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COLLECTION
DE DOCUMENTS DANS LES LANGUES INDIGÈNES,
POUR SERVIR A L’ÉTUDE DE L’HISTOIRE ET DE LA PHILOLOGIE
DE L’AMÉRIQUE ANCIENNE
VOLUME TROISIÈME.
RELACION
DE LAS COSAS DE YUCATAN
SACADA DE LO QUE ESCRIVIÓ EL PADRE FRAY DIEGO DE LANDA
DE LA ORDEN DE SAN FRANCISCO.
RELATION
DES CHOSES
DE YUCATAN
DE DIEGO DE LANDA
TEXTE ESPAGNOL ET TRADUCTION FRANÇAISE EN REGARD
COMPRENANT LES SIGNES DU CALENDRIER
ET DE L’ALPHABET HIÉROGLYPHIQUE DE LA LANGUE MAYA
ACCOMPAGNÉ DE DOCUMENTS DIVERS HISTORIQUES ET CHRONOLOGIQUES,
AVEC UNE GRAMMAIRE ET UN VOCABULAIRE ABRÉGÉS FRANÇAIS-MAYA
PRÉCÉDÉS D’UN ESSAI SUR LES SOURCES DE L’HISTOIRE PRIMITIVE DU
MEXIQUE ET DE L’AMÉRIQUE CENTRALE, ETC., D’APRÈS LES MONUMENTS
ÉGYPTIENS ET DE L’HISTOIRE PRIMITIVE DE L’ÉGYPTE D’APRÈS LES
MONUMENTS AMÉRICAINS,
PAR
L’ABBÉ BRASSEUR DE BOURBOURG,
Ancien Administrateur ecclésiastique des Indiens de Rabinal
(Guatémala), Membre de la Commission scientifique du Mexique,
etc.
[Illustration]
PARIS
ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR
21, RUE HAUTEFEUILLE
LONDON, TRÜBNER AND CO., 60, PATERNOSTER-ROW
1864
Saint-Cloud.—Imprimerie de Mme vᵉ Belin.
AVANT-PROPOS
L’essai sur les _Sources de l’histoire primitive du Mexique_, etc.,
qui sert d’introduction à ce volume, nous a été inspiré par le désir
d’éclairer le monde scientifique sur les renseignements précieux qu’on
peut découvrir, pour la connaissance de l’histoire primitive, dans les
monuments américains. Nous dirions que c’est l’amplification ou, si l’on
veut, le développement de l’entretien que nous avons eu à la Sorbonne,
le 2 mai dernier. Invité inopinément par Son Exc. M. Duruy, Ministre de
l’Instruction publique, à parler des _Antiquités du Mexique_, il nous
fut impossible dans une séance, en quelque sorte préparatoire et toute
semée d’incidents de voyage, de donner à cet entretien les développements
que comportait la matière. Mais, s’il est vrai que nous ayons obtenu
quelque succès, nous n’en sommes redevable qu’à la nouveauté du sujet
que nous traitions et à la bienveillance avec laquelle nos auditeurs
l’ont accueilli. Nous les en remercions sincèrement, sans oublier, dans
notre gratitude, M. le Ministre de l’Instruction publique, ni M. Mourier
Vice-Recteur de l’Académie de Paris, à qui nous devons l’honneur d’avoir
été admis à parler en Sorbonne des antiquités de l’Amérique.
Commencée, il y a moins de trois mois, nous ne pensions pas alors donner
à cette introduction l’extension qu’elle a actuellement, ni surtout le
titre qu’elle porte. Nous avions dans l’esprit l’ensemble des faits
dont elle se compose; mais ce n’est guère qu’en les mettant en ordre
et en les rédigeant, que nous avons pu juger clairement nous-mêmes de
l’étendue des conséquences qu’ils entraînaient. Cet exposé n’est donc le
résultat d’aucun système conçu d’avance. Ainsi que dans nos précédents
ouvrages, nous disons franchement ce que nous pensons: nous faisons
connaître les faits, ainsi qu’ils nous apparaissent, sans arrière-pensée,
obscurs quelquefois, quand nous les voyons tels, mais avec le dessein
bien arrêté de les éclaircir à l’occasion. N’appartenant à aucune
coterie scientifique, politique ou religieuse, nous avons toujours
marché et continuerons à marcher avec indépendance dans les voies de
la science. Nous cherchons la vérité et nous la saisirons sans crainte
partout où nous la découvrirons. Qu’on ne s’étonne donc pas du titre de
cet essai. Les vérités historiques que nous y développons, nous avions
cru les entrevoir depuis longtemps; elles nous ont frappé davantage à
mesure que nous avancions dans notre travail, et c’est pour nous une
véritable satisfaction de pouvoir mettre aujourd’hui sous les yeux
des savants français, académiciens et autres, classiques, hellénistes
ou égyptologues, la preuve de l’intérêt que peut offrir l’histoire de
l’Amérique, dans l’ordre spécial de leurs propres études.
L’avenir, un avenir, nous l’espérons, qui n’est pas éloigné, décidera de
l’importance des recherches que nous avons commencées, comme de celle
qu’on doit attacher à l’étude des langues américaines, trop longtemps
négligées des savants: on se demandera bientôt, par exemple, comment
il est possible de faire un cours de philologie générale comparée, en
laissant de côté les langues de presque une moitié du monde. On feint
encore d’ignorer qu’il existe en Amérique rique des langues qui méritent
d’être étudiées tout autant que le sanscrit; car s’il est certain que
c’est du sanscrit que la plupart de celles qui se parlent en Europe sont
dérivées, on devrait commencer à savoir aussi que les éléments qui n’y
dérivent pas de cette langue-mère, ont très-probablement leur source dans
celles de l’Amérique[1]. Les égyptologues trouveront peut-être là ce qui
leur fait défaut dans le copte, et qui sait même si le _Tonalamatl_ ou
Rituel mexicain ne leur offrira pas une clef pour l’interprétation du
prétendu _Livre des morts_? Notre savant ami, M. Aubin, leur tendra à
l’occasion une main secourable.
