Imaginez-vous que cette parure, destinée à Marguerite, un prêtre l'a

escamotée! Voici le fait: Sa mère vint à voir l'objet en question, et

aussitôt la peur la prit... La bonne femme a l'odorat très-fin; elle a

toujours le nez dans son livre de prières, et ne cesse de flairer un à

un tous les meubles de sa maison, pour s'assurer si l'objet est sacré

ou profane... Elle vit donc tout de suite clairement que cette parure

n'apportait pas grande bénédiction avec elle. «Mon enfant», s'est-elle

écriée «le bien mal acquis trouble l'âme et tourne le sang: nous allons

consacrer cela à la mère de «Dieu, et la manne du ciel descendra sur

nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «À cheval donné»,

pensa-t-elle, « on ne regarde point la bouche; et certainement ce

n'est pas un impie, «celui qui a eu la bonne idée d'apporter ici cette

cassette.» La mère envoya chercher un prêtre, et lui conta l'aventure,

qu'il trouva singulièrement agréable. «Bien imaginé!» dit-il; «qui sait

perdre gagnera. L'église a un excellent estomac; elle a mangé des pays

entiers, et ne s'est point encore donné d'indigestion. Il n'y a que

l'église, mes chères dames, qui puisse digérer le bien mal acquis.»

FAUST.

C'est un usage général, juifs et rois font de même.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Là-dessus il prit la parure, boucles, chaîne, bague et tout, comme si

c'eût été une vétille, ne remercia ni plus ni moins qu'il n'eût fait

pour un panier de noix, leur promit le ciel en récompense et... elles

furent très édifiées.

FAUST.

Et Marguerite?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Elle est assise, inquiète, agitée; elle ne sait ce qu'elle veut, ni ce

qu'elle doit faire; elle pense jour et nuit aux bijoux, et plus encore

à celui qui les lui apporta.

FAUST.

Son chagrin m'afflige, va sur-le-champ lui chercher un nouvel écrin

encore plus beau. Le premier d'ailleurs n'était pas merveilleux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh! pour monsieur tout est badinage, jeu d'enfants.

FAUST.

Allons, point de raisonnements, et fais ce que je t'ordonne! Tâche à

t'insinuer près de la voisine de Marguerite; ne sois pas un Diable à

l'eau tiède, et porte-lui une nouvelle parure.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, très-honoré maître, de tout mon cœur.

(Faust s'en va.)

MÉPHISTOPHÉLÈS seul.

Un pareil fou, amoureux, brûlerait en feux d'artifice le soleil et la

lune avec toutes les étoiles, pour peu que sa belle s'en amusât.

(Il s'en va.)

* * * * *

MAISON DE LA VOISINE DE MARGUERITE.

MARTHE seule.

MARTHE.

Mon cher mari (que Dieu le lui pardonne!) ne s'est guère bien conduit

avec moi. S'en aller ainsi courir le monde, et me laisser toute seule

sur la paille! Ce n'est pourtant pas que je lui aie donné du chagrin,

ce n'est pas que j'aie été froide pour lui: je l'aimais, Dieu le sait,

de toute mon âme. (Elle pleure.) Peut-être est-il mort. Malheureuse que

je suis!... Encore, si j'avais son extrait mortuaire!

(Entre MARGUERITE.)

MARGUERITE.

Dame Marthe.

MARTHE.

Hé bien, ma petite Marguerite, qu'y a-t-il?

MARGUERITE.

Mes genoux manquent sous moi; ne viens-je pas de trouver encore une

cassette dans mon armoire! Tenez, elle est d'ivoire et pleine de choses

d'une magnificence... bien plus riches que la première fois.

MARTHE.

Ne va pas la montrer à ta mère, elle la porterait encore à l'église.

MARGUERITE.

Ah! regardez-la, regardez-la.

MARTHE lui ajuste la parure.

Heureuse créature!

MARGUERITE.

Quel dommage que je ne puisse pas aller, ainsi coiffée, dans la rue, à

l'église!

MARTHE.

