De nos jours, d’ailleurs, on a vu des effets analogues reproduire au

Pérou et dans l’Équateur, où de violentes secousses de tremblement

de terre occasionnèrent de brusques changements de température et

l’invasion subite de la saison des pluies, avant l’époque où elle arrive

ordinairement sous les tropiques. On ne sait, ajoute Humboldt[60], s’il

faut attribuer ces phénomènes aux vapeurs qui sortirent des entrailles

de la terre et se mêlèrent à l’atmosphère, ou à une perturbation que les

secousses auraient déterminée dans l’état électrique des courants.

Ce qui ajoute un intérêt considérable à ces traditions cosmogoniques, si

diverses et cependant si uniformes au fond, c’est l’analogie qu’elles

présentent, je dirais presque, la coïncidence avec quelques-unes des

convulsions dont l’Europe et l’Afrique furent témoins durant les siècles

anté-historiques de la Grèce. Les traditions du déluge d’Ogygès font

mention d’une nuit qui dura neuf mois[61], et saint Augustin, d’après

Varron, rapporte[62] qu’il y eut en ce temps-là des modifications

extraordinaires dans la planète de Vénus, qu’elle changea de couleur,

de grandeur, de figure et de cours. Un souvenir analogue se présentait

au Mexique, dans la solennité qu’on célébrait au mois _Quecholli_,

en commémoration de la chute ou descente des dieux _Tzontemocque_ du

ciel aux enfers[63], c’est-à-dire du changement qui s’était opéré,

au moment de la grande catastrophe du déluge, dans la condition

de plusieurs constellations, dont la principale était précisément

_Tlahuizcalpan-tecutli_ ou l’étoile de Vénus[64].

§ VIII.

Tradition de l’Atlantide dans Platon. Son authenticité

confirmée par les souvenirs historiques de la Grèce et

géologiques de l’Afrique septentrionale. Les petites

Panathénées, établies en mémoire d’une invasion antique, sortie

des mers de l’ouest. Disparition du lac Triton.

D’accord avec la tradition mexicaine et quichée qui avait conservé, dans

la solennité des fêtes de l’expiation, le souvenir des trois grandes

catastrophes terrestres, les prêtres de Saïs rappelaient, de leur côté, à

Solon, que la terre avait été bouleversée par plusieurs déluges[65]. Dans

le traité d’_Isis_ et d’_Osiris_, Plutarque, en cherchant à expliquer

l’histoire de cette divinité[66], s’applique à démontrer, ainsi que

l’ont fait divers autres auteurs, que les malheurs d’Osiris n’étaient

qu’un symbole des calamités qui avaient affligé la terre, envahie par

les flots; que la défaite de Typhon signifiait la retraite de la mer,

et que la victoire d’Horus et celle d’Isis, cherchant partout les

membres dispersés de son époux, représentaient les portions de la terre

reconquises sur les eaux, découvertes et desséchées. Malgré les sarcasmes

que des écrivains se sont plu, au dernier siècle, à jeter sur le récit de

l’Atlantide, il ne nous semble pas hors de propos de le rappeler ici en

regard des traditions, conservées aux Antilles et sur les divers points

du continent américain, au sujet des terres englouties anciennement dans

les deux océans qui baignent les côtes de ce vaste continent. C’est

que l’état des découvertes de la science et de la critique historique

nous ramène involontairement vers la Grèce et l’Égypte, comme point de

départ de toutes les histoires, soit que nous remontions à des opinions

qui renferment en germe celles qui dominent aujourd’hui, soit que

nous parcourions cette longue série de tentatives, faites dans le but

d’étendre l’horizon des connaissances humaines.

