol-Vuh_. «Ἔσι δὲ Ὥρος ἡ πάντα σώζουσα καὶ τρέφουσα,
τοῦ περιέχοντος, ὥρα, καὶ κρᾶσις ἀέρος, dit Plutarque[174]; autrement,
«est autem _Orus_ TEMPESTAS, ac _temperies aeris_ ambientis, omnia
servans ac alens.» C’est-à-dire qu’_Horus_ est l’ouragan, _huracan_
ou _urogan_, dans les dialectes des Antilles, mots où l’on trouve,
comme dans le nom d’_Horus_ ou _Orus_, non-seulement la même idée et
la même signification, mais aussi le même son, une racine absolument
identique. Allons plus loin. Nous découvrons un autre symbole de la
même divinité [hiéroglyphe] dans l’Uraeus, ce reptile singulier qui
orne, comme chacun le sait, la coiffure des dieux égyptiens et des
pharaons, qui a la faculté de s’enfler la portion supérieure du corps,
lorsqu’il s’irrite[175]. Or, dans ce nom d’_Uraeus_, ne voit-on pas que
la première syllabe est encore la racine du mot, _hurakan_, _urogan_?
Ainsi que le serpent qui représente l’ouragan en Amérique, en Égypte,
c’est l’aspic οὐραῖος, l’OURO antique des dieux de Memphis [glyphes],
[glyphes]; c’est le _Quetzal-cohuatl_, emblème également de la puissance
royale au Mexique, ainsi qu’en Égypte, le Quetzal-cohuatl qui se dresse
en fureur, tel qu’on le voit dans un si grand nombre de monuments,
serpent orné de plumes, ainsi que l’_Uraeus_, décoré également d’un
diadème de plumes [hiéroglyphe] dans les monuments égyptiens; c’est
le même symbole, dont Salvolini trouvait la valeur phonétique K, sans
pouvoir se l’expliquer[176] et qui se montre parfaitement d’accord avec
tous les noms de l’_Uraeus_ américain _Quetzal-cohuatl_ (Ketzal-cohuatl),
en mexicain, _Gukumatz_ en quiché, et _Kukulcan_, dans la langue
maya[177].
Continuons. L’_Épervier_, selon tous les égyptologues, est le symbole
spécial d’Horus, il est Horus lui-même. Champollion donne, en effet,
l’image de cet oiseau pour la légende du nom d’Horus[178] et Salvolini
ajoute[179] que «les monuments et les anciens auteurs attestent que
l’image d’un _Épervier_ servait habituellement à représenter dans les
textes le nom du dieu Horus.» Encore une fois, n’est-ce pas là la lecture
du nom de Quetzal-cohuatl, _Quetzal_, l’oiseau royal au Mexique et dans
l’Amérique centrale, _cohuatl_, le serpent, aussi bien que _Kukul-can_
et _Gukumatz_, ou bien encore l’_Ara_ ou grand perroquet représentant
le soleil au Yucatan, dont le symbole apparaît dans les monuments
yucatèques presque partout où, dans les monuments égyptiens, se montre
l’_Épervier_?
§ XIII.
Pan et ses diverses personnifications. Amon-Ra, Pan et Maïa
en Grèce et au Mexique. Peutecatl et Maïaoel à Panuco. Les
quatre cents mamelles de la déesse. Khem et Itzamna. Les quatre
Canopes en Égypte et au Mexique. Le Sarigue et Sutech.
