Au fond d'un âtre aplati, bouillonne une grande marmite

posée sur le feu. Dans le tourbillon de vapeur, qui s'en

élève et roule au haut des voûtes, apparaissent divers

fantômes. Une GUENON[16], assise auprès de la marmite

l'écume et veille attentivement à ce qu'elle ne déborde

point. Le MALE, avec ses petits, est assis à côté d'elle et

se chauffe. Aux murs et au plafond sont suspendus les outils

étranges, dont se compose le mobilier de la Sorcière.

FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS entrent.

FAUST.

J'ai horreur de cet appareil de sorcellerie. Quelles jouissances

m'oses-tu promettre, au milieu de ce confus amas de figures

extravagantes? Quel conseil puis-je attendre d'une vieille femme?

Est-ce avec un breuvage préparé dans cette cuisine infecte, qu'on

m'ôtera de dessus le corps trente années? Malheur à moi, si tu ne sais

rien de mieux! J'ai déjà perdu tout espoir. Le baume est il donc une

chose si rare, que la nature n'en puisse offrir, qu'un Esprit surhumain

n'en puisse trouver une seule goutte à verser sur mes plaies?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé, mon ami, quel nouvel accès de bon sens!... Mais, sérieusement

parlant, il y a bien aussi, pour se rajeunir, un moyen naturel;

seulement il est exposé dans un tout autre livre, et c'est un étrange

chapitre de ce livre-là.

FAUST.

Je veux le savoir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Bon. Ce moyen ne demande argent, médecine ni sorcellerie. Le voici:

transporte-toi sur l'heure au milieu des champs, prends une bêche, et

remue la terre; circonscris ta pensée en un cercle étroit; sache te

contenter d'une nourriture simple; vis avec les bêtes, comme une bête;

et le sol, ou tu récoltes, ne dédaigne pas de le fumer toi-même. C'est

le meilleur moyen, crois-moi, de te rajeunir de quatre-vingts ans.

FAUST.

Je n'y suis point habitué, je ne saurais me résoudre à manier la bêche:

une vie mesquine n'est nullement dans ma nature.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hé bien, il faut donc que la sorcière s'en mêle.

FAUST.

Mais pourquoi précisément cette vieille? Ne peux-tu préparer toi-même

le breuvage?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce serait une jolie manière de passer le temps! J'aurais plus vite bâti

un millier de ponts. C'est un travail qui exige, non-seulement de l'art

et de la science, mais encore de la patience: un Esprit sédentaire y

consacre de longues années. Ce breuvage ne fermente qu'avec le temps;

et les ingrédients qui y entrent, tout ce qui s'y rapporte, sont

des choses on ne peut plus extraordinaires. Le Diable le lui a bien

appris, mais le Diable ne peut pas le faire. (Apercevant les Animaux.)

Regarde, quelle charmante petite famille! Voici la servante, et voilà

le domestique. Il paraît que leur maîtresse n'est pas chez elle.

(Aux Animaux.)

Où donc est la vieille, amis?

LES ANIMAUX.

À la dinée,

Hors du logis,

Au tuyau de cheminée.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et ne me direz-vous pas

Quel temps dure son repas?

LES ANIMAUX.

Le temps que nous, sur ces nattes,

Mettons à chauffer nos pattes.

MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.

Comment trouves-tu les douces créatures?

FAUST.

Je n'ai jamais rien vu de si repoussant.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Chacun son goût. Un discours, comme celui que tu viens d'entendre, est

encore celui que je comprends le mieux.

(Aux Animaux.)

Apprenez-moi, grotesque troupe,

Ce qu'avec votre moulinet

Vous brassez là dans cette coupe?

LES ANIMAUX.

Vois, nous cuisons une ample soupe.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous avez du monde en effet.

LE MALE.

(Il s'approche et caresse Méphistophélès.)

Oh! joue avec moi,

Oh! joue, et rends-moi

Riche comme un roi,

Et fais que je gagne.

Pauvre moi n'ai rien:

Si j'avais du bien,

Tout irait si bien!