«Solon, Solon, disait le prêtre de Saïs, en parlant au législateur

athénien, vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants et il n’y

a point de vieillards parmi vous!» Puis, après un court préambule, il

ajoutait: «Or, parmi tant de grandes actions de votre ville, dont la

mémoire se conserve dans nos livres, il en a une surtout qu’il faut

placer au-dessus de toutes les autres. Ces livres nous disent quelle

puissante armée Athènes a détruite, armée qui, venue à travers la mer

Atlantique[67], envahissait insolemment l’Europe et l’Asie. Car cette

mer était alors navigable, et il y avait au delà du détroit, que vous

appelez les colonnes d’Hercule, une île plus grande que la Libye et

l’Asie[68]. De cette île, on pouvait facilement passer aux autres

îles, et de celles-là à tout le continent qui borde tout autour la mer

intérieure[69]; car ce qui est en deçà du détroit dont nous parlons,

ressemble à un port ayant une entrée étroite[70]; mais c’est là une

véritable mer, et la terre qui l’environne un véritable continent. Dans

cette île Atlantide[71] régnaient des rois d’une grande et merveilleuse

puissance; ils avaient sous leur domination l’île entière, ainsi que

plusieurs autres îles, et quelques parties du continent. En outre, en

deçà du détroit, ils régnaient encore sur la Libye jusqu’à l’Égypte,

sur l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie[72]. Toute cette puissance se réunit

un jour pour asservir d’un seul coup notre pays[73], le vôtre et tous

les peuples situés de ce côté du détroit. C’est alors qu’éclatèrent au

grand jour la vertu et le courage d’Athènes. Cette ville avait obtenu,

par sa valeur et sa supériorité dans l’art militaire, le commandement

de tous les Hellènes. Mais, ceux-ci ayant été forcés de l’abandonner,

elle brava seule les plus grands dangers, arrêta l’invasion, érigea des

trophées, préserva de l’esclavage les peuples encore libres, et rendit à

une entière indépendance tous ceux qui, comme nous, demeurent en deçà des

colonnes d’Hercule[74].

»Dans la suite, de grands tremblements de terre et des inondations

engloutirent en un seul jour et en une fatale nuit, ce qu’il y avait

chez vous de guerriers; l’île Atlantide disparut sous la mer; aussi,

depuis ce temps, la mer est-elle devenue inaccessible et a-t-elle cessé

d’être navigable par la quantité de limon que l’île abîmée a laissé à sa

place[75].»

Aujourd’hui, malgré le silence qu’on paraît garder à ce sujet, on doute

moins que jamais de l’authenticité de ce récit, et Bunsen, dont le monde

savant admet la vaste érudition, se trouve lui-même forcé de le regarder

comme un fait entièrement historique, quoiqu’il cherche maladroitement

à en dénaturer les conséquences[76]. «Le récit de Platon, ajoute à ce

sujet Bailly[77], a tous les caractères de la vérité. Ce n’est point

une fiction pour amuser et instruire ses lecteurs. La preuve que Platon

a raconté et non imaginé, c’est qu’Homère, venu six siècles avant

lui, Homère, versé dans la connaissance de la géographie et des mœurs

étrangères, a, dans l’Odyssée, parlé des Atlantes, de leur île[78].....

Le nom d’Atlas ou du peuple atlante retentit chez tous les écrivains

de l’antiquité.» Il aurait pu ajouter: Et tous le placent dans l’Océan

qui porte encore aujourd’hui son nom, à l’extrémité de l’Europe et de

l’Afrique.

