Ces étonnantes découvertes, qui s’aidaient mutuellement; ces

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COLLECTION

DE DOCUMENTS DANS LES LANGUES INDIGÈNES,

POUR SERVIR A L’ÉTUDE DE L’HISTOIRE ET DE LA PHILOLOGIE

DE L’AMÉRIQUE ANCIENNE

VOLUME TROISIÈME.

RELACION

DE LAS COSAS DE YUCATAN

SACADA DE LO QUE ESCRIVIÓ EL PADRE FRAY DIEGO DE LANDA

DE LA ORDEN DE SAN FRANCISCO.

RELATION

DES CHOSES

DE YUCATAN

DE DIEGO DE LANDA

TEXTE ESPAGNOL ET TRADUCTION FRANÇAISE EN REGARD

COMPRENANT LES SIGNES DU CALENDRIER

ET DE L’ALPHABET HIÉROGLYPHIQUE DE LA LANGUE MAYA

ACCOMPAGNÉ DE DOCUMENTS DIVERS HISTORIQUES ET CHRONOLOGIQUES,

AVEC UNE GRAMMAIRE ET UN VOCABULAIRE ABRÉGÉS FRANÇAIS-MAYA

PRÉCÉDÉS D’UN ESSAI SUR LES SOURCES DE L’HISTOIRE PRIMITIVE DU

MEXIQUE ET DE L’AMÉRIQUE CENTRALE, ETC., D’APRÈS LES MONUMENTS

ÉGYPTIENS ET DE L’HISTOIRE PRIMITIVE DE L’ÉGYPTE D’APRÈS LES

MONUMENTS AMÉRICAINS,

PAR

L’ABBÉ BRASSEUR DE BOURBOURG,

Ancien Administrateur ecclésiastique des Indiens de Rabinal

(Guatémala), Membre de la Commission scientifique du Mexique,

etc.

[Illustration]

PARIS

ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR

21, RUE HAUTEFEUILLE

LONDON, TRÜBNER AND CO., 60, PATERNOSTER-ROW

1864

Saint-Cloud.—Imprimerie de Mme vᵉ Belin.

AVANT-PROPOS

L’essai sur les _Sources de l’histoire primitive du Mexique_, etc.,

qui sert d’introduction à ce volume, nous a été inspiré par le désir

d’éclairer le monde scientifique sur les renseignements précieux qu’on

peut découvrir, pour la connaissance de l’histoire primitive, dans les

monuments américains. Nous dirions que c’est l’amplification ou, si l’on

veut, le développement de l’entretien que nous avons eu à la Sorbonne,

le 2 mai dernier. Invité inopinément par Son Exc. M. Duruy, Ministre de

l’Instruction publique, à parler des _Antiquités du Mexique_, il nous

fut impossible dans une séance, en quelque sorte préparatoire et toute

semée d’incidents de voyage, de donner à cet entretien les développements

que comportait la matière. Mais, s’il est vrai que nous ayons obtenu

quelque succès, nous n’en sommes redevable qu’à la nouveauté du sujet

que nous traitions et à la bienveillance avec laquelle nos auditeurs

l’ont accueilli. Nous les en remercions sincèrement, sans oublier, dans

notre gratitude, M. le Ministre de l’Instruction publique, ni M. Mourier

Vice-Recteur de l’Académie de Paris, à qui nous devons l’honneur d’avoir

été admis à parler en Sorbonne des antiquités de l’Amérique.

Commencée, il y a moins de trois mois, nous ne pensions pas alors donner

à cette introduction l’extension qu’elle a actuellement, ni surtout le

titre qu’elle porte. Nous avions dans l’esprit l’ensemble des faits

dont elle se compose; mais ce n’est guère qu’en les mettant en ordre

et en les rédigeant, que nous avons pu juger clairement nous-mêmes de

l’étendue des conséquences qu’ils entraînaient. Cet exposé n’est donc le

résultat d’aucun système conçu d’avance. Ainsi que dans nos précédents

ouvrages, nous disons franchement ce que nous pensons: nous faisons

connaître les faits, ainsi qu’ils nous apparaissent, sans arrière-pensée,

obscurs quelquefois, quand nous les voyons tels, mais avec le dessein

bien arrêté de les éclaircir à l’occasion. N’appartenant à aucune

coterie scientifique, politique ou religieuse, nous avons toujours

marché et continuerons à marcher avec indépendance dans les voies de

la science. Nous cherchons la vérité et nous la saisirons sans crainte

partout où nous la découvrirons. Qu’on ne s’étonne donc pas du titre de

cet essai. Les vérités historiques que nous y développons, nous avions

cru les entrevoir depuis longtemps; elles nous ont frappé davantage à

mesure que nous avancions dans notre travail, et c’est pour nous une

véritable satisfaction de pouvoir mettre aujourd’hui sous les yeux

des savants français, académiciens et autres, classiques, hellénistes

ou égyptologues, la preuve de l’intérêt que peut offrir l’histoire de

l’Amérique, dans l’ordre spécial de leurs propres études.

L’avenir, un avenir, nous l’espérons, qui n’est pas éloigné, décidera de

l’importance des recherches que nous avons commencées, comme de celle

qu’on doit attacher à l’étude des langues américaines, trop longtemps

négligées des savants: on se demandera bientôt, par exemple, comment

il est possible de faire un cours de philologie générale comparée, en

laissant de côté les langues de presque une moitié du monde. On feint

encore d’ignorer qu’il existe en Amérique rique des langues qui méritent

d’être étudiées tout autant que le sanscrit; car s’il est certain que

c’est du sanscrit que la plupart de celles qui se parlent en Europe sont

dérivées, on devrait commencer à savoir aussi que les éléments qui n’y

dérivent pas de cette langue-mère, ont très-probablement leur source dans

celles de l’Amérique[1]. Les égyptologues trouveront peut-être là ce qui

leur fait défaut dans le copte, et qui sait même si le _Tonalamatl_ ou

Rituel mexicain ne leur offrira pas une clef pour l’interprétation du

prétendu _Livre des morts_? Notre savant ami, M. Aubin, leur tendra à

l’occasion une main secourable.

