configuration des deux groupes de montagnes qui forment l’île de la
Marguerite, la situation de celles de Coche et de Cubagua au milieu du
canal qui sépare la première de la côte, ainsi que le peu de profondeur
qu’on trouve dans le détroit, on ne peut s’empêcher de penser qu’en
des temps plus anciens, tout cela faisait partie de la terre ferme et
n’en fut séparé que par suite de quelque secousse formidable qui le fit
descendre sous les eaux. Les groupes appelés _los Testigos_, l’île Sola,
les îlots de Frailes et l’île de la Tortue, semblent n’être que les
restes des terres qui furent submergées. Plus au nord, le groupe des îles
Blanquilla, Orchila, los Roques, et l’île des Oiseaux, apparaissent comme
les sommets d’une même chaîne, dont ils révèlent la position ancienne
dans ces lieux aujourd’hui occupés par la mer. Peut-être étaient-ce
là deux chaînes distinctes qui l’unissaient au continent, l’une aux
montagnes de Coro par la pointe de Tucacas, l’autre à la péninsule de la
Goajira.
»Si, en se rapprochant davantage de la côte, on fait attention aux golfes
de Paria et de Cariaco, on croit reconnaître dans leur forme l’effet d’un
déchirement qui, rompant les terres, donna passage à une irruption de
l’Océan. La tradition, d’ailleurs, vient ici à l’appui de l’observation;
car lorsque Colomb visita Paria, dans son troisième voyage, les indigènes
lui parlèrent de cette catastrophe, comme d’un événement qui n’était pas
encore excessivement ancien.
»Les îles qui avoisinent la côte élevée et rocheuse, de formation égale
aux chaînes interrompues et qui apparaissent comme les vestiges des
terrains descendus sous les eaux; les différentes sources thermales qui
sourdent au bord et au dedans même du golfe, en élevant la température
de la mer dans l’espace d’une demi-lieue carrée; l’huile de pétrole qui
couvre la surface de la baie, en s’étendant à une grande distance; la
multitude des eaux sulfureuses; les mines de poix élastique, fréquemment
inondées; les rochers qui se montrent en chaîne au-dessus des eaux, de la
côte ferme jusqu’à la pointe la plus méridionale de l’île de Trinidad;
les Bouches des Dragons, ainsi que la direction et la constitution des
montagnes de Paria et de Trinidad; tout se réunit pour constater la
vérité de la tradition des Indiens et l’époque relativement moderne de
cet événement.
»En regardant du côté du cap Codera, on reconnaît la chaîne des montagnes
qui s’y termine et qui anciennement devait être unie à la péninsule
d’Araya, bien que ce vaste espace, englouti par les eaux, n’offre aucun
vestige de son ancienne existence. La forme que présente la péninsule
de Paraguanà, à peine unie par un cordon de dunes à la côte, n’est pas
moins digne de fixer l’attention. Les eaux thermales qui se conservent
dans la colline de Santa-Ana, et la figure de ce mamelon, font connaître
que c’est là un des témoins encore debout des révolutions qu’a éprouvées
cette terre. Ajoutons à cela le golfe de Maracaibo, nommé Venezuela
par les conquérants, lequel présente les preuves les plus sensibles du
bouleversement qui, en engloutissant une si vaste étendue de terrains,
mit également le golfe en communication avec l’Océan.»
Suivant la tradition des Caraïbes, c’est par une inondation de ce genre
que se formèrent les mornes, les falaises, les escarpements, les écueils
que l’on voit dans les Antilles, quand elles furent séparées de la terre
ferme[28].
L’époque de ce bouleversement était signalée dans un livre antique, en
caractères mayas, qui était entre les mains du docteur Aguilar[29], sous
le nom de _Hun-Yecil_, que celui-ci traduit par submersion des forêts,
faisant allusion aux terres qui disparurent sous les eaux, entre le
Yucatan et l’île de Cuba. Cette péninsule, si intéressante au point de
vue archéologique, ne l’est pas moins pour les géologues. Privée de
sources et de rivières, dans toute sa portion septentrionale, elle est
pourvue, en revanche, d’une multitude de puits et d’étangs invisibles,
situés d’ordinaire à une grande profondeur, dans des grottes d’une forme
curieuse, et qu’on croit alimentés par des rivières souterraines. Au
rapport du voyageur américain Stephens[30], le sol de cette contrée, qui
recouvre un si grand nombre de cavernes, est composé de pétrifications et
de coquillages, annonçant qu’une portion considérable du Yucatan, surtout
dans le nord-ouest, n’est qu’une vaste formation fossile, et qu’à une
époque qui ne lui paraissait pas très-éloignée, elle pouvait avoir été
recouverte des eaux de la mer. Ainsi, d’après ce système, cette partie
de la péninsule se serait soulevée, tandis que l’Océan engloutissait les
terres qui la réunissaient auparavant aux Antilles.