Quant à nous, nous nous contentons, pour le moment, de les adresser
humblement au _Popol-Vuh_, ce livre sacré des Quichés qui enserre plus
d’un mystère, analogue à ceux du Livre des morts; au _Vocabulaire_,
joint à notre _Grammaire_ de la même langue, ouvrages auxquels nous
ajoutons aujourd’hui la _Relation des choses du Yucatan_, de Landa, objet
principal de ce volume[2]. Cette relation que nous avons copiée l’hiver
dernier aux archives de l’_Académie royale d’histoire_ de Madrid, où
nous avons trouvé un accueil si cordial et si distingué[3], renferme la
nomenclature complète des signes du calendrier maya, qui seront d’une
grande importance pour la lecture des inscriptions incrustées dans les
édifices du Yucatan: aux signes du calendrier et à des détails d’un
grand intérêt sur les mœurs et les usages du pays, sur les fêtes de
l’antique Rituel maya, Landa a eu le bon esprit de joindre les signes qui
constituaient l’alphabet qui, bien qu’incomplet, peut-être, sous quelques
rapports, n’est pas moins d’un intérêt considérable, en ce qu’il est la
première clef des inscriptions mystérieuses, existant encore en si grand
nombre au Yucatan, à Palenqué, à Copan, etc. Nous avons essayé déjà
de comparer ces caractères avec ceux du _Codex mexicain_, nº 2, de la
Bibliothèque impériale et avec le _Codex américain de Dresde_, reproduit
dans Kingsborough, l’un et l’autre écrits en caractères identiques:
malgré le peu de temps que nous les avons eus entre les mains, nous avons
pu y retrouver tous ceux du calendrier, reproduits par Landa, ainsi
qu’une douzaine environ de signes phonétiques. Nous avons donc _lu_ un
certain nombre de mots, tels que _ahpop_, _ahau_, etc. qui sont communs
à la plupart des langues de l’Amérique centrale; la difficulté que nous
avons éprouvée jusqu’à présent à identifier les autres signes, nous a
fait croire qu’ils appartenaient à une langue déjà vieillie ou à des
dialectes autres que le maya ou le quiché; et, néanmoins, un examen plus
attentif du _Codex de Dresde_ nous fera peut-être encore revenir sur
cette manière de voir.
Nous pouvons espérer, d’ailleurs, aujourd’hui des documents plus
complets sur cette matière, soit par la transcription photographique
ou l’estampage des inscriptions du Yucatan, soit par la découverte de
quelqu’un de ces manuscrits que les Mayas, ainsi que les Égyptiens,
renfermaient avec les cadavres dans les cercueils de leurs prêtres.
Ce serait là un des plus précieux fruits de l’expédition, projetée
par le gouvernement, si solennellement annoncée comme le pendant de
l’expédition scientifique de l’Égypte, mais qui, avant même d’être
entièrement constituée, rencontre déjà tant d’obstacles. Nous n’avons
pas voulu, toutefois, attendre jusque-là pour faire participer le public
instruit du fruit de notre découverte. Nous nous sommes empressé de faire
photographier à Madrid la page la plus intéressante du manuscrit de Landa
et nous en avons fait reproduire les caractères sur bois avec tout le
soin possible. Nous les donnons donc tels que nous les avons trouvés,
très-imparfaits sans doute, quand on vient à les comparer à ceux du
_Codex de Dresde_ ou aux _Katuns_ des temples de Palenqué, mais en tout
semblables à ceux du livre écrit par le vieil évêque du Yucatan qui les
copia sans y attacher l’importance qu’ils ont pour nous actuellement.
Dans le _Codex américain de Dresde_, ils sont présentés d’une manière
plus cursive et l’on y reconnaît le travail rapide d’une main habituée
à ce genre d’écriture; sur les murs de Palenqué, dans la régularité des
lignes et la pureté des contours, on retrouve l’ouvrage d’un artiste
habile, et chaque _Katun_ est un petit chef-d’œuvre de sculpture.
A propos du Yucatan, dont ces lettres sont l’alphabet, nous croyons
devoir répéter ici ce que nous avons dit ailleurs: que c’est cette
péninsule, ainsi que les provinces voisines, jusqu’à celle de Soconusco,
inclusivement, jusqu’aux bords de l’Océan Pacifique, qui nous paraît
destinée à donner le plus de résultats aux investigations de l’historien
et de l’archéologue, en Amérique. En admettant que d’autres régions,
sur ce continent, aient joui d’une civilisation au moins égale, c’est
le Yucatan qui en a conservé les souvenirs les plus complets et les
plus faciles à atteindre dans ses monuments: ce qui n’est pas moins
remarquable, c’est que les Yucatèques d’aujourd’hui, dignes successeurs
des antiques Mayas, dont ils ont hérité le génie artistique et le goût
de la science, se distinguent encore entre les habitants de toutes les
provinces du Mexique et de l’Amérique centrale, comme les plus studieux
et les plus lettrés. Isolés dans leur péninsule, ils ont fait ce qu’on
n’a vu que dans la capitale même du Mexique; ils ont publié à diverses
époques des périodiques intéressants, et M. Stephens avait trouvé
dans don Pio Perez, de Peto, et dans le curé Carrillo, de Ticul, des
amis non moins zélés qu’intelligents: c’est, du reste, avec une juste
appréciation du mérite de Pio Perez, qu’à la suite de l’ouvrage de Landa
et de quelques pages de Lizana sur Izamal, nous reproduisons le texte du
calendrier maya, composé par le juge de Peto, tel à peu près que nous
l’avons transcrit du _Registro Yucateco_, durant notre séjour à Mexico,
en 1850.
Dans l’intérêt des études américaines, nous avons cru utile de joindre à
ces divers documents l’_Ecrit du frère Romain Pane_ sur Haïti, opuscule
qui, malgré son extrême imperfection, ne laisse pas de jeter quelque jour
sur les sources de l’antiquité américaine. Nous y ajoutons un abrégé de
plusieurs grammaires yucatèques, et un vocabulaire maya, suivi d’un petit
nombre de mots de l’ancienne langue haïtienne, aujourd’hui entièrement
perdue. Tout cela réuni servira à commencer des études qui ne peuvent
manquer de prendre du développement d’ici à peu d’années, et, s’il plaît
à Dieu que nous puissions revoir le Mexique et visiter le Yucatan, nous
espérons y prendre encore une part assez large.