Quant à nous, nous nous contentons, pour le moment, de les adresser

humblement au _Popol-Vuh_, ce livre sacré des Quichés qui enserre plus

d’un mystère, analogue à ceux du Livre des morts; au _Vocabulaire_,

joint à notre _Grammaire_ de la même langue, ouvrages auxquels nous

ajoutons aujourd’hui la _Relation des choses du Yucatan_, de Landa, objet

principal de ce volume[2]. Cette relation que nous avons copiée l’hiver

dernier aux archives de l’_Académie royale d’histoire_ de Madrid, où

nous avons trouvé un accueil si cordial et si distingué[3], renferme la

nomenclature complète des signes du calendrier maya, qui seront d’une

grande importance pour la lecture des inscriptions incrustées dans les

édifices du Yucatan: aux signes du calendrier et à des détails d’un

grand intérêt sur les mœurs et les usages du pays, sur les fêtes de

l’antique Rituel maya, Landa a eu le bon esprit de joindre les signes qui

constituaient l’alphabet qui, bien qu’incomplet, peut-être, sous quelques

rapports, n’est pas moins d’un intérêt considérable, en ce qu’il est la

première clef des inscriptions mystérieuses, existant encore en si grand

nombre au Yucatan, à Palenqué, à Copan, etc. Nous avons essayé déjà

de comparer ces caractères avec ceux du _Codex mexicain_, nº 2, de la

Bibliothèque impériale et avec le _Codex américain de Dresde_, reproduit

dans Kingsborough, l’un et l’autre écrits en caractères identiques:

malgré le peu de temps que nous les avons eus entre les mains, nous avons

pu y retrouver tous ceux du calendrier, reproduits par Landa, ainsi

qu’une douzaine environ de signes phonétiques. Nous avons donc _lu_ un

certain nombre de mots, tels que _ahpop_, _ahau_, etc. qui sont communs

à la plupart des langues de l’Amérique centrale; la difficulté que nous

avons éprouvée jusqu’à présent à identifier les autres signes, nous a

fait croire qu’ils appartenaient à une langue déjà vieillie ou à des

dialectes autres que le maya ou le quiché; et, néanmoins, un examen plus

attentif du _Codex de Dresde_ nous fera peut-être encore revenir sur

cette manière de voir.

Nous pouvons espérer, d’ailleurs, aujourd’hui des documents plus

complets sur cette matière, soit par la transcription photographique

ou l’estampage des inscriptions du Yucatan, soit par la découverte de

quelqu’un de ces manuscrits que les Mayas, ainsi que les Égyptiens,

renfermaient avec les cadavres dans les cercueils de leurs prêtres.

Ce serait là un des plus précieux fruits de l’expédition, projetée

par le gouvernement, si solennellement annoncée comme le pendant de

l’expédition scientifique de l’Égypte, mais qui, avant même d’être

entièrement constituée, rencontre déjà tant d’obstacles. Nous n’avons

pas voulu, toutefois, attendre jusque-là pour faire participer le public

instruit du fruit de notre découverte. Nous nous sommes empressé de faire

photographier à Madrid la page la plus intéressante du manuscrit de Landa

et nous en avons fait reproduire les caractères sur bois avec tout le

soin possible. Nous les donnons donc tels que nous les avons trouvés,

très-imparfaits sans doute, quand on vient à les comparer à ceux du

_Codex de Dresde_ ou aux _Katuns_ des temples de Palenqué, mais en tout

semblables à ceux du livre écrit par le vieil évêque du Yucatan qui les

copia sans y attacher l’importance qu’ils ont pour nous actuellement.

Dans le _Codex américain de Dresde_, ils sont présentés d’une manière

plus cursive et l’on y reconnaît le travail rapide d’une main habituée

à ce genre d’écriture; sur les murs de Palenqué, dans la régularité des

lignes et la pureté des contours, on retrouve l’ouvrage d’un artiste

habile, et chaque _Katun_ est un petit chef-d’œuvre de sculpture.

A propos du Yucatan, dont ces lettres sont l’alphabet, nous croyons

devoir répéter ici ce que nous avons dit ailleurs: que c’est cette

péninsule, ainsi que les provinces voisines, jusqu’à celle de Soconusco,

inclusivement, jusqu’aux bords de l’Océan Pacifique, qui nous paraît

destinée à donner le plus de résultats aux investigations de l’historien

et de l’archéologue, en Amérique. En admettant que d’autres régions,

sur ce continent, aient joui d’une civilisation au moins égale, c’est

le Yucatan qui en a conservé les souvenirs les plus complets et les

plus faciles à atteindre dans ses monuments: ce qui n’est pas moins

remarquable, c’est que les Yucatèques d’aujourd’hui, dignes successeurs

des antiques Mayas, dont ils ont hérité le génie artistique et le goût

de la science, se distinguent encore entre les habitants de toutes les

provinces du Mexique et de l’Amérique centrale, comme les plus studieux

et les plus lettrés. Isolés dans leur péninsule, ils ont fait ce qu’on

n’a vu que dans la capitale même du Mexique; ils ont publié à diverses

époques des périodiques intéressants, et M. Stephens avait trouvé

dans don Pio Perez, de Peto, et dans le curé Carrillo, de Ticul, des

amis non moins zélés qu’intelligents: c’est, du reste, avec une juste

appréciation du mérite de Pio Perez, qu’à la suite de l’ouvrage de Landa

et de quelques pages de Lizana sur Izamal, nous reproduisons le texte du

calendrier maya, composé par le juge de Peto, tel à peu près que nous

l’avons transcrit du _Registro Yucateco_, durant notre séjour à Mexico,

en 1850.

Dans l’intérêt des études américaines, nous avons cru utile de joindre à

ces divers documents l’_Ecrit du frère Romain Pane_ sur Haïti, opuscule

qui, malgré son extrême imperfection, ne laisse pas de jeter quelque jour

sur les sources de l’antiquité américaine. Nous y ajoutons un abrégé de

plusieurs grammaires yucatèques, et un vocabulaire maya, suivi d’un petit

nombre de mots de l’ancienne langue haïtienne, aujourd’hui entièrement

perdue. Tout cela réuni servira à commencer des études qui ne peuvent

manquer de prendre du développement d’ici à peu d’années, et, s’il plaît

à Dieu que nous puissions revoir le Mexique et visiter le Yucatan, nous

espérons y prendre encore une part assez large.