Nous avons déjà vu comment les traditions de l’Amérique centrale,
d’accord avec celles de Haïti, nous montrent la terre envahie par les
flots et agitée en même temps par des feux intérieurs. Les quatre frères
qui laissent tomber la calebasse, renfermant la mer et les poissons,
rappellent tout d’abord les quatre génies de l’enfer qui soutiennent la
vasque ou cercueil d’Osiris: on les retrouve dans les mythes héroïques
du _Livre Sacré_ des Quichés, Vukub-Caquix et ses deux fils Zipacna et
Cabrakan[31], représentés ici comme les symboles de la nature et de ses
forces souterraines, avant l’explosion des volcans. _Vukub-Caquix_, dont
le nom peut s’interpréter «le feu qui brûle sept fois[32],» apparaît,
ce semble, comme l’image de la terre féconde et puissante; il est le
maître de toutes les richesses du monde, qu’il produit dans son sein[33].
_Zipacnà_ est son fils aîné. L’étymologie de son nom correspond à l’état
de la terre, gonflée par l’amas des matières bouillonnant à l’intérieur,
comme d’une pustule prête à crever; c’est le feu, le Typhon intérieur, le
SAT des Égyptiens[34]: «Il roulait les montagnes, ces grandes montagnes
qu’on appelle _Chi-Kak-Hunahpu_, _Pecul_, _Yaxcanul_, _Macamob_ et
_Huliznab_[35], et ce sont là les noms des montagnes qui existèrent
au lever de l’aurore et qui en une nuit furent créées par Zipacnà.»
_Cabrakan_, le second des fils de Vukub-Caquix, dont le nom est encore
aujourd’hui même synonyme de tremblement de terre, dans les langues du
Guatémala, «remuait les montagnes par sa seule volonté, et les montagnes
grandes et petites s’agitaient par lui.» Or, c’est de leur temps, dit
plus haut le texte, qu’eut lieu l’inondation.
Cette inondation se fit par le commandement de _Hurakan_, nom qui
signifie la tempête, et que l’Europe a emprunté à l’Amérique, en mettant
le mot _ouragan_ dans son vocabulaire: c’est le symbole de la foudre
et des orages, l’expression de ces tempêtes formidables, si souvent
accompagnées de tremblement de terre et d’inondation, soit du ciel,
soit de la mer. C’est au nom de Hurakan que les deux frères Hun-Ahpu et
Xbalanqué, qui se retrouvent plus tard personnifiés dans d’autres mythes
d’un caractère plus historique[36], se préparent à mettre un terme à la
puissance de Vukub-Caquix et de ses deux fils. De simples sarbacanes
seront leurs armes; le tube où ils souffleront délivrera le monde de ces
êtres orgueilleux. Qui ne reconnaîtrait, dans cette image, les soupiraux,
prêts à s’ouvrir dans la terre qui s’agite convulsivement et par où
vont s’échapper bientôt les gaz et les matières accumulées? C’est là
l’étymologie que le _Livre Sacré_ nous donne lui-même du nom de Hunahpu,
en l’appliquant au volcan, dit _del Fuego_, qui continue à lancer encore
aujourd’hui ses feux dans la Cordillère guatémalienne[37]. Rien de plus
significatif, d’ailleurs, que cette masse gonflée de lave, indiquée par
le nom de Zipacna, qui _ride_ sa surface en soulevant les montagnes; que
ces ébranlements produits par le Cabrakan, et dont le souffle de Hunahpu,
vomissant ses feux, délivre enfin la terre!
§ VI.
Personnification des puissances de la nature au Pérou.
Légende de Coniraya-Viracocha. Le pasteur d’Ancasmarca sauvé
de l’inondation. Les Aras de Cañari-Bamba. Soulèvement des
montagnes. Con et Suha-Chum-Sua.
Ces symboles cosmogoniques que l’auteur du _Livre Sacré_ semble
reproduire à dessein en plus d’un endroit, s’appliquent d’une manière
particulière aux régions de l’Amérique centrale, situées le long de
l’Océan Pacifique; c’est dans ces lieux que le Hunahpu et les autres
volcans qu’il mentionne, se dressent majestueux entre une foule
d’autres sommets dont le soulèvement se serait effectué en même temps
que la submersion des terres voisines, comme on l’a vu de celles qui
s’étendaient dans la direction de l’Atlantique. Mais à mesure qu’on
s’avance vers les régions méridionales de l’Amérique, on retrouve les
mêmes traditions, ou bien l’on en trouve d’autres, confirmant les
précédentes et qui s’enchaînent avec elles, ainsi que cette série de
volcans ou de pics volcaniques, qui semblent relier toute la chaîne des
Cordillères, d’une extrémité à l’autre du continent.
C’est ainsi que les Andes racontent des fictions cosmogoniques qui
rappellent celles des montagnes guatémaliennes. _Coniraya_ est le nom
d’un des sommets les plus élevés, dans les froides régions qui s’étendent
à l’est de Lima. Mais la tradition antique du Pérou en fait une divinité
qui, sous le nom de _Coniraya-Viracocha_, créateur de toute chose, opère
des merveilles parmi les peuples et les nations, et se fait craindre
des dieux même, qui, les premiers, à l’origine des temps, gouvernaient
ces contrées[38]. C’est Coniraya-Viracocha qui soulève les montagnes
et les abaisse, qui creuse les vallées et les aplanit, sans autre
instrument qu’un bambou léger[39]. Dans une de ces fictions, où il est
donné comme la force génératrice qui crée et qui détruit tour à tour,
il devient amoureux de _Cauillaca_, la déesse souveraine de la contrée;
pour satisfaire ses désirs, il remplit de sa semence le fruit d’un
arbre, planté près d’_Auchicocha_, à l’ombre duquel elle allait souvent
s’asseoir. Celle-ci mange le fruit et devient enceinte: au bout des neuf
mois, elle accouche d’un fils; mais en reconnaissant celui à qui elle le
devait, elle s’enfuit épouvantée avec son enfant vers la mer, poursuivie
par Coniraya, et, en arrivant à l’Océan, tous les deux s’y changent en
rochers qui portent leur nom et qu’on voit encore aujourd’hui dans le
voisinage de Pachacamac[40]. À cette époque, continue la légende, la
mer n’était pas encore la mer, telle qu’elle est aujourd’hui, et il ne
s’y trouvait pas de poissons; car ils étaient renfermés dans un étang
appartenant à la femme Urpay-Unchac, qui habitait ces lieux avec ses
deux filles. Lorsque Coniraya arriva, cette femme était absente, étant
allée visiter Cauillaca au fond de la mer; furieux de ne pas la trouver,
Coniraya renversa l’étang dans la plaine qui devint ainsi l’Océan, et se
retira après avoir rendu enceintes les deux filles d’Urpay-Unchac.
Le nom de Coniraya est resté au Pérou, comme celui de Hun-Ahpu au
Guatémala, uni à une foule de récits plus ou moins merveilleux; mais il
est aisé de reconnaître dans ce personnage le symbole de la puissance
volcanique qui bouleversa la contrée, aux temps anté-historiques, et
souleva une portion des Andes, tandis que la mer engloutissait les
terres voisines. L’action de ces volcans antiques paraît s’être exercée
principalement dans les montagnes de la province de Huarocheri, où la
tradition signale un autre personnage cosmogonique, dont le nom est
demeuré également à une des cimes les plus froides de cette contrée: il
s’appelait _Pariacaca_, et ainsi que ses quatre frères, il était renfermé
dans un œuf, d’où il sortit un jour sous la forme d’un faucon. A cette
époque, toute cette région, aujourd’hui des plus froides, était, suivant
la légende, une plaine fertile, jouissant du climat le plus doux; elle
appartenait à un prince puissant qui avait sa demeure aux bords du lac
d’Auchicocha, mais qui se rendait odieux par son orgueil et son égoïsme.