Il ne nous serait pas possible de terminer cet avant-propos, sans tracer
en quelques lignes la biographie de Landa, à l’occasion de qui ce
livre est offert au public. Diego de Landa, issu de la noble maison de
Calderon, naquit en 1524, à Cifuentes de l’Alcarria en Espagne, et prit,
en 1541, au couvent de San-Juan de los Reyes de Tolède, l’habit de Saint
François. Il fut des premiers franciscains qui entrèrent dans le Yucatan,
où il travailla avec zèle à la conversion des indigènes. Ce zèle,
malheureusement, ne fut pas toujours exempt d’emportement et de violence;
et, à l’occasion d’un _auto-da-fé_, dont il raconte lui-même les détails
(page 104), mais où il ne fit brûler personne, il se vit obligé d’aller
rendre compte de sa conduite en Espagne, comme ayant usurpé, en cette
circonstance, les droits épiscopaux. Mais il fut absous par le conseil
des Indes, et il retourna au Yucatan comme deuxième évêque de Mérida, en
1573; il y mourut en 1579, âgé de cinquante-quatre ans.
Landa a passé tour à tour pour un saint et pour un odieux persécuteur.
Suivant Cogolludo, son premier biographe[4], il mourut en odeur de
sainteté, et, d’après une autre biographie, insérée comme appendice à la
seconde édition de l’ouvrage de Cogolludo, publiée à Campêche, en 1842,
il est stigmatisé comme un homme fanatique, extravagant et cruel. Mais
si les circonstances et les temps font les hommes, les circonstances et
le temps sont bien souvent aussi ce qui fait leur réputation. Les deux
biographes de Landa exagérèrent, le premier, des vertus qui étaient de
son époque et d’un évêque espagnol; le second, ses défauts, choquants,
surtout, pour les écrivains libéraux du Yucatan, dans notre siècle,
défauts qui étaient encore eux-mêmes des vertus aux yeux des Espagnols
d’autrefois. Il suffit de parcourir l’ouvrage de Landa, pour apprécier
son véritable caractère. C’était un esprit violent, mais curieux, plus
sage qu’on ne pourrait le croire, et sincèrement ami des indigènes qu’il
protégea constamment contre les violences des conquérants. Au point
de vue où il se plaçait, il peut paraître excusable d’avoir livré aux
flammes tant de statues et de documents précieux, ce qu’il avoue lui-même
ingénument (page 316): en cela, il ne fut pas plus coupable que Zumarraga
à Mexico, que Las Casas au Guatémala. Mais, au milieu de ces excès
de zèle, que nous déplorons si vivement aujourd’hui, Landa rendit un
immense service aux sciences historiques, en compilant les renseignements
précieux qui suivent, et en nous conservant les caractères de l’alphabet
maya. Son livre efface outre mesure ses fautes qui furent celles de son
siècle; car, il est la clef des inscriptions américaines: sans lui,
elles fussent demeurées une énigme peut-être pour toujours, comme les
hiéroglyphes égyptiens, avant la découverte de la pierre de Rosette et
les magnifiques travaux de Champollion.
Paris, 15 juillet 1864.
NOTES
[1] C’est à ce résultat surtout que nous tendions, en compilant le petit
_Vocabulaire des principales racines de la langue quichée_, etc., et en
les comparant aux langues indo-européennes, nullement à l’identification
du sanscrit et des langues américaines, quoiqu’il s’y trouve des racines
communes, plus nombreuses qu’on ne le pense généralement.
[2] Le manuscrit de Madrid sur lequel nous avons copié ce document, n’est
pas l’original de Landa, mais une copie faite trente ans environ après
sa mort, si l’on en juge par l’écriture. A en juger par le titre et
certaines phrases, il serait incomplet, et le copiste en a supprimé sans
intention les titres de chapitres qui le divisaient, mais en y laissant
des provincialismes et une orthographe, à peine intelligibles, même pour
un Espagnol. Nous le publions avec ses fautes et ses incorrections, nous
contentant de le partager par petits paragraphes, afin d’en rendre la
lecture plus aisée. Pinelo, dans sa _Bibliothèque occidentale_, signale
un livre d’un titre en tout semblable à celui de Landa, du Dr Sanchez
de Aguilar, natif de Valladolid au Yucatan: «_Relacion de las cosas de
Iucatan i sus Eclesiasticos_, hecha de orden de Felipe III. _Informe_
contra los idolatras del Obispado de Iucatan, imp. 1639, 4º. Castellano.»
Cogolludo cite ce livre comme étant d’un grand intérêt historique.
[3] Nous profiterons de cette occasion, pour remercier ici, comme nous
le devons, M. le Censeur et MM. les Membres de l’_Académie royale
d’histoire_ de Madrid, ainsi que M. le bibliothécaire de l’Académie,
qui se sont montrés si bienveillants et si empressés pour favoriser nos
recherches.
[4] _Historia de Yucatan_, édit. de Campêche, 1842, lib. VI, cap. 18.
DES SOURCES
DE
L’HISTOIRE PRIMITIVE DU MEXIQUE
ET DE L’AMÉRIQUE CENTRALE, ETC.,
DANS LES MONUMENTS ÉGYPTIENS
ET DE
L’HISTOIRE PRIMITIVE DE L’ÉGYPTE
DANS LES MONUMENTS AMÉRICAINS;
Introduction à la Relation des choses de Yucatan.
§ I.
Préambule.
Le Yucatan a été un des derniers pays conquis par les Espagnols sur le
continent américain; il avait été découvert un des premiers, et les Mayas
furent les premiers hommes entièrement vêtus et portant les caractères
d’une nation véritablement civilisée qu’ils rencontrèrent. Au mois d’août
1502, après une suite de gros temps, Christophe Colomb, naviguant à peu
de distance des côtes de Honduras, avait jeté l’ancre en face d’une
des îles _Guanaco_[1], voisine de Roatan, à laquelle il donna le nom
de «Isla de los Pinos.» Son frère, Bartolomé Colomb, étant descendu à
terre, vit arriver une barque d’un tonnage considérable pour ce pays; car
«elle était aussi grande qu’une galère et large de huit pieds, dit la
relation»[2]. Elle marchait à voiles et à rames, et venait directement du
couchant, c’est-à-dire de l’un des ports de la côte du Yucatan, éloignée
d’environ trente lieues de là. L’amiral reconnut sans peine un bâtiment
marchand: au centre, des nattes tressées avec soin formaient un grand
cabanon, abritant à la fois les femmes et les enfants des voyageurs,
ainsi que leurs provisions de route et leurs marchandises, sans que ni la
pluie ni la mer fussent en état de les endommager.