Viens me voir souvent; tu pourras te parer ici sans que personne le

sache, et te promener une petite heure devant le miroir: cela fait

toujours plaisir. Et puis viendra une occasion, viendra une fête, où tu

te feras un peu plus belle qu'à l'ordinaire; ce sera une petite chaîne

d'abord, ensuite une perle à l'oreille: ta mère ne s'en apercevra pas,

ou bien on lui fera quelque conte.

MARGUERITE.

Qui donc peut avoir apporté ces deux cassettes? Il y a quelque

diablerie là-dessous?

(On frappe.)

MARGUERITE.

Grand Dieu, si c'était ma mère!

MARTHE regardant à travers le rideau.

Non c'est un étranger. Entrez.

(Entre MÉPHISTOPHÉLÈS.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi brusquement chez ces

dames, je leur en demande un million de pardons. (Il se recule

respectueusement devant Marguerite.) Je voudrais parler à la dame

Marthe Schwerdlein.

MARTHE.

C'est moi, monsieur. Que me voulez-vous?

MÉPHISTOPHÉLÈS bas à elle.

Maintenant je vous connais, cela me suffit; vous avez une visite de

distinction, pardonnez-moi la liberté que j'ai prise: je reviendrai

dans l'après-midi.

MARTHE haut.

Croirais-tu, mon enfant, que monsieur te prend pour une noble

demoiselle?

MARGUERITE.

Je ne suis qu'une pauvre fille; ah! mon Dieu! monsieur est beaucoup

trop bon. Cette parure et ces bijoux ne m'appartiennent point.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh! ce n'est pas votre parure seulement; mais vous, avez des manières,

un regard!... Je suis charmé de pouvoir rester.

MARTHE.

Que venez-vous m'annoncer? Il me tarde bien...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je voudrais être porteur d'une nouvelle plus gaie; et toutefois

j'espère que vous ne m'en voudrez pas à cause dé mon message. Votre

mari est mort et vous fait saluer.

MARTHE.

Il est mort?... Le cher homme! Miséricorde, mon mari est mort! Ah! mon

bon Dieu, ayez pitié de moi.

MARGUERITE.

Eh! chère dame, ne vous désespérez pas.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Écoutez le triste récit que j'ai à vous faire...

[Illustration: Meph:--Il est bien hardi à moi de m'introduire aussi

brusquement chez ces dames, je leur en demande un million de pardons.]

MARGUERITE.

Voilà pourquoi je ne voudrais prendre de l'amour pour personne; c'est

qu'une telle perte me tuerait infailliblement.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il n'y a ni plaisirs sans peines, ni peines sans plaisirs.

MARTHE.

Racontez-moi la fin de sa vie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il gît à Padoue, enseveli près de Saint-Antoine en terre sainte: là est

la froide couche, où il doit reposer éternellement.

MARTHE.

Mais n'avez-vous rien à me remettre de sa part?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si fait, une prière grave et importante, à savoir de faire chanter pour

lui trois cents messes. Du reste, mes poches sont vides.

MARTHE.

Comment, pas une pièce de monnaie, pas un bijou? Ce que le plus pauvre

compagnon épargne au fond de son sac, et garde en souvenir de ceux

qu'il a quittés, aimant mieux mourir de faim, aimant mieux mendier que

de s'en défaire...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Madame, j'en suis on ne peut plus désolé: mais, à vrai dire, il n'a pas

jeté son argent par les fenêtres; puis il s'est amèrement repenti de

ses fautes et s'est beaucoup lamenté sur son malheur.

MARGUERITE.

Ah! que les hommes sont malheureux! Sûrement je ferai chanter pour lui

plus d'un _requiem._

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous seriez digne de trouver un mari, vous êtes une aimable enfant:

MARGUERITE.

Oh! non, cela ne se peut pas encore.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En attendant un mari, vous pourriez prendre un amant. Ce serait un don

rare du ciel, que la possession d'une aussi charmante personne.

MARGUERITE.

