suprême de l'homme, laisse-toi prendre aux séductions enchanteresses de
l'Esprit de mensonge; tu es à moi sans conditions. Le sort l'a livré
à un Génie indomptable, qui ne recule jamais, et dont l'élan rapide a
bientôt traversé les plaisirs de la terre. Une minute de plus, et je le
traîne sans pitié dans les arides déserts de la vie, je ne lui fais pas
grâce d'une seule misère: il se débattra, il me saisira, il se roidira
contre moi; pour son supplice, il y aura des mets délicats et des
boissons rafraîchissantes, qui se balanceront devant ses lèvres avides
sans les toucher jamais; il implorera du soulagement, mais en vain. Et,
quand même il ne se serait pas donné au Diable, son âme n'en périrait
pas moins.
(Entre UN ÉCOLIER.)
L'ÉCOLIER.
Je ne suis en ces lieux que depuis peu de temps; et, tout rempli de
soumission, je m'empresse de venir parler et me recommander à un homme,
dont le nom n'est prononcé qu'avec respect par tout le monde.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Votre civilité me rend confus! Vous voyez en moi un homme comme bien
d'autres. Avez-vous déjà fait des études?
L'ÉCOLIER.
Je vous en prie, chargez-vous de moi. J'arrive avec toute sorte de
bonne volonté, quelqu'argent et un sang frais. C'est avec peine que ma
mère a consenti à mon éloignement, et je voudrais au moins en profiter
pour apprendre quelque chose d'utile.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Vous êtes justement au bon endroit.
L'ÉCOLIER.
Eh bien, je voudrais déjà m'en retourner. Entre ces murs noircis, dans
ces salles remplies de monde, je ne me plais pas le moindrement; c'est
un espace si étranglé! On n'y voit rien de vert, pas un seul petit
arbre... Au fond de ces salles, sur ces bancs, je perds la faculté
d'entendre, de voir et de penser.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tout dépend de l'habitude: c'est ainsi qu'un enfant répugne d'abord à
prendre le sein de sa mère, puis finit par trouver excellent le lait
qu'il contient. Il en sera de même du lait de la sagesse, vous mettrez
tous les jours plus d'ardeur à vous en nourrir.
L'ÉCOLIER.
Vous me rendez la vie. Mais, dites-moi comment il faut m'y prendre.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Expliquez-vous, avant d'aller plus loin, sur la Faculté que vous
choisissez.
L'ÉCOLIER.
Je voudrais devenir aussi savant que possible, et serais aise de
comprendre tout ce qu'il y a sur la terre et dans le ciel, la science
et la nature.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Vous êtes sur la bonne voie, mais prenez garde de vous laisser
distraire.
L'ÉCOLIER.
J'y suis corps et âme. Cependant, j'avoue que je voudrais me ménager un
peu de liberté et de bon temps aux jours de fête durant l'été.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Employez le temps, il passe si vite! D'ailleurs, avec de l'ordre, vous
en gagnerez beaucoup. Mon cher ami, je vous conseille d'abord pour cela
le cours de logique. Là, on vous dressera l'esprit comme il faut, on
vous le chaussera de bottes espagnoles bien lourdes, pour qu'il suive
en esclave le droit chemin de la pensée, et n'aille point, comme un
feu follet, se promener en zig zag dans les espaces imaginaires. Puis
on passera des journées à vous apprendre que, pour les opérations
les plus simples, pour des opérations qui ne vous ont jamais demandé
qu'un clin-d'œil, comme de boire et de manger, un, deux, trois, est
indispensable. Et effectivement, la fabrique des pensées ressemble
tout-à-fait à un métier de tisserand, où une impulsion du pied suffit
pour ébranler un millier de fils, où la navette va et revient sans
cesse, où les fils s'entrelacent inaperçus, où mille liens se forment
d'un seul coup. Le philosophe, lui, monte en chaire, et vous démontre
que le premier doit être cela, le second cela, et, partant, le
troisième et le quatrième cela; et que, sans le premier et le second,
le troisième et le quatrième n'existeraient pas. Ce raisonnement est
familier aux étudiants de tous les pays, mais pas un d'eux n'est devenu
tisserand. Veut-on reconnaître et décrire quelque chose de vivant, on
commence par chasser l'intelligence: alors on a bien entre les mains
tous les matériaux, mais hélas! il ne manque que le lien intellectuel.