Il ne nous serait pas possible de terminer cet avant-propos, sans tracer

en quelques lignes la biographie de Landa, à l’occasion de qui ce

livre est offert au public. Diego de Landa, issu de la noble maison de

Calderon, naquit en 1524, à Cifuentes de l’Alcarria en Espagne, et prit,

en 1541, au couvent de San-Juan de los Reyes de Tolède, l’habit de Saint

François. Il fut des premiers franciscains qui entrèrent dans le Yucatan,

où il travailla avec zèle à la conversion des indigènes. Ce zèle,

malheureusement, ne fut pas toujours exempt d’emportement et de violence;

et, à l’occasion d’un _auto-da-fé_, dont il raconte lui-même les détails

(page 104), mais où il ne fit brûler personne, il se vit obligé d’aller

rendre compte de sa conduite en Espagne, comme ayant usurpé, en cette

circonstance, les droits épiscopaux. Mais il fut absous par le conseil

des Indes, et il retourna au Yucatan comme deuxième évêque de Mérida, en

1573; il y mourut en 1579, âgé de cinquante-quatre ans.

Landa a passé tour à tour pour un saint et pour un odieux persécuteur.

Suivant Cogolludo, son premier biographe[4], il mourut en odeur de

sainteté, et, d’après une autre biographie, insérée comme appendice à la

seconde édition de l’ouvrage de Cogolludo, publiée à Campêche, en 1842,

il est stigmatisé comme un homme fanatique, extravagant et cruel. Mais

si les circonstances et les temps font les hommes, les circonstances et

le temps sont bien souvent aussi ce qui fait leur réputation. Les deux

biographes de Landa exagérèrent, le premier, des vertus qui étaient de

son époque et d’un évêque espagnol; le second, ses défauts, choquants,

surtout, pour les écrivains libéraux du Yucatan, dans notre siècle,

défauts qui étaient encore eux-mêmes des vertus aux yeux des Espagnols

d’autrefois. Il suffit de parcourir l’ouvrage de Landa, pour apprécier

son véritable caractère. C’était un esprit violent, mais curieux, plus

sage qu’on ne pourrait le croire, et sincèrement ami des indigènes qu’il

protégea constamment contre les violences des conquérants. Au point

de vue où il se plaçait, il peut paraître excusable d’avoir livré aux

flammes tant de statues et de documents précieux, ce qu’il avoue lui-même

ingénument (page 316): en cela, il ne fut pas plus coupable que Zumarraga

à Mexico, que Las Casas au Guatémala. Mais, au milieu de ces excès

de zèle, que nous déplorons si vivement aujourd’hui, Landa rendit un

immense service aux sciences historiques, en compilant les renseignements

précieux qui suivent, et en nous conservant les caractères de l’alphabet

maya. Son livre efface outre mesure ses fautes qui furent celles de son

siècle; car, il est la clef des inscriptions américaines: sans lui,

elles fussent demeurées une énigme peut-être pour toujours, comme les

hiéroglyphes égyptiens, avant la découverte de la pierre de Rosette et

les magnifiques travaux de Champollion.

Paris, 15 juillet 1864.

NOTES

[1] C’est à ce résultat surtout que nous tendions, en compilant le petit

_Vocabulaire des principales racines de la langue quichée_, etc., et en

les comparant aux langues indo-européennes, nullement à l’identification

du sanscrit et des langues américaines, quoiqu’il s’y trouve des racines

communes, plus nombreuses qu’on ne le pense généralement.

[2] Le manuscrit de Madrid sur lequel nous avons copié ce document, n’est

pas l’original de Landa, mais une copie faite trente ans environ après

sa mort, si l’on en juge par l’écriture. A en juger par le titre et

certaines phrases, il serait incomplet, et le copiste en a supprimé sans

intention les titres de chapitres qui le divisaient, mais en y laissant

des provincialismes et une orthographe, à peine intelligibles, même pour

un Espagnol. Nous le publions avec ses fautes et ses incorrections, nous

contentant de le partager par petits paragraphes, afin d’en rendre la

lecture plus aisée. Pinelo, dans sa _Bibliothèque occidentale_, signale

un livre d’un titre en tout semblable à celui de Landa, du Dr Sanchez

de Aguilar, natif de Valladolid au Yucatan: «_Relacion de las cosas de

Iucatan i sus Eclesiasticos_, hecha de orden de Felipe III. _Informe_

contra los idolatras del Obispado de Iucatan, imp. 1639, 4º. Castellano.»

Cogolludo cite ce livre comme étant d’un grand intérêt historique.

[3] Nous profiterons de cette occasion, pour remercier ici, comme nous

le devons, M. le Censeur et MM. les Membres de l’_Académie royale

d’histoire_ de Madrid, ainsi que M. le bibliothécaire de l’Académie,

qui se sont montrés si bienveillants et si empressés pour favoriser nos

recherches.

[4] _Historia de Yucatan_, édit. de Campêche, 1842, lib. VI, cap. 18.

DES SOURCES

DE

L’HISTOIRE PRIMITIVE DU MEXIQUE

ET DE L’AMÉRIQUE CENTRALE, ETC.,

DANS LES MONUMENTS ÉGYPTIENS

ET DE

L’HISTOIRE PRIMITIVE DE L’ÉGYPTE

DANS LES MONUMENTS AMÉRICAINS;

Introduction à la Relation des choses de Yucatan.

§ I.

Préambule.

Le Yucatan a été un des derniers pays conquis par les Espagnols sur le

continent américain; il avait été découvert un des premiers, et les Mayas

furent les premiers hommes entièrement vêtus et portant les caractères

d’une nation véritablement civilisée qu’ils rencontrèrent. Au mois d’août

1502, après une suite de gros temps, Christophe Colomb, naviguant à peu

de distance des côtes de Honduras, avait jeté l’ancre en face d’une

des îles _Guanaco_[1], voisine de Roatan, à laquelle il donna le nom

de «Isla de los Pinos.» Son frère, Bartolomé Colomb, étant descendu à

terre, vit arriver une barque d’un tonnage considérable pour ce pays; car

«elle était aussi grande qu’une galère et large de huit pieds, dit la

relation»[2]. Elle marchait à voiles et à rames, et venait directement du

couchant, c’est-à-dire de l’un des ports de la côte du Yucatan, éloignée

d’environ trente lieues de là. L’amiral reconnut sans peine un bâtiment

marchand: au centre, des nattes tressées avec soin formaient un grand

cabanon, abritant à la fois les femmes et les enfants des voyageurs,

ainsi que leurs provisions de route et leurs marchandises, sans que ni la

pluie ni la mer fussent en état de les endommager.

