FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

N'as-tu pas envie de t'aider d'un manche à balai? Je voudrais bien,

quant à moi, trouver quelque part un bouc vigoureux. Nous sommes encore

loin du terme de notre course.

FAUST.

Tant que mes jambes auront la force de me porter, je me contenterai

de ce bâton noueux. Que sert-il d'abréger le chemin? Errer dans ce

labyrinthe de vallées, gravir sur ces rochers, d'où se précipitent

les eaux qui y sourdent éternellement; voilà les plaisirs d'une telle

course. La sève du printemps circule déjà sous l'écorce blanche et

crevassée des bouleaux, les sapins même ressentent les influences de

cette saison: ne devrait-elle point pénétrer aussi dans nos membres

engourdis?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pour moi, je n'en éprouve aucun effet; l'hiver est dans mon corps, j'ai

soif de neige et de glace, il m'en faudrait partout sur mon sentier.

Que la lune est triste! Qu'ils sont ternes et rougeâtres les rayons

que son disque échancré nous lance, en montant dans le ciel! Comme ils

frisent légèrement la croupe des montagnes! Mais elle éclaire si peu,

qu'à chaque pas l'on se heurte contre un arbre ou contre un rocher.

Permets que je m'adresse à quelque feu follet: j'en vois justement un,

qui promène non loin d'ici sa voltigeante lumière. Holà, mon ami, à

nous! Que te revient-il de flamber solitairement dans le vide? Aie la

bonté d'éclairer nos pas, et de nous conduire là-haut.

(UN FEU FOLLET s'approche.)

LE FEU FOLLET.

J'espère que le respect que j'ai pour vous l'emportera sur mon naturel

vagabond: mais c'est ordinairement en zigzag que notre course se dirige.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé, voyez donc, il veut singer les hommes. Marche droit, au nom du

Diable; ou d'un souffle j'éteins ta vie de flamme.

LE FEU FOLLET.

Je vois bien que vous êtes le maître de céans, et je me rendrai de

bonne grâce à vos désirs. Mais, songez-y, la montagne est aujourd'hui

ensorcelée, elle est tourmentée de vertiges; or, si un feu follet vous

montre le chemin, il ne faut pas que vous y regardiez de trop près.

[Illustration: Meph:--Nous sommes encore loin du terme de notre course.]

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS, LE FEU FOLLET, chantant alternativement.

Dans la sphère des mensonges,

Des chimères, des vains songes,

Nous voici tous deux entrés.

Sois-nous un fidèle guide.

Effleurons le sol aride,

Foulons les rocs déchirés.

Que de sapins qui se pressent,

Et dont tous les troncs paraissent

Saisis d'un long tremblement,

Fuir au loin rapidement!

Que de sommets qui s'abaissent!

Que de nuages mouvants!

Que de pics battus des vents!

Que de brouillards, qui se fondent,

Qui renaissent et qui grondent!

Sur un tapis de gazon

Roule un torrent noir de fange

Et blanc d'écume... Qu'entends-je?

Un murmure? une chanson?

Serait-ce la voix d'un Ange?

Ou bien, seraient-ce les sons

De la voix que nous aimons?

L'écho de ce doux ramage,

Comme le cri d'un autre âge,

Va mourant de monts en monts.

Ouhou! chouchou! bruits funèbres,

Retentissent près de nous:

Merles, geais, corbeaux, hiboux,

Veillent-ils dans les ténèbres?

Qui frappe ici nos regards?

Ventres plats, longues échines.

Scorpions, serpents lézards,

Rampent-ils sous les épines?

De toutes parts les racines,

Comme un million de bras,

S'allongent devant nos pas.

Ici, cachant une fosse,

Raboteuses, suant l'eau,

Elles tendent un réseau

Flexible, où le pied se fausse;

Là, du tronc des arbres morts

Elles s'élancent en gerbes,

Ou bien confondent aux herbes

Leurs longs filaments retors.

Et ces taupes bigarrées,

Sur la bruyère égarées,

La mousse humide grattant,

Broutant, trottant, voletant;

Et ces mouches fugitives,

Dont l'impétueux essaim

Sème sur notre chemin

Des étincelles si vives!...