Ce n'est pas l'usage du pays.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Que ce soit l'usage ou non, il y a moyen de s'arranger.

MARTHE.

Faites-moi donc votre récit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je me tins auprès de son lit de mort: c'était quelque chose de mieux

que du fumier, de la paille à moitié pourrie. Mais il mourut en

chrétien, et trouva qu'il avait encore au-delà de ses mérites. «Ah!»

s'écria-t-il, «comme je dois me détester, là... à fond, pour avoir

ainsi abandonné mon métier, ma femme! Ce souvenir m'achève. Encore si

elle me pardonnait dans cette vie!...»

MARTHE pleurant.

L'excellent homme! Il y a long-temps que je lui ai pardonné.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

«Mais, Dieu le sait, c'est plus sa faute que la mienne.»

MARTHE.

Pour cela, il mentait. Quoi, mentir au bord de la fosse!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il me fit des contes à sa dernière heure, autant que je m'y peux

connaître. «Je n'avais pas,» disait-il, «un instant de loisir; obligé

d'abord de lui faire des enfants, et après cela chargé de leur gagner

du pain; et, quand je dis du pain, c'est dans toute la force du terme.

Eh bien, je ne pouvais seulement pas manger mon morceau en paix.»

MARTHE.

A-t-il donc oublié tant de fidélité, tant d'amour, les tourments que

jour et nuit...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non, non, il y a bien pensé. «Quand je partis de Malte,» continua-t-il,

«je priais ardemment pour ma femme et pour mes enfants aussi le ciel

nous fût-il favorable; notre vaisseau prit un bâtiment turc, qui

portait un trésor au grand sultan. Le courage reçut sa récompense; et

moi, comme il était juste, j'en eus ma bonne part.»

MARTHE.

Hé?... comment?... où?... L'a-t-il peut-être enfoui?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qui sait lequel des quatre vents l'a emporté? Une belle demoiselle

s'intéressa à lui, lorsqu'il se promenait à Naples en sa qualité

d'étranger: elle lui voulait beaucoup de bien, et lui en fit tant et

tant, qu'il s'en est ressenti jusques à sa fin bienheureuse.

MARTHE.

Le coquin, le voleur de ses enfants! Ainsi donc, il n'y a besoin, il

n'y a misère, qui ait pu l'empêcher de continuer sa vie infâme!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous voyez, aussi est-il mort. Maintenant, si j'étais de vous, je

donnerais strictement à sa mémoire l'année de deuil; et, pendant

l'intervalle, je ferais visite à quelque nouveau trésor.

MARTHE.

Ah! mon Dieu, comme était mon premier, je n'en trouverai pas si

aisément dans ce monde; car après tout c'était un brave garçon... Il

aimait seulement trop les voyages, et les femmes étrangères, et le vin

étranger, et les maudits jeux de hasard.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bon, bon, cela pouvait aller, s'il vous en passait autant de votre

côté. Je vous jure, moi, qu'à cette condition j'échangerais volontiers

l'anneau avec vous.

MARTHE.

Oh! monsieur veut plaisanter.

MÉPHISTOPHÉLÈS à part.

Il est temps que je m'en aille; car elle est femme à prendre le Diable

au mot. (À Marguerite.) Hé, comment va le cœur?

MARGUERITE.

Que voulez-vous dire, monsieur?

MÉPHISTOPHÉLÈS à part.

Aimable enfant, l'innocence même. (Haut.) Adieu, mesdames.

MARGUERITE.

Adieu.

MARTHE.

Un mot encore! Je voudrais bien savoir précisément où, quand et comment

mon mari est mort et a été enterré, afin d'en pouvoir fournir la

preuve: j'ai toujours aimé l'ordre, je voudrais lire sa mort dans les

affiches publiques.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé bien, ma bonne dame, le témoignage de deux personnes suffit en tout

pays pour prouver la vérité d'un fait: j'ai un ami, homme de poids, que

je prierai de comparaître pour vous devant le juge. Je vais l'amener

ici.

MARTHE.