Les marchandises consistaient en étoffes variées, de diverses couleurs,

en vêtements, en armes, en meubles et en cacao, et l’embarcation était

montée par vingt-cinq hommes. A la vue des vaisseaux espagnols, ils

n’osèrent ni se défendre ni s’enfuir; on les dirigea sur le navire de

l’amiral, en leur faisant signe d’y monter. En prenant l’échelle, les

hommes y mirent beaucoup de convenance, serrant les ceintures qui leur

servaient de haut-de-chausses, et les femmes, en arrivant sur le pont,

se couvrirent aussitôt le visage et la gorge de leurs vêtements. Colomb,

charmé de cette retenue, qui dénotait une population bien supérieure

à toutes celles qu’il avait rencontrées jusque-là dans les Antilles,

les traita avec bienveillance, échangea avec eux divers objets de

quincaillerie européenne et les renvoya ensuite à leur barque. Telles

furent les premières relations des Espagnols avec les Mayas.

Si Colomb, au lieu d’être si préoccupé en ce moment de la recherche de

l’or, s’était enquis de la contrée d’où ces indigènes étaient sortis, il

est probable qu’il eût dès lors découvert le Yucatan, et, par suite, les

autres régions civilisées où Cortès acquit depuis tant de gloire. Ce fut,

toutefois, sur la nouvelle de ses découvertes en terre-ferme, que Juan

Diaz de Solis et Vicente Yañez Pinçon, jaloux de ses succès, firent route

quatre ans après dans la même direction. Après avoir navigué à la hauteur

des îles Guanaco, ils retournèrent au couchant, en s’enfonçant dans le

golfe Amatique, formé par les côtes du Yucatan et celles de Honduras,

auquel ils donnèrent le nom de «Baya de la Navidad.» Ils découvrirent

au sud les hautes montagnes de _Caria_[3], qui servent aujourd’hui de

frontière entre le Honduras et la république de Guatémala, et à l’ouest

la côte basse du Yucatan qu’ils suivirent en partie, en remontant vers le

nord, sans se douter de la richesse et de la puissance des États qu’ils

laissaient derrière eux. Ce ne fut qu’en 1517, que Francisco Hernandez

de Cordova découvrit le cap _Cotoch_ et aborda au Yucatan: le caractère

particulier des habitants et la grandeur des édifices le remplirent de

stupeur, ainsi que ses compagnons. Juan de Grijalva le suivit l’année

d’après, et, en 1519, Cortès alla prendre terre aux mêmes lieux, en se

rendant au Mexique. Ce ne fut, néanmoins, qu’en 1527, que Francisco de

Montejo tenta la réduction de la péninsule yucatèque. Mais il échoua

tristement dans son entreprise; après plusieurs mois d’inutiles efforts,

il se vit contraint de se retirer devant les hostilités croissantes des

Mayas, dont l’énergie triompha cette fois de la supériorité européenne.

Ayant abandonné le Yucatan en 1532, il y retourna quelques années après,

précédé de son fils aîné, à qui l’Espagne fut redevable de la conquête

définitive de cette contrée.

§ II.

Influence de la découverte de l’Amérique sur la civilisation

moderne. État de la science à cette époque. Gloire de Colomb.

Plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis le débarquement d’Hernandez

de Cordova: la conquête du Mexique s’était accomplie dans cet

intervalle, et la plupart des régions plus ou moins civilisées de

l’Amérique avaient cédé tour à tour à la prépondérance des armes et de

la valeur castillanes. De son côté, l’Europe avait appris à connaître

et à apprécier les divers degrés de barbarie ou de civilisation qui

distinguaient les populations de ces contrées, et les contemporains

de Colomb et de Cortès commençaient à mettre en doute, dans leurs

spéculations, la nouveauté d’un monde où ils découvraient déjà tant de

vestiges d’une antiquité reculée. Jamais, depuis l’établissement des

sociétés, la sphère des idées relatives au monde extérieur, n’avait été

agrandie d’une manière si prodigieuse; jamais l’homme n’avait senti un

plus pressant besoin d’observer la nature, d’interroger l’histoire, tout

en cherchant à multiplier les moyens d’y arriver avec succès.

En étudiant les progrès de la civilisation, on voit partout la sagacité

de l’homme s’accroître à mesure de l’étendue du champ qui s’ouvre à

ses recherches. Avec la découverte de l’Amérique, toutes les branches

de la science ont changé de face et reçu une impulsion dont les hommes

d’aujourd’hui ont de la peine à se rendre compte. Mais si l’on s’attache

à la lecture des historiens de cette époque étonnante, et que l’on

compare les relations des historiens de la conquête, de Pierre Martyr

d’Anghiera, d’Oviedo, de Cortès, de Gomara, etc., aux recherches des

voyageurs modernes, on est surpris non-seulement de l’étendue de leur

savoir, mais encore de trouver souvent, dans les ouvrages du XVIᵉ siècle,

le germe des vérités physiques et morales les plus importantes qui nous

occupent encore aujourd’hui. En effet, comment les premiers voyageurs

et ceux qui méditaient leurs récits n’eussent-ils pas été frappés des

merveilles qui s’offraient à leurs regards? A l’aspect de ce continent

nouveau, isolé au milieu des mers, comment n’eussent-ils pas été

tentés d’expliquer les variétés qu’y présentait l’espèce humaine, pour

essayer de les ramener à la souche primitive, de rechercher l’origine

des migrations des peuples, la filiation des langues; d’étudier celles

des espèces animales et végétales, la cause des vents alisés et des

courants pélasgiques, la nature des volcans, leur réaction les uns sur

les autres, et l’influence qu’ils exercent sur les tremblements de terre?

Ces questions, qui sont encore si loin d’avoir été épuisées, occupaient

l’active curiosité des savants et des voyageurs du XVIᵉ siècle, plus

désintéressés, peut-être, et plus sincères que les savants d’aujourd’hui.