Dis-nous si nous resterons,

Ou si nous avancerons?

Ici tout pend, tout menace:

Ces sapins déracinés

Qui déchirent notre face,

Et ces rochers calcinés,

Ces eaux vertes, ces feux sombres,

Et ces brouillards, et ces ombres!...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tiens-toi ferme au pan de mon habit. Voici un sommet intermédiaire,

d'où l'on découvre avec surprise la splendeur de Mammon au haut de la

montagne.

FAUST.

Quelles étranges lueurs verse dans ces vallées l'horizon, éclairé d'un

triste crépuscule! Elles pénètrent jusqu'aux profondeurs les plus

reculées de l'abîme. Là, s'élève une vapeur; plus loin, voltige un

lambeau de nuage; ici, brille une flamme ardente à travers le crêpe des

brouillards, et tantôt elle serpente comme un étroit sentier, tantôt

elle jaillit comme une source limpide. Ici, durant un long espace, elle

jette mille feux divers, qui se partagent en ruisseaux rouges dans

les vallons; là, pressée entre deux rocs, elle se réunit en une seule

gerbe. Près de nous des millions d'étincelles tombent sur la terre, qui

semble couverte d'une poussière d'or. Mais regarde, ces murs de rochers

s'allument dans toute leur hauteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le seigneur Mammon n'illumine-t-il pas son palais comme il faut, pour

cette fête? Quel bonheur pour toi d'avoir vu cela!... Je pressens déjà

l'approche de ses convives turbulens.

FAUST.

Quelle agitation dans l'air! L'ouragan se déclare, il frappe mes

épaules à coups pressés.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si tu ne te cramponnes à ces vieilles roches, il te précipitera au

fond de l'abîme... Une brume vient de rendre la nuit plus obscure

encore... Écoute, comme les arbres craquent dans les bois; les hiboux

s'enfuient épouvantés. Entends-tu éclater les colonnes de ces palais

toujours verts? Entends-tu le froissement plaintif des branches, le

violent tremblement des troncs, l'ébranlement sourd des racines? Quel

affreux désordre dans leur chute! Tous crient, en tombant les uns sur

les autres; et au fond des antres éboulés s'engouffrent tourbillons sur

tourbillons, avec un sifflement aigu. N'entends-tu pas des voix sur les

hauteurs, de loin, de près, de partout? Oui, oui, tout le long de la

montagne résonne un horrible chant magique.

SORCIÈRES EN CHŒUR.

Nous montons au Brocken désert[23].

Le chaume est jaune et le blé vert.

Monseigneur Bélial[24], notre maître,

Sur le froid sommet tient sa cour.

On se presse tout à l'entour,

On danse à l'ombre du grand hêtre.

Plus d'une sorcière debout

.........................

UNE VOIX.

Baubo gallop par derrière:

La vieille est à califourchon

Sur le râblé d'un vieux cochon.

Reculez-vous, place à la mère!

CHŒUR.

Honneur sans doute à qui de droit!

En avant, Baubo, marche droit.

D'abord la mère et qui la porte,

Puis à quelques pas son escorte.

UNE VOIX.

Holà! quel chemin prends-tu?

UNE VOIX.

Moi?

Celui d'Ilsenstein, où je vois

Un chat-huant d'humeur accorte,

Qui se blottit dans les buissons,

Et qui me fait des yeux!

UNE VOIX.

Chansons!

Viens en enfer, petite...

Pourquoi fuis-tu si vite?

UNE VOIX.

Il m'a mordue au flanc.

Vois-tu couler mon sang?

SORCIÈRES, chœur.

Le mont est haut, longue est la traite.

Quel bruit confus, quel tourbillon!

Maint balai traîne, et maint fourchons;

L'enfant se plaint, la mère p......

SORCIERS, premier demi-chœur.

Vrais escargots, nous marchons mal:

Les femmes ont sur nous l'avance.

Car, s'agit-il de tendre au mal,

La femme a mille pas d'avance.

SORCIERS, deuxième demi-chœur.