La chimie l'appelle _encheiresin naturæ_, et, sans le savoir, se moque
ainsi d'elle-même.
L'ÉCOLIER.
Je ne vous comprends pas entièrement.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Vous serez bientôt au fait; cela ira beaucoup mieux, quand vous aurez
appris à tout résumer et classer convenablement.
L'ÉCOLIER.
Je suis si abasourdi de tout ce que vous venez de dire, qu'il me semble
que j'ai une roue de moulin dans la tête.
[Illustration: Meph: ...Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de
jurer sur la parole du maître... tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr
alors d'entrer, par la grande porte, au temple de la vérité.]
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Et puis il faut, sur toutes choses, vous adonner à la métaphysique.
Mettez le plus grand soin à cette étude, scrutez profondément ce qui ne
cadre point avec le cerveau de l'homme; et, que la chose s'y trouve ou
ne s'y trouve pas, faites toujours en sorte d'avoir à votre service un
mot pompeux. Mais commencez par vous prescrire, pour cette demi-année,
une règle invariable. Vous avez cinq heures de leçons par jour: ne
manquez pas de vous rendre à l'auditoire au coup de la cloche, et n'y
allez jamais qu'après vous être bien préparé, après avoir bien étudié
les paragraphes: afin d'être d'autant plus à même de voir qu'il ne
s'y dit rien qui ne soit dans le livre. Et néanmoins, ne laissez pas
d'écrire comme si le Saint-Esprit lui-même vous dictait.
L'ÉCOLIER.
Vous n'aurez pas besoin de me le répéter deux fois! Je sais par
expérience combien cette méthode est utile; car enfin, quand on rentre
chez soi avec du noir sur du blanc, on tient déjà quelque chose.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Mais choisissez-moi donc une Faculté!
L'ÉCOLIER.
La jurisprudence me répugne.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je ne puis trop vous en blâmer, lorsque je réfléchis à l'objet de
cette science. On y voit se succéder les lois politiques et les droits
civils, comme une éternelle maladie; ils passent de génération en
génération, ils se traînent sourdement d'un lieu à un autre, et par eux
la raison devient folie, le bienfait se change en tourment. Tu descends
de tes aïeux? malheur à toi! Car, hélas des droits qui sont nés avec
nous il n'en est jamais question.
L'ÉCOLIER.
Vous avez encore augmenté ma répugnance. Oh! quel bonheur d'être
instruit par vous! J'aurais presqu'envie d'étudier la théologie.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je désirerais ne point vous égarer; or, dans ce qui regarde cette
science, il est si difficile d'éviter la fausse route le poison qui s'y
cache est tellement subtil, et l'on a tant de peine à le distinguer du
remède! Là encore, ce que vous avez de mieux à faire si vous suivez les
leçons de quelqu'un c'est de jurer sur la parole du maître. Au total...
tenez-vous en aux mots; vous êtes sûr alors d'entrer, par la grande
porte, au temple de la vérité.
L'ÉCOLIER.
Dans un mot, il doit pourtant toujours y avoir une idée.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Sans doute, mais il ne faut pas s'en trop tourmenter; car, lorsque
l'idée manque, le mot vient à propos pour y suppléer. Avec des mots
l'on discute fort bien, avec des mots l'on bâtit un système, on peut
sur des mots fonder une croyance; rien de positif comme un mot, on n'en
ôterait pas un iota.
L'ÉCOLIER.
Pardon si je me rends importun mais il me reste une question à vous
faire. Ne voulez-vous pas me dire aussi quelque chose de la médecine?
Trois ans, c'est bien peu de temps; et, bon Dieu! le champ est si
vaste! Il suffirait d'un léger signe de la main, pour me mettre ensuite
en état de marcher seul.
MÉPHISTOPHÉLÈS à part.