Oh! faites cela.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et la jeune demoiselle y sera aussi?... C'est un joli homme, qui a

beaucoup voyagé, et qui est extrêmement galant auprès des femmes.

MARGUERITE.

Je rougirai en sa présence,

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En présence d'aucun roi de la terre.

MARTHE.

Là, dans mon jardin derrière la maison, nous attendrons ce soir ces

messieurs.

* * * * *

UNE RUE.

FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.

FAUST.

Hé bien qu'y a-t-il de nouveau? Les affaires s'avancent elles? En

verrons nous bientôt la fin?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah! bravo! voilà donc que vous avez repris votre beau feu?

Très-incessamment Marguerite sera à vous, et dès ce soir vous la verrez

chez sa voisine Marthe: cette Marthe est une femme créée et mise au

monde tout exprès pour le rôle d'entremetteuse, une vraie bohémienne.

FAUST.

Bien! fort bien!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais aussi, l'on exige quelque chose de nous en retour.

FAUST.

Rien de plus juste, service pour service.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Nous sommes appelés par elle en témoignage, à l'effet d'attester

juridiquement que les membres de son époux reposent à Padoue, étendus

tout de leur long en terre sainte.

FAUST.

Voilà qui est merveilleux! Nous allons donc être obligés de faire le

voyage?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

_Sancta simplicitas!_ Il n'est pas question de cela, témoignez sans en

rien savoir.

FAUST.

Si tu n'as pas d'autre moyen, le plan est manqué.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

O saint homme!... Eh quoi, vous le seriez encore? Mais sera-ce bien

la première fois de votre vie que vous porterez un faux témoignage?

N'avez-vous pas donné jadis doctoralement mille définitions du monde et

des éléments qui le composent, de l'homme et de ce qui se passe dans

sa tête et dans son cœur? N'avez-vous pas défini Dieu lui-même, d'un

ton positif, d'un esprit ferme? Or, descendez dans votre conscience, et

vous serez forcé d'avouer que vous n'en saviez, là-dessus, ni plus ni

moins que sur la mort de M. Schwerdlein.

FAUST.

Tu es et tu seras toujours un menteur, un sophiste.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, mais j'ai la vue plus longue que vous; car je vois que demain vous

irez en tout honneur séduire la pauvre Marguerite, en lui jurant un

amour...

FAUST.

Qui est véritable.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

À merveille! Et ensuite, vous parlerez d'éternelle tendresse, de

constance à toute épreuve, de penchant unique, irrésistible... Ce

sera-t-il aussi véritable, cela?

FAUST.

Assez sur ce sujet! Certes, lorsque je sens, et que pour mon sentiment,

pour mon ardeur, je cherche des expressions sans en pouvoir trouver;

quand je me jette alors en désespéré sur l'univers entier; quand je

prends les mots les plus énergiques, et que cette flamme, dont je

brûle, je l'appelle infinie, éternelle est-ce un diabolique mensonge?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J'ai pourtant raison.

FAUST.

Écoute, et retiens bien ceci (ce sera autant d'épargné pour mes

poumons): qui veut l'emporter dans la discussion et a une langue,

l'emporte indubitablement. Viens donc, je suis las de bavarder. Si tu

as raison, c'est surtout parce que j'ai besoin de toi.

* * * * *

UN JARDIN.

MARGUERITE au bras de FAUST; MARTHE, MÉPHISTOPHÉLÈS, se promenant en

long et en large.

MARGUERITE.

Je le sens monsieur me ménage; il se rabaisse à mon niveau, pour me

couvrir de confusion. Les voyageurs sont accoutumés à prendre tout en

bonne part, et à se contenter de ce qu'ils trouvent; mais je sais trop

bien qu'un homme de tant d'expérience, mon pauvre babil ne saurait

l'intéresser.

FAUST.

Un seul regard, un seul mot de toi a mille fois plus d'intérêt, que

toute la sagesse de ce monde.

(Il lui baise la main.)

MARGUERITE.