Reprenant à son tour la même matière, Humboldt dit: «Après la prétendue

prophétie de Sénèque, c’est la grande catastrophe de l’Atlantide de

Solon, qui, au moment de la découverte de l’Amérique, a le plus occupé

les auteurs espagnols[79]..... Je m’abstiendrai, écrit-il, quelques

lignes plus bas, de soulever de nouveau une question de géologie si

fastidieusement rebattue.» Mais le sujet entraîne, malgré lui, ce savant

penseur, et il continue avec sa pénétration habituelle: «Les problèmes

de la géographie mythique des Hellènes ne peuvent être traités selon

les mêmes principes que les problèmes de la géographie positive. Ils

offrent comme des images voilées, à contours indéterminés. Ce que Platon

a fait pour fixer ces contours et agrandir les images en y appliquant

les idées d’une théogonie et d’une politique plus modernes, a fait

sortir le mythe de l’Atlantide du cycle primitif des traditions auquel

appartiennent le grand continent Saturnien[80], l’île enchantée, dans

laquelle Briarée veille auprès de Saturne endormi et la Méropis de

Théopompe. Ce qu’il importe de rappeler ici, c’est le rapport historique

du mythe de l’Atlantide avec Solon. Dans sa plus simple expression, le

mythe désigne l’époque «d’une guerre de peuples qui vivaient hors des

colonnes d’Hercule contre ceux qui en sont à l’est.» C’est une irruption

de l’Ouest. Dans la terre _Méropide_[81] de Théopompe et dans la terre

Saturnienne de Plutarque, nous voyons, comme dans l’Atlantide, un

continent en comparaison duquel notre οἰκουμένη ne forme qu’une petite

île. La destruction de l’Atlantide par l’effet des tremblements de terre

se lie aussi à l’antique tradition de la Lyctonie, mythe géologique

qui se rapporte au bassin de la Méditerranée, depuis l’île de Cypre et

l’Eubée jusqu’en Corse, et qui, peut-être dans des temps bien récents,

mais à l’imitation de la savante école d’Alexandrie, servait à étayer

des systèmes géologiques par les traditions primitives des Hellènes,

et fut célébrée dans les Argonautiques du faux Orphée[82]. Ce mythe de

la Lyctonie, bien ancien, sans doute, indiquant un danger menaçant le

continent et les îles de la Grèce que les Atlantes veulent conquérir,

aurait-il été transporté peu à peu vers l’ouest, au delà des Colonnes? Il

est aussi bien remarquable que, parmi tous ces mythes cosmologiques que

nous venons de citer, la Lyctonie et l’Atlantide soient les seuls pays

qui, sous l’empire de Neptune, dont le trident fait trembler la terre,

soient engloutis par de grandes catastrophes. Les continents Saturniens

n’offrent pas cette particularité, et pour cela même l’Atlantide, malgré

son origine probablement égyptienne et étrangère à la Grèce, me paraît

un reflet de la Lyctonie. De grands bouleversements ou, si l’on préfère

une autre expression, la croyance de ces bouleversements que l’aspect de

la surface du globe, des péninsules, de la position relative des îles et

de l’articulation des continents faisaient naître, devaient occuper les

esprits sur toutes les côtes de la Méditerranée, lors même que l’Égypte,

comme le prétendaient les prêtres, était, moins que tout autre pays,

exposée à voir interrompre par des révolutions physiques, brusques et

partielles, l’ordre régulier des phénomènes politiques....

«La liberté extrême avec laquelle Platon, surtout dans le Critias, traite

le sujet de l’Atlantide, a rendu très-naturellement douteux le rapport

de tout ce mythe avec Solon..... Dans cette supposition, récemment

renouvelée[83], Platon, loin d’avoir puisé à la source de Solon, aurait

rapporté lui-même le mythe de l’Atlantide de son voyage d’Égypte. Mais la

vie de Solon par Plutarque semble rendre au grand législateur d’Athènes

le poëme dont on voudrait nier l’existence. Le biographe nous dit, en

effet, que «Solon conférait avec les prêtres Psenophis et Sonchis,

d’Héliopolis et de Saïs, desquels il apprit le mythe de l’Atlantide,

qu’il essaya, comme l’affirme Platon, de mettre en vers et de publier en

Grèce[84].»

D’après l’observation du grand helléniste allemand Boeck, c’est surtout

la réminiscence de la guerre des Atlantes, dans les Petites Panathénées,

qui parle pour la haute antiquité de la tradition de l’Atlantide, et

qui prouve que tout, dans ce mythe, n’est pas de la fiction de Platon.