Un symbole non moins ordinaire dans les monuments égyptiens, c’est
le signe [hiéroglyphe], que les égyptologues traduisent par _neter_,
dieu, et qui accompagne, dans les hiéroglyphes, toutes les divinités
égyptiennes: dans son acception la plus commune, en dehors du cercle
divin, ce signe s’exprime par _ter_, qui a le sens d’une _hache_ ou d’un
marteau, on bien par le mot TOUT, _omnis_[180], et de là l’identification
de ce signe par quelques écrivains avec le _Pan_ des Grecs, symbole de la
génération universelle. Ce qui semblerait confirmer cette opinion, c’est
l’interprétation que M. de Rougé donne aux diverses variantes du groupe
[hiéroglyphe] ou [hiéroglyphe], qui, en opposition du sens qui leur est
donné par M. Birch, d’après Champollion, désigne un ensemble de dieux,
groupe que le savant égyptologue français lit PAU, signifiant au pluriel
un cycle de dieux[181]. Cette explication vient parfaitement à l’appui de
la précédente: car il est reconnu de tout le monde que _Pan_, _Mendès_,
_Priape_, _Amon_, _Amon-Cnouphis_, _Knèph_ et _Horus_, sont également des
personnifications symboliques du SOLEIL, le grand Démiurge des Égyptiens;
et que toutes ces divinités ne sont rigoureusement qu’un seul et même
personnage mythologique.
«Le _Démiurge_, dit Champollion[182], la lumière éternelle, l’être
premier qui mit en lumière _la force des causes cachées_, se nomma
_Amon-Ra_ ou _Amon-Ré_ (Amon Soleil); et ce créateur premier, l’esprit
démiurgique, procédant à la génération des êtres, s’appela _Amon_ et
plus particulièrement _Mendès_... Étienne de Byzance (_de Urbibus_, au
mot Πανὸς πόλις) parle en ces termes de la statue du dieu qu’on adorait
à _Panopolis_: Là existe, dit-il, un grand simulacre du dieu _habens
veretrum erectum_. Il tient de la main droite un fouet pour stimuler la
lune; on dit que cette image est celle de Pan.» C’est là une description
exacte et très-détaillée de l’_Amon-Générateur_, figuré sur notre planche.
En Grèce, à côté du culte de _Pan_ et d’Hermès, se montre celui de
_Maïa_, donnée comme la mère d’Hermès qu’elle aurait eu de _Zeus_, qui
n’est autre que Pan lui-même[183], et Maïa est regardée comme une sorte
de Cybèle et une personnification de la terre. Ouvrons de nouveau le
livre des traditions américaines et nous y retrouvons, ainsi qu’en Grèce
et en Égypte, Pan et Maïa, sous les mêmes noms, avec les mêmes attributs,
avec la même variété de personnifications et de symboles. _Pan-tecatl_,
dans le rituel mexicain, l’homme par excellence, _Pan_ est le même que
_Cipactonal_ qui est considéré comme le premier-né de la lumière après
la catastrophe du déluge[184]: il est le dieu des amours lubriques et de
l’ivrognerie; car c’est lui qui ensuite, sous le nom de Cuextecatl[185],
parcourt les campagnes, dans les folies de l’ivresse, en exposant partout
sa nudité, et sa compagne est _Maïa_ ou _Maïaoel_, qui a inventé l’art de
faire le vin, _octli_, qu’elle a tiré du maguey ou aloès[186]. Ce dieu
était adoré dans tout le Mexique et dans l’Amérique centrale, et il avait
à _Panuco_ ou _Panco_, exactement _Panopolis_[187], des temples superbes
où les Espagnols trouvèrent, à leur entrée au Mexique, des simulacres de
Pan aussi prodigieux qu’ils étaient obscènes[188]. On en découvre encore
chaque jour dans ces contrées, et nous avons vu fréquemment nous-mêmes
des statues de ce genre, _habentes veretrum erectum_ entre les mains et
d’une dimension énorme[189].
