XXIII

--Vois-tu, Mariette, disait la Glu en s'habillant, les femmes ont beau

être rusées, il y a encore quelqu'un de plus roublard que nous: c'est le

hasard. Quand on l'a contre soi, bonsoir les combinaisons! Mais quand on

l'a pour, les sottises mêmes vous réussissent.

Ce qui la mettait ainsi en humeur de philosopher, c'était le résultat

imprévu de sa fugue à Nantes, la nuit qu'elle venait de passer avec le

comte, les confidences qu'elle avait reçues entre le drap et l'oreiller,

et le plan qu'elle en avait aussitôt tiré au profit de son amusement et

de ses affaires.

--Tu comprends, reprit-elle, il faut que j'aie décidément la veine; une

vraie main! Les choses ne s'expliquent pas différemment. Car, entre

nous, ce n'était pas un chef-d'oeuvre de malice que mon voyage au

Croisic. J'ai trop d'intérêts en souffrance à Paris. Autre gaffe: mon

béguin pour ce petit sauvage. Et tout ça tourne bien! Est-ce drôle!

--Pardon, madame; mais je ne vois pas trop en quoi ça tourne bien!

--Bête, va. Pourquoi ai-je quitté Paris? Pour me décramponner tout à

fait de cet imbécile qui, panné, décavé, commençait à me porter la

guigne. Eh bien! au retour, je pouvais le retrouver planté là, n'est-ce

pas? Maintenant, plus de danger! Tu dois voir d'ici la mine qu'il fera

quand je lui dirai: «Mon petit, j'étais partie du côté de chez toi,

pensant bien que ce n'est pas par là que tu viendrais me chercher; et

sais-tu ce que j'y ai fait, chez toi?--Non.--J'ai couché avec ton

grand-père!» Ah! ah! ah! crois-tu que ce sera farce, hein, Mariette! Et,

ce qu'il y a de plus fort, c'est que la scène aura lieu demain, si je le

veux. Allons-nous rire.

--Comment cela, demain?

--Peut-être tantôt. En ce moment, le comte est en train de moraliser

vertueusement son gredin de petit-fils, qu'il a été recevoir ce matin à

la gare. Il ne se doute guère que c'est de moi qu'Adelphe voulait faire

une vicomtesse de Kernan des Ribiers. Quand ils vont se rencontrer tous

les deux en face de moi, tableau!

--Et le sauvage, dans tout cela, madame, qu'en faites-vous?

--Tu vois bien qu'il m'a déjà servi à quelque chose. Sans la toquade que

j'avais pour lui et dont j'étais lasse, je ne serais pas venue ici. Le

hasard, je te dis, le hasard! Quant à la suite, dame, nous verrons.

Maintenant que j'en ai assez, de ma brute, j'en jouerai. Je rendrai le

vieux très jaloux. Je l'allumerai. Sais-tu qu'il a trente mille livres

de rente, ce grand papa-là! Eh bien! je n'aurai pas perdu le temps de

mes vacances.

Joyeuse, rieuse, la Glu se tirait la langue dans son miroir et battait

des mains en sautillant comme une petite fille. Ce premier accès

d'allégresse passé, elle réfléchit, se dit qu'il ne fallait rien

brusquer, que tout s'arrangerait en douceur là-bas, dans sa maison de la

baie des Bonnes-Femmes, si tranquille, isolée. Elle déjeuna donc à

l'hôtel, ne sortit pas afin de ne point rencontrer les des Ribiers, et

prit seulement le train du soir après avoir griffonné et jeté à la poste

le billet suivant:

«Monsieur le comte des Ribiers, à Guérande.

«Je serai chez moi demain, mon cher. Venez donc m'y dire un bonjour en

passant. Je vous dirai mon petit nom, qui vous a tant intrigué, et que

vous ne savez toujours pas. Je signe comme vous m'appeliez si

gentiment:

»GAMIN.»

En wagon, elle continua d'être gaie, bavarde, étourdissant Mariette de

ses projets, répétant sans cesse:

--Oui, oui, décidément j'ai la veine; une vraie main, vois-tu!

Elle venait encore de le dire, en se frottant les paumes, quand, au

sortir du quai d'arrivée, pendant qu'elle donnait à l'employé son

billet, elle aperçut, parmi les gens qui attendaient les voyageurs, le

gas immobile au premier rang.

A tous les trains qui s'étaient dégorgés là depuis le matin, il avait

fait ainsi le guet, sans se décourager, espérant toujours la voir.

Guillaume Hervé, rencontré dans Saint-Nazaire, lui avait appris que la

femme conduite par lui était à Nantes. Aller la chercher là-bas, au

milieu du fourmillement de la grande ville, il n'y fallait guère songer.

Si impatient qu'il fût, Marie-Pierre avait raisonné. Elle reviendrait

sûrement par ici. En se postant là, pas moyen de la manquer. Eh bien! il

monterait la garde tout le jour, et puis toute la nuit, et encore le

jour d'après, et indéfiniment, jusqu'à son retour. Il avait dit à sa

mère et à Gillioury qu'ils pouvaient retourner au Croisic ou coucher à

l'auberge, c'était leur affaire, mais que lui, il ne bougeait pas de la

gare; et il s'était installé sur un banc de bois, avec une miche de pain

de quatre livres, un morceau de fromage, un litre de cidre.

Marie-des-Anges, sans rien répondre, s'était assise sur un banc voisin.

Gillioury et elle avaient déjeuné là aussi, puis dîné, d'un peu de

pitance que le matelot avait été quérir au prochain débit. A tous les

trains, quand le gas se levait et allait se planter en sentinelle devant

la porte où l'on rend les tickets, la vieille et Gillioury le suivaient.