«Dans les Grandes Panathénées on portait en procession un _peplum_ de

Minerve, représentant le combat des géants (_gigantes_) et la victoire

des divinités de l’Olympe. Dans les Petites Panathénées (il faut omettre

l’indication de la localité où la procession eut lieu, parce qu’elle

repose sur une erreur du scholiaste) on portait un autre _peplum_ qui

montrait comment les Athéniens, élevés par Minerve, ont eu le dessus

dans la guerre des Atlantes[85].» Les mêmes renseignements se trouvent

dans Proclus, dans son commentaire du Timée où nous trouvons également

la scholie suivante, conservée par lui: «Les historiens qui parlent des

îles de la mer extérieure, disent que, de leur temps, il y avait sept

îles, consacrées à Proserpine, trois autres d’une immense étendue, dont

la première était consacrée à Pluton, la seconde à Ammon, la troisième

(celle de mille stades de grandeur) à Neptune. Les habitants de cette

dernière île ont conservé de leurs ancêtres la mémoire de l’Atlantide,

d’une île extrêmement grande, laquelle exerça, pendant un long espace de

temps, la domination sur toutes les îles de l’Océan Atlantique, et était

également consacrée à Neptune. Tout ceci, Marcellus l’a écrit ἐν τοϊς

Αὶθιωπικοῖς.» Une scholie du Timée dans les commentaires de Bekker[86]

est mot à mot copiée de ce passage.

Cette réminiscence monumentale de la guerre des Atlantes sur le péplum

des Petites Panathénées, ajoute ici Humboldt[87], et ce fragment de

Marcellus, conservé par Proclus, indiquant le souvenir d’une catastrophe

physique au delà des colonnes d’Hercule, peut-être dans les îles

Canaries même (qui ne sont probablement que des restes de l’ancienne

Atlantide), méritent une sérieuse attention de la part de ceux qui aiment

à pénétrer dans les ténèbres des traditions historiques. Ce qu’il importe

d’abord de constater dans ce genre de recherches, c’est l’antiquité

d’un mythe qu’à tort on a cru une fiction de la vieillesse de Platon,

un roman historique, comme le _Voyage imaginaire d’Iambulus_[88] et les

quatre-vingt-quatre livres d’Antoine Diogène _Des choses que l’on voit

au delà de Thulé_. Ce qui dans les mythes géologiques peut appartenir à

d’anciens souvenirs ou à des spéculations sur la conflagration primitive

des terres, à la rupture des digues qui séparaient les bassins des mers,

offre un problème entièrement distinct et peut-être plus insoluble encore.

«Les Atlantes, d’après les idées qui régnaient dans l’extrémité

civilisée du bassin oriental de la Méditerranée, chez les Égyptiens et

les Hellènes, sont un assemblage des peuples de l’Afrique boréale et

occidentale, aussi différents sans doute de race que ceux que, dans le

nord-ouest de l’Asie, on confondit longtemps sous la dénomination vague

de Scythes et de Cimmériens. Les Atlantes des temps historiques sont à

l’est des Colonnes d’Hercule. Hérodote les place à vingt journées des

Garamantes; mais leur nom étant lié, comme il l’observe expressément,

à celui du mont Atlas, les Atlantes mythiques ont pu être portés vers

l’ouest, au delà des Colonnes, selon que la fable d’Atlas montagne a

été reculée progressivement dans la même direction[89]. La guerre des

Atlantes avec les habitants de Cerné et les Amazones, si confusément

traitée par Diodore de Sicile, eut lieu dans tout le nord-ouest de

l’Afrique, au delà du fleuve Triton, limite[90] entre les peuples nomades

et les peuples agricoles et plus anciennement civilisés, si toutefois

il est permis d’assigner une localité déterminée à une lutte dans

laquelle interviennent des êtres fabuleux, les Gorgones[91]. Ajoutons

que le lac Triton, suivant Diodore[92], n’est point sur les côtes de

la Méditerranée, mais sur celles de l’Océan. Cette même région (et ce

fait est d’autant plus digne d’attention, que Diodore ne fait nulle part

mention de la destruction de l’Atlantide de Solon) «offrait de grandes

éruptions volcaniques, πυρὸς ἐκφυσήματα μεγάλα.»

«Le lac Triton même disparut par l’effet d’un tremblement de terre et

le déchirement du sol qui le séparait de l’Océan, dont le littoral

était occupé par les Atlantes[93]. Le souvenir de cette catastrophe et

l’existence de la Petite Syrte, attribuée sans doute à un événement

semblable, ont fait confondre quelquefois, chez les anciens[94], le lac

et la Syrte. Des mythes de l’ancienne limite occidentale du monde connu

peuvent donc avoir eu quelque fondement historique. Une migration de

peuples de l’ouest à l’est, dont le souvenir conservé en Égypte a été

reporté à Athènes et célébré par des fêtes religieuses, peut appartenir

à des temps bien antérieurs à l’invasion des Perses en Mauritanie,

dont Salluste à reconnu les traces, et qui, également pour nous, est

enveloppée de ténèbres[95].»