Le nom de _Pan_ a d’ailleurs son étymologie parfaitement claire,
phonétiquement parlant, dans les langues maya, mexicaine ou quichée. Dans
la langue du Yucatan, c’est le drapeau, l’étendard, la chose principale,
la raison d’être supérieure, ce qui joint au nom de _Maïa_ ou _Maya_, qui
était le nom principal de celle péninsule, faisait _Mayapan_, l’étendard
de Maya, qui était celui de son ancienne capitale[190]. De là vient
qu’on trouve le mot _pan_, représenté dans les hiéroglyphes mexicains,
exactement comme les dieux de l’Égypte par une hachette ou un petit
drapeau[191]. _Pa_, dans le vieux quiché, signifie au-dessus; _pan_ a
le sens de protecteur, _maya_ celui de la douceur qu’on aspire d’une
plante[192]. En langue nahuatl _pan_ ou _pani_ signifie également ce qui
est au-dessus, ce qui pousse en dehors, qui se découvre tout d’abord; de
là encore une foule de mots, tels que _pantli_, l’étendard, la muraille,
la ligne droite, la citadelle, qui découlent de celui-là, et _Pantecatl_,
le dieu de la lubricité, de la fécondation et de l’ivresse, dont la
signification première paraît être l’homme par excellence, le producteur
au-dessus de tous les autres[193].
Si la Maïa des Grecs était considérée comme l’épouse du soleil, en tant
que Zeus était assimilé à cet astre, il en était de même de la Maïa
mexicaine, adorée encore sous le nom de _Centeotl_ ou _Cinteotl_, la
déesse du maïs et des fruits de la terre[194], de _Meahuatl_, signifiant
le jet ou la pousse de l’aloès, qu’on est obligé de trancher dès sa
naissance, au sein même de la plante, pour pouvoir y recueillir la
séve, l’_octli_ ou pulqué; c’est à cause de sa fécondité ou plutôt de
la fécondation dont elle était la source, qu’on se l’imaginait couverte
de quatre cents mamelles, comme l’Arthémis d’Éphèse[195] qui n’était
peut-être qu’une copie de _Centeotl_, portée dans cette ville par les
Cares qui, ainsi que les Lydiens, passaient pour être les propagateurs
de son culte. Ainsi que les prêtres de la déesse d’Éphèse, ceux de la
déesse mexicaine devaient garder une chasteté perpétuelle, de même que
les vierges qu’on lui consacrait[196]. Dans la mythologie américaine
_Centeotl_, indistinctement mâle ou femelle, porte un caractère
d’hermaphroditisme qui lui venait peut-être de la plante où le sexe de
la femme pouvait se représenter par la forme évasée de l’aloès, après le
retranchement de son jet, lequel, à son tour, exprimait si visiblement
le caractère du mâle. Mère et nourricière du genre humain, on donnait
encore à cette divinité le titre de _Tonacayohua_, celle de notre chair,
et, dans cette qualité, elle était l’épouse de _Tonacateuctli_, le chef
de notre chair, autre personnification du soleil[197], considéré, de son
côté, comme le père du genre humain.
Pan, dans les monuments égyptiens, est appelé _Khem_, le dieu des
Chemmis, où il apparaît sous les emblèmes d’un dieu phallique,
enveloppé de langes; c’est pour cela que son nom est _Khem_ [glyphes],
[hiéglyphes], [glyphes], le Renfermé[198]. Ainsi en est-il des
_Chemes_, _Chemens_, _Zemes_ ou _Cemis_, dieux ou génies protecteurs
et provéditeurs à Haïti, où sous la forme d’un os, d’un bâton, ils
sont enveloppés dans des langes de coton[199], exactement comme le
_Tlaquimilolli_, le paquet sacré des Mexicains, ou le dieu Priape des
Mandans, qui célébraient encore, il y a si peu d’années, la fête de ce
dieu avec des cérémonies d’une obscénité dont rien n’approchait[200]. En
nous reportant à l’idée première de cette divinité, nous la retrouvons
tout naturellement dans la gerbe de maïs, bien nommée _Centeotl_, dieu
ou déesse unique[201], enveloppée d’abord des feuilles qui recouvrent
l’épi, exactement comme des langes qui en étaient l’image. Pan,
considéré quelquefois comme Hermès ou le père d’Hermès[202], reparaît
encore au Yucatan sous les symboles de ce dieu, comme l’inventeur
de l’écriture et des arts, comme le maître de la sagesse humaine,
dans le personnage de _Zamnà_ ou _Itzamna_, qui est regardé comme le
premier qui civilisa la péninsule, et le fils du dieu tout-puissant
_Hunab-ku_ seul saint[203]. Mais le vrai nom de Zamnà, celui qu’il se
donnait lui-même dans l’opinion des peuples[204], était _Itzen-Muyal_,
_Itzen-Caan_, la substance des nuages, la rosée du ciel, noms dont la
première syllabe est encore celle du dieu des Chemmis[205]. Ainsi que ce
dernier, il s’appelait aussi _Ahcoc-ah-Mut_[206], et de lui venait le nom
d’_Ytzmat-Ul_ ou _Tzemat-Ul_ à la plus antique des pyramides d’Izamal,
élevée, assurait-on, sur le tombeau de Zamnà.