Ces étonnantes découvertes, qui s’aidaient mutuellement; ces doubles

conquêtes dans le monde physique et dans le monde intellectuel étaient

bien plus dignement appréciés dans ce temps-là qu’on ne se l’imagine

de nos jours, et nous apprenons de la bouche même des contemporains de

Colomb, avec quel profond sentiment les hommes supérieurs de cette époque

reconnaissaient ce que la fin du XVᵉ siècle avait de merveilleux et de

grand: «Chaque jour, écrit Pierre Martyr d’Anghiera, dans ses lettres

de 1493 à 1494[4], chaque jour il nous arrive de nouveaux prodiges de ce

monde nouveau, de ces antipodes de l’Ouest qu’un certain Gênois, nommé

Christophe Colomb, vient de découvrir. Notre ami Pomponius Lœtus[5] n’a

pu retenir des larmes de joie, lorsque je lui ai donné les premières

nouvelles de cet événement inattendu.» Puis il ajoute avec une verve

poétique: «Qui peut s’étonner aujourd’hui parmi nous des découvertes

attribuées à Saturne, à Cérès et à Triptolème? Qu’ont fait de plus les

Phéniciens, lorsque, dans des régions lointaines, ils ont réuni des

peuples errants et fondé de nouvelles cités. Il était réservé à nos

temps de voir accroître ainsi l’étendue de nos idées et de voir paraître

inopinément sur l’horizon tant de choses nouvelles.»

La gloire de Colomb est, en effet, de celles dont rien ne saurait

diminuer l’éclat, quelle que soit, d’ailleurs, dans l’avenir, l’étendue

des découvertes réservées encore à la science. En supposant même qu’on

vienne à trouver les preuves les plus incontestables des rapports qui

ont pu exister anciennement d’un continent à l’autre, le nom de Colomb

n’en restera pas moins au-dessus de celui de tous les navigateurs anciens

et modernes. En parcourant une mer inconnue, en demandant la direction

de sa route aux astres par l’emploi de l’astrolabe, récemment inventé,

il cherchait l’Asie par la voie de l’ouest, non, dit Humboldt, en

aventurier qui s’adresse au hasard, mais d’après un plan arrêté, fruit de

l’expérience et des études les plus variées. Le succès qu’il obtint était

une conquête de la réflexion. La gloire de Colomb, comme celle de tous

les hommes extraordinaires qui, par leurs écrits ou par leur activité,

ont agrandi la sphère de l’intelligence, ne repose pas moins sur les

qualités de l’esprit et la force du caractère, dont l’impulsion réalise

le succès, que sur l’influence puissante qu’ils ont exercée presque

toujours, sans le vouloir, sur les destinées du genre humain.

En cherchant dans un ouvrage précédent[6] à éclaircir quelques-unes des

traditions cosmogoniques du continent américain, par des rapprochements

avec les mythes cosmogoniques du monde ancien, et les souvenirs d’une

antique navigation, nous n’avons donc jamais conçu la pensée que nos

recherches pussent rabaisser, en quoi que ce soit, les immenses services

que Colomb a rendus au monde moderne. Lui-même, dans un siècle d’héroïsme

et d’érudition renaissante, se plaisait dans les souvenirs de l’Atlantide

de Platon et de la célèbre prophétie de Sénèque, dans un chœur de la

_Médée_: il rapprochait constamment lui-même ses découvertes des mythes

géographiques de l’antiquité et du moyen âge, auxquels il fait plus

d’une fois allusion dans sa correspondance[7]. Nous n’hésitons donc pas

à continuer notre travail, dont nous faisons sincèrement hommage à la

mémoire de ce grand homme, heureux si, dans les horizons nouveaux que

la science ouvre chaque jour, nous parvenons à approfondir quelques-uns

des mystères cachés sous les voiles de la cosmogonie mythique des deux

mondes, et à y découvrir quelques souvenirs historiques de leurs antiques

relations.

§ III.

Monuments du Yucatan. Leur utilité pour l’épigraphie

américaine. Traditions et documents historiques. L’esprit de

système un obstacle aux progrès de la vérité.

S’il était possible de reconstituer un jour l’histoire américaine sur des

bases solides et de rattacher dans un ordre chronologique ininterrompu

les divers fragments cosmogoniques qui existent épars dans les relations

des premiers voyageurs et historiens de l’Amérique, rien ne serait plus

propre à répandre la lumière, non-seulement sur les annales des peuples

qui habitèrent anciennement cette terre, mais encore sur l’histoire des

convulsions que la nature lui a fait subir, même depuis qu’elle est

habitée et cultivée par l’homme. De toutes les contrées qu’elle renferme,

celles qui nous ont fourni les documents les plus circonstanciés, et

il s’en trouve encore aujourd’hui, malgré les désastres de la conquête

espagnole, sont l’Amérique centrale et le Mexique: ce sont les seules

où jusqu’à présent on ait découvert des livres originaux et des

inscriptions monumentales, gravées, soit sur les murs des édifices civils

ou religieux, soit sur des monolithes d’un caractère particulier. Le

Yucatan, qui fait l’objet principal de ce livre, paraît donc destiné,

aussi bien que les régions voisines, à fournir les premiers jalons de

l’épigraphie américaine, avec laquelle les savants auront à compter

probablement d’ici à peu d’années: car il y a tout lieu d’espérer

aujourd’hui que la lecture des _Katuns_[8] nous fera connaître d’une

manière précise les grands événements auxquels font allusion les

fragments dont nous venons de parler.

Les plus anciens de ces fragments se rapportent, en général, aux grandes

catastrophes qui bouleversèrent à plusieurs reprises le monde américain,

et dont toutes les nations de ce continent avaient gardé un souvenir

plus ou moins distinct. Humboldt, et après lui divers écrivains, compare

en plusieurs endroits de ses ouvrages[9] le récit de ces catastrophes

aux _pralayas_ ou cataclysmes, dont il est parlé dans les livres des

Indous, aux traditions de l’Iran et de la Chaldée, ainsi qu’aux cycles

de l’antique Etrurie. A ses yeux, ces traditions n’apparaissent d’abord

que comme de simples fictions cosmogoniques, dont l’ensemble serait issu

d’un système de mythes qui auraient pris naissance dans l’Inde. Ce n’est

qu’en arrivant aux détails qu’il commence à douter, et il se demande si

les soleils ou âges mexicains ne renfermeraient pas quelques données

historiques ou une réminiscence obscure de quelque grande révolution

qu’aurait éprouvée notre planète.

Si cet éminent penseur, dont l’intuition historique est quelquefois

si remarquable, avait eu l’occasion de comparer entre eux les divers

documents que nous possédons aujourd’hui sur l’histoire de l’Amérique, et

de les peser dans un examen critique aussi judicieux que celui dont il

s’est servi dans son _Histoire de la Géographie du Nouveau Continent_,

il aurait trouvé, sans aucun doute, que les souvenirs cosmogoniques

des Mexicains ne méritaient pas une moins sérieuse attention que ceux

du monde ancien, de la part de ceux qui aiment à pénétrer dans les

ténèbres des traditions historiques[10]. M. d’Eckstein, dans ses savantes

études sur les mythes de l’antique Asie[11], s’est élevé avec un grand

talent au-dessus de cet engouement pour les abstractions symboliques

qui a saisi notre époque: il y distingue avec raison des événements

historiques, signalés dans la haute Asie par un concours de phénomènes

extraordinaires, «par l’apparition de comètes et d’éclipses durant les

catastrophes phlégéennes d’un monde anté-diluvien, qui causa en grande

partie la dispersion de la primitive espèce humaine.»

Ce que ce savant pensait des événements anté-historiques de l’Asie,

nous le pensions nous-même de ceux que nous trouvons signalés dans les

traditions du Mexique et de l’Amérique centrale, et c’est sur quoi nous

nous sommes expliqué déjà clairement dans un travail antérieur[12], en

parlant des soleils ou époques citées par Humboldt. Ce que nous avons vu

et étudié depuis lors, n’a fait que nous confirmer dans cette opinion, et

nous croyons le moment venu d’exprimer notre pensée entière à cet égard.

Répétons ici, toutefois, avant d’entrer en matière, ce que nous avons dit

dans notre premier travail sur le Mexique, que nous n’avons aucun système

arrêté d’avance. Tout ce que nous cherchons c’est la vérité, c’est

l’histoire de ces contrées intéressantes à tant d’égards, l’histoire

encore enveloppée de voiles épais, dont nous travaillons à la dégager, en

accumulant le plus grand nombre de faits possibles dans un cadre donné,

où le lecteur pourra les comparer et tirer lui-même les conséquences des

prémisses que nous aurons posées. Nous sommes ennemi de tout système:

nous ne faisons pas d’avance notre siége; nous ne repoussons aucune sorte

d’indications, persuadé que la vérité historique ne se fera jour que

lorsque les savants, dans le monde entier, se seront donné la main sans

envie.

«Un des plus grands obstacles à la découverte de la vérité, a dit avec

tant de raison M. d’Eckstein[13], c’est l’esprit de système: je ne

parle que de l’esprit de système au service d’hommes instruits, riches

d’un fonds d’idées et de savoir. Nous sommes loin des temps où Moïse,

Josèphe et les Pères de l’Église servaient de clefs au paganisme; on a

étrangement abusé des Égyptiens et des Phéniciens dans l’érudition du

XVIIIᵉ siècle; puis on est revenu partiellement et avec excès, si bien

que tout a fait place à la grécomanie. Celle-ci s’efface à son tour.

Les grandes découvertes de Champollion ont remis l’Égypte en vogue: il

y a eu de l’égyptomanie, mais le temps y ramène l’équilibre. Les beaux

travaux de Movers ont remis la Phénicie en vogue; même exagération, mais

qui n’aboutira plus aux utopies du passé et qui trouvera infailliblement

son point d’équilibre. Aujourd’hui l’on semble près de faire prédominer

la Babylonie et l’Assyrie sur le reste du monde, grâce à d’admirables

découvertes, suivies partiellement d’énormes présomptions, qui finiront

également par tomber en équilibre.

»William Jones avait commencé la comparaison des mythologies

brâhmaniques et européennes, mais du mauvais côté: il ignorait les

Védas. A. G. Schlégel exagéra prodigieusement l’antiquité de ce qu’il

y a, relativement, de plus moderne dans la littérature brâhmanique: il

ignorait les Védas. Creuzer puisait à pleines mains dans des notions

partiellement apocryphes; son but était de faire un amalgame de l’Orient

et de l’Occident au moyen d’identifications les plus hétérogènes. Tombée

entre les mains des disciples de Burnouf et de Bopp, l’étude des Védas a

été d’un puissant correctif contre tous ces emportements.»

Après ces sages réflexions, l’écrivain que nous citons avec tant de

plaisir, en voulant «tirer une conclusion de toutes ces expériences,»

tombe lui-même, peut-être, dans l’exagération, en attribuant uniquement à

l’Inde, aux Védas, ce que les autres attribuaient à la Grèce, à l’Égypte,

à la Phénicie ou à l’Afrique. Qui sait si le jour ne viendra pas aussi où

l’on ira chercher toutes les origines en Amérique? Nous ne le souhaitons

point, bien qu’aux yeux de plus d’un de nos lecteurs, nous ayons paru

tendre de ce côté; mais nous ne sommes pas exclusif comme nos confrères

de Grèce, d’Égypte ou d’Assyrie, et nous croyons que chaque pays doit

avoir sa place dans l’histoire du monde. Or, c’est une prétention bien

extraordinaire de vouloir qu’on puisse faire l’histoire du monde entier,

en en excluant précisément la moitié: et c’est cependant là ce qui se

passe au sein de la compagnie qu’on regarde comme l’expression de la

science universelle en Europe.

§ IV.

Rituels religieux sources de l’histoire primitive. Antiques

traditions du cataclysme et du renouvellement de la terre,

conservées dans les fêtes. Souvenirs divers d’un déluge.

L’Amérique, jusqu’aujourd’hui, n’a été l’objet d’aucune investigation

archéologique sérieuse; quelques travaux individuels ne sauraient entrer

en comparaison avec la multitude de ceux qui ont eu lieu pour l’Égypte ou

pour l’Asie, travaux où les gouvernements de l’Europe sont entrés, en ce

qui concerne la dépense, avec une générosité qu’on ne saurait trop louer.