Oui, oui, votre calcul est bon;

Femme, il est vrai, le fait en mille.

Mais en quoi l'homme est plus agile,

C'est qu'il le fait, lui, d'un seul bond.

UNE VOIX d'en haut.

Venez, venez joindre vos frères,

Quittez cet océan de pierres.

UNE VOIX d'en bas.

Las! nous ne demandons pas mieux

Que de vous suivre jusqu'aux cieux.

Nous caquetons sans fin ni cesse,

Nous ne perdons pas un moment:

Mais inutilement.

Ah! maudite faiblesse!

LES DEUX CHŒURS.

Le vent se tait, l'étoile fuit,

La lune se cache, il est nuit.

Le chœur entier battant des ailes

Frappe les airs d'un triste bruit,

Et jette au loin mille étincelles.

UNE VOIX d'en bas.

Arrêtez! arrêtez!

UNE VOIX d'en haut.

Qui crie au fond du gouffre,

En ces rocs écartés?

UNE VOIX d'en bas.

Oh! prenez-moi! Je souffre;

Je monte depuis trois cents ans,

Et ne puis atteindre le faîte.

Quel bonheur pour moi, quelle fête,

Si je rejoignais mes parents!

LES DEUX CHŒURS.

Tant pis pour vous! Le balai porte,

Et le vieux bouc, et le cloporte.

Qui ne peut monter en ce jour

Est perdu, perdu sans retour.

UNE DEMI-SORCIÈRE en bas.

Voilà de si longues années

Que je patauge dans mon coin!

Comment sont-ils déjà si loin?

J'y passe pourtant mes journées,

J'y consacre tout mon temps, tout;

Et ne suis pas encore au bout.

LE CHŒUR DES SORCIÈRES.

Pour les Sorcières ce flacon

Renferme un excellent collyre;

Une auge est le meilleur navire,

La meilleure voile un torchon.

Qui n'a pu voguer à cette heure

Au grand jamais ne voguera.

LES DEUX CHŒURS.

Lorsqu'au sommet l'on touchera,

Que chacun à son rang demeure.

Tous à la fois d'un même vol,

En tournoyant, rasez le sol,

Et courbez au loin les bruyères

Sous vos escadrons de Sorcières.

(Ils font halte.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela se pousse et se presse, cela s'élance et frémit, cela siffle et

grouille, cela marche et jacasse, cela reluit, étincelle, et pue, et

flambe... Véritable élément de Sorcières... Allons, tiens-toi donc à

moi, autrement nous allons être séparés... Où es-tu?

FAUST dans l'éloignement.

Ici!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comment, déjà emporté? Il faut donc que j'use de mon droit de maître.

Place à monsieur Volant! Place, aimable canaille, place! Ici,

Docteur, prends-moi. À présent fendons la presse ensemble, c'est trop

extravagant même pour moi. Un peu plus loin brille quelque chose qui

a un éclat tout particulier, un instinct m'entraîne vers ce petit

buisson. Viens, viens, nous nous y glisserons l'un et l'autre.

FAUST.

Esprit de contradiction!... Allons, va, je te suis. Voilà qui est

fort bien: nous montons au Brocken dans la nuit du sabbat, pour nous

reléguer seuls dans un coin.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Regarde, que de flammes bigarrées! C'est un club joyeux qui s'assemble.

Avec ces petits êtres on n'est pas seul.

FAUST.

J'aimerais pourtant mieux être en haut. Déjà je vois le feu et les

tourbillons de fumée: vers ce point roule la multitude; là, elle se

presse autour de l'Esprit du mal. Plus d'une énigme doit s'y dénouer.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais aussi plus d'une énigme s'y noue. Laisse le grand monde s'écouler

en murmurant, nous nous arrêterons ici pour nous reposer. Depuis

long-temps, il est reçu que dans le grand monde on bâtit de petits

mondes. Voici de jeunes Sorcières nues comme la main, et de vieilles

qui se voilent sagement. Soyez accueillantes, pour l'amour de moi: cela

coûte peu et fait grand bien. J'entends un bruit d'instruments. Maudit

charivari! on a besoin de s'y habituer. Viens, viens, suis-moi; cela ne

peut se passer autrement, je marche auprès de toi, et je t'introduis:

ce sont de nouveaux services que je te rends. Que dis-tu, l'ami? Ce

n'est pas un étroit espace; regarde de ce côté, à peine en verras-tu le

bout. Une centaine de feux sont allumés en cercle; on danse, on jase,

on cuit, on boit, on fait l'amour. Dis-moi où l'on pourrait trouver

meilleure compagnie?