Oh! fais que je gagne.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comme le singe s'estimerait heureux, s'il avait de quoi mettre à la

loterie!

(Pendant ce temps, les jeunes Animaux se sont saisis d'une

grosse boule, avec laquelle ils jouent, et qu'ils font

rouler devant eux.)

LE MALE.

Le monde est là.

Oui, c'est cela:

Gentille boule

Qui roule, roule,

Monte, descend.

Rase la terre,

Et comme verre

Sonne et se fend.

Vois, elle est creuse,

Là brille fort,

Là plus encore...

O vie heureuse!

Chers petits chats,

N'approchez pas,

Peur du trépas.

Boule d'argile,

Chose fragile,

Vole en éclats.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Quel est ce crible?

LE MALE ramassant un crible.

Il rend l'âme aux yeux visible.

Par hasard es-tu filou,

Je pourrai le reconnaître.

(Il court vers la Guenon et la fait voir au travers du

crible.)

Regarde bien par ce trou.

Aperçois-tu le filou?

Nomme-le, je t'en fais maître.

MÉPHISTOPHÉLÈS s'approchant du feu.

Et ce pot?

LE MALE ET LA GUENON.

Idiot!

Maître sot!

Il ne reconnaît pas le pot,

Ne reconnaît pas la marmite!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Race mal-apprise et maudite!...

LE MALE.

Arme ta main du goupillon,

Et assieds-toi sur ce fauteuil. Bon!

(Il oblige Méphistophélès à s'asseoir.)

FAUST.

(Tout le temps debout devant un miroir, il s'en est, tantôt

rapproché, tantôt éloigné.)

Que vois-je? Quelle céleste figure se peint dans ce miroir enchanté!

Amour, prête-moi tes ailes rapides, et transporte-moi dans la région

qu'elle habite. Hélas! quand je ne demeure pas à cette place même,

quand je me hasarde à me rapprocher d'elle de quelques pas, je ne la

vois plus qu'à travers un brouillard... C'est la femme sous sa forme la

plus belle!... Mais est-il possible que la femme ait tant de beauté? Ce

corps étendu devant moi ne serait-il pas plutôt l'abrégé des cieux? Ou

sur la terre se trouverait-il quelque chose de pareil?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Lorsqu'un Dieu s'est mis durant six jours l'esprit à la torture, et

qu'à la fin lui-même il dit _bravo_, naturellement il en doit sortir

quelque chose de passable. Rassasie ta vue pour cette fois, je saurai

quelque jour te déterrer un trésor semblable; et heureux celui qui aura

la bonne fortune de l'emmener chez lui, pour en faire usage! (Faust ne

cesse point de regarder dans le miroir. Méphistophélès, s'étalant sur

le fauteuil et jouant avec le goupillon, continue.) Me voici comme un

roi sur son trône: j'ai le sceptre à la main, il ne me manque plus que

la couronne.

LES ANIMAUX.

(Après avoir exécuté entr'eux mille évolutions bizarres, ils

apportent une couronne à Méphistophélès, en jetant de grands

cris.)

Oh! daigne, daigne prendre

Cette couronne-la,

Et raccommode-la.

Il suffit d'y répandre

Des sueurs et du sang.

(Ils courent gauchement avec la couronne autour de la salle,

et la brisent en deux moitiés, avec lesquelles ils dansent

eu rond.)

Contre l'angle du banc

Nous venons de la fendre!

Nous parlons et voyons,

Écoutons et rimons.

FAUST devant le miroir.

Malheureux que je suis!! Ce spectacle m'ôte la raison.

MÉPHISTOPHÉLÈS désignant les Animaux.

Peu s'en faut que la tête ne me tourne, à moi-même.

LES ANIMAUX.

Et si la chose

Nous réussit,

Tout se dispose

En bel esprit!

FAUST comme ci-dessus.

Mon cœur se prend, il s'enflamme! Sortons d'ici, sortons!

MÉPHISTOPHÉLÈS comme ci-dessus.