Cependant, c’est, peut-être, l’Amérique qui contribuera davantage à la

solution des grands problèmes historiques, dont on a vainement cherché la

clef jusqu’à présent: cette solution, nous la trouverons dans les katuns

ou cartouches incrustés de ses monuments, dans les livres, renfermés dans

les sépulcres, restés cachés depuis la conquête, peut-être même dans

ceux que possèdent déjà nos bibliothèques. On finira par lire le _Codex

de Dresde_, et l’on interprétera, nous l’espérons, le _Tonalamatl_ ou

_Rituel Mexicain_ de la bibliothèque du Corps législatif, dont M. Aubin

possède également un exemplaire original[14]. C’est dans ces livres

mystérieux qu’on découvrira, à côté du système de l’astrologie judiciaire

des Mexicains et des fêtes du Rituel ecclésiastique, les documents

historiques les plus anciens, toutes les origines des cérémonies

mystiques d’un culte qui s’était perpétué à travers les révolutions des

nations et des cités, en conservant dans l’ordre chronologique le plus

parfait[15], le récit des souvenirs antédiluviens et des catastrophes

naturelles qui, à diverses reprises, avaient bouleversé le monde, depuis

que Dieu y avait placé l’humanité.

Ce sont ces faits mémorables qui servaient de base à toute la religion

mexicaine: c’est la tradition de ces faits qui se répétait journellement

dans l’histoire des dieux et des héros antiques, dont les noms seuls

paraissent avoir subi des modifications avec le cours des siècles; on

les retrouve dans les ballets sacrés, dans les jeûnes et les pénitences

que s’imposaient tour à tour les prêtres, les princes et la nation;

enfin, dans tous les rites, dans chacune des fêtes importantes du

Rituel. Sous des noms différents, mais qui avaient au fond la même

signification ou qui étaient représentés par des symboles, identiques

avec ceux du Mexique, c’étaient encore les traditions de ces événements

extraordinaires que rappelaient les usages et les cérémonies du culte,

non-seulement chez les autres nations civilisées du Mexique et de

l’Amérique centrale, mais encore chez la plupart des populations de

l’Amérique méridionale. Tant cette race américaine avait été fortement

constituée par ses premiers législateurs, tant elle était conservatrice

de ses mœurs et de ses coutumes! L’Amérique ne manqua, cependant, pas

non plus de novateurs, comme l’ancien monde. On reconnaît visiblement

que des doctrines nouvelles cherchèrent à supplanter les anciennes, en

différentes parties du continent et à des époques diverses; mais il ne

paraît pas que ces innovations aient réussi jamais à prévaloir au point

de faire oublier les autres, et tout ce que nous avons pu recueillir

jusqu’à présent à ce sujet, donne à penser, au contraire, qu’elles

ne parvinrent à prendre racine qu’en laissant subsister les symboles

précédents ou en se les identifiant. Aussi, est-ce là ce qui nous incline

à penser que pour retrouver la plus ancienne histoire du globe, il

fallait comparer aux antiques traditions de l’Asie et de l’Égypte celles

des peuples primitifs de l’Amérique.

En attendant que l’on parvienne à interpréter les livres que nous citons

plus haut et qui contiennent intégralement ces traditions, c’est aux

divers fragments cosmogoniques, conservé dans les livres et les histoires

du temps de la conquête, que nous devons recourir. Les plus formels sont

ceux que nous appelons l’_Histoire des soleils_, cités par Humboldt,

d’après Gomara[16], et que l’on trouve, avec des variantes, dans divers

documents, en particulier dans le _Codex Chimalpopoca_[17]. Ainsi que

nous l’avons fait remarquer déjà, ces soleils sont signalés comme des

époques auxquelles sont rapportées les diverses catastrophes que le monde

a subies; ce que nous avons remarqué également, c’est que le nombre

des catastrophes, indiquées par ces soleils, varie, dans la plupart

des documents précités, ainsi que l’ordre d’après lequel elles se sont

succédé. Nous n’examinerons pas ici ce qui a donné lieu à intervertir

ces événements: il nous semble que ce désordre appartient à une époque

postérieure à la conquête espagnole, ce qui s’expliquerait par le désir

que pouvaient éprouver les indigènes, chargés de les expliquer et obligés

de plaire à leurs nouveaux maîtres, d’accommoder le déluge américain au

déluge des traditions mosaïques. Quant au nombre de ces catastrophes, il

varie peut-être suivant les lieux où elles se sont passées ou selon les

populations qui en gardèrent la mémoire[18].

Quoi qu’il en soit, il paraîtrait, d’après les annotations du _Codex

Letellier_[19], qu’il y eut particulièrement trois époques mémorables

où le genre humain, après avoir existé pendant des siècles, aurait été

subitement arraché à ses occupations ordinaires, et, en grande partie,

anéanti par suite des convulsions de la nature. La terre, secouée par

d’effroyables tremblements de terre, inondée à la fois par les flots de

la mer et les feux des volcans, remuée dans ses entrailles par les gaz

intérieurs se cherchant une issue à la surface, agitée par des ouragans

formidables, tel est le tableau que les traditions américaines nous

présentent de ce continent, à trois époques distinctes, chronologiquement

déterminées dans les livres que l’ignorance a fait disparaître au temps

de la conquête, mais que l’on retrouvera peut-être un jour[20].

Les trois grandes catastrophes de la tradition mexicaine auraient

été occasionnées tour à tour par le feu, par l’eau et par le vent,

c’est-à-dire par un ouragan, quoique, à vrai dire, ces trois causes

de destruction paraissent avoir participé ensemble chaque fois au

bouleversement de la terre dans des proportions différentes, selon les

temps et les lieux. A chacune de ces catastrophes correspond une ère

de ruine et de désolation où l’humanité aurait été à la veille d’une

destruction totale: embarqués dans quelques vaisseaux ou réfugiés dans

des grottes, au sommet des montagnes, les hommes qui échappèrent à

ces divers cataclysmes restèrent en si petit nombre, et dispersés si

loin les uns des autres, qu’ils s’imaginèrent être demeurés seuls au

monde; c’est là ce qui explique, sans doute, ces créations successives

dont il est question dans le _Livre sacré_[21] et ces renouvellements

de la race humaine qui se célébraient au mois _Izcalli_ à Mexico. De

là l’origine des solennités de ce mois, ainsi que du jeûne de quatre

en quatre ans, institué en commémoration de ces grands événements, au

Mexique et dans l’Amérique centrale, où princes et peuples s’humiliaient

devant la divinité, en la suppliant d’éloigner le retour de ces terribles

calamités; de là, les danses et les festins où ils célébraient ensuite la

Rénovation du monde et le triomphe de l’humanité qui, trois fois, avait

eu le bonheur d’échapper à la destruction[22].