§ IX.

Identité des traditions sur le cataclysme en Amérique, en

Europe et en Afrique. Qu’était l’Amenti des Égyptiens.

Origine incertaine de ce peuple. Sa parenté avec les nations

libyennes. Sa ressemblance avec les Américains et les races qui

échappèrent au cataclysme de l’ouest.

Ainsi, aux rivages les plus opposés de l’Océan, des traditions

appartenant aux nations les plus diverses se sont conservées, à travers

les siècles, pour affirmer le fait de l’existence de terres autrefois

considérables, et que les eaux de la mer auraient englouties à la suite

d’un cataclysme effrayant, et dont les détails paraissent également

identiques des deux côtés. Au milieu des progrès que la science et la

critique ont faits de nos jours, n’est-il pas étonnant de voir combien

peu de savants ont osé entreprendre un examen impartial et approfondi des

questions que Humboldt soulève ici sur cette matière. Assurément on ne

révoquera pas en doute l’intérêt qu’elle présente sous le double aspect

de l’histoire et de la géologie; nul ne contestera l’importance de la

solution qu’on est en droit d’en attendre. Pourquoi donc semble-t-il,

surtout en France, que l’on appréhende un tel travail? Quels préjugés

nous empêchent de scruter ces mystères, quelles sont ces craintes qui se

manifestent sous le dédain apparent que l’on montre aux moindres lueurs

qui viennent de l’Occident? A-t-on donc peur d’études auxquelles on ne

serait pas suffisamment préparé?

Le temps semble arrivé cependant de sonder les profondeurs de l’antique

Océan, et de lui demander compte de ces terres englouties, d’où sortirent

les nations qui menacèrent anciennement l’Europe et l’Afrique, et de nous

efforcer de rattacher l’une à l’autre les histoires des deux continents,

brisées par une immense catastrophe. C’est dans cette destruction d’une

partie du monde qu’il faut chercher l’explication du mythe d’Osiris,

vaincu par Typhon, si l’on en croit quelques interprètes du prétendu

LIVRE DES MORTS, qui s’appuient sur les données de Plutarque,[96] pour

traduire ce livre mystérieux, dont nul _égyptologue n’a encore brisé

le sceau_[97]. Ce sont ces interprètes, à qui nous posions simplement

nos doutes, qui nous apprirent ce qu’était l’_Amenti_[98], ce _bassin

de l’Ouest_, [hiéroglyphe] cette patrie primitive des Égyptiens, séjour

de leurs ancêtres, devenu le séjour des morts, où les dieux de Menès,

du fondateur[99], avaient pris naissance; de là venait qu’on les

représentait sans cesse portés en barques, dans les grandes processions

religieuses, pour signifier qu’ils étaient, ainsi que les dieux d’Homère,

sortis de l’Océan[100].

Les plus savants égyptologues se taisent quand on leur demande d’où

venaient les Égyptiens. Ils nous parlent vaguement de l’Asie, comme de

leur berceau primitif, et c’est ce que nous admettons avec eux; puisque

l’Asie est le premier berceau du genre humain. Mais ils cherchent

vainement à l’Orient les traces de leur passage et de leur point de

départ. Ils ne les ont pas trouvées, et qui sait s’ils les trouveront

jamais? S’ils avaient été d’origine sémitique, ainsi que l’avance M.

Brugsch[101], et s’ils étaient sortis directement de l’Asie, de l’Assyrie

ou de l’Arabie, ils auraient entretenu naturellement un commerce habituel

avec les peuples de ces contrées; ils se seraient servi du chameau,

aujourd’hui l’animal le plus utile en Égypte, et ils n’auraient pas

attendu jusqu’aux temps de la dix-huitième dynastie, pour introduire

dans leur pays le cheval qu’ils y amenèrent de Syrie[102]. On sait,

d’ailleurs, que bien loin d’avoir aucune communication avec les nations

de l’Orient, ils les avaient auparavant en horreur, ainsi que les

autres étrangers. Est-ce de l’Éthiopie que venaient les Égyptiens? les

égyptologues ne l’admettent pas davantage[103].