Au moins, l'on doit convenir que ceux-ci sont de francs poètes[17].

(La marmite, que la Guenon a jusqu'ici négligé d'écumer,

commence à déborder: une grande flamme s'élève, qui est

chassée avec violence dans le tuyau de cheminée. LA SORCIÈRE

descend à travers la flamme, en poussant des cris horribles.)

LA SORCIÈRE.

Au! au! au! au!

Damné chien race de pourceau!

Tu perds la soupe, et tu rôtis ma peau!

Crains ma vengeance,

Maudite engeance!

(Apercevant Faust et Méphistophélès.)

Eh, qu'est cela?

Qui vois-je là?

Qui vois-je ici?

Qui m'entre ainsi?...

Restez un peu;

Vos os, corbleu,

Verront beau jeu.

À vous le feu!

(Elle plonge l'écumoire dans la marmite, et asperge de

flammes Faust, Méphistophélès et les Animaux. Les Animaux

hurlent.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

(Levant le goupillon qu'il tient dans sa main, et frappant

de droite et de gauche sur les verres et sur les pots.)

En deux! en deux!

À bas la soupe!

À bas la coupe!

Ce n'est que jeux;

Non, spectre étique,

Rien qu'un bâton,

Réglant le ton

De ta musique.

(Pendant que la Sorcière recule, pâle de colère et d'effroi.)

Me reconnais-tu maintenant? Squelette, épouvantail, reconnais-tu ton

seigneur et maître? Qui m'empêchera de frapper? Qui me retient, que je

ne te mette en pièces, toi et tes Esprits-singes?

N'as-tu plus de respect pour le justaucorps rouge? Ne sais-tu plus

reconnaître la plume de coq? Et ce visage l'ai-je caché? Dois-je

peut-être me nommer?

LA SORCIÈRE.

Ah! Monseigneur, pardonnez cet abord un peu rude! Mais le pied fourchu,

je ne l'ai point aperçu. et où sont donc vos deux corbeaux?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Passe pour cette fois; car au fait, il y a un certain laps de temps que

nous ne nous sommes vus. La civilisation, qui lèche et polit le monde

entier, s'est étendue jusque sur le Diable; aujourd'hui plus de fantôme

du nord: où vois-tu des cornes, une queue, des griffes? Et quant à ce

pied, dont je ne saurais me passer, il me nuirait dans le monde; aussi

ai-je adopté, depuis nombre d'années, comme tant de jeunes gens, les

faux mollets.

LA SORCIÈRE dansant.

Monsieur Satan dans ma maison

J'en perds le sens et la raison.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Femme, plus de ce nom-là; je te défends de le prononcer.

LA SORCIÈRE.

Pourquoi donc? Que vous a-t-il donc fait?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il est depuis long-temps inscrit au livre des Fables. Ce n'est pas que

les hommes en soient devenus meilleurs; car, s'ils sont affranchis

du Malin, les méchants sont restés. Mais tu m'appelleras Monsieur le

baron, je suis un cavalier comme un autre: tu ne doutes point de ma

noblesse; regarde, voici mon écusson.

(Il fait un geste indécent.)

LA SORCIÈRE riant d'un rire immodéré.

Ha! ha! c'est bien de vous! Vous êtes un drôle, comme vous l'avez

toujours été.

MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.

Mon ami, fais-en ton profit; voilà comme il faut en user avec les

sorcières.

LA SORCIÈRE.

Dites à présent, messieurs, ce qu'il y a pour votre service.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un bon verre de la liqueur que tu sais; mais il m'en faut de la plus

vieille, parce que les années doublent sa vertu.

LA SORCIÈRE.

Très-volontiers! J'en ai ici une bouteille, dont je goûte moi-même de

temps à autre par plaisir, et qui n'a plus la moindre puanteur; je vous

en donnerai volontiers un petit verre. (Bas à Méphistophélès.) Mais si

cet homme en boit sans être préparé, vous savez qu'il n'a pas pour une

heure de vie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est un bon ami, à qui elle ne peut que faire grand bien; je ne crains

pas pour lui la meilleure de toute ta cuisine. Trace ton cercle,

prononce tes paroles, et donne-lui une pleine tasse.

(La Sorcière, en faisant des gestes bizarres, trace un

cercle et y place mille choses singulières: pendant cette

opération, les verres commencent à rendre un son aigu, la

marmite à tonner sourdement. Enfin elle apporte un grand

livre, place au milieu du cercle les Animaux, qui lui

servent de pupitre et tiennent les flambeaux, puis fait

signe à Faust de venir à elle.)

FAUST à Méphistophélès.

Quand tout cela finira-t-il? Je n'y peux tenir plus long-temps. Cette

folle engeance, ces gestes délirants, cette illusion dégoûtante,

m'inspirent trop d'horreur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Chansons! Ce n'est que pour rire, ne sois donc pas si difficile. Il

faut bien, en sa qualité de médecin, qu'elle prépare son remède, afin

qu'il te profite comme il faut.

(Il contraint Faust à entrer dans le cercle.)

LA SORCIÈRE.

(Elle se met à lire dans le livre, et déclame avec beaucoup

d'emphase.)

Oui, je le dis:

D'un fais-en dix,

Ôtes-en six,

Puis trois encore;

Et c'est de l'or.

Le reste suit:

À sept et huit,

Vingt se réduit;

Car la sorcière

Ainsi l'a dit.

Ainsi finit

Le grand mystère.

Neuf se traduit par _un_,

Dix se rend par _aucun._

De la vieille sorcière

Tel fût toujours, tel est

L'infaillible livret.

FAUST.

On dirait que la vieille parle dans la fièvre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu n'es pas au bout: je connais le livre; il est écrit dans ce goût,

du commencement jusqu'à la fin. J'y ai perdu mon temps, car une

contradiction parfaite est également inintelligible pour les sages

et pour les fous. Mon ami, l'art est ancien et nouveau. Ce fût dans

tous les temps la mode de mettre en avant trois et un, un et trois,

pour propager l'erreur au nom de la vérité: sur ce texte on babille,

on apprend cela par cœur comme autre chose. Pures folies! Qui va se

tourmenter à les comprendre? L'homme croit d'ordinaire, quand il entend

des mots, qu'il y faut absolument découvrir un sens.

LA SORCIÈRE poursuit.

L'admirable pouvoir

De tout savoir

Ne réside en personne.

S'il est un point

Qui parfois vous le donne,

C'est de n'y songer point.

FAUST.

Quel non-sens nous dit-elle? Un instant de plus, et ma tête se rompt.

Je jurerais entendre un chœur de cent mille fous.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Assez assez, très-excellente Sybille! Donne ta potion, et remplis le

gobelet jusqu'au bord: elle ne peut faire aucun mal à mon ami; c'est

un homme qui a passé par bien des grades, il n'en est pas à son coup

d'essai.

(La Sorcière verse la potion dans le gobelet avec cérémonie:

au moment où Faust y touche des lèvres, on voit s'élever une

légère flamme.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Courage, allons, une gorgée; encore une! Voilà qui te remettra bientôt

la joie au cœur. Comment, tu es à tu et à toi avec le Diable, et tu as

peur de la flamme?

(La Sorcière efface le cercle. Faust en sort.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Partons maintenant, tu as besoin d'exercice.

LA SORCIÈRE.

Puisse ce petit coup vous être salutaire!

MÉPHISTOPHÉLÈS à la Sorcière.

Toi, si je puis faire quelque chose qui te soit agréable, tu n'auras

qu'à me le dire au sabbat.

LA SORCIÈRE.

Prenez cette chanson, et chantez-la de temps en temps. Vous en

éprouverez des effets tout particuliers.

MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.

Viens vite, et laisse-toi conduire: il faut que tu transpires un peu,

pour que la vertu du remède agisse à l'intérieur et à l'extérieur.

Ensuite je te ferai sentir tout le prix d'une noble oisiveté; et tu ne

seras pas long-temps sans éprouver, avec une joie secrète, l'influence

de Cupidon, qui se joue des cœurs, et voltige en secouant sa torche

sur l'univers entier.