FAUST.

Pour nous y introduire, vas-tu te montrer en magicien ou en Diable?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ma coutume est bien de conserver l'incognito; mais dans un jour de

gala, on laisse volontiers voir ses cordons. Au lieu de l'ordre de

la jarretière, le pied cornu est en grand honneur céans. Vois-tu là

cet escargot, qui arrive en rampant? À force de tâter avec le bout

de ses cornes, il a senti que c'était moi. Si je voulais, je ne me

déguiserais pas. Viens toujours, nous allons passer d'un feu à l'autre:

tu es l'amant, moi je fais ta demande. (À plusieurs personnages, qui

sont assis autour d'un tas de charbons à demi-éteint.) Messieurs les

vieillards, à quoi vous occupez-vous dans ce coin? J'aimerais à vous

voir au milieu du monde, mangeant et faisant la vie avec les jeunes

gens. On a tout le temps d'être seul chez soi.

UN GÉNÉRAL.

Aux nations qui se fie est un sot.

On perd sa peine à travailler pour elles;

Car près du peuple, ainsi qu'auprès des belles,

C'est la jeunesse qui prévaut.

UN MINISTRE.

Ah! qu'aujourd'hui la misère est profonde!

Moi je suis fort de l'avis des barbons;

Oui, sans mentir, alors que nous régnions,

C'était bien l'âge d'or du monde.

UN PARVENU.

Nous n'étions pas non plus des moins adroits,

Et de nos mains nous poussions à la roue:

Mais à présent que nous sommes les rois,

À notre tour on nous bafoue.

UN AUTEUR.

Tout se corrompt. Qui peut lire en nos jours

Un écrit juste, et d'un contenu sage?

Jamais encore on n'a vu le jeune âge

Aussi tranchant dans ses discours.

MÉPHISTOPHÉLÈS paraît tout-à-coup très-âgé.

Le monde, je le sens, touche à sa dernière heure;

Pour la dernière fois j'ai suivi ce chemin,

Mon corps devient débile... Oui, s'il faut que je meure,

Le vieux monde est sur son déclin.

UNE SORCIÈRE-REVENDEUSE.

Messieurs ne passez pas si vite, ne laissez pas échapper l'occasion,

regardez avec attention mes marchandises. Il y en a de toute sorte,

et cependant rien qui n'ait son pareil sur la terre, rien qui n'ait

causé un notable dommage aux hommes et au monde. Ici, il n'y a pas un

poignard qui n'ait fait couler du sang; pas une coupe qui n'ait versé

dans un corps sain le poison le plus subtil; pas une parure qui n'ait

séduit une femme honnête; pas une épée qui n'ait rompu l'alliance de

paix, ou frappé l'ennemi par derrière.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh, cousine, vous vous méprenez sur les temps. Ce qui est fait, est

fait; on ne s'en inquiète plus. Fournissez-vous de nouveautés, il n'y a

que les nouveautés qui attirent.

FAUST.

Pourvu que je ne m'oublie pas moi-même! C'est là une véritable foire!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Toute la colonne s'ébranle pour monter; tu crois pousser, et tu es

poussé.

FAUST.

Qui aperçois-je de ce côté?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Regarde bien, c'est Lilith.

FAUST.

Qui?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La première femme d'Adam. Tiens-toi en garde contre ses beaux cheveux,

merveilleuse parure qui la distingue; quand une fois elle en a touché

un jeune homme, c'en est fait de sa liberté.

FAUST.

Près de ce siège en voici deux, l'une vieille et l'autre jeune, qui ont

déjà beaucoup dansé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aujourd'hui cela ne se repose point. On passe à une nouvelle danse:

viens, prenons-les.