Alors, pour le punir, Pariacaca et ses frères soulevèrent un tourbillon
d’eau immense, accompagné d’un ouragan épouvantable, qui brisa les
rochers contenant le lac d’Auchicocha; le fleuve de Pachacamac s’ouvrit
avec violence un passage entre les monts de Vichoca et de Llantapa, qui
se séparèrent en ce moment, et se forma, en s’échappant vers l’Océan, le
lit qu’il a encore aujourd’hui[41].
La terre entière changea de face avec ce déluge qui détruisit toutes les
populations existantes, et il ne survécut que celles dont il est parlé
dans la tradition suivante. A cette époque, disent les Indiens, il y eut
une éclipse de soleil extraordinaire, toute lumière ayant disparu durant
l’espace de cinq jours. Quelque temps auparavant, un pasteur, conduisant
un troupeau de llamas, avait remarqué que ces animaux étaient remplis
de tristesse et passaient toute la nuit à considérer la marche des
astres[42]. Le pasteur, étonné, les ayant interrogés, ils répondirent,
en lui faisant observer un groupe de six étoiles, ramassées l’une auprès
de l’autre, et lui annoncèrent que c’était un signe annonçant que le
monde allait finir par les eaux[43]. Ils lui conseillèrent en même temps
d’emmener sa famille et ses troupeaux sur une montagne voisine, s’il
voulait échapper au naufrage universel. Sur cet avis, le pasteur se hâta
de rassembler ses enfants et ses llamas, et ils allèrent s’établir sur
la montagne d’Ancasmarca, où une foule d’autres animaux étaient venus
également chercher un asile. A peine s’y trouvaient-ils installés, que
la mer, rompant ses digues, à la suite d’un ébranlement épouvantable,
commença à monter du côté du Pacifique. Mais, à mesure que la mer
montait, remplissant les vallées et les plaines d’alentour, la montagne
d’Ancasmarca s’élevait de son côté, comme un navire au-dessus des flots.
Durant cinq jours que dura ce cataclysme, le soleil cessa de se montrer,
et la terre demeura dans l’obscurité; mais le cinquième jour, les eaux
commencèrent à se retirer, et l’astre rendit sa lumière au monde désolé,
qui se repeupla ensuite avec la descendance du pasteur d’Ancasmarca[44].
On raconte également au royaume de Quito, qu’à l’origine des temps, la
race humaine ayant été menacée d’une inondation formidable, deux frères
se sauvèrent seuls au sommet d’une montagne, appelée _Huaca Yñan_, dans
la province de _Cañaribamba_[45]. Mais les flots de ce déluge grondèrent
vainement autour d’eux: à mesure qu’ils s’élevaient, la montagne se
soulevait au-dessus des eaux, sans pouvoir en être atteinte, et finit
par arriver à une hauteur considérable. Lorsque le danger fut passé avec
l’écoulement des eaux, les deux frères se trouvèrent seuls au monde,
et ayant consommé le peu de vivres qu’ils avaient, ils cherchaient à se
procurer des aliments dans les vallées voisines. De retour à la cabane
qu’ils avaient bâtie sur la montagne, ils y trouvèrent avec étonnement
des mets préparés par des mains inconnues. Curieux de pénétrer ce
mystère, ils convinrent, au bout de quelques jours, que l’un des deux
resterait au logis et se cacherait pour découvrir les êtres bienfaisants
à qui ils étaient redevables de ces soins. Retiré dans un coin, celui-ci
vit avec surprise entrer deux aras, aux visages de femmes[46], qui
préparèrent aussitôt le maïs et les viandes qui devaient servir au repas.
En l’apercevant, les deux oiseaux voulurent s’enfuir, mais il en saisit
un qui devint sa femme; il eut d’elle six enfants, trois fils et trois
filles, dont l’union donna naissance à toute la tribu des Cañaris, qui
depuis peupla cette province, et qui eut toujours une grande vénération
pour les aras[47].