FAUST.

Laisse-moi jeter un dernier coup d'œil sur ce miroir, l'image de femme

qui s'y reflète est si belle!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non, non, tu vas avoir tout-à-l'heure devant toi le vivant modèle de

toutes les femmes. (Bas.) Avec cette potion dans le corps, tu verras

une Hélène en chaque femme.

* * * * *

[Illustration: Faust.--Ma belle Demoiselle oserais-je vous offrir mon

bras et vous reconduire chez vous?]

UNE RUE.

FAUST, MARGUERITE passant.

FAUST.

Ma belle, noble demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et vous

reconduire chez vous?

MARGUERITE.

Je ne suis ni belle, ni noble demoiselle, et pour rentrer chez moi je

n'ai besoin du bras de personne.

(Elle se débarrasse et s'enfuit.)

FAUST.

Par Dieu, voilà une belle enfant! Je n'ai jamais rien vu de si

charmant; il y a en elle tant de modestie et de décence, et en même

temps quelque chose de dédaigneux... la rougeur de ses lèvres, l'éclat

de ses joues. je ne l'oublierai de ma vie! Ses regards baissés vers

la terre se sont gravés profondément dans mon cœur, et sa brusque

répartie... C'est à ravir!

(MÉPHISTOPHÉLÈS s'approche.)

FAUST.

Écoute ici. Il faut que tu me procures cette jeune fille.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Laquelle?

FAUST.

Celle qui vient de passer.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Celle-là, dites-vous? Elle venait de chez un prêtre, qui lui a donné

l'absolution de tous ses péchés; je m'étais glissé tout près du

confessionnal: c'est l'innocence même, elle allait à confesse pour un

rien. Je n'ai aucun pouvoir sur elle.

FAUST.

Elle a pourtant plus de quatorze ans.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu t'exprimes comme Roger Bontemps, qui veut que toutes les jolies

fleurs soient pour lui, et s'imagine qu'honneurs et faveurs, tout est à

la portée de sa main mais il n'en va pas toujours ainsi.

FAUST.

Monsieur le magister, trêve de vos sentences! Je ne dis plus qu'un mot

si cette charmante fille n'est pas ce soir même dans mes bras, à minuit

nous nous séparons.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Demandez quelque chose de faisable, de possible. Seulement pour épier

l'occasion, il me faudrait déjà au moins quinze jours.

FAUST.

Et moi, si j'avais seulement sept heures devant moi, je n'aurais pas

besoin du Diable pour séduire une petite créature pareille.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà que vous parlez comme un Français! Ne soyez pas si pressé, je

vous en conjure: que sert-il de brusquer la jouissance? Loin d'y

gagner, votre plaisir sera beaucoup moins vif que si, avant d'en venir

là, vous aviez couru, fureté, fourré la main dans mille brimborions,

pétri et ajusté vous-même la poupée. C'est ce que nous apprend plus

d'un conte gaulois.

FAUST.

J'ai de l'appétit sans tout cela.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

À présent, injures et plaisanteries à part, je vous dis et vous répète

qu'auprès de cette belle enfant on ne saurait aller si vite en besogne.

Il n'y a rien là à entreprendre de force, il faut se résoudre à ruser.

FAUST.

Mais procure-moi quelque chose qui appartienne à cet ange, conduis-moi

dans la chambre où elle dort, trouve-moi un fichu qui ait couvert son

sein, une jarretière... enfin un objet quelconque, qui serve à nourrir

mon amour.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien, pour vous prouver que je compatis à vos peines, et que je veux

y apporter remède, nous ne perdrons pas un moment; je vous conduirai

dès aujourd'hui dans sa chambre.

FAUST.

Et je la verrai? Je la posséderai?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non pas! Elle sera chez une voisine; et pendant ce temps-là, vous

pourrez vous livrer tout seul à la douce espérance des joies à venir,

vous enivrer à votre aise de l'atmosphère qu'elle respire.

FAUST.

Partons-nous?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il est trop de bonne heure encore.

FAUST.

Va donc me chercher un cadeau pour elle.

(Il s'en va.)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Déjà des cadeaux? C'est fort bien, il réussira. Je connais plus d'un

bon endroit, et plus d'un vieux trésor enfoui je vais y jeter un coup

d'œil.

(Il s'en va.)

* * * * *

LE SOIR. UNE PETITE CHAMBRE PROPRE ET BIEN RANGÉE.

MARGUERITE.

(Tressant ses nattes et les relevant.)

Je donnerais quelque chose de bon, pour savoir qui était ce monsieur

d'aujourd'hui. Il avait bonne tournure, et sans doute il est d'une

noble famille; je l'ai lu dans ses traits... Sans cela d'ailleurs il

n'aurait pas été si hardi.

(Elle sort.)

MÉPHISTOPHÉLÈS, FAUST.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Entre, mais bien doucement! Entre donc.

FAUST après quelques instants de silence.

Je t'en prie, laisse-moi seul.

MÉPHISTOPHÉLÈS furetant autour de la chambre.

Il s'en faut que toutes les jeunes filles soient aussi rangées.

(Il sort.)

FAUST regardant autour de lui.

Je te salue, doux crépuscule, dont les rayons tremblants dorent ce

sanctuaire; je te livre mon âme, douce langueur d'amour qui te nourris

de la rosée de l'espérance. Comme ici tout respire la paix, l'ordre,

le contentement! Dans cette pauvreté quelle abondance, au fond de ce

réduit quelle félicité! (Il se jette dans un fauteuil de cuir, près du

lit.) O toi qui as reçu dans tes bras tant de générations, en joie ou

en tristesse, que ce soit mon tour aujourd'hui. Combien de fois, hélas!

une troupe d'enfants s'est pressée autour de ce trône de famille! Ici

peut-être, au saint jour de Noël, celle que j'aime est venue répandre

sa reconnaissance dans le sein de son pieux aïeul; et, inclinant vers

lui ses joues enfantines, elle a baisé la main flétrie du vieillard.

Je sens, ô jeune fille, ton esprit d'ordre planer autour de moi; cet

esprit qui règle chacune de tes journées, comme la plus tendre mère;

lui qui t'inspire, lorsque tu étends sur la table ce tapis propre et

uni, lorsque tu fais disparaître les grains de poussière qui crient

sous tes pieds. O main charmante, main divine, cette chaumière est

par toi changée en un vestibule du ciel. Et ici... (Il soulève un des

rideaux du lit.) Quel transport amoureux, mêlé de respect, s'empare

de moi! Ici je pourrais m'arrêter des heures entières. Nature, c'est

donc ici que tu embellis le sommeil de cet ange, en faisant voltiger de

légers songes autour d'elle; c'est ici que repose cette aimable enfant,

dont le sein palpite de vie et de jeunesse; ici se développa le pur et

sacré tissu de cette image de Dieu.

Et toi, quel dessein t'y conduit? Pensée amère et déchirante! Que

prétends-tu faire ici? Pour quoi ton cœur est-il lourd?... Misérable

Faust, je ne te reconnais plus.

L'air que je respire en ce lieu est-il enchanté? J'ai soif du plaisir;

je le voudrais sur l'heure, et je me sens plongé dans un océan de

rêveries voluptueuses... Sommes-nous donc le jouet du premier souffle

qui passe?

Et si elle entrait à l'instant même, comme tu te repentirais de ton

crime! Ah! que le grand homme serait alors petit! Je tomberais confus à

ses pieds.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Hâtez-vous de sortir, je la vois en bas qui s'approche.

FAUST.

Partons, partons; et n'y rentrons jamais.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voici une cassette passablement pesante, que je suis allé prendre loin

d'ici. Mettez-la dans son armoire, je vous jure qu'elle en perdra la

tête: je l'ai garnie de certaines bagatelles faites pour en gagner bien

d'autres. Après tout, c'est un enfant, et les enfants aiment les jouets.