Les marchandises consistaient en étoffes variées, de diverses couleurs,
en vêtements, en armes, en meubles et en cacao, et l’embarcation était
montée par vingt-cinq hommes. A la vue des vaisseaux espagnols, ils
n’osèrent ni se défendre ni s’enfuir; on les dirigea sur le navire de
l’amiral, en leur faisant signe d’y monter. En prenant l’échelle, les
hommes y mirent beaucoup de convenance, serrant les ceintures qui leur
servaient de haut-de-chausses, et les femmes, en arrivant sur le pont,
se couvrirent aussitôt le visage et la gorge de leurs vêtements. Colomb,
charmé de cette retenue, qui dénotait une population bien supérieure
à toutes celles qu’il avait rencontrées jusque-là dans les Antilles,
les traita avec bienveillance, échangea avec eux divers objets de
quincaillerie européenne et les renvoya ensuite à leur barque. Telles
furent les premières relations des Espagnols avec les Mayas.
Si Colomb, au lieu d’être si préoccupé en ce moment de la recherche de
l’or, s’était enquis de la contrée d’où ces indigènes étaient sortis, il
est probable qu’il eût dès lors découvert le Yucatan, et, par suite, les
autres régions civilisées où Cortès acquit depuis tant de gloire. Ce fut,
toutefois, sur la nouvelle de ses découvertes en terre-ferme, que Juan
Diaz de Solis et Vicente Yañez Pinçon, jaloux de ses succès, firent route
quatre ans après dans la même direction. Après avoir navigué à la hauteur
des îles Guanaco, ils retournèrent au couchant, en s’enfonçant dans le
golfe Amatique, formé par les côtes du Yucatan et celles de Honduras,
auquel ils donnèrent le nom de «Baya de la Navidad.» Ils découvrirent
au sud les hautes montagnes de _Caria_[3], qui servent aujourd’hui de
frontière entre le Honduras et la république de Guatémala, et à l’ouest
la côte basse du Yucatan qu’ils suivirent en partie, en remontant vers le
nord, sans se douter de la richesse et de la puissance des États qu’ils
laissaient derrière eux. Ce ne fut qu’en 1517, que Francisco Hernandez
de Cordova découvrit le cap _Cotoch_ et aborda au Yucatan: le caractère
particulier des habitants et la grandeur des édifices le remplirent de
stupeur, ainsi que ses compagnons. Juan de Grijalva le suivit l’année
d’après, et, en 1519, Cortès alla prendre terre aux mêmes lieux, en se
rendant au Mexique. Ce ne fut, néanmoins, qu’en 1527, que Francisco de
Montejo tenta la réduction de la péninsule yucatèque. Mais il échoua
tristement dans son entreprise; après plusieurs mois d’inutiles efforts,
il se vit contraint de se retirer devant les hostilités croissantes des
Mayas, dont l’énergie triompha cette fois de la supériorité européenne.
Ayant abandonné le Yucatan en 1532, il y retourna quelques années après,
précédé de son fils aîné, à qui l’Espagne fut redevable de la conquête
définitive de cette contrée.
§ II.
Influence de la découverte de l’Amérique sur la civilisation
moderne. État de la science à cette époque. Gloire de Colomb.
Plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis le débarquement d’Hernandez
de Cordova: la conquête du Mexique s’était accomplie dans cet
intervalle, et la plupart des régions plus ou moins civilisées de
l’Amérique avaient cédé tour à tour à la prépondérance des armes et de
la valeur castillanes. De son côté, l’Europe avait appris à connaître
et à apprécier les divers degrés de barbarie ou de civilisation qui
distinguaient les populations de ces contrées, et les contemporains
de Colomb et de Cortès commençaient à mettre en doute, dans leurs
spéculations, la nouveauté d’un monde où ils découvraient déjà tant de
vestiges d’une antiquité reculée. Jamais, depuis l’établissement des
sociétés, la sphère des idées relatives au monde extérieur, n’avait été
agrandie d’une manière si prodigieuse; jamais l’homme n’avait senti un
plus pressant besoin d’observer la nature, d’interroger l’histoire, tout
en cherchant à multiplier les moyens d’y arriver avec succès.
En étudiant les progrès de la civilisation, on voit partout la sagacité
de l’homme s’accroître à mesure de l’étendue du champ qui s’ouvre à
ses recherches. Avec la découverte de l’Amérique, toutes les branches
de la science ont changé de face et reçu une impulsion dont les hommes
d’aujourd’hui ont de la peine à se rendre compte. Mais si l’on s’attache
à la lecture des historiens de cette époque étonnante, et que l’on
compare les relations des historiens de la conquête, de Pierre Martyr
d’Anghiera, d’Oviedo, de Cortès, de Gomara, etc., aux recherches des
voyageurs modernes, on est surpris non-seulement de l’étendue de leur
savoir, mais encore de trouver souvent, dans les ouvrages du XVIᵉ siècle,
le germe des vérités physiques et morales les plus importantes qui nous
occupent encore aujourd’hui. En effet, comment les premiers voyageurs
et ceux qui méditaient leurs récits n’eussent-ils pas été frappés des
merveilles qui s’offraient à leurs regards? A l’aspect de ce continent
nouveau, isolé au milieu des mers, comment n’eussent-ils pas été
tentés d’expliquer les variétés qu’y présentait l’espèce humaine, pour
essayer de les ramener à la souche primitive, de rechercher l’origine
des migrations des peuples, la filiation des langues; d’étudier celles
des espèces animales et végétales, la cause des vents alisés et des
courants pélasgiques, la nature des volcans, leur réaction les uns sur
les autres, et l’influence qu’ils exercent sur les tremblements de terre?
Ces questions, qui sont encore si loin d’avoir été épuisées, occupaient
l’active curiosité des savants et des voyageurs du XVIᵉ siècle, plus
désintéressés, peut-être, et plus sincères que les savants d’aujourd’hui.
Ces étonnantes découvertes, qui s’aidaient mutuellement; ces doubles
conquêtes dans le monde physique et dans le monde intellectuel étaient
bien plus dignement appréciés dans ce temps-là qu’on ne se l’imagine
de nos jours, et nous apprenons de la bouche même des contemporains de
Colomb, avec quel profond sentiment les hommes supérieurs de cette époque
reconnaissaient ce que la fin du XVᵉ siècle avait de merveilleux et de
grand: «Chaque jour, écrit Pierre Martyr d’Anghiera, dans ses lettres
de 1493 à 1494[4], chaque jour il nous arrive de nouveaux prodiges de ce
monde nouveau, de ces antipodes de l’Ouest qu’un certain Gênois, nommé
Christophe Colomb, vient de découvrir. Notre ami Pomponius Lœtus[5] n’a
pu retenir des larmes de joie, lorsque je lui ai donné les premières
nouvelles de cet événement inattendu.» Puis il ajoute avec une verve
poétique: «Qui peut s’étonner aujourd’hui parmi nous des découvertes
attribuées à Saturne, à Cérès et à Triptolème? Qu’ont fait de plus les
Phéniciens, lorsque, dans des régions lointaines, ils ont réuni des
peuples errants et fondé de nouvelles cités. Il était réservé à nos
temps de voir accroître ainsi l’étendue de nos idées et de voir paraître
inopinément sur l’horizon tant de choses nouvelles.»
La gloire de Colomb est, en effet, de celles dont rien ne saurait
diminuer l’éclat, quelle que soit, d’ailleurs, dans l’avenir, l’étendue
des découvertes réservées encore à la science. En supposant même qu’on
vienne à trouver les preuves les plus incontestables des rapports qui
ont pu exister anciennement d’un continent à l’autre, le nom de Colomb
n’en restera pas moins au-dessus de celui de tous les navigateurs anciens
et modernes. En parcourant une mer inconnue, en demandant la direction
de sa route aux astres par l’emploi de l’astrolabe, récemment inventé,
il cherchait l’Asie par la voie de l’ouest, non, dit Humboldt, en
aventurier qui s’adresse au hasard, mais d’après un plan arrêté, fruit de
l’expérience et des études les plus variées. Le succès qu’il obtint était
une conquête de la réflexion. La gloire de Colomb, comme celle de tous
les hommes extraordinaires qui, par leurs écrits ou par leur activité,
ont agrandi la sphère de l’intelligence, ne repose pas moins sur les
qualités de l’esprit et la force du caractère, dont l’impulsion réalise
le succès, que sur l’influence puissante qu’ils ont exercée presque
toujours, sans le vouloir, sur les destinées du genre humain.
En cherchant dans un ouvrage précédent[6] à éclaircir quelques-unes des
traditions cosmogoniques du continent américain, par des rapprochements
avec les mythes cosmogoniques du monde ancien, et les souvenirs d’une
antique navigation, nous n’avons donc jamais conçu la pensée que nos
recherches pussent rabaisser, en quoi que ce soit, les immenses services
que Colomb a rendus au monde moderne. Lui-même, dans un siècle d’héroïsme
et d’érudition renaissante, se plaisait dans les souvenirs de l’Atlantide
de Platon et de la célèbre prophétie de Sénèque, dans un chœur de la
_Médée_: il rapprochait constamment lui-même ses découvertes des mythes
géographiques de l’antiquité et du moyen âge, auxquels il fait plus
d’une fois allusion dans sa correspondance[7]. Nous n’hésitons donc pas
à continuer notre travail, dont nous faisons sincèrement hommage à la
mémoire de ce grand homme, heureux si, dans les horizons nouveaux que
la science ouvre chaque jour, nous parvenons à approfondir quelques-uns
des mystères cachés sous les voiles de la cosmogonie mythique des deux
mondes, et à y découvrir quelques souvenirs historiques de leurs antiques
relations.
§ III.
Monuments du Yucatan. Leur utilité pour l’épigraphie
américaine. Traditions et documents historiques. L’esprit de
système un obstacle aux progrès de la vérité.
S’il était possible de reconstituer un jour l’histoire américaine sur des
bases solides et de rattacher dans un ordre chronologique ininterrompu
les divers fragments cosmogoniques qui existent épars dans les relations
des premiers voyageurs et historiens de l’Amérique, rien ne serait plus
propre à répandre la lumière, non-seulement sur les annales des peuples
qui habitèrent anciennement cette terre, mais encore sur l’histoire des
convulsions que la nature lui a fait subir, même depuis qu’elle est
habitée et cultivée par l’homme. De toutes les contrées qu’elle renferme,
celles qui nous ont fourni les documents les plus circonstanciés, et
il s’en trouve encore aujourd’hui, malgré les désastres de la conquête
espagnole, sont l’Amérique centrale et le Mexique: ce sont les seules
où jusqu’à présent on ait découvert des livres originaux et des
inscriptions monumentales, gravées, soit sur les murs des édifices civils
ou religieux, soit sur des monolithes d’un caractère particulier. Le
Yucatan, qui fait l’objet principal de ce livre, paraît donc destiné,
aussi bien que les régions voisines, à fournir les premiers jalons de
l’épigraphie américaine, avec laquelle les savants auront à compter
probablement d’ici à peu d’années: car il y a tout lieu d’espérer
aujourd’hui que la lecture des _Katuns_[8] nous fera connaître d’une
manière précise les grands événements auxquels font allusion les
fragments dont nous venons de parler.
Les plus anciens de ces fragments se rapportent, en général, aux grandes
catastrophes qui bouleversèrent à plusieurs reprises le monde américain,
et dont toutes les nations de ce continent avaient gardé un souvenir
plus ou moins distinct. Humboldt, et après lui divers écrivains, compare
en plusieurs endroits de ses ouvrages[9] le récit de ces catastrophes
aux _pralayas_ ou cataclysmes, dont il est parlé dans les livres des
Indous, aux traditions de l’Iran et de la Chaldée, ainsi qu’aux cycles
de l’antique Etrurie. A ses yeux, ces traditions n’apparaissent d’abord
que comme de simples fictions cosmogoniques, dont l’ensemble serait issu
d’un système de mythes qui auraient pris naissance dans l’Inde. Ce n’est
qu’en arrivant aux détails qu’il commence à douter, et il se demande si
les soleils ou âges mexicains ne renfermeraient pas quelques données
historiques ou une réminiscence obscure de quelque grande révolution
qu’aurait éprouvée notre planète.