Ces traditions sont d’autant plus remarquables, qu’on y retrouve
évidemment le souvenir de la catastrophe qui modifia si considérablement
le continent américain, et de la présence de l’homme au milieu des
bouleversements effroyables d’où sortirent plusieurs portions de la
Cordillère des Andes. En confirmation de ces traditions, d’autres récits
ajoutent que les lieux où se passèrent ces grands événements, aujourd’hui
froids et stériles, à cause de leur élévation extraordinaire au-dessus du
niveau de la mer, étaient, avant l’inondation, une terre basse et chaude
d’une fécondité sans exemple: les fruits, dit la légende, y mûrissaient
en cinq jours, et l’on y voyait des multitudes d’oiseaux, parés des plus
vives couleurs. Le manuscrit auquel nous empruntons ces récits, ajoute
qu’on trouve encore aujourd’hui des preuves de cette étonnante fertilité
dans les traces d’antique culture, visibles à la Puna de Pariacaca et au
mont de Villcacoto, entre Huarocheri et Surco[48].
Au royaume de Quito, nous retrouvons _Coniraya_ sous le nom de _Con_,
représenté à Liribamba, capitale des Puruhuas, sous la figure d’une
marmite, surmontée d’une bouche et de lèvres humaines ensanglantées. Con,
première et suprême puissance, dit Velasco[49], qui n’avait ni chair, ni
os, de même que les autres hommes, et qu’on croyait venu du septentrion,
abaissant les montagnes et soulevant les vallées par sa seule volonté.
C’est évidemment le même que _Chons_ ou _Chunsu_, l’Hercule égyptien,
dont Birch traduit également le nom copte par _force_, _puissance_,
_chasser_, etc., et qui, comme le _Chon_ péruvien, châtie les peuples
rebelles[50]. Sous le nom de _Suha-Cun_ ou _Suha-Chum-Su_, qu’on retrouve
encore dans celui de _Sogonmoso_, on le revoit dans la Nouvelle-Grenade,
où il opère des prodiges comme au Pérou[51]. C’est _Chibcha-Con_ ou _Cun_
ou _Chum_, qui, pour punir les hommes, crée les torrents de Sopo et de
Tibito, inonde les plaines et les vallées du Bogota, d’où les populations
au désespoir s’enfuient vers les cimes les plus élevées de la Cordillère.
De là ils invoquent le dieu Bochica, qui lance sa baguette d’or contre
la montagne Tequendama, ouvrant ainsi la brèche, par où s’écoulèrent les
eaux, à l’endroit où la rivière de Funzha forme la célèbre cataracte de
ce nom. Pour punir Chibcha-Cum, Bochica le condamne à porter le monde
sur ses épaules, ainsi que l’Atlas des Grecs; c’est lui qui produit les
tremblements de terre, lorsqu’il est fatigué, en transportant son fardeau
d’une épaule à l’autre[52].
§ VII.
Désolation du monde américain. Déluge de feu des Mocobis.
Tradition des Yuracares. Effet des catastrophes volcaniques.
Tradition d’un changement survenu dans les astres.
Ainsi, de quelque côté que l’on tourne les yeux sur ce vaste continent,
au nord, au centre, comme au midi, aux États-Unis, le long des Andes,
comme aux Antilles, ainsi que dans la Cordillère du Mexique, les
souvenirs de l’homme se reportent par des traditions de toute espèce à
cette immense catastrophe, dont ses ancêtres avaient été témoins. C’est
partout, plus ou moins, le même récit, celui des eaux franchissant
leurs limites et envahissant la terre ferme, dont elles détruisent en
quelques jours les villes et les populations; c’est le continent ébranlé
par les mêmes secousses qui agitaient les flots et soulevaient les
montagnes. Après des siècles de tranquillité, une puissance inconnue se
révélait tout à coup: le calme de la nature n’était qu’une illusion et
les nations se sentaient rejetées violemment dans un chaos de forces
destructives[53]. L’homme ne voyait plus que la mort de toutes parts, la
terre se dérobait sous ses pieds: il invoquait le ciel qu’il ne voyait
plus; il errait dans l’obscurité sur les débris de sa demeure, envahie
par les eaux auxquelles il cherchait à échapper, en se réfugiant dans les
grottes, au sommet des montagnes. De là les pyramides nombreuses qu’il
édifia après le cataclysme et où il établit sa demeure, en mémoire des
hauts lieux où il avait eu le bonheur de se sauver, et qu’il consacra
ensuite par reconnaissance à la divinité[54].