Je suis las du ton doctoral, reprenons notre rôle de Diable. (Haut.)
Rien de plus facile à saisir que l'esprit de la médecine: vous étudiez
la nature et l'homme, pour finir par les laisser aller comme il plaît
à Dieu. Il est superflu de courir après la science, chacun n'apprenant
que ce qu'il peut apprendre; mais celui qui sait mettre à profit
l'occasion, c'est là l'habile homme. Vous êtes assez bien bâti, vous ne
manquez pas non plus d'une certaine assurance; or, dès l'instant que
vous avez une bonne dose de confiance en vous-même, vous en inspirez
nécessairement aux autres. Surtout, sachez conduire les femmes: c'est
leur mélancolie, leur éternel _hélas_, caché sous tant de simagrées,
auquel il faut appliquer un traitement uniforme; et, pourvu que vous
gardiez avec elles un décorum à demi décent, vous les aurez toutes dans
votre manche. Deux mots suffisent pour les convaincre de la supériorité
de votre art sur tous les autres arts: choisissez-les bien, et dès
l'abord vous vous permettez avec elles mille choses, qu'un autre
hasarderait à peine après plusieurs années d'assiduités. Ne manquez pas
de leur tâter souvent le pouls; puis, en accompagnant votre geste d'un
coup-d'œil vif et pénétrant, parcourez de la main leur taille svelte,
comme pour voir si les hanches sont bien assises.
L'ÉCOLIER.
Cela se voit d'ici, on voit bien où en venir.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Toute théorie est sèche, mon bon ami, et l'arbre de la vie est fleuri.
L'ÉCOLIER.
Je vous jure que je crois rêver. Oserai-je venir vous importuner encore
une fois, pour vous entendre, avec votre éminente sagesse, traiter à
fond toutes ces matières.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Ne doutez pas que je ne fasse pour vous ce qui dépendra de moi.
L'ÉCOLIER.
Je n'oserais cependant revenir, sans vous avoir présenté auparavant mon
album. M'accorderez-vous l'insigne faveur...
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Très-volontiers.
(Il écrit, et lui rend l'album.)
L'ÉCOLIER lit.
_Eritis sicut Deus, scientes bonum et malum[12]._
(Il s'incline respectueusement et se retire.)
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Suis cette vieille sentence de mon cousin le serpent. Va, tu ne
tarderas pas à douter de ta ressemblance divine.
(Entre FAUST.)
FAUST.
Hé bien, où allons-nous maintenant?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Où il te plaira. Nous avons devant nous le grand et le petit monde.
Quel plaisir, quelle utilité, tu retireras de ta course!
FAUST.
Mais, par ma longue barbe, le savoir-vivre me manque entièrement. Cet
essai ne me réussira point, je n'ai jamais su me tirer d'affaire dans
le monde; en présence des autres je me sens si petit!... Je serai
toujours embarrassé.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Mon cher ami, tout cela s'acquiert. Un peu d'amour-propre, et tu sais
vivre.
FAUST.
Mais comment sortir de la maison? Où prendre des chevaux, un carrosse,
des domestiques?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Tu vois ce manteau: nous n'avons qu'à le jeter sur nous, il nous
portera à travers les airs. Pour ce hardi voyage, tu ne prends pas un
gros bagage avec toi. Un peu d'air inflammable, que je vais préparer
nous enlèvera de terre; et comme nous ne sommes pas très-lourds, nous
irons vite. Je te fais mon compliment de ton nouveau genre de vie.
* * * * *
CAVEAU D'AUERBACH À LEIPZIG.
COMPAGNONS DE BOUTEILLE à table.
FROSCH.
Hé bien, personne ne rit, personne ne boit? Je vais vous apprendre,
moi, à faire la moue! Vous qui êtes tout feu ordinairement, vous fumez
aujourd'hui comme de la paille mouillée.
BRANDER.
C'est ta faute, tu ne mets rien sur le tapis; pas une bêtise, pas une
petite saleté.
FROSCH lui versant sur la tête un verre de vin.
Tiens, les voici, l'une portant l'autre.
BRANDER.
Double cochon!