Que faites-vous là? Comment pouvez-vous baiser cette main? Elle est si

sale, elle est si rude! À la maison, n'ai-je pas tout à faire? Ma mère

est d'une telle exigence!

(Ils passent.)

MARTHE.

Et vous, monsieur, vous voyagez donc comme cela toujours, toujours?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah! les devoirs de notre état nous y obligent. Quand on se plaît

quelque part, il est pénible de s'en aller; mais il le faut.

MARTHE.

Tant que dure la chaleur de l'âge, il y a plaisir à courir le monde,

ici et là, où bon semble: mais vient ensuite la saison froide; et se

traîner au tombeau, vieux garçon, seul, inutile, cela n'a encore réussi

à personne.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vois avec effroi cet avenir lointain.

MARTHE.

Eh bien, tâchez, mon digne monsieur, de vous pourvoir à temps.

(Ils passent.)

MARGUERITE.

Oui, autant en emporte le vent! La politesse est chez vous une

habitude; mais vous avez beaucoup d'amis, et qui sont plus habiles que

moi.

FAUST.

Crois-moi, ma chère, ce que l'on nomme habile est souvent la bêtise et

la vanité même.

MARGUERITE.

Comment?

FAUST.

Ah! faut-il que l'innocence et la simplicité de cœur ne se sentent

jamais elles-mêmes, ne sentent jamais leur dignité sainte! Faut-il que

l'humilité, que l'obscurité, les dons les plus rares de l'auguste et

inépuisable nature...

MARGUERITE.

Pensez à moi l'espace d'un moment; j'aurai, moi, tout le temps de

penser à vous.

FAUST.

Vous êtes donc seule?

MARGUERITE.

Oui. Notre ménage est peu de chose, mais il faut pourtant s'en occuper.

Nous n'avons point de servante: il me faut donc cuire, balayer,

tricoter et coudre, et courir matin et soir; et ma mère est en tout si

exacte, si près-regardante! Non pas précisément qu'elle soit forcée à

l'économie; nous pourrions en prendre à notre aise, tout comme bien

d'autres: mon père lui a laissé une jolie fortune, une petite maison

et un petit jardin hors de la ville. Au reste, je ne puis pas trop me

plaindre à présent, et je mène une vie très-supportable. Mon frère

est soldat, ma petite sœur est morte la chère petite me donnait bien

du mal en son vivant... Ce n'est pas que je n'en prisse soin bien

volontiers; je l'aimais tant, cette pauvre enfant!

FAUST.

C'était un ange, si elle te ressemblait.

MARGUERITE.

Je l'élevais moi-même, et elle m'aimait de tout son cœur. Elle naquit

après la mort de mon père. Nous pensâmes perdre ma mère, tant elle

fût malade; et elle ne se remit que très-lentement, petit à petit, de

sorte qu'elle ne put songer à nourrir ma sœur elle-même. J'en fus donc

chargée seule, et je la nourris avec du lait et de l'eau. C'était comme

mon enfant: toujours dans mes bras, sur mes genoux, elle prit pour moi

une tendresse de fille. Elle commençait déjà à marcher, et grandissait

à vue d'œil.

FAUST.

Tu as goûté sans doute le bonheur le plus pur...

MARGUERITE.

Mais aussi j'ai passé des heures bien pénibles. Comme le petit berceau

était la nuit auprès de mon lit l'enfant ne faisait pas un mouvement,

qu'aussitôt je ne m'éveillasse: il fallait, tantôt lui donner à boire,

tantôt la mettre à côté de moi; tantôt, quand elle ne voulait point

se taire, la sortir de son lit et danser autour de la chambre avec

elle: et dès le point du jour je devais courir au lavoir, ensuite

aller au marché, et puis m'occuper du dîner; et continuellement ainsi,

le lendemain comme la veille. À cette vie-là, monsieur, on n'est pas

toujours gaie; mais cela fait qu'on mange avec plus d'appétit, et qu'on

dort d'un meilleur sommeil.

(Ils passent.)

MARTHE.