Si cet éminent penseur, dont l’intuition historique est quelquefois
si remarquable, avait eu l’occasion de comparer entre eux les divers
documents que nous possédons aujourd’hui sur l’histoire de l’Amérique, et
de les peser dans un examen critique aussi judicieux que celui dont il
s’est servi dans son _Histoire de la Géographie du Nouveau Continent_,
il aurait trouvé, sans aucun doute, que les souvenirs cosmogoniques
des Mexicains ne méritaient pas une moins sérieuse attention que ceux
du monde ancien, de la part de ceux qui aiment à pénétrer dans les
ténèbres des traditions historiques[10]. M. d’Eckstein, dans ses savantes
études sur les mythes de l’antique Asie[11], s’est élevé avec un grand
talent au-dessus de cet engouement pour les abstractions symboliques
qui a saisi notre époque: il y distingue avec raison des événements
historiques, signalés dans la haute Asie par un concours de phénomènes
extraordinaires, «par l’apparition de comètes et d’éclipses durant les
catastrophes phlégéennes d’un monde anté-diluvien, qui causa en grande
partie la dispersion de la primitive espèce humaine.»
Ce que ce savant pensait des événements anté-historiques de l’Asie,
nous le pensions nous-même de ceux que nous trouvons signalés dans les
traditions du Mexique et de l’Amérique centrale, et c’est sur quoi nous
nous sommes expliqué déjà clairement dans un travail antérieur[12], en
parlant des soleils ou époques citées par Humboldt. Ce que nous avons vu
et étudié depuis lors, n’a fait que nous confirmer dans cette opinion, et
nous croyons le moment venu d’exprimer notre pensée entière à cet égard.
Répétons ici, toutefois, avant d’entrer en matière, ce que nous avons dit
dans notre premier travail sur le Mexique, que nous n’avons aucun système
arrêté d’avance. Tout ce que nous cherchons c’est la vérité, c’est
l’histoire de ces contrées intéressantes à tant d’égards, l’histoire
encore enveloppée de voiles épais, dont nous travaillons à la dégager, en
accumulant le plus grand nombre de faits possibles dans un cadre donné,
où le lecteur pourra les comparer et tirer lui-même les conséquences des
prémisses que nous aurons posées. Nous sommes ennemi de tout système:
nous ne faisons pas d’avance notre siége; nous ne repoussons aucune sorte
d’indications, persuadé que la vérité historique ne se fera jour que
lorsque les savants, dans le monde entier, se seront donné la main sans
envie.
«Un des plus grands obstacles à la découverte de la vérité, a dit avec
tant de raison M. d’Eckstein[13], c’est l’esprit de système: je ne
parle que de l’esprit de système au service d’hommes instruits, riches
d’un fonds d’idées et de savoir. Nous sommes loin des temps où Moïse,
Josèphe et les Pères de l’Église servaient de clefs au paganisme; on a
étrangement abusé des Égyptiens et des Phéniciens dans l’érudition du
XVIIIᵉ siècle; puis on est revenu partiellement et avec excès, si bien
que tout a fait place à la grécomanie. Celle-ci s’efface à son tour.
Les grandes découvertes de Champollion ont remis l’Égypte en vogue: il
y a eu de l’égyptomanie, mais le temps y ramène l’équilibre. Les beaux
travaux de Movers ont remis la Phénicie en vogue; même exagération, mais
qui n’aboutira plus aux utopies du passé et qui trouvera infailliblement
son point d’équilibre. Aujourd’hui l’on semble près de faire prédominer
la Babylonie et l’Assyrie sur le reste du monde, grâce à d’admirables
découvertes, suivies partiellement d’énormes présomptions, qui finiront
également par tomber en équilibre.
»William Jones avait commencé la comparaison des mythologies
brâhmaniques et européennes, mais du mauvais côté: il ignorait les
Védas. A. G. Schlégel exagéra prodigieusement l’antiquité de ce qu’il
y a, relativement, de plus moderne dans la littérature brâhmanique: il
ignorait les Védas. Creuzer puisait à pleines mains dans des notions
partiellement apocryphes; son but était de faire un amalgame de l’Orient
et de l’Occident au moyen d’identifications les plus hétérogènes. Tombée
entre les mains des disciples de Burnouf et de Bopp, l’étude des Védas a
été d’un puissant correctif contre tous ces emportements.»
Après ces sages réflexions, l’écrivain que nous citons avec tant de
plaisir, en voulant «tirer une conclusion de toutes ces expériences,»
tombe lui-même, peut-être, dans l’exagération, en attribuant uniquement à
l’Inde, aux Védas, ce que les autres attribuaient à la Grèce, à l’Égypte,
à la Phénicie ou à l’Afrique. Qui sait si le jour ne viendra pas aussi où
l’on ira chercher toutes les origines en Amérique? Nous ne le souhaitons
point, bien qu’aux yeux de plus d’un de nos lecteurs, nous ayons paru
tendre de ce côté; mais nous ne sommes pas exclusif comme nos confrères
de Grèce, d’Égypte ou d’Assyrie, et nous croyons que chaque pays doit
avoir sa place dans l’histoire du monde. Or, c’est une prétention bien
extraordinaire de vouloir qu’on puisse faire l’histoire du monde entier,
en en excluant précisément la moitié: et c’est cependant là ce qui se
passe au sein de la compagnie qu’on regarde comme l’expression de la
science universelle en Europe.
§ IV.
Rituels religieux sources de l’histoire primitive. Antiques
traditions du cataclysme et du renouvellement de la terre,
conservées dans les fêtes. Souvenirs divers d’un déluge.
L’Amérique, jusqu’aujourd’hui, n’a été l’objet d’aucune investigation
archéologique sérieuse; quelques travaux individuels ne sauraient entrer
en comparaison avec la multitude de ceux qui ont eu lieu pour l’Égypte ou
pour l’Asie, travaux où les gouvernements de l’Europe sont entrés, en ce
qui concerne la dépense, avec une générosité qu’on ne saurait trop louer.