FROSCH.
Vous l'avez voulu!
SIEBEL.
À la porte les grognons! Allons, qu'on chante la ronde à plein gosier,
qu'on boive et qu'on crie. Ho! holà! ho!
ALTMAYER.
Miséricorde, je suis perdu! Vite, du coton! Le maraud me perce les
oreilles.
SIEBEL.
Quand la voûte résonne, on juge mieux du volume de la basse.
FROSCH.
C'est juste. Hors d'ici qui se fâche! A! tara lara da!
ALTMAYER.
A! tara lara da!
FROSCH.
Les gosiers sont d'accord.
(Il chante.)
Le saint empire des Romains,
Eh! d'où vient donc qu'il dure encore?
BRANDER.
Fi, la vilaine chanson! une chanson politique! la misérable chanson!
Rendez grâce à Dieu, tous les matins, de ce que vous n'avez point à
vous occuper de l'empire romain. Pour moi, je m'estime souverainement
heureux de n'être, ni empereur, ni chancelier. Cependant, comme il ne
faut pas se laisser manquer de chef, nous allons élire un pape. Vous
savez quelle qualité fait pencher la balance, et place un homme sur le
trône pontifical?
FROSCH chante.
Ça, levez-vous, madame Rossignol,
Et poliment saluez ma maîtresse.
SIEBEL.
Pas de politesse à ta maîtresse! Je ne veux rien entendre de cela.
FROSCH.
À ma maîtresse politesse et caresse! Tu ne m'en empêcheras pas.
(Il chante.)
Il est minuit. Dors-tu, ma belle?
Ouvre ta porte, il est minuit.
À ta porte ton amant gèle;
Il est tard, ouvre-la sans bruit.
SIEBEL.
Oui, oui, chante, chante bien ses louanges! Tu ne seras pas le seul à
rire; j'aurai aussi mon temps, moi: elle m'a trahi, elle te trahira de
même. Qu'un lutin en devienne amoureux, il pourra s'amuser d'elle dans
un carrefour; un bouc, en revenant du Blocksberg[13], pourra galoper
après elle, et lui souhaiter en bêlant une bonne nuit. Mais un brave
garçon, un homme de la vraie pâte, comme nous, c'est trop bon pour une
pareille créature. Toute la politesse que je veux qu'on lui fasse,
c'est de lui casser ses vitres!
BRANDER frappant sur la table.
Attention, attention! Écoutez-moi, et confessez, messieurs, que je sais
vivre: il y a ici des gens amoureux; or, d'après les usages, je dois,
pour la bonne nuit, les régaler d'un joli plat de mon métier. Prêtez
l'oreille, c'est une chanson de nouvelle fabrique, et entonnez avec moi
le refrain de toute la force de vos poumons.
(Il chante.)
Un rat vivait, non d'abstinence,
En une office, où le frater
De tant de lard emplit sa panse,
Qu'on l'eût pris pour le gros Luther.
Mais dans son trou la cuisinière
Mit du poison; tant que dehors.
On vit sauter le pauvre hère,
Comme s'il eût l'Amour au corps.
CHŒUR avec acclamation.
Comme s'il eût l'Amour au corps.
BRANDER.
Par monts, par vaux, courant en nage,
À tous les ruisseaux il buvait;
Il grattait, mordait faisait rage
La rage de rien ne servait.
Vingt fois il s'élança de terre,
Et vingt fois, épuisé d'efforts,
Il se roula dans la poussière,
Comme s'il eût l'Amour au corps.
CHŒUR.
Comme s'il eût l'Amour au corps.
BRANDER.
Pour dernier tour, à la cuisine
Hors de lui-même il se sauva,
Prit le feu pour de la farine,
Et piteusement y creva.
L'empoisonneuse à pleine gorge
Se prit à rire, et sans remords:
«Ah dit-elle, quel feu de forge!
«Il a parbleu l'Amour au corps.»
CHŒUR.
«Il a parbleu l'Amour au corps.»
SIEBEL.
Comme ils se réjouissent ces plats drôles! Voilà en vérité un beau
chef-d'œuvre, l'empoisonnement d'un pauvre rat!
BRANDER.
Ils te tiennent donc de bien près?
ALTMAYER.
Oui, avec son gros ventre et sa tête pelée! Le malheur le rend
compatissant, et dans ce rat crevé il voit son portrait au naturel.
(Entrent FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS.)
Il faut avant tout que je t'introduise au milieu d'une troupe de
bons vivants, afin que tu voies comme aisément on s'étourdit. Pour
ces gens-ci, pas un jour qui ne soit une fête avec peu d'esprit et
beaucoup de laisser-aller, tous, dans le cercle étroit de leurs folies,
pirouettent comme de jeunes chats qui jouent avec leur queue. Tant
qu'ils n'ont pas mal à la tête et que l'aubergiste veut bien leur faire
crédit, ils sont contents et libres de tout ennui.
BRANDER.
Voici de frais débarqués, il est aisé de s'en apercevoir à leur mise
extraordinaire. Je parierais qu'il n'y a pas une heure qu'ils sont en
ville.
FROSCH.
Effectivement, tu as raison. Ah! parlez-moi de Leipzig; c'est un petit
Paris, et cela vous forme son monde.
SIEBEL.
D'où penses-tu que viennent ces deux étrangers?
FROSCH.
Laisse-moi faire; avec une rasade j'aurai satisfaction de ces drôles,
et leur tirerai les vers du nez comme une dent de lait. Je les croirais
de bonne maison, ils ont l'air triste et dédaigneux.
BRANDER.
Moi, je parie que ce sont des charlatans.
ALTMAYER.
Peut-être.
FROSCH.
Tais-toi, tais-toi, que je m'amuse à leurs dépens.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust.
Les petites gens n'éventeraient pas le Diable, quand celui-ci les
tiendrait à la gorge.
FAUST.
Nous vous saluons, messieurs.
SIEBEL.
Grand merci de la politesse. (Bas, regardant de travers
Méphistophélès.) Qu'a donc ce drôle-ci, pour marcher à cloche-pied?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Nous serait-il permis de nous asseoir à votre table? À défaut d'un
verre de bon vin, que l'on ne peut se procurer ici, votre société sera
une récréation pour nous.
ALTMAYER.
Vous m'avez l'air d'un homme furieusement gâté.
FROSCH.
Vous êtes parti tard de Rippach? Avez-vous soupé ce soir avec Monsieur
Jean[14]?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Nous ne nous sommes point arrêtés chez lui aujourd'hui mais la dernière
fois nous lui parlâmes, et il eut mille choses à nous raconter de ses
cousins, nous chargea de mille amitiés pour chacun d'eux.
(Il s'incline vers Frosch.)
ALTMAYER bas.
Te voilà pris. Il s'y entend.
SIEBEL.
C'est un fin matois!
FROSCH.
Attends, attends, voilà déjà que je le tiens!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Si je ne me trompe, nous venons d'entendre un chœur de voix exercées?
En effet, le chant doit résonner admirablement sous ces voûtes.
FROSCH.
Seriez-vous un virtuose, par hasard?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Oh non, mon talent est peu de chose mais j'ai bonne volonté.
ALTMAYER.
Chantez-nous une chanson.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Mille, si vous voulez.
SIEBEL.
Mais aussi, un morceau tout battant neuf.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Justement nous revenons d'Espagne, le pays du vin et des chansons.
(Il chante.)
Advint que chez un prince
Une puce logeait.
FROSCH.
Écoutez bien! Une puce! Avez-vous compris cela? Une puce est, à mon
sens, un hôte fort incommode.
MÉPHISTOPHÉLÈS chante.
Advint que chez un prince
Une puce logeait.
D'une faveur peu mince
Le roi la protégeait.
Par son tailleur en titre,
Au gentil damoiseau,
Il fit faire une large mitre,
Une culotte, un habit, un manteau.
BRANDER.
Mais n'oubliez pas d'enjoindre au tailleur qu'il prenne la mesure
très-exactement; et que, pour peu qu'il tienne à sa tête, il se garde
de laisser faire à la culotte le moindre pli.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
De velours et de soie
Le voilà donc couvert,
Qui tout fier se déploie
Dans son justaucorps vert.
La sainte croix y brille
Et, ministre du jour,
Tous ceux de sa noble famille,
En bon parent il les place à la cour.
Les seigneurs et les dames
S'irritent vainement.
Pour la reine et ses femmes,
Juste Dieu, quel tourment!
Être mordu sans cesse,
Ne se gratter jamais.
Nous, quand une puce nous blesse,
Nous l'écrasons sans forme de procès.
CHŒUR avec acclamation,
Nous, quand une puce nous blesse,
Nous l'écrasons sans forme de procès.
FROSCH.
Bravo, bravo! C'était superbe.
SIEBEL.
Ainsi soit-il de toutes les puces possibles!
BRANDER.
Prenez-les du bout des doigts, et serrez comme il faut.
ALTMAYER.
Vive la liberté! Vive le vin!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je boirais volontiers un verre à la liberté, si vos vins étaient un peu
meilleurs.
SIEBEL.
N'en dites pas de mal, ou...
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Si je ne craignais de fâcher l'aubergiste, j'offrirais à ces dignes
convives du meilleur de notre cave.
SIEBEL.
Faites toujours, je le prends sur moi.
FROSCH.
Donnez-nous-en un grand verre, et nous chanterons vos louanges. Point
de petits échantillons! Quand je dois porter un jugement, il faut que
j'aie la bouche pleine.
ALTMAYER bas.
Ils sont du Rhin, je m'en doute.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Allez me chercher un foret.
BRANDER.
Vous en auriez un, qu'en arriverait-il? Vous n'avez pas les tonneaux
devant la porte, n'est-ce pas?
ALTMAYER.
Là derrière, l'aubergiste a déposé un panier d'outils.
MÉPHISTOPHÉLÈS prend le foret.--À Frosch.
Dites un peu, vous, que souhaitez-vous goûter?
FROSCH.
Comment l'entendez-vous? En avez-vous de tant de sortes?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Je laisse chacun libre de choisir.
ALTMAYER à Frosch.
Ah! ah! tu commences déjà à te lécher les babines.
FROSCH.
Bon, s'il me faut choisir, je veux avoir du vin du Rhin. Rien ne vaut
ce qui vient du pays.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
(Faisant avec le foret un trou dans le rebord de la table, à
la place où s'assied Frosch.)
Apportez de la cire, pour servir de bouchons.
ALTMAYER.
Ah çà, mais c'est de l'escamotage.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Brander.
Et vous?
BRANDER.
Je veux du vin de Champagne, et qu'il soit bien mousseux.
(Méphistophélès continue de forer; cependant quelqu'un a fait des
bouchons de cire, et les a enfoncés dans les trous.) On ne peut pas
toujours éviter l'étranger; les bonnes choses sont souvent si loin de
nous! Tout loyal Allemand déteste les Français, mais il boit leurs vins
très-volontiers.
SIEBEL.
(Pendant que Méphistophélès s'approche de sa place.)
Moi, je n'aime pas les vins forts donnez-moi un verre de doux.
MÉPHISTOPHÉLÈS forant.
Il va couler pour vous du Tokay.
ALTMAYER.
Morbleu, regardez-moi en face! Je le vois de reste, vous vous moquez de
nous.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Hé, hé, avec d'aussi nobles convives, ce serait un peu risquer.
Dépêchons-nous, assez de paroles comme cela! Quel vin dois-je servir
d'abord?
ALTMAYER.
Tous. Seulement, pas tant de questions!
(Après que tous les trous sont forés et bouchés,
Méphistophélès s'avance.)
MÉPHISTOPHÉLÈS avec des gestes bizarres.
Sur la vigne il croît du raisin,
Des cornes sur le bouquetin:
Si d'un cep dur coule un vin délectable,
On en peut bien tirer de cette table.
La nature n'a point de loi:
C'est un miracle, croyez-moi!
À présent tirez les bouchons, et jouissez!
TOUS.