Durant ces jours de destruction, il ne voyait plus dans les éléments
que l’image d’une conjuration funeste, où le feu venait joindre
ses fureurs aux convulsions étranges opérées par les eaux ou les
tremblements de terre. D’épouvantables bruits, divinisés, depuis, dans
le _Tepeyolotl_[55] au Mexique, dans le _Ru Qux huyu_ de l’Amérique
centrale[56], autre symbole de Typhon et des feux intérieurs, déjà
exprimés par Zipacnà, annonçaient ses efforts souterrains; il éclatait
enfin au milieu des montagnes et des plaines, et le salut du monde
américain, si bien représenté par le symbole de la sarbacane de Hunahpu,
était inauguré par une ruine et une désolation universelles. Les volcans,
qui s’entr’ouvraient sur toute la chaîne des Cordillères, vomissaient
à la fois du feu, de l’eau et des torrents de lave ou de boue embrasée
qui consumaient ce que les eaux de l’inondation avaient respecté. C’est
encore là ce que racontent les traditions des tribus brésiliennes. Les
Mocobis disaient que la lune est un homme, _Cidiago_ (Lunus), dont les
taches sont les entrailles que des chiens célestes s’efforcent de lui
arracher, lorsqu’il y a une éclipse. Le soleil s’appelle _Gdazoa_,
c’est-à-dire compagne. Ce dernier étant tombé du ciel, un Mocobi le
releva et le mit où il est: il tomba une seconde fois et alors il
incendia toutes les forêts. Quelques Mocobis se sauvèrent en se cachant
sous les eaux dans les rivières, où ils furent transformés en caïmans et
en gabinis: seuls, un homme et une femme étant montés sur un arbre pour
fuir le danger, la flamme, en passant, leur rôtit le visage et ils furent
changés en singes[57].
Suivant les _Yuracares_, le monde avait commencé au sein des sombres
forêts habitées aujourd’hui par eux. Un génie malfaisant, nommé
_Sararuma_, embrasa toute la campagne: aucun arbre, aucun être vivant
ne se sauva de cet incendie. Un homme ayant eu la précaution de se
creuser une demeure souterraine fort profonde, s’y était retiré avec
des provisions, et seul il avait échappé au désastre universel. Pour
s’assurer si les flammes avaient toujours la même force, cet homme
sortait de temps en temps de son trou une longue baguette. Les deux
premières fois il la retira enflammée, mais la troisième elle était
froide. Il attendit encore quatre jours avant de sortir lui-même. Se
promenant ensuite tristement sur cette terre désolée, sans aliments ni
abri, il déplorait son isolement, lorsque Sararuma, tout vêtu de rouge,
lui apparut et lui dit: Quoique je sois la cause de tout le mal, j’ai
néanmoins compassion de toi. En même temps il lui donna une poignée
de graines de plantes les plus nécessaires à la vie humaine, en lui
ordonnant de les semer, et dès qu’il eut obéi, un bois magnifique se
forma aussitôt comme par enchantement[58].
D’un côté, l’incendie des champs et des forêts: de l’autre, les
exhalaisons et les fumées sorties des fournaises entr’ouvertes dans les
montagnes, ruinaient les nations que les secousses et les ravages de la
nature avaient épargnées jusque-là: l’air s’épaissit de vapeurs aqueuses,
de gaz sulfureux qui remplirent toute l’atmosphère. C’est ainsi qu’on
explique cette vaste nuit qui régna sur toute la terre américaine et dont
parlent unanimement les traditions[59]: le soleil n’existait plus, en
quelque sorte, pour ce monde ruiné qui n’était éclairé par intervalles
que par des embrasements affreux, qui montraient au petit nombre d’hommes
échappés de ces calamités toute l’horreur de leur situation. Mais il
leur fallait de nouveaux malheurs pour que le soleil pût rendre à la
terre ses rayons interceptés par la fumée et les vapeurs infectes qui
l’environnaient. Il fallait que l’atmosphère se purifiât, qu’à cet effet
les nuages qui touchaient à la terre se résolussent en pluie; ainsi des
torrents d’eau tombèrent du ciel, sillonnant les nouvelles montagnes,
depuis leurs sommets jusqu’aux rivages de la mer, et s’entr’ouvrirent
un passage à travers les débris et les détritus de toute espèce que les
tremblements de terre, les volcans et les incendies avaient accumulés.
C’est là peut-être ce qui explique pourquoi, dans les traditions de
plusieurs contrées, le déluge apparaît comme la dernière des grandes
catastrophes dont le monde américain fut affligé à cette époque.