Tous deux étaient rompus, et de la route faite au matin, et de cette

interminable faction, et des angoisses renaissantes à chaque nouvelle

fournée de voyageurs. Lui, les membres alourdis, les yeux et la cervelle

brouillés, il se raidissait dans son entêtement, prenait rang le

premier, examinant fiévreusement toutes les figures, demeurait encore

béant quand le dernier arrivant était passé, s'imaginait que la porte

refermée allait se rouvrir pour elle, avait des envies de de crier à

l'employé:

--Mais où est-elle donc? où est-elle?

Cette fois, de guerre lasse, épuisée, croyant d'ailleurs qu'il n'y avait

plus grand'chose à craindre maintenant qu'il était nuit close,

Marie-des-Anges s'était assoupie dans le coin le plus sombre de la salle

des Pas-Perdus, loin du bec du gaz central, dont la lueur dansante lui

picotait les paupières. Près d'elle Gillioury pareillement somnolait, en

fumant, par bouffées irrégulières, sa vingtième pipe pour le moins. Le

train apportait peu de monde, des gens à moitié endormis aussi, qui

s'écoulaient sans tapage, si bien que la vieille et le mathurin n'en

furent pas réveillés tout d'abord.

Le gas s'aperçut de cette chance, et, d'une voix basse, dit à la Glu,

que sa présence avait interloquée:

--Chut! mon ancienne et Gillioury sont là-bas. S'ils nous voient, c'est

du pétard. Elle est sens dessus dessous. Faut tout de même que je te

parle. Sors, sans faire semblant de rien. Je te joins dehors.

La Glu, sans se troubler maintenant, répondit:

--Donne-moi les clefs.

En même temps, elle rabaissait vivement sa voilette jusqu'à son menton,

relevait le grand col rabattu de son ulster, disait à Mariette:

--Cours vite choisir une bonne voiture. Fort pourboire! Nous allons tout

droit à la maison.

Puis, tapant nerveusement du pied, elle répéta au gas:

--Donne-moi les clefs.

--Non-dà, répliqua-t-il. Je pars avec toi.

Il entendit alors le pas boiteux de Gillioury, levé enfin, mais non

accompagné par la vieille. Il se retourna, alla au devant du matelot,

lui masqua la Glu qui filait au bras de Mariette, au milieu d'un groupe

de sortants.

--Eh bien! mon vieux Bout-dehors, lui dit-il d'un ton amical, toujours

rien! J'y renonce, va. Nous coucherons à l'auberge.

Quoique surpris de ce changement, Gillioury s'y laissa prendre. Il était

si las, lui! Il comprenait bien que le gas en eût assez. Joyeux, il

ouvrait déjà la bouche pour appeler Marie-des-Anges.

--Non, non, fit le gas en lui mettant la main sur les lèvres.

Puis, avec une hypocrite pitié, il ajouta:

--Ne la réveille pas encore, puisqu'elle se repose, la pauvre ancienne!

Je vais voir à trouver par là une bonne chambre pour qu'elle y continue

son somme. Espère-moi un peu. Je reviens tout de suite. Laisse-la dormir

en attendant.

Il sortit, mais si vite que, cette fois, le mathurin eut un soupçon. Au

lieu de retourner vers Marie-des-Anges, il fit un crochet vers la porte

et arriva juste à temps pour voir le gas qui voulait escalader de force

une voiture où se trouvaient déjà deux femmes.

--Je ne veux pas que tu viennes maintenant, disait la Glu. Je ne veux

pas. Je ne veux pas. Tu viendras demain. Donne-moi les clefs.

--Non, non, ripostait Marie-Pierre. Tout de suite. Je veux te parler.

Rapport au vieux, tu sais. Faut m'entendre. Filons! Mon ancienne va se

réveiller.

--Ah! le salop! cria Gillioury, comprenant tout.

A ce cri, Marie-des-Anges accourut, effarée. Mais, avant qu'elle eût pu

se rendre compte de ce qui se passait, avant que Gillioury eût

dégringolé les six marches du perron, le gas avait sauté sur le siège de

la voiture, à côté du cocher stupéfait (un qu'il connaissait

d'ailleurs), lui avait arraché des mains les guides et le fouet, et

avait enlevé les deux bidets ventre à terre, en disant:

--Bouge point, Joseph Larmuse, ou je te fous en bas.

La vieille essaya de prendre son élan pour les suivre, et Gillioury de

même, malgré sa quille en retard. Mais, au bout de vingt pas, ils

s'arrêtèrent, sentant bien que c'était inutile. La voiture détalait par

la rue déserte, à se casser les roues au heurt des pavés, poussée à fond

de train par le gas qui tapait à tour de bras sur les bêtes. A peine

entendait-on encore, au loin, le fracas de la caisse secouée, les cris

peureux des deux femmes, les hue! hue! frénétiques de Marie-Pierre.

--Harné! fit Gillioury essoufflé, le vilain petit bougre! Qu'est-ce que

vous en dites, la mère?

--Je dis qu'il ne perdra pas pour attendre, répondit la vieille d'une

voix tranquille.

Et, sombre, farouche, domptant sa fatigue, ruminant sa colère, les yeux

secs, le buste redressé, elle se remit en marche d'un pas résolu, en

ajoutant:

--Allons, Gillioury, du coeur aux jambes, mon vieux! Faut maintenant le

relancer au gîte. C'est encore quatre lieues à refaire.

Gillioury débourra sa pipe, se fit une chique avec le culot, et répliqua

simplement:

--Allons-y.

La Glu · 第 26 / 33 题