FAUST dansant avec la jeune.

J'eus un beau rêve un soir d'été:

Sur un pommier dans les prairies

Reluisaient deux pommes fleuries;

Elles me plurent, j'y montai.

LA BELLE.

Pour ces pommettes si vermeilles

Votre appétit date d'Éden.

Il m'est doux de voir mon jardin

En porter de toutes pareilles.

MÉPHISTOPHÉLÈS avec la vieille.

J'eus un mauvais rêve une nuit

En un tronc mou, jaune et stérile

..........................

..........................

LA VIEILLE.

Je suis la très-humble servante

Du chevalier au pied cornu.

Qu'il........................

Si............. ne l'épouvante.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Maudites gens, qu'osez-vous faire? Ne vous a-t-on pas, depuis

long-temps, montré comment il faut s'y prendre? Un Esprit ne se tient

jamais droit sur ses pieds, et voilà que vous dansez ainsi que nous

autres hommes!

LA BELLE dansant.

Qu'a-t-il à voir dans notre bal, celui-là?

FAUST dansant.

Eh! il est partout le même; ce que les autres font, il faut lui qu'il

le juge. S'il n'a pu discourir sur un pas, le pas est comme non avenu.

Ce qui le met surtout en colère, c'est de vous voir avancer: consentez

à tourner en cercle, comme il tourne lui-même dans son vieux moulin, et

il s'extasiera à tous coups; notamment, si vous ne manquez pas de le

payer en profondes révérences.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Vous êtes encore là? C'est inouï. Disparaissez donc! Nous avons tout

éclairci, mais la canaille des Diables est ingouvernable. Nous avons la

sagesse en partage, nous travaillons de toutes nos forces; et néanmoins

le creuset n'est pas encore nettoyé. Combien de temps n'y ai-je pas

consacré, et jamais rien ne s'épure. C'est inouï!

LA BELLE.

Hé bien, cesse donc de nous ennuyer ici.

L'ORDONNATEUR DU BROCKEN.

Esprits, je vous le dis en face, le despotisme d'esprit m'est

intolérable; mon esprit ne peut l'exercer. (On continue de danser.)

Aujourd'hui, je le vois, je ne gagnerai rien: cependant c'est toujours

un nouveau voyage de fait, et je n'ai pas perdu l'espoir de mettre, à

mon dernier, les Diables et les poètes en déroute.

[Illustration: Meph--Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien

de le regarder... tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?

Faust--Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a

point fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps

charmant que j'ai possédé.]

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il va se plonger tout-à-l'heure dans une mare, c'est la façon dont il

se soulage; et quand une sangsue s'est gorgée de son sang, il est alors

guéri des Esprits et de l'esprit. (À Faust qui a quitté la danse.)

Pourquoi lâches-tu la jolie fille qui t'excitait à la danse par des

chants si agréables?

FAUST.

Ah! au milieu de ses chants, une souris rouge lui est sortie de la

bouche.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà quelque chose de bien redoutable! On n'y regarde pas de si près:

que la souris soit rouge ou grise, il n'importe. Qui va tenir compte de

pareille bagatelle dans un moment comme celui-ci, à l'heure du berger?

FAUST.

Mais que vois-je?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé?

FAUST.

Méphisto, ne vois-tu pas une jeune fille pâle et belle, qui se tient

seule dans l'éloignement? Elle s'avance à pas lents; on dirait, à sa

démarche, qu'elle a les fers aux pieds... Je jurerais que c'est ma

bonne Marguerite elle-même.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Laisse cet objet, on ne se trouve jamais bien de le regarder. C'est une

figure magique, inanimée, un fantôme. Il n'est pas bon de le rencontrer

sur sa route; son regard fixe glace le sang de l'homme, et le convertit

presque en pierre: tu as bien entendu raconter l'histoire de Méduse?

FAUST.

Assurément ce sont là les yeux d'un mort, qu'une main amie n'a point

fermés; c'est là le sein que Marguerite m'a livré, c'est le corps

charmant que j'ai possédé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est de la magie, homme simple, fou que tu es: car chacun y croit

reconnaître sa maîtresse.

FAUST.

Quels transports!... Quelles tortures!... Je ne puis m'arracher de ce

spectacle... Mais quoi de plus étrange que le ruban rouge qui entoure

ce beau cou, et qui n'est pas plus large que le dos d'un couteau!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est juste, je le vois comme toi. Elle peut même porter sa tête sous

son bras, puisque Persée la lui a coupée. Bah! laisse cette chimère.

Viens plutôt sur la colline en face: elle est aussi agréablement

disposée que le Prater de Vienne; et je me trompe fort, ou j'y vois un

théâtre dans toutes les règles. Qu'y a-t-il donc là?

UN SERVANT.

On commence à l'instant une nouvelle pièce, la dernière pièce de sept:

on est ici dans l'usage d'en donner ce nombre, ni plus, ni moins. Un

amateur l'a écrite, et ce sont des amateurs qui la jouent. Pardonnez,

messieurs, si je disparais; c'est que je suis l'amateur qui lève le

rideau.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Que je vous trouve sur le Blocksberg[25], à la bonne heure; au moins

vous y êtes à votre place[26].

* * * * *

SONGE

D'UNE NUIT DE SABBAT, ou

LES NOCES D'OR D'OBERON ET TITANIA.

INTERMÈDE.

DIRECTEUR DE THÉATRE.

De Mieding[27] enfants intrépides,

Nous avons ce soir congé net.

Vieille montagne et vals humides,

Telle est la scène du ballet.

HÉRAUT.

Ce n'est qu'après cinquante années,

Que les noces sont d'or. Grand mal!

Mais les brouilles sont terminées[28],

Puis l'or est un divin métal.

OBERON.

Êtes-vous Esprits de ma trempe?

Sachez le montrer en ce jour.

La reine et le roi vont d'Amour

Rallumer la nocturne lampe.

PUCK[29].

Puck entre, et se meut de travers,

Et traîne son pied en spirales.

Plus loin dansent, par intervalles,

De légers couples dans les airs.

ARIEL[30].

Ariel, en gonflant sa joue,

Module un son aérien.

À faux souvent le flûteur joue,

Mais parfois il rencontre bien.

OBERON.

Qui veut la paix dans son ménage,

N'a qu'à prendre exemple de nous:

Pour le bonheur du mariage

Il faut séparer les époux.

TITANIA.

Le mari sa femme importune?

La femme boude son mari?

Au fond du Nord conduisez l'une,

Menez l'autre au fond du Midi.

ORCHESTRE, TUTTI.

(Fortissimo.)

Insectes lourds suçant les roses,

Becs de mouche, nez de cirons,

Grenouilles, crapauds et grillons:

Voilà, messieurs, nos virtuoses.

SOLO.

Le basson nous vient par le bac:

D'une outre enflée il a la mine.

Entendez-vous le chnec-chnic-chnac

Qui sort de sa large narine?

ESPRIT qui vient de se former.

Prends cet embryon dans ce coin,

Mets-lui des ailes à la tête:

Ce n'est rien, c'est moins qu'une bête;

Mais c'est un poème au besoin[31].

UN PETIT COUPLE.

Sur les fleurs, le long des rigoles,

Tu cours et sautilles vraiment

On ne saurait plus lestement;

Mais aux cieux jamais tu ne voles[32].

VOYAGEUR CURIEUX.

Dois-je bien en croire mes yeux?

N'est-ce point une mascarade?

Rencontrer dans ma promenade

Oberon, le plus beau des Dieux!

ORTHODOXE.

Quoi! pas de griffes, pas de queue!

C'est pourtant, à ce que je vois,

Comme les Dieux des Grecs sans foi[33],

Un Diable on le sent d'une lieue.

ARTISTE DU NORD.

Ce que je fis jusqu'à ce jour

N'est qu'ébauches, traits de génie;

Mais attendez, en Italie

Je me prépare à faire un tour.

PURISTE[34].

Ah! mon malheur ici m'amène.

Quels désordres immodérés!

Dans cette foule, sur la plaine,

Il n'en est que deux de poudrés.

JEUNE SORCIÈRE.

La poudre, ainsi que la chemise,

Sied aux femmes sur le retour.

Sur un bouc je suis, nue, assise,

Car mon corps ne craint pas le jour.

MATRONES.

Nous avons trop de savoir-vivre

Pour rabattre ici vos grands airs.

Votre jeunesse vous enivre,

Mais attendons l'âge... et les vers.

MAÎTRE DE CHAPELLE.

Ne voilez point la beauté nue...

Becs de mouche, nez de cirons.

Grenouilles crapauds et grillons,

En mesure, ou bien je vous tue.

GIROUETTE tournée d'un côté.

Réunion charmante à voir.

Les femmes les plus agréables,

Et les hommes les plus aimables!

Tous jeunes gens riches d'espoir.

GIROUETTE tournée de l'autre côté.

Si la terre ne s'ouvre vite,

Et ne les coule tous à fond,

La tête me tourne, et d'un bond

Dans l'enfer je me précipite.

XÉNIES[35].

Vrais insectes nous sommes là,

Tenant une maligne pince,

Pour rendre honneur au puissant prince,

À Satan, notre cher papa.

HENNINGS[36].

Les entendez-vous, ces harpies,

Naïvement médire en chœur?

Puis elles sont assez hardies

Pour se vanter de leur bon cœur!

MUSAGÈTE[37].

Dans les danses de ces Sorcières,

Je ne me déplais certes pas;

Car je puis mieux guider leurs pas,

Que les pas des Muses légères.

CI-DEVANT GÉNIE DU TEMPS[38].

Ma foi! hurlons avec les loups.

Porte-moi sur cette montagne;

C'est un Parnasse d'Allemagne,

On y trouve place pour tous.

VOYAGEUR CURIEUX.

Quel est ce grand qui court si vite,

Et qui se rengorge en courant?

Son nez partout il va fourrant.

--C'est qu'il fait la chasse au jésuite[39].

GRUE.

En eaux troubles je pêche aussi,

Quand je n'en ai de plus sortables.

C'est pourquoi vous voyez ici

L'homme pieux parmi les Diables.

MONDAIN.

Oui, pour les pieux, croyez-moi,

Tout est instrument, véhicule:

Dans l'enfer, au nom de la foi,

Se tient plus d'un conventicule.

DANSEUR.

Voici venir des chœurs nouveaux.

Les tambours battent, le ciel tonne...

Paix! le héron dans les roseaux

Redit sa chanson monotone.

DOGMATIQUE[40].

Sans en démordre, je maintien

Qu'au doute la raison s'oppose;

Car si le Diable n'était rien,

Comment serait-il quelque chose?

IDÉALISTE.

L'imagination bientôt

Va prendre sur moi trop d'empire;

Et, si je suis tout, il faut dire

Que je suis aujourd'hui bien sot.

RÉALISTE.

Je sonde l'Être et me démène

À tel point que j'en perds le sens:

Pour la première fois je sens

Ma démarche errer incertaine.

SUPERNATURALISTE.

Oh! que j'ai de contentement

À voir défiler ces phalanges!

Car je peux rigoureusement

Conclure des Diables aux Anges.

SCEPTIQUE.

Courant après maints feux follets,

Chacun voit de l'or dans du sable.

Puisque le doute sied au Diable[41],

Ici je demeure et m'y plais.

MAÎTRE DE CHAPELLE.

Amateurs sans goût, pures bêtes,

Becs de mouches, nez de cirons,

Grenouilles, crapauds et grillons,

Ah! quels virtuoses vous êtes

LES SOUPLES[42].

Quant à nous, rien ne nous arrête:

_Sans-souci_, voilà notre nom;

Nous marchons sur les pieds, sinon

Nous marchons très-bien sur la tête.

LES EMPÉTRÉS.

Nous fûmes de bons pique-assiettes;

Mais ayant usé nos souliers

À faire aux princes des courbettes,

Maintenant nous allons nu-pieds.

Faust [première partie] · 第 8 / 10 段