Cependant, c’est, peut-être, l’Amérique qui contribuera davantage à la
solution des grands problèmes historiques, dont on a vainement cherché la
clef jusqu’à présent: cette solution, nous la trouverons dans les katuns
ou cartouches incrustés de ses monuments, dans les livres, renfermés dans
les sépulcres, restés cachés depuis la conquête, peut-être même dans
ceux que possèdent déjà nos bibliothèques. On finira par lire le _Codex
de Dresde_, et l’on interprétera, nous l’espérons, le _Tonalamatl_ ou
_Rituel Mexicain_ de la bibliothèque du Corps législatif, dont M. Aubin
possède également un exemplaire original[14]. C’est dans ces livres
mystérieux qu’on découvrira, à côté du système de l’astrologie judiciaire
des Mexicains et des fêtes du Rituel ecclésiastique, les documents
historiques les plus anciens, toutes les origines des cérémonies
mystiques d’un culte qui s’était perpétué à travers les révolutions des
nations et des cités, en conservant dans l’ordre chronologique le plus
parfait[15], le récit des souvenirs antédiluviens et des catastrophes
naturelles qui, à diverses reprises, avaient bouleversé le monde, depuis
que Dieu y avait placé l’humanité.
Ce sont ces faits mémorables qui servaient de base à toute la religion
mexicaine: c’est la tradition de ces faits qui se répétait journellement
dans l’histoire des dieux et des héros antiques, dont les noms seuls
paraissent avoir subi des modifications avec le cours des siècles; on
les retrouve dans les ballets sacrés, dans les jeûnes et les pénitences
que s’imposaient tour à tour les prêtres, les princes et la nation;
enfin, dans tous les rites, dans chacune des fêtes importantes du
Rituel. Sous des noms différents, mais qui avaient au fond la même
signification ou qui étaient représentés par des symboles, identiques
avec ceux du Mexique, c’étaient encore les traditions de ces événements
extraordinaires que rappelaient les usages et les cérémonies du culte,
non-seulement chez les autres nations civilisées du Mexique et de
l’Amérique centrale, mais encore chez la plupart des populations de
l’Amérique méridionale. Tant cette race américaine avait été fortement
constituée par ses premiers législateurs, tant elle était conservatrice
de ses mœurs et de ses coutumes! L’Amérique ne manqua, cependant, pas
non plus de novateurs, comme l’ancien monde. On reconnaît visiblement
que des doctrines nouvelles cherchèrent à supplanter les anciennes, en
différentes parties du continent et à des époques diverses; mais il ne
paraît pas que ces innovations aient réussi jamais à prévaloir au point
de faire oublier les autres, et tout ce que nous avons pu recueillir
jusqu’à présent à ce sujet, donne à penser, au contraire, qu’elles
ne parvinrent à prendre racine qu’en laissant subsister les symboles
précédents ou en se les identifiant. Aussi, est-ce là ce qui nous incline
à penser que pour retrouver la plus ancienne histoire du globe, il
fallait comparer aux antiques traditions de l’Asie et de l’Égypte celles
des peuples primitifs de l’Amérique.
En attendant que l’on parvienne à interpréter les livres que nous citons
plus haut et qui contiennent intégralement ces traditions, c’est aux
divers fragments cosmogoniques, conservé dans les livres et les histoires
du temps de la conquête, que nous devons recourir. Les plus formels sont
ceux que nous appelons l’_Histoire des soleils_, cités par Humboldt,
d’après Gomara[16], et que l’on trouve, avec des variantes, dans divers
documents, en particulier dans le _Codex Chimalpopoca_[17]. Ainsi que
nous l’avons fait remarquer déjà, ces soleils sont signalés comme des
époques auxquelles sont rapportées les diverses catastrophes que le monde
a subies; ce que nous avons remarqué également, c’est que le nombre
des catastrophes, indiquées par ces soleils, varie, dans la plupart
des documents précités, ainsi que l’ordre d’après lequel elles se sont
succédé. Nous n’examinerons pas ici ce qui a donné lieu à intervertir
ces événements: il nous semble que ce désordre appartient à une époque
postérieure à la conquête espagnole, ce qui s’expliquerait par le désir
que pouvaient éprouver les indigènes, chargés de les expliquer et obligés
de plaire à leurs nouveaux maîtres, d’accommoder le déluge américain au
déluge des traditions mosaïques. Quant au nombre de ces catastrophes, il
varie peut-être suivant les lieux où elles se sont passées ou selon les
populations qui en gardèrent la mémoire[18].
Quoi qu’il en soit, il paraîtrait, d’après les annotations du _Codex
Letellier_[19], qu’il y eut particulièrement trois époques mémorables
où le genre humain, après avoir existé pendant des siècles, aurait été
subitement arraché à ses occupations ordinaires, et, en grande partie,
anéanti par suite des convulsions de la nature. La terre, secouée par
d’effroyables tremblements de terre, inondée à la fois par les flots de
la mer et les feux des volcans, remuée dans ses entrailles par les gaz
intérieurs se cherchant une issue à la surface, agitée par des ouragans
formidables, tel est le tableau que les traditions américaines nous
présentent de ce continent, à trois époques distinctes, chronologiquement
déterminées dans les livres que l’ignorance a fait disparaître au temps
de la conquête, mais que l’on retrouvera peut-être un jour[20].
Les trois grandes catastrophes de la tradition mexicaine auraient
été occasionnées tour à tour par le feu, par l’eau et par le vent,
c’est-à-dire par un ouragan, quoique, à vrai dire, ces trois causes
de destruction paraissent avoir participé ensemble chaque fois au
bouleversement de la terre dans des proportions différentes, selon les
temps et les lieux. A chacune de ces catastrophes correspond une ère
de ruine et de désolation où l’humanité aurait été à la veille d’une
destruction totale: embarqués dans quelques vaisseaux ou réfugiés dans
des grottes, au sommet des montagnes, les hommes qui échappèrent à
ces divers cataclysmes restèrent en si petit nombre, et dispersés si
loin les uns des autres, qu’ils s’imaginèrent être demeurés seuls au
monde; c’est là ce qui explique, sans doute, ces créations successives
dont il est question dans le _Livre sacré_[21] et ces renouvellements
de la race humaine qui se célébraient au mois _Izcalli_ à Mexico. De
là l’origine des solennités de ce mois, ainsi que du jeûne de quatre
en quatre ans, institué en commémoration de ces grands événements, au
Mexique et dans l’Amérique centrale, où princes et peuples s’humiliaient
devant la divinité, en la suppliant d’éloigner le retour de ces terribles
calamités; de là, les danses et les festins où ils célébraient ensuite la
Rénovation du monde et le triomphe de l’humanité qui, trois fois, avait
eu le bonheur d’échapper à la destruction[22].