Sous ces divers symboles que nous venons d’examiner, comme sous le nom
de Zeus, _Pan_, ainsi que nous l’avons vu, s’identifie parfaitement
avec l’_Amon_ des Égyptiens. Si Pan est la force cachée, la puissance
génératrice, nous savons également, au rapport de Plutarque, appuyé sur
l’autorité de Manethon[207], que le mot _amen_, chez les Égyptiens,
signifiait «ce qui est caché,» et «l’action de cacher» de la racine
[glyphes], voiler, cacher. Champollion, qui cherchait comment d’_Amon_,
le dieu caché, on avait pu faire _Amon-Ra_, le soleil, en trouve
l’explication dans un manuscrit où ce nom est écrit «_Amoun_, [glyphes],
qui paraît dérivé, dit-il[208], de la même racine que l’ancien nom du
soleil ΩΝ, et qui, tous deux, ont la plus grande analogie avec ουων,
[glyphes] et ΤΟΥΩΝΧ, _illuminare_, _ostendere_, _apparere_.» _Amon-Ra_
est donc le soleil caché, dans son acception la plus vulgaire. Mais
qu’est-ce que le soleil caché, sinon le soleil qui se plonge dans la mer,
le soleil passé à l’Occident? de là les titres divers, de Seigneur de
l’Amenti, de Seigneur du monde d’en bas, attribués à Osiris, de Seigneur
des deux hémisphères, que lui donnent tous les monuments égyptiens, et
que les égyptologues lui refusent systématiquement, en y substituant
celui de Seigneur de la haute et de la basse Égypte. C’est dans le
même sens que _Tetzcatlipoca_, appelé aussi, comme le _Pan_ mexicain,
_Tonacateuctli_, devient la personnification du soleil _Tonatiuh_ ou
Τουωνχ, _Touônch_, l’illuminateur, au Mexique, puis, en descendant au
fond des eaux, le Seigneur des ombres et de la mort, _Mictlanteuctli_, le
prince de l’Enfer[209], lequel est encore ailleurs le père de _Tlaloc_,
dieu des eaux, des orages et des tempêtes, l’ouragan, dont il a été
question plus haut.
La coïncidence n’est pas moins remarquable, si nous observons que, dans
toutes les fêtes qui se célébraient à l’occasion de cette divinité,
quatre prêtres portant, au Mexique, le nom de _Tlaloque_ et _Chac_, au
Yucatan, ainsi que le dieu dont ils étaient les ministres spéciaux,
plaçaient aux quatre angles de la cour du temple, quatre grandes
amphores, toujours remplies d’eau, dont ils avaient la garde. Dans une
de ces fêtes consacrées à Zamnà, ces prêtres ayant fait un grand feu
au milieu de la cour, y jetaient les cœurs de tous les animaux qu’ils
pouvaient rassembler, et quand ils étaient consumés, éteignaient le feu
avec l’eau contenue dans les quatre amphores[210]. C’est ainsi qu’en
Égypte, les vases dits _canopes_, où l’on enfermait les entrailles des
défunts, se trouvaient «toujours réunis quatre par quatre, ainsi que le
sont les génies de l’Amenti ou enfer égyptien: _Amtet_, _Hapi_, _Satmauf_
et _Namès_, dont ils portent ordinairement les têtes respectives qui les
caractérisaient, c’est-à-dire _humaine_, de _cynocéphale_, de _chacal_ et
d’_épervier_[211].»