FAUST.

Je ne sais si je dois...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qu'avez-vous donc? Voudriez-vous peut-être garder le trésor pour vous?

En ce cas je conseille à votre amour de s'épargner un temps précieux,

et de m'épargner à moi une peine inutile. Vraiment je désespère de

vous voir jamais raisonnable je me gratte la tête, je me frotte les

mains... (Il met la cassette dans l'armoire et la referme.) Allons,

partons vite!... Vous prétendez, dites-vous, attendrir le cœur de

cette charmante fille; et vous voilà planté sur vos jambes, comme si

la physique et la métaphysique s'offraient à vos yeux en personnes.

Partons donc!

(Ils sortent.)

MARGUERITE tenant une lampe.

Quelle odeur de renfermé il y a ici! C'est à suffoquer. (Elle ouvre

la fenêtre.) L'air n'est pourtant pas chaud dehors; cela tient à

ma disposition, je me sens mal à l'aise... Je voudrais que ma mère

rentrât. J'ai un frisson par tout le corps... Folle et timide fille que

je suis!

(Elle se met à chanter en se déshabillant.)

Il fût un prince en Laponie,

De fidélité vrai trésor,

À qui sa belle à l'agonie

Fit présent d'une coupe d'or.

Elle devint, comme on peut croire,

Son joyau le plus précieux.

Toutes les fois qu'on l'y vit boire,

On vit des pleurs mouiller ses yeux.

De déloger quand ce vint l'âge,

Ses biens et villes il compta,

Et légua tout son héritage,

Sauf sa coupe, qu'il excepta.

Puis, lorsqu'à la table royale

Siégeaient ses preux bardés de fer,

À l'entour d'une antique salle,

Sur le rivage de la mer;

Le vieux buveur, sentant son terme

Vers sa bouche, avec des sanglots,

Leva la coupe, et d'un bras ferme

La fit voler au sein des flots.

Il la vit tournoyer dans l'onde,

S'emplir, disparaître à jamais,

Et plus ne but en ce bas monde

La moindre goutte désormais.

(Elle ouvre l'armoire pour serrer ses vêtements, et aperçoit

la cassette de bijoux.)

Comment cette belle cassette se trouve-t-elle là-dedans? Je suis

pourtant bien sûre d'avoir fermé l'armoire: c'est étrange! Que

peut-elle contenir? Quelqu'un l'aura donnée en gage à ma mère, qui

aura prêté sur ce dépôt. La clef étant au bout du ruban, je ne pense

pas qu'il y ait aucun mal à l'ouvrir... Qu'est cela, juste ciel?

Qu'aperçois-je? De ma vie je n'ai vu chose si belle! Une parure... et

quelle parure? Une dame de haut rang serait heureuse de la porter aux

jours de fête. Comme cette chaîne m'irait bien! À qui donc peuvent

appartenir toutes ces richesses? (Elle s'ajuste la parure, et va se

regarder dans le miroir.) Seulement ces boucles d'oreilles, si elles

étaient à moi! Avec cela, on a tout un autre air. De quoi vous sert la

beauté, la jeunesse? C'est bel et bon, mais on n'y prend pas garde; ou

si on vous loue, c'est comme par pitié. Tout marche après l'or, tout

est au poids de l'or et nous autres... ah! pauvreté!

* * * * *

UNE PROMENADE PUBLIQUE.

FAUST pensif, allant et venant, MÉPHISTOPHÉLÈS courant à lui.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Par l'amour dédaigné, par tous les éléments infernaux!... Je voudrais

connaître quelque chose de plus redoutable encore, par quoi je pusse

jurer.

FAUST.

Qu'as-tu? Qu'est-ce donc qui te remue si fort? Je ne vis de mes jours

un pareil masque.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je me donnerais au Diable tout-à-l'heure, si je ne l'étais pas moi-même.

FAUST.

Quelque chose s'est-il dérangé dans ta cervelle? Il te sied bien, à

toi, de te démener comme un furieux

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Faust [première partie] · 第 5 / 10 段