XXII

Comme on approchait de Saint-Nazaire, à l'avant-dernier tournant de la

route, Biju, toujours mené par la figure derrière le docteur pensif,

l'arracha soudain à ses réflexions en poussant un hennissement joyeux.

Il avait flairé à l'horizon ses camarades du landau, qui bientôt

stoppèrent, pendant que Cézambre escaladait le marche-pied.

--Eh! bonjour, Adelphe, comment allez-vous?

--Et vous-même, docteur?

--Diable! mais vous avez tous une figure d'enterrement.

--Oh! pour moi, c'est bien de circonstance, n'est-ce pas?

--Vous voyez, docteur, interrompit le comte, voilà comme il est aimable

depuis Nantes.

--Ma foi! dit le chevalier, il joue dans tes cartes. A vous deux vous

avez tous les piques.

--Ce qui ne les empêche pas d'avoir du coeur, fit gracieusement l'abbé

Calvaigne, qui continua et accentua l'allusion avec un sourire distribué

à la ronde, et sur un ton flûté.

--Charmant, charmant! glapit ironiquement Adelphe. Mon Dieu! comme on

est donc spirituel à Guérande! C'est étonnant qu'avec tant d'esprit on

s'y fasse aussi vieux!

Sur le bord du chemin, le gas s'était arrêté. Il contemplait

attentivement ces gens qui revenaient de Nantes, et qui peut-être

avaient vu la fugitive. Il fixait en particulier ses yeux sur le comte,

qu'il avait naguère aperçu, à plusieurs reprises, rôdant par les dunes,

surtout aux environs de la baie des Bonnes-Femmes, curieux, quasi

furtif, comme ramené dans ses promenades vers la petite maison. Il

n'avait pas alors remarqué autrement ces allées et venues. Il se les

rappelait maintenant. A coup sûr, celui-là n'avait pas vagabondé par là

uniquement pour tuer des mouettes, si loin de Guérande! Est-ce que ce

serait un amoureux, un adversaire? A cette idée, la face du gas se

contracta davantage, avec un regard en dessous, noir, torve.

Marie-des-Anges et Gillioury s'étaient arrêtés pareillement, après un

respectueux bonjour, et, de l'autre bord du chemin, tous deux avaient

observé l'assombrissement de physionomie du gas, mais sans le

comprendre.

Cela n'avait pas échappé non plus à d'Amblezeuille, qui en même temps

constata une certaine inquiétude sur le visage du comte, gêné par la

muette, interrogative et ténébreuse contemplation du jeune homme. Sans

plus ample renseignement, le chevalier devina que ce devait être là ce

Marie-Pierre, qui avait, comme il disait l'autre jour, coupé l'herbe

sous le pied au vieux Kernan. Il voulut en avoir le coeur net, et ne pas

manquer l'occasion qui se présentait de taquiner un brin son ami, en lui

faisant honte d'une rivalité semblable.

--Dis donc, petit gas, fit-il à brûle-pourpoint, est-ce que tu n'es pas

Marie-Pierre?

--Oui, m'sieu.

--Ah! ah! Et où vas-tu comme ça?

--Je vais à mes affaires, dà!

Quelque peu interloqué par cette brève et mal accommodante réponse, le

chevalier s'en consola en voyant blêmir le comte, qui dit brusquement:

--Laisse donc les gens tranquilles, d'Amblezeuille. Et, filons! Voilà le

docteur en selle. Le déjeuner nous attend.

Le cocher avait déjà rendu la main et cliclaquait du fouet et de la

langue pour lancer ses chevaux, quand Marie-Pierre, au risque de se

faire rouer, s'accrocha vivement à la portière, des deux poignets, et

allongea sa tête à l'intérieur de la voiture, comme pour examiner le

comte de plus près, dans le blanc des yeux.

--Il est fou! s'écria Marie-des-Anges, qui fit aussitôt le tour du

landau pour le rejoindre.

Le docteur avait vite poussé Biju devant l'attelage, en travers,

craignant que le gas ne fût écrasé. Plus prompt encore, tout en

claudicant, Gillioury s'était jeté à la bouche des chevaux et les

maintenait.

--Eh bien! quoi! qu'est-ce qu'il y a? fit le comte, qui s'était

instinctivement renfoncé contre la capote, reculant du buste sous le

regard fixe du gas.

D'une voix sourde, presque basse, sifflante entre ses mâchoires serrées,

Marie-Pierre lui dit, à deux pouces du visage:

--Vous l'avez vue, n'est-ce pas?

Adelphe, que cette figure soudainement apparue avait effrayé d'abord,

trouva très drôle en ce moment l'air décontenancé de son grand-père, se

colla son monocle sous l'arcade sourcilière, s'esclaffa.

--Ah! ne riez pas, vous, le sardinot! grogna Marie-Pierre. N'y a pas de

quoi rire.

Le chevalier avait levé sa canne à demi.

--Touchez point! lui cria le gas, en grinçant des dents.

--Voyons, mon ami, interrompit doucement l'abbé Calvaigne, qu'est-ce que

vous demandez? Expliquez-vous, soyez calme. Il faut s'entendre. Vous

comprenez qu'on ne parle pas ainsi à monsieur le comte, comme un

furieux, un énergumène. Voyons, mon ami, mon enfant.

--Eh! répliqua Marie-Pierre d'un ton plus doux, je ne lui veux pas de

mal non plus, m'sieu le curé. C'est pour savoir seulement. Pour savoir.

Parce que je suis bien sûr qu'il l'a vue. Il la connaît, lui. Il l'a

vue, j'en réponds.

Il se pencha de nouveau vers le comte, le tenant sous ses yeux braqués,

et, d'un ton moins âpre, presque suppliant, il répéta:

--Pas vrai? Vous l'avez vue, hein?

--Qui ça? qui? balbutia le vieillard, qui essayait en vain d'éviter ce

regard farouche et qui se sentait tout piteux sous les curiosités

d'Adelphe.

Marie-des-Anges tirait le gas par la basque de sa veste. Il lui résista

d'un violent mouvement d'épaules. Puis, s'approchant encore du comte,

comme s'il n'osait lui dire cela qu'à l'oreille, il murmura:

--Elle! Elle!

En s'inclinant si fort vers la banquette du fond, il avait détendu la

serrade de ses poignes sur le rebord de la portière, s'était haussé à la

pointe des pieds, ne tenait plus en équilibre que par sa poitrine

appuyée. Juste à ce moment, Marie-des-Anges revenait à la rescousse sur

les pans de sa jaquette, aidée de Gillioury qui avait quitté la tête des

chevaux immobiles et saisi le bras du gas, comprenant le désir de la

vieille. D'une forte secousse, en même temps, ils le tirèrent tous deux

en arrière. Il lâcha prise, recula en chancelant, faillit tomber,

s'empêtra dans un faux pas.

--Fouette! avait crié le comte.

Le cocher qui regardait la scène, tourné sur son siège, ayant saisi le

joint, enleva ses bêtes, au nez de Biