moi? C'est moi qui t'ai guéri des égarements de ton imagination, sans
moi tu serais déjà parti pour l'autre monde. Qu'as-tu à te morfondre
ici, niché comme un hibou dans les cavernes et dans les fentes des
rochers? Qu'as-tu à sucer la mousse pourrie, à lécher les pierres
humides, à te nourrir de fangecomme un crapaud? Joli passe-temps,
occupation agréable!... Le Docteur est toujours ancré dans ton corps.
FAUST.
Comprends-tu seulement quelle force nouvelle m'a donnée cette course
dans le désert?... Oui, si tu pouvais en avoir l'idée, tu serais assez
Diable pour me priver de mon bonheur.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Plaisir surhumain en vérité! Passer toute la nuit étendu sur cette
montagne dans l'herbe trempée de rosée, embrasser mystiquement le
ciel et la terre, s'enfler jusqu'à se croire un Dieu, pénétrer par
la pensée dans la moelle de la terre, repasser en son âme les six
jours de la création, se répandre avec délices au sein de la nature,
dépouiller l'enveloppe mortelle, et conclure enfin toute cette belle
contemplation... (Avec un geste.)... je n'ose dire comment.
FAUST.
Fi, misérable!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Cela ne vous plaît point? Vous avez en ce cas le droit de prononcer
l'honnête _fi_; car on ne doit pas dire, devant des oreilles chastes,
ce dont un cœur chaste ne saurait se passer: bref, je ne te refuse
pas le plaisir de te mentir encore à toi-même de temps en temps; mais
tu en perdras bientôt l'habitude. Voilà donc que ta folie te reprend:
si elle durait, tu retomberais dans les angoisses et dans le délire,
d'où je t'ai tiré... Mais laissons cela! Ta bonne amie est dans la
ville, et tout lui est à charge, tout lui serre le cœur; tu ne lui
sors pas de la mémoire, elle t'aime de passion. Ton amour était d'abord
une rage, qui débordait comme un ruisseau à la fonte des neiges; tu la
lui as versée dans le cœur, et maintenant chez toi le ruisseau est à
sec. Il m'est avis qu'au lieu de régner sur les forêts, le grand homme
ferait mieux de récompenser l'amour de cette pauvre fille. Le temps lui
semble d'une longueur insupportable; elle se tient près de sa fenêtre,
et regarde passer les nuages au-dessus du vieux mur de la ville. «Si
j'étais un oiseau!» voilà son unique refrain toute la journée et la
moitié de la nuit. Gaie par moments, la plupart du temps elle est
triste; quelquefois même elle pleure; puis elle reprend du calme en
apparence, mais toujours elle aime.
FAUST.
Serpent! Serpent!
MÉPHISTOPHÉLÈS à part.
Il saura t'enlacer.
FAUST.
Misérable, va-t'en! Va-t'en d'ici, et ne prononce pas le nom de cette
aimable jeune fille! Ne jette plus sa beauté ravissante au-devant de
mes sens à demi-séduits.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Qu'arrivera-t-il de là? C'est qu'elle croira que tu l'as oubliée; et
peu s'en faut effectivement que tu ne l'aies oubliée déjà.
FAUST.
Je suis près d'elle; mais en fussè-je à mille lieues, je ne pourrais
jamais l'oublier, jamais la perdre. Oui, je porte envie au corps du
Seigneur, quand ses lèvres le touchent.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Très-bien, mon ami! Je vous ai, moi, souvent envié ces deux jumeaux,
qui paissent parmi les lys et les roses.
FAUST.
Fuis, entremetteur!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
À merveille! Vous croyez m'insulter, mais j'en ris; car le Dieu, qui
créa l'homme et la femme n'exerça-t-il pas alors lui-même ce métier,
le plus noble de tous?... Allons, partons. Il y a vraiment de quoi
se désoler! Vous allez dans la chambre de votre maîtresse, et non à
l'échafaud.
FAUST.
Eh! qu'importent les plaisirs qui m'attendent dans ses bras? Qu'elle me
presse contre son cœur, en sentirai-je moins sa misère? Moi-même en
serai-je moins un fugitif, un rejeté, un monstre sans but, asile, ni
repos, qui, comme le torrent mugissant de roc en roc, s'en va rouler
avec furie dans un gouffre... Elle, simple, ignorante, qui eût été si
facilement heureuse, dont la vie eût coulé si doucement au sein des
occupations domestiques; elle, qui se fût contentée d'une humble cabane
dans une vallée des Alpes!... Et moi, l'ennemi de Dieu, il ne m'a point
suffi de ruiner son bonheur présent; il faut encore que je détruise la
paix de tout son avenir! Il faut que l'enfer ait cette victime!... Hé
bien, Démon, abrège les heures de l'angoisse; que ce qui doit se faire
se fasse aujourd'hui même, que sa destinée s'écroule avec la mienne,
qu'elle soit engloutie avec moi dans l'abîme!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Comme de nouveau tu bouillonnes, tu t'enflammes! Allons, viens la
consoler, fou que tu es. Là où ta pauvre tête ne voit pas d'issue, elle
rêve que tout finit. Vive celui qui ne perd point courage! Tu es déjà
passablement endiablé; songe donc qu'il n'y a rien au monde de plus
dégoûtant, qu'un Diable qui se désespère.
* * * * *
[Illustration:
Sans lui l'existence
N'est qu'un lourd fardeau
Ce monde si beau
N'est qu'un tombeau
Dans son absence.
]
LA CHAMBRE DE MARGUERITE.
MARGUERITE seule, assise près de sa quenouille.
MARGUERITE.
Que je me sens émue!
Cette tranquille paix
Que j'ai connue
Elle est perdue,
Perdue à jamais.
Sans lui l'existence
N'est qu'un lourd fardeau
Ce monde si beau
N'est qu'un tombeau
Dans son absence.
De mon pauvre esprit
Le ressort s'arrête,
Ma pauvre tête
S'appesantit.
Que je me sens émue!
Cette tranquille paix
Que j'ai connue,
Elle est perdue,
Perdue à jamais.
Dehors regardé-je,
C'est pour le revoir;
Au loin m'égaré-je,
C'est dans l'espoir
De le ravoir.
Sa taille admirable,
Son port gracieux,
Son sourire aimable,
L'ardeur de ses yeux;
Et de son langage
Le tour aisé,
Son beau visage,
Las! et son baiser...
Que je me sens émue!
Cette tranquille paix
Que j'ai connue,
Elle est perdue,
Perdue à jamais.
Mon cœur soupire,
Rongé d'ennui.
Si devant lui
J'osais le dire,
Et l'embrasser,
Et le presser
À mon envie!...
Entre ses bras
Puissé-je, hélas!
Perdre la vie!...
* * * * *
LE JARDIN DE MARTHE.
MARGUERITE, FAUST.
MARGUERITE.
Promets-moi, Henri...
FAUST.
Tout ce qui est en ma puissance!
MARGUERITE.
Hé bien, dis, que penses-tu au sujet de la religion? Tu es un excellent
homme, un homme de cœur; mais je crois que tu n'as guère de religion.
FAUST.
Ne t'inquiète point de cela, mon enfant. Tu sais que je t'aime, et que
pour mon amour je verserais tout mon sang, je donnerais ma vie. Je ne
voudrais d'ailleurs troubler personne dans ses sentiments ni dans sa
foi.
MARGUERITE.
Ce n'est pas tout; il faut croire soi-même.
FAUST.
Le faut-il?
MARGUERITE.
Ah! si j'avais quelque pouvoir sur toi!... Tu ne respectes pas les
saints Sacrements.
FAUST.
Je les respecte.
MARGUERITE.
Mais sans les désirer. Il y a long-temps que tu n'es allé à la messe,
que tu ne t'es confessé. Crois-tu en Dieu?
FAUST.
Eh! ma chère, qui oserait affirmer qu'il croit en Dieu? Fais cette
question aux prêtres ou aux philosophes; et, en écoutant leur réponse,
il te semblera qu'ils veulent se moquer de toi.
MARGUERITE.
Tu n'y crois donc pas?
FAUST.
Ne te méprends pas sur le sens de mes paroles, charmante amie! Qui
oserait le nommer, et faire cette profession «Je crois en lui?» qui
pourrait sentir, et prendre sur soi de dire: «Je ne crois pas en
lui?» Celui qui contient tout et qui soutient tout, ne contient-il
et ne soutient-il pas, toi, moi, lui-même? La voûte du ciel ne
s'arrondit-elle pas sur nos têtes; sous nos pieds, la terre ne
s'étend-elle pas inébranlable, et les astres immortels ne roulent-ils
pas dans l'espace, en nous regardant avec amour? Mon œil ne se
réfléchit-il pas dans ton œil, et tout n'entraîne-t-il pas mon cœur
vers ton cœur? N'est-ce pas un mystère éternel, invisible et visible,
que le lien qui nous attache l'un à l'autre? Pénètres-en ton âme,
tout incompréhensible qu'il soit; et, lorsqu'en rêvant à moi tu te
sens heureuse, donne à ce sentiment le nom que tu voudras; nomme-le
félicité, cœur, amour, dieu: je n'en ai point pour une telle chose.
Le sentiment est tout, les noms ne sont qu'un vain bruit, qu'une vaine
fumée qui obscurcit la clarté des cieux.
MARGUERITE.
Tout cela est fort beau: le prêtre en dit bien à-peu-près autant, mais
en d'autres termes.
FAUST.
C'est ce que disent en tous lieux tous les hommes sous le soleil,
chacun dans sa langue. Pourquoi donc ne le dirais-je pas dans la mienne?
MARGUERITE.
À l'entendre ainsi rien de plus raisonnable. Cependant il y reste
toujours quelque chose de louche, car tu n'as point de christianisme.
FAUST.
Chère enfant!
MARGUERITE.
Depuis long-temps je souffre de te voir dans la compagnie...
FAUST.
De qui?
MARGUERITE.
De cet homme que tu as toujours avec toi. Je le hais de toutes les
forces de mon âme; le visage de cet homme m'est odieux, il me navre.
FAUST:
Tu n'as rien à craindre de lui, mon amie.
MARGUERITE.
Sa présence me glace le sang. J'ai autrement de la bienveillance pour
tout le monde: mais autant que j'ai de plaisir à te regarder, autant je
frissonne à l'aspect de cet homme. Et c'est ce qui fait que je le tiens
pour un misérable... Dieu me pardonne, si je lui fais injure!
FAUST.
Il faut bien qu'il y ait aussi de ces gens-là dans le monde.
MARGUERITE.
Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. Vient-il à se présenter à
la porte, il a toujours l'air moqueur, et à moitié en colère: on voit
qu'il ne prend aucune part à rien, il est écrit sur son front qu'il
ne peut aimer personne. Je suis si bien, près de toi, si libre, si à
l'aise! Eh bien, même alors il suffit de sa présence pour me serrer le
cœur.
FAUST, à part.
Pressentiments d'un Ange!
MARGUERITE.
Cette idée me domine à un tel point que, dès qu'il s'approche de nous,
je crois en vérité... que je ne t'aime plus. Et puis, quand il est là,
je ne peux jamais prier; cela me trouble la conscience. Il en doit être
de même pour toi, Henri.
FAUST.
Il y a de ces antipathies qu'on ne saurait expliquer.
MARGUERITE.
Voici le moment de me retirer.
FAUST.
Ah! ne pourrai-je donc jamais passer une heure en paix auprès de toi,
appuyer à loisir mon cœur contre le tien, confondre mon âme dans la
tienne?
MARGUERITE.
Si je couchais seule à la maison, je n'hésiterais pas à t'ouvrir les
verrous ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et si elle nous
surprenait ensemble, je tomberais morte sur la place.
FAUST.
Bannis cette inquiétude, mon ange. Voici une liqueur, dont deux gouttes
suffisent pour assoupir quelqu'un profondément.
MARGUERITE.
Comment te refuser?... J'espère que cette liqueur ne lui causera aucun
mal.
FAUST.
Sans cela, ma chère, te la conseillerais-je?
MARGUERITE.
O le plus aimable des hommes, quand je te vois, je ne sais quoi me
force à vouloir tout ce que tu veux... et d'ailleurs j'ai déjà tant
fait pour toi, qu'il ne me reste pour ainsi dire plus rien à faire.
(Elle s'en va.)
(MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
La brebis est-elle partie?
FAUST.
Tu viens encore d'espionner?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je sais tout par le menu. Monsieur le Docteur, vous avez été ce qu'on
appelle catéchisé; j'espère que vous en ferez votre profit. Les filles
sont fort intéressées à ce qu'on se montre pieux et soumis à la vieille
coutume. S'il obéit là, pensent-elles, c'est d'un bon augure pour nous.
FAUST.
Monstre! tu ne peux pas te figurer la sainte affliction que cette âme
aimante et fidèle, pénétrée d'une croyance où elle attache tout son
bonheur, éprouve à penser que l'homme qu'elle adore s'est perdu.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Amant sensible et délicat, une petite fille te mène par le nez.
FAUST.
Vile engeance de boue et de feu!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Il faut avouer qu'elle entend la physionomie en maître. En ma présence
elle est, dit-elle, mal à son aise; mon masque lui trahit un Esprit
caché: elle sent que je suis à coup sûr un Génie, ou peut-être bien le
Diable lui-même... Hé, hé, cette nuit?...
FAUST.
Que t'importe?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
C'est que j'y ai aussi ma part de plaisir.
* * * * *
PRÈS DE LA FONTAINE.
MARGUERITE, LISETTE, portant des cruches.
LISETTE.
N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?
MARGUERITE.
Pas un mot. Je vois si peu de monde!
LISETTE.
C'est une chose certaine (Sibylle me l'a conté ce matin), qu'elle s'est
enfin laissé séduire. Les voilà toutes, avec leurs grands airs!
MARGUERITE.
Comment cela?
LISETTE.
Oh! une horreur! Elle nourrit à présent deux personnes, quand elle boit
et mange.
MARGUERITE.
Ah! mon Dieu!
LISETTE.
Elle n'a que ce qu'elle mérite. Y avait-il assez long-temps qu'elle
était pendue après ce drôle! Tantôt une promenade, tantôt une course au
village, tantôt un bal; partout il fallait qu'elle fût la première, il
lui donnait sans cesse des petits gâteaux et du vin, elle se croyait la
plus belle des belles, et elle avait le front d'accepter sans rougir
des présents de lui. D'abord c'a été de la pure galanterie, puis sont
venues les caresses... Tant y a qu'à la fin sa fleur court les champs.
MARGUERITE.
La pauvre fille!
LISETTE.
Tu la plains? Le soir, pendant que nous étions à filer, nos mères ne
nous laissaient jamais en bas: mais elle, elle restait auprès de son
amoureux sur le seuil de la porte; et, dans l'allée noire, il n'y avait
point d'heure trop longue pour eux. Maintenant elle n'a plus qu'à se
rendre à l'église pour y faire amende honorable, la hart au cou, la
torche au poing.
MARGUERITE.
Il la prend sûrement pour sa femme?
LISETTE.
Non, pas si fou! Un garçon alerte comme lui trouvera bien assez d'air à
respirer, tout autre part qu'ici. Il a décampé.
MARGUERITE.
Ce n'est pas beau de sa part.
LISETTE.
Elle l'a enjôlé! qu'elle en porte la peine. Les jeunes gens lui
arracheront sa guirlande, et nous autres, nous sèmerons de la paille
hachée devant sa porte.
(Elle s'en va.)
MARGUERITE retournant chez elle.
Comment pouvais-je autrefois déclamer avec tant de violence, lorsque
je voyais faillir une pauvre fille? Comment se pouvait-il que, pour
qualifier les péchés des autres, ma langue ne trouvât point de termes
assez énergiques? J'avais beau me les représenter sous les couleurs les
plus noires, et les noircir encore, jamais ils n'étaient assez noirs à
mon gré; je me signais, je faisais le signe aussi grand que possible...
Et maintenant, je suis le péché même. Hélas, tout m'y a entraînée; il
était si bon, il était si aimable!
* * * * *
LES REMPARTS. DANS UN ENFONCEMENT DE LA MURAILLE UNE IMAGE DE LA MATER
DOLOROSA, DES VASES DE FLEURS DEVANT.
MARGUERITE met des fleurs fraîches dans les vases.
Abaisse,
O Mère de douleur,
Un seul regard sur ma détresse.
Le glaive dans le cœur,
Avec tant de tristesse
Tu regardes mourir le fils de ta tendresse!
À ton Père et le sien
Confiant tes alarmes,
Tu répands de si chaudes larmes
Sur son supplice et sur le tien!
Le martyre
Qui me déchire,
Quel esprit l'entendra?
Quel cœur le sentira?
Le doute horrible où mon âme se plonge,
Le poison lent qui s'y glisse et la ronge,
Ce qui se passe en moi,
Pour le connaître, hélas! il n'est que toi.
En quelque lieu que je me traîne,
Une peine, une affreuse peine,
Glace mon cœur, brise mes os.
Nuit et jour, à toute heure,
Je pleure, pleure, pleure.
Ni trêve, ni repos!
Les deux vases de ma fenêtre,
Je les arrosai de mes pleurs,
Lorsque, voyant l'aube paraître,
Je te cueillis ces fleurs.
Le soleil se montrait à peine,
Que, sur mon lit me soulevant,
Je regardais poindre en pleurant
Sa lueur incertaine.
Ah! sauve-moi du déshonneur!
Abaisse,
O Mère de douleur,
Un seul regard sur ma détresse!
* * * * *
LA NUIT. UNE RUE DEVANT LA PORTE DE MARGUERITE.
VALENTIN soldat, frère de Marguerite.
VALENTIN.
Lorsqu'il m'arrivait d'assister à l'un de ces repas où toutes les têtes
s'échauffent, et que les convives se mettaient à vanter la fleur de
leurs belles à qui mieux mieux, en arrosant chaque éloge d'un plein
verre; moi, les coudes appuyés sur la table, je restais assis sans dire
mot, et j'écoutais patiemment toutes leurs fanfaronnades. Mais ils
n'avaient pas plutôt fini que je me frottais la barbe en riant, et mon
verre à la main: «Chacun son goût!» disais-je, «mais y en a-t-il une
seule, dans tout le pays, qui vaille ma bonne petite Marguerite? Y en
a-t-il une seule, qui soit digne de délier les souliers de ma sœur?»
Top! top! cling! clang! entendait-on à la ronde. Les uns criaient «Il
a raison, elle est l'ornement de tout le pays,» et tous nos vantards
de rester muets. Et maintenant... c'est à s'arracher les cheveux, à
se fendre la tête contre les murs! les brocards, les quolibets vont
pleuvoir sur moi, le dernier va-nu-pieds se croira en droit de me
railler, je serai là comme un criminel chaque mot dit par hasard me
donnera une sueur froide! Puis, quand je les mettrais en pièces, je ne
pourrais pas les appeler menteurs.
Qui s'avance de ce côté? Qui se glisse le long des maisons? Je me
trompe fort, ou voici mon coquin. Si c'est lui, ses affaires vont bien
mal; il ne sortira pas vivant d'ici.
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
FAUST.
Tu vois à travers la fenêtre de la sacristie cette lampe éternelle,
dont la flamme vacillante pâlit par moments? Tu vois ensuite
l'obscurité qui règne à l'entour? Hé bien, dans mon âme il fait
également nuit.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Hé bien, moi, je me sens au contraire ragaillardi, comme le petit chat
qui grimpe à une échelle en tapinois, et qui se frotte voluptueusement
contre les murs: je suis content de moi et dans une excellente
disposition, qui tient un peu de la convoitise du voleur, un peu de
la chaleur du matou. Je flaire d'avance la magnifique nuit du sabbat,
tous mes membres en frissonnent déjà de plaisir. Elle revient pour nous
après-demain, et c'est alors qu'on sait pourquoi l'on veille.
FAUST.
Ce trésor, que j'ai vu briller dans la terre, va-t-il bientôt paraître
au jour?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tu peux, sur-le-champ, te donner le plaisir de ramasser cette cassette.
J'y ai jeté un coup-d'œil dernièrement, elle est pleine de beaux écus
neufs.
FAUST.
Et pas un bijou, pas une bague, pour en orner ma chère maîtresse?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Pardonnez-moi, j'y ai remarqué quelque chose qui ressemblait à un
collier de perles.
FAUST.
Tant mieux, car il me fâche d'entrer chez elle sans cadeaux.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je ne crois pas qu'un plaisir de plus vous puisse être désagréable.
Puisque le ciel brille de toutes ses étoiles, il faut que vous
entendiez un vrai chef-d'œuvre: je veux la régaler d'une chanson
morale, pour la séduire d'autant mieux.
(Il chante en s'accompagnant sur la guitare)
Hé! que fais-tu donc,
Jeune Margoton,
Devant la maison
De l'amoureux Léandre?
Va, petite, va,
Il te laissera
Fille monter là,
Mais non fille en descendre.
Veille sur tes pas.
Es-tu dans ses bras,
Bonne nuit, hélas!
Ma pauvre, pauvre fille.
Gardez toutes bien
De rien céder, rien,
Que l'anneau chrétien
À votre doigt ne brille.
VALENTIN s'avance.
Qui amorces-tu là? Par la mort, maudit preneur de souris!... Au diable
d'abord l'instrument, et puis au diable le chanteur!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
La guitare est en deux, on n'en peut plus rien faire.
VALENTIN.
En garde, maintenant!
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Monsieur le Docteur, n'allez pas mollir. Mettez-vous en garde! Plus
près de moi, que je vous dirige. Allons, flamberge au vent! Ferme,
poussez, je pare.
VALENTIN.
Pare celle-ci!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Pourquoi pas?
VALENTIN.
Et celle-ci!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Sans doute!
VALENTIN.
Je crois en vérité que le Diable combat! Qu'est-ce donc? j'ai déjà la
main fatiguée.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Pousse!
VALENTIN tombe.
Oh!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Voilà mon rustaud apprivoisé... Maintenant alerte! Il nous faut gagner
promptement au large; car j'entends déjà crier au meurtre. La police ne
m'embarrasse guère; mais la justice criminelle, c'est autre chose.
MARTHE à la fenêtre.
À l'aide, au secours!
MARGUERITE à la fenêtre.
Vite un flambeau!
MARTHE de même.
On s'injurie, on appelle, on crie, on se bat.
LE PEUPLE.
Il y en a déjà un de mort!
MARTHE sortant.
Les meurtriers se sont donc enfuis?
MARGUERITE sortant.
Qui est resté sur la place?
LE PEUPLE.
Le fils de ta mère.
MARGUERITE.
Grand Dieu! Malheureuse que je suis!
VALENTIN.
Je meurs: c'est bientôt dit, et encore plus tôt fait. Que signifie tout
ce bruit, femmes? Pourquoi ces cris, ces plaintes? Approchez-vous et
écoutez-moi. (Tous font cercle autour de lui.) Ma petite Marguerite,
vois-tu bien, tu es encore jeune, tu n'es pas assez habile encore, tu
mènes mal tes affaires. Je te le dis en confidence: tu n'es qu'une
catin, sois-le donc comme il faut.
[Illustration: Meph... Pousse... oh!... Meph... Voilà mon rustaud
apprivoisé.]
[Illustration: Meph... Il nous faut gagner promptement au large.]
MARGUERITE.
Mon frère!... Dieu!... Que veux-tu dire?
VALENTIN.
Ne mêle pas Dieu notre Seigneur là-dedans. Malheureusement ce qui est
fait est fait, et ce qui en doit arriver arrivera. Il y a commencement
à tout: tu t'es donnée à un homme en cachette, bientôt il en viendra
d'autres; et dès l'instant que tu es à une douzaine, tu es à toute la
ville.
Quand la honte vient à naître, elle est mise au monde en secret, et
on lui jette le voile de la nuit sur la tête et sur les oreilles;
oui, on voudrait bien l'étouffer. Mais elle n'en prend pas moins son
accroissement; puis, quand elle est devenue grande, elle paraît nue au
jour; et ce n'est pas qu'elle soit devenue en même temps plus belle: au
contraire, plus elle est laide, plus elle cherche la lumière.
Je vois déjà, comme si j'y étais, le temps où tout ce que la ville
a d'honnêtes gens reculera devant toi, malheureuse, comme devant un
corps mort. Le cœur te saignera, s'ils s'avisent de te regarder entre
les deux yeux: tu ne porteras plus de chaîne d'or; tu n'iras plus à
l'église, ni à l'autel; tu ne te pavaneras plus au bal avec une fraise
brodée! C'est sur la paille, dans un recoin obscur au milieu des gueux
et des estropiés, que tu iras t'étendre; et Dieu te pardonnerait, que
tu n'en seras pas moins maudite sur la terre.
MARTHE.
Recommandez votre âme à la grâce de Dieu! Voulez-vous aggraver encore
vos péchés?
VALENTIN.
Si je pouvais tomber sur ta vieille carcasse, infâme entremetteuse, je
croirais racheter amplement tous mes péchés!
MARGUERITE.
Mon frère, quel supplice affreux!
VALENTIN.
Va, va, ne pleure pas. C'est quand tu as forfait à ton honneur, que
j'ai reçu le coup le plus terrible... Aujourd'hui, en mourant, je monte
vers Dieu, comme un brave et honnête soldat.
(Il meurt.)
* * * * *
L'ÉGLISE. MESSE, ORGUE ET CHANT.
MARGUERITE parmi la foule, UN MAUVAIS ESPRIT derrière Marguerite.
LE MAUVAIS ESPRIT.
Qu'il était différent, Marguerite, l'état de ton âme, lorsque pleine
encore d'innocence tu t'approchais de ce même autel, en balbutiant des
prières, les yeux fixés sur ce petit livre usé, le cœur partagé entre
les jeux de l'enfance et l'amour de Dieu! Marguerite, qu'est devenue
ta paix? Dans ton cœur que de souillures! Pries-tu pour l'âme de ta
mère, que tu as fait descendre au tombeau à travers une lente, lente
agonie? Sur le seuil de ta porte, quel est ce sang? Qui l'a versé?...
Et ne sens-tu pas s'agiter dans tes flancs une créature, qui va bientôt
naître pour ton tourment et pour le sien? Avenir funeste!
MARGUERITE.
Malheureuse!... Ah! si je pouvais me soustraire aux pensées qui se
succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre moi!
CHŒUR.
_Dies iræ, dies illa
Solvet sæclum in favilla[18]._
(L'orgue joue.)
LE MAUVAIS ESPRIT.
La colère de Dieu fond sur toi; la trompette sonne; les tombeaux
s'ébranlent; et les cendres de ton corps, ranimées pour les flammes
éternelles tressaillent de terreur!
MARGUERITE.
Que ne suis-je loin d'ici! Le son de cet orgue m'ôte la respiration,
ces chants abattent mes forces et déchirent mon cœur.
CHŒUR.
_Judex erbo cùm sedebit,_
_Quidquid latet apparebit,_
_Nil inultum remanebit_[19].
MARGUERITE.
Je ne puis plus respirer; ces piliers me serrent, cette voûte
m'écrase... De l'air!
LE MAUVAIS ESPRIT.
Cache-toi... Mais non, le crime et la honte ne peuvent se cacher. De
l'air, dis-tu, de la lumière? Malheur à toi!
[Illustration: Marg... Malheureuse! Ah! si je pouvais me soustraire aux
pensées qui se succèdent en tumulte dans mon âme et s'élèvent contre
moi. Le mauvais Esprit... La colère de Dieu fond sur toi! la trompette
sonne... Malheur à toi!
Chœur.
Judex erbo cùm sedebit,
Quidquid latet apparebit,
Nil inultum remanebit.
]
CHŒUR.
_Quid sum miser tunc dicturus?_
_Quem patronum rogaturus?_
_Cùm vix justus sit securus_[20].
LE MAUVAIS ESPRIT.
Les saints détournent de toi leur visage, les justes rougiraient de te
tendre la main. Malheur!
CHŒUR.
_Quid sum miser tunc dicturus[21]_?
MARGUERITE.
Ma voisine, votre flacon!...
(Elle tombe évanouie.)
* * * * *
NUIT DE SABBAT. LES MONTAGNES DU HARZ: VALLÉE DE SCHIRKE[22] ET DÉSERT.