Suivant la tradition du _Livre sacré_, l’eau et le feu contribuent à la

ruine universelle, lors du dernier cataclysme qui précède la quatrième

création. «Alors, dit l’auteur, les eaux furent gonflées par la volonté

du Cœur du ciel; et il se fit une grande inondation qui vint au-dessus

de la tête de ces êtres... ils furent inondés et une résine épaisse

descendit du ciel.... La face de la terre s’obscurcit et une pluie

ténébreuse commença, pluie de jour, pluie de nuit..... et il se faisait

un grand bruit de feu au-dessus de leurs têtes.... Alors on vit les

hommes courir, en se poussant, remplis de désespoir: ils voulaient monter

sur les maisons, et les maisons s’écroulant, les faisaient tomber à

terre; ils voulaient monter sur les arbres, et les arbres les secouaient

loin d’eux; ils voulaient entrer dans les grottes, et les grottes se

fermaient devant eux.» Dans le _Codex Chimalpopoca_, l’auteur parlant

de la destruction qui eut lieu par le feu, dit: «Le troisième soleil

est appelé _Quia-Tonatiuh_, soleil de pluie, parce qu’alors survint

_une pluie_ de feu: tout ce qui existait brûla, et il tomba une pluie

de pierre de grès. On raconte que, tandis que le grès que nous voyons

actuellement se répandait, et que le _tetzontli_ (amygdaloïde poreuse)

bouillonnait avec un grand fracas, alors aussi se soulevèrent les rochers

de couleur vermeille[23]. Or, c’était en l’année _Ce Tecpatl_, Un Silex;

c’était le jour _Nahui-Quiahuitl_, Quatre-Pluie. Or, en ce jour où les

hommes furent perdus et entraînés dans une pluie de feu, ils furent

changés en oisons; le soleil même brûla et tout se consuma avec les

maisons[24].» A la suite du cataclysme, occasionné par les eaux, l’auteur

du _Codex Chimalpopoca_ nous montre dans l’histoire des soleils, des

phénomènes célestes effrayants, suivis, à deux reprises, de ténèbres qui

couvrent la face de la terre, une fois même durant l’espace de vingt-cinq

ans[25].

Ces traditions extraordinaires ne nous autorisent que trop à conclure

de la réalité des convulsions éprouvées par la nature américaine et si

vivement représentées dans le tableau des soleils ou époques des livres

mexicains: nous y trouvons la preuve des désordres qui bouleversèrent

ce continent et peut-être aussi celui où nous vivons, non-seulement au

temps même de ces catastrophes, mais encore durant les années qui les

précédèrent ou les suivirent. Bien des choses laisseraient supposer même

que l’ordre des saisons fut altéré à cette époque. Les astronomes et les

géologues que ces matières regardent plus que nous, s’étendront, s’ils

le jugent à propos, sur les causes qui ont pu produire le dérangement

du jour et couvrir la terre de ténèbres; ils nous diront, peut-être, en

voyant avec quelle précision certains documents historiques racontent les

détails de ces révolutions, de quelle manière elles ont pu se réaliser.

Quelle qu’en ait été l’occasion, nous pouvons, sans craindre de nous

tromper, attribuer une partie considérable de ces désastres à la mer

irritée et sortie de ses bornes ordinaires, à la suite de quelque

commotion intérieure. Les forces qui produisent actuellement ce

balancement tempéré et si providentiellement réglé de l’Océan, ces

forces, augmentées ou dérangées, ont pu suffire pour submerger le

continent et détruire en un clin d’œil les nations qui en occupaient

les régions inférieures. Toutes ces mers ont pu être ensuite ramenées

momentanément dans leurs bassins, pour être reportées de nouveau sur

les terres à qui elles ont livré des assauts réitérés. C’est ainsi que

les eaux ont pu changer la surface de l’Amérique, former de nouvelles

vallées, déchirer des chaînes de montagnes, creuser de nouveaux golfes,

renverser les anciennes hauteurs, en élever de nouvelles et couvrir les

ruines du continent primitif de sable, de fange et d’autres substances

que leur agitation extraordinaire les mettait en état de charrier. C’est

en quoi les traditions historiques sont d’accord avec les monuments de la

nature dans ces contrées.

§ V.

Comment se fit la mer, d’après la tradition haïtienne. Souvenir

du cataclysme aux Antilles, à Venezuela, au Yucatan. Géologie

de cette péninsule. Personnification des puissances de la

nature et leur localisation dans l’Amérique centrale.

Les populations qui habitaient, à l’époque de la découverte de

l’Amérique, les îles du golfe du Mexique, s’accordaient unanimement à

dire qu’elles avaient ouï de leurs ancêtres que toutes les Antilles,

grandes et petites, avaient très-anciennement fait partie du continent,

dont elles avaient été détachées par des tempêtes et des tremblements de

terre. Une légende haïtienne, conservée par les auteurs contemporains

de Colomb, raconte ainsi l’origine de la mer et des îles. «Il y avait,

disent-ils, un homme puissant appelé Iaïa, lequel ayant tué un fils

unique qu’il avait, voulut l’ensevelir: mais ne sachant où le mettre, il

l’enferma dans une grande calebasse qu’il plaça ensuite au pied d’une

montagne très-élevée, située à peu de distance du lieu qu’il habitait;

or, il allait souvent la voir à cause de l’amour qu’il éprouvait pour son

fils. Un jour, entre autres, l’ayant ouverte, il en sortit des baleines

et d’autres poissons fort grands, de quoi Iaïa, rempli d’épouvante, étant

retourné chez lui, raconta à ses voisins ce qui était arrivé, disant que

cette calebasse était remplie d’eau et de poissons à l’infini. Cette

nouvelle s’étant divulguée, quatre frères jumeaux, désireux de poisson,

s’en allèrent où était la calebasse: comme ils l’avaient prise en main

pour l’ouvrir, Iaïa survint, et eux l’ayant aperçu, dans la crainte

qu’ils eurent de lui, ils jetèrent par terre la calebasse. Celle-ci

s’étant brisée à cause du grand poids qu’elle renfermait, la mer sortit

par ses ruptures, et toute la plaine qu’on voyait s’étendre au loin, sans

fin ni terme d’aucun côté, s’étant couverte d’eau, fut submergée: les

montagnes seulement restèrent, à cause de leur élévation, à l’abri de

cette immense inondation, et ainsi ils croient que ces montagnes sont les

îles et les autres parties de la terre qui se voient dans le monde.»[26]

Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg · 第 1 / 47 段