(Pendant qu'ils tirent les bouchons, et que chacun d'eux
recueille dans son verre le vin souhaité.)
O l'admirable fontaine!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Mais prenez garde de rien répandre à terre.
(Ils se mettent à boire.)
TOUS chantent.
Nous nous en donnons à cœur joie;
Nous buvons, nous buvons, buvons,
Comme cinq-cents cochons!
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Mes drôles ont les coudées franches, voyez comme ils sont heureux!
FAUST.
Je voudrais me retirer.
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Reste encore quelques minutes, la bestialité va se montrer dans tout
son lustre.
SIEBEL.
(Il boit sans précaution: le vin coule à terre, et se change
en flamme.)
À l'aide, au feu, à l'aide, l'enfer s'allume!
MÉPHISTOPHÉLÈS s'adressant à la flamme.
Calme-toi, élément chéri! (Aux convives.) Cette fois, ce n'était qu'une
goutte du purgatoire.
SIEBEL.
Que veut dire ceci? Attendez-moi, vous le paierez cher! Il paraît que
vous ne me connaissez pas.
FROSCH.
Qu'il nous le fasse une seconde fois!
ALTMAYER.
Je serais d'avis qu'on le priât poliment de s'en aller.
SIEBEL.
Comment, monsieur, oseriez-vous faire ici de la magie noire?
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paix, vieux sac-à-vin!
SIEBEL.
Ce manche à balai va-t-il encore devenir grossier?
BRANDER.
Attendez un peu, il pleuvra des coups.
ALTMAYER.
(Il ôte un bouchon de la table; il en sort un jet de feu,
qui l'atteint.)
Je brûle, je brûle!
SIEBEL.
Sorcellerie! Jetez-vous sur lui! Le coquin est condamné, son affaire
ne sera pas longue.
(Ils lèvent les couteaux et s'élancent sur Méphistophélès.)
MÉPHISTOPHÉLÈS avec des gestes graves.
O magiques accents,
Tableaux éblouissants,
Troublez les lieux, les sens.
À moi, charmes puissants!
(Ils s'arrêtent étonnés, et se regardent les uns les autres.)
ALTMAYER.
Où suis-je?... Quel beau pays!
FROSCH.
Un coteau de vignobles!... Y vois-je clair?
SIEBEL.
Et des grappes, tout juste à portée de la main!
[Illustration:--Au feu à l'aide, l'enfer s'allume. ...--Sorcellerie!
jetez vous sur lui... son affaire ne sera pas longue.]
BRANDER.
Ici, sous ces feuilles vertes, voyez quel cep, voyez quelle grappe!
(Il prend Siebel par le nez. Les autres s'en font autant
mutuellement, et tous lèvent leurs couteaux [15].)
MÉPHISTOPHÉLÈS comme ci-dessus.
Bandeau fallacieux,
Tombe, et r'ouvre leurs yeux!
Et n'oubliez jamais comme le Diable se moque du monde.
(Il disparaît avec Faust. Tous les convives lâchent prise.)
SIEBEL.
Qu'y a-t-il?
ALTMAYER.
Comment?
FROSCH.
C'était ton nez?
BRANDER à Siebel.
Et le tien que j'ai en main!
ALTMAYER.
Quel coup terrible! Cela casse bras et jambes. Vite une chaise, je
tombe en faiblesse.
FROSCH.
Non, dis-moi, qu'est-il arrivé?
SIEBEL.
Où est-il le coquin? Si jamais je l'empoigne, il ne sortira pas vivant
de mes mains!
ALTMAYER.
Je l'ai vu passer par la porte du caveau... à cheval sur une tonne...
J'ai du plomb dans les pieds. (Se tournant vers la table.) Ma foi, s'il
coulait encore du vin?
SIEBEL.
Magie que tout cela, illusion et mensonge!
FROSCH.
Il me semblait pourtant bien que je buvais du vin.
BRANDER.
Mais les grappes, que sont-elles devenues?
ALTMAYER.
Hé bien, dis-moi donc, on ne doit pas croire aux miracles?
* * * * *
LA CUISINE D'UNE SORCIÈRE.