Les pauvres femmes s'en trouvent fort mal, un célibataire est difficile

à corriger.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il n'y aurait qu'une femme comme vous, pour redresser mon caractère.

MARTHE.

Dites-moi, monsieur, n'avez-vous encore trouvé personne? Votre cœur ne

s'est-il engagé nulle part?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le sage a dit: «Une maison qui vous appartienne et une femme honnête,

sont choses plus précieuses que l'or et les perles.»

MARTHE.

Je demande si vous n'avez jamais été accueilli favorablement?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

On m'a reçu partout avec beaucoup de politesse.

MARTHE.

Je voulais dire, n'avez-vous jamais eu dans le cœur aucune inclination

sérieuse?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Avec les femmes, on ne doit jamais plaisanter.

MARTHE.

Ah! vous ne me comprenez pas.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J'en suis désolé! Je comprends pourtant que... vous avez bien de la

bonté.

(Ils passent.)

FAUST.

Tu me reconnus donc, petit ange, dès que j'eus mis le pied dans le

jardin?

MARGUERITE.

Ne le vîtes-vous pas? Je baissai les yeux.

FAUST.

Et tu me pardonnes la liberté que je pris, ce que j'eus la témérité de

te dire l'autre jour, comme tu sortais de l'église.

MARGUERITE.

Je fus atterrée, jamais cela ne m'était encore arrivé; car personne ne

peut mal parler de moi.

Hélas! pensais-je en moi-même, a-t-il remarqué dans ma démarche quelque

chose de hardi, d'inconvenant? Il m'a accostée sans façon, on eût

dit qu'il me prenait pour une femme de mauvaise vie. Et pourtant, je

l'avoue, un je ne sais quoi me parlait en votre faveur; mais cela

n'empêche point que je me voulus du mal de ne vous avoir pas plus mal

reçu.

FAUST.

Douce amie!

MARGUERITE.

Laissez.

(Elle cueille une marguerite, et en arrache les pétales l'un

après l'autre.)

FAUST.

Que veux-tu faire de cette fleur? un bouquet?

MARGUERITE.

Non c'est un jeu...

FAUST.

Comment?

MARGUERITE.

Vous allez vous moquer de moi.

(Elle continue, et parle entre ses dents.)

FAUST.

Que murmures-tu?

MARGUERITE à demi-voix.

Il m'aime--il ne m'aime pas.

FAUST.

Céleste figure!

MARGUERITE continue.

Il m'aime--il ne m'aime pas--il m'aime--il ne m'aime pas--(Arrachant le

dernier pétale, avec une douce joie.) il m'aime!

FAUST.

Oui, mon enfant, que la réponse de cette fleur soit pour toi la voix

des dieux. Il t'aime! Comprends-tu bien ce que c'est? Il t'aime!

(Il lui prend les mains.)

MARGUERITE.

Je tremble...

FAUST.

Oh! ne crains rien. Que ce regard, que ce serrement de main, te

disent ce qui est inexprimable: s'abandonner l'un à l'autre dans une

extase qui dure éternellement, éternellement!... Son terme serait le

désespoir. Non, aucun terme, aucun terme!

(Marguerite lui serre les mains, puis se débarrasse et

s'enfuit. Il reste un moment absorbé, après quoi il la suit.)

MARTHE revenant.

La nuit vient.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, il est temps que nous sortions.

MARTHE.

Je vous offrirais bien de rester ici plus long-temps. Mais le lieu est

mal choisi: il semble qu'ici personne n'ait autre chose à faire qu'à

épier les moindres démarches de son voisin; et l'on devient l'objet des

propos, de quelque manière qu'on se conduise... Mais notre couple?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

À fui de ce côté, le long de l'allée. Légers papillons!

MARTHE.

Il paraît qu'elle lui plaît.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et lui à elle. Ainsi va le monde.

* * * * *

UN PAVILLON DU JARDIN.

MARGUERITE y entre d'un saut, se blottit derrière la porte, tient le

bout des doigts sur ses lèvres, et regarde à travers une fente.

MARGUERITE.