Suivant la tradition du _Livre sacré_, l’eau et le feu contribuent à la
ruine universelle, lors du dernier cataclysme qui précède la quatrième
création. «Alors, dit l’auteur, les eaux furent gonflées par la volonté
du Cœur du ciel; et il se fit une grande inondation qui vint au-dessus
de la tête de ces êtres... ils furent inondés et une résine épaisse
descendit du ciel.... La face de la terre s’obscurcit et une pluie
ténébreuse commença, pluie de jour, pluie de nuit..... et il se faisait
un grand bruit de feu au-dessus de leurs têtes.... Alors on vit les
hommes courir, en se poussant, remplis de désespoir: ils voulaient monter
sur les maisons, et les maisons s’écroulant, les faisaient tomber à
terre; ils voulaient monter sur les arbres, et les arbres les secouaient
loin d’eux; ils voulaient entrer dans les grottes, et les grottes se
fermaient devant eux.» Dans le _Codex Chimalpopoca_, l’auteur parlant
de la destruction qui eut lieu par le feu, dit: «Le troisième soleil
est appelé _Quia-Tonatiuh_, soleil de pluie, parce qu’alors survint
_une pluie_ de feu: tout ce qui existait brûla, et il tomba une pluie
de pierre de grès. On raconte que, tandis que le grès que nous voyons
actuellement se répandait, et que le _tetzontli_ (amygdaloïde poreuse)
bouillonnait avec un grand fracas, alors aussi se soulevèrent les rochers
de couleur vermeille[23]. Or, c’était en l’année _Ce Tecpatl_, Un Silex;
c’était le jour _Nahui-Quiahuitl_, Quatre-Pluie. Or, en ce jour où les
hommes furent perdus et entraînés dans une pluie de feu, ils furent
changés en oisons; le soleil même brûla et tout se consuma avec les
maisons[24].» A la suite du cataclysme, occasionné par les eaux, l’auteur
du _Codex Chimalpopoca_ nous montre dans l’histoire des soleils, des
phénomènes célestes effrayants, suivis, à deux reprises, de ténèbres qui
couvrent la face de la terre, une fois même durant l’espace de vingt-cinq
ans[25].
Ces traditions extraordinaires ne nous autorisent que trop à conclure
de la réalité des convulsions éprouvées par la nature américaine et si
vivement représentées dans le tableau des soleils ou époques des livres
mexicains: nous y trouvons la preuve des désordres qui bouleversèrent
ce continent et peut-être aussi celui où nous vivons, non-seulement au
temps même de ces catastrophes, mais encore durant les années qui les
précédèrent ou les suivirent. Bien des choses laisseraient supposer même
que l’ordre des saisons fut altéré à cette époque. Les astronomes et les
géologues que ces matières regardent plus que nous, s’étendront, s’ils
le jugent à propos, sur les causes qui ont pu produire le dérangement
du jour et couvrir la terre de ténèbres; ils nous diront, peut-être, en
voyant avec quelle précision certains documents historiques racontent les
détails de ces révolutions, de quelle manière elles ont pu se réaliser.
Quelle qu’en ait été l’occasion, nous pouvons, sans craindre de nous
tromper, attribuer une partie considérable de ces désastres à la mer
irritée et sortie de ses bornes ordinaires, à la suite de quelque
commotion intérieure. Les forces qui produisent actuellement ce
balancement tempéré et si providentiellement réglé de l’Océan, ces
forces, augmentées ou dérangées, ont pu suffire pour submerger le
continent et détruire en un clin d’œil les nations qui en occupaient
les régions inférieures. Toutes ces mers ont pu être ensuite ramenées
momentanément dans leurs bassins, pour être reportées de nouveau sur
les terres à qui elles ont livré des assauts réitérés. C’est ainsi que
les eaux ont pu changer la surface de l’Amérique, former de nouvelles
vallées, déchirer des chaînes de montagnes, creuser de nouveaux golfes,
renverser les anciennes hauteurs, en élever de nouvelles et couvrir les
ruines du continent primitif de sable, de fange et d’autres substances
que leur agitation extraordinaire les mettait en état de charrier. C’est
en quoi les traditions historiques sont d’accord avec les monuments de la
nature dans ces contrées.
§ V.
Comment se fit la mer, d’après la tradition haïtienne. Souvenir
du cataclysme aux Antilles, à Venezuela, au Yucatan. Géologie
de cette péninsule. Personnification des puissances de la
nature et leur localisation dans l’Amérique centrale.
Les populations qui habitaient, à l’époque de la découverte de
l’Amérique, les îles du golfe du Mexique, s’accordaient unanimement à
dire qu’elles avaient ouï de leurs ancêtres que toutes les Antilles,
grandes et petites, avaient très-anciennement fait partie du continent,
dont elles avaient été détachées par des tempêtes et des tremblements de
terre. Une légende haïtienne, conservée par les auteurs contemporains
de Colomb, raconte ainsi l’origine de la mer et des îles. «Il y avait,
disent-ils, un homme puissant appelé Iaïa, lequel ayant tué un fils
unique qu’il avait, voulut l’ensevelir: mais ne sachant où le mettre, il
l’enferma dans une grande calebasse qu’il plaça ensuite au pied d’une
montagne très-élevée, située à peu de distance du lieu qu’il habitait;
or, il allait souvent la voir à cause de l’amour qu’il éprouvait pour son
fils. Un jour, entre autres, l’ayant ouverte, il en sortit des baleines
et d’autres poissons fort grands, de quoi Iaïa, rempli d’épouvante, étant
retourné chez lui, raconta à ses voisins ce qui était arrivé, disant que
cette calebasse était remplie d’eau et de poissons à l’infini. Cette
nouvelle s’étant divulguée, quatre frères jumeaux, désireux de poisson,
s’en allèrent où était la calebasse: comme ils l’avaient prise en main
pour l’ouvrir, Iaïa survint, et eux l’ayant aperçu, dans la crainte
qu’ils eurent de lui, ils jetèrent par terre la calebasse. Celle-ci
s’étant brisée à cause du grand poids qu’elle renfermait, la mer sortit
par ses ruptures, et toute la plaine qu’on voyait s’étendre au loin, sans
fin ni terme d’aucun côté, s’étant couverte d’eau, fut submergée: les
montagnes seulement restèrent, à cause de leur élévation, à l’abri de
cette immense inondation, et ainsi ils croient que ces montagnes sont les
îles et les autres parties de la terre qui se voient dans le monde.»[26]