D’où sortait donc cette population de quelques millions d’hommes,

isolés au bord du Nil, sans connexion aucune avec leurs voisins, ni

pour les coutumes ni pour le langage, ni pour la couleur, ni l’aspect

physiologique? Si nous les interrogeons, leur orgueil national leur fait

répondre tout d’abord qu’ils sont autochtones, et qu’ils furent créés

par le dieu Horus[104], entre les sables des déserts environnants et les

bords de ce fleuve, dont le nom même n’a d’étymologie dans aucune langue

de l’ancien monde[105]: mais des traditions anciennes nous montrent les

Égyptiens, nouveaux venus dans leur pays, et conquérant le sol sur les

races noires d’où l’Égypte tirait son nom, et qu’ils refoulèrent au midi

pour s’établir à leur place[106]. Dans leurs peintures murales, on les

voit la tête de profil et l’œil de face: les hommes se distinguent par

une couleur tirant plus ou moins sur le rouge brun, et ils sont sans

barbe, signe caractéristique qui a été trop peu observé; les femmes en

jaune[107], avec un jupon étroitement serré autour du corps, etc. Eh

bien, cherchons autour d’eux, jetons les regards sur les nations qui les

environnaient, interrogeons-les; elles ne nous apprendront rien. Nous ne

trouverons rien d’analogue dans l’ancien monde. Mais tournons à l’ouest,

passons les mers, franchissons l’Océan, et sur le continent opposé,

nous reverrons immédiatement réunies toutes ces particularités que nous

chercherions vainement à découvrir dans l’Égypte aujourd’hui, excepté

dans les peintures de ses nécropoles[108]: nations rouges ou cuivrées,

sans barbe, nous les retrouverons, non dans quelques provinces isolées,

mais dans la plus grande partie de l’Amérique[109]. Pour soixante

pyramides que l’on a découvertes en Égypte, on en aura mille au Mexique,

et dans l’Amérique centrale: là, on trouvera des sculptures, des livres,

des tombeaux, des monuments de toute espèce qui rappelleront sans cesse

l’Égypte, et, en bien des lieux, en voyant une pauvre femme indigène,

revêtue de son costume de fête, on croira se trouver en présence de la

déesse Isis elle-même.

Conclurons-nous de cet ensemble de faits, que l’Égypte est une colonie

sortie de l’Amérique? Il serait téméraire, croyons-nous, de trancher si

vite une question d’une si haute importance. Dans l’exposé qui précède,

comme dans l’examen qui va suivre, nous ne voulons construire aucun

système; nous n’avons d’autre dessein que de mettre en évidence des

points d’histoire, généralement fort peu connus, et de placer sous les

yeux des lecteurs les côtés saillants des annales du monde ancien, en

regard de ceux que présentent les traditions du monde _nouveau_, sans

nous préoccuper, en quoi que ce soit, de la priorité de l’un ou de

l’autre. C’est à une science plus approfondie et à des investigations de

critique impartiale à prononcer sur la foi de preuves plus décisives.

Nous nous estimerons heureux si, pour le moment, nous réussissons à

porter quelques nouvelles lumières sur cette matière obscure, et à y

attirer un peu plus l’attention des savants.

Sans travailler ici avec Bailly à reconstituer l’histoire d’un peuple

perdu, encore trop douteuse, nous inclinons, toutefois, à reconnaître

avec Humboldt, que le mythe de l’Atlantide, dans sa plus simple

expression, «désigne l’époque d’une guerre de peuples qui vivaient hors

des Colonnes d’Hercule, contre ceux qui en sont à l’est, c’est-à-dire

une irruption de l’ouest[110].» Et ainsi que nous le disions un peu

plus haut, avec le savant auteur du Cosmos, «une migration de peuples

de l’ouest à l’est, dont le souvenir conservé en Égypte a été reporté à

Athènes et célébré par des fêtes religieuses, peut appartenir à des temps

antérieurs à l’invasion des Perses en Mauritanie, dont Salluste a reconnu

les traces.»

Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg · 第 3 / 47 段