Il vient!

(FAUST entre.)

FAUST.

Ah! friponne, c'est ainsi que tu te joues de moi! Je te tiens!

(Il l'embrasse.)

MARGUERITE.

(Le saisissant et lui rendant son baiser.)

O le meilleur des hommes, je t'aime du fond du cœur!

(MÉPHISTOPHÉLÈS heurte à la porte.)

FAUST frappant du pied.

Qui est là?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un ami.

FAUST.

Un animal!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il est temps de se séparer.

MARTHE entrant.

Oui, monsieur, il se fait tard.

FAUST.

Ne me sera-t-il pas permis de vous accompagner?

MARGUERITE.

Ma mère... Non, non, adieu!

FAUST.

Le faut-il? Adieu donc.

MARTHE.

Bonsoir.

MARGUERITE.

À revoir, bientôt!

(Faust et Méphistophélès sortent.)

MARGUERITE.

Bonté de Dieu! il n'y a rien qu'un pareil homme ne sache. Je suis toute

honteuse devant lui, et je réponds _oui_ à tout ce qu'il me dit. Pauvre

ignorante fille que je suis, je ne peux comprendre ce qu'il trouve en

moi de si amusant.

(Elle sort avec Marthe.)

* * * * *

BOIS, ROCHERS, CAVERNES.

FAUST seul.

FAUST.

Esprit sublime, tu m'as accordé tout ce que je t'ai demandé. Tu n'as

pas en vain tourné vers moi ton visage rayonnant de lumière: tu m'as

donné la magnifique nature pour empire, et en même temps la force de

la sentir, d'en jouir. Ce n'est pas seulement une froide, une stupide

admiration que tu m'as permise; tu m'as fait lire dans ses profondeurs,

comme dans le sein d'un ami. Tu déroules devant moi la longue chaîne

des vivants, tu m'instruis à reconnaître mes frères sous le buisson

tranquille, clans l'air et sur les eaux. Et quand l'orage gronde

dans la forêt, quand il déracine ces pins énormes, qui heurtent si

violemment leurs tiges entr'elles, et dont la chute réveille comme un

coup de tonnerre l'écho des montagnes; alors tu me conduis dans l'asile

des cavernes, tu me révèles alors le secret de mon être, alors se

dévoilent les merveilles cachées de mon propre cœur. Puis je vois la

lune, blanche et pure, monter lentement dans le ciel, et, le long des

rochers, sur les haies humides, errer les ombres argentées des anciens

jours, en m'adoucissant le plaisir austère de la méditation.

Oh! c'est maintenant que je sens que l'homme ne peut atteindre à rien

de parfait. En compensation de ces délices, qui me rapprochent des

Dieux de plus en plus, tu m'as donné ce compagnon, dont je ne peux déjà

plus me passer; bien que, froid et hautain, il me ravale à mes propres

yeux, et que d'un mot il réduise à rien tous les dons que tu m'as

faits. Il a allumé dans mon sein un feu qui m'attire vers la beauté:

je passe avec ivresse du désir à la jouissance; et, au sein de la

jouissance, je regrette le désir.

(MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En aurez-vous bientôt assez, de la vie que vous menez? Comment

pouvez-vous vous plaire à cette lenteur? Il est bon d'essayer de ceci,

mais pour passer aussitôt après à quelque chose de nouveau!

FAUST.

Je souhaiterais que tu eusses mieux à faire, qu'à me venir tourmenter

dans mes bons moments.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé mais, je ne demande pas mieux que de te laisser en repos. Comment

oses tu me dire cela sérieusement? Avec un être aussi disgracieux,

aussi rechigné, aussi fou que toi, toute peine est en vérité perdue.

Continuellement on a les mains pleines; et, sur ce qui convient à

monsieur, sur ce qu'on doit faire pour lui, on n'en saurait tirer une

parole.

FAUST.

Voilà bien de ses prétentions! Il veut encore un remerciement, pour

m'avoir ennuyé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Faust [première partie] · 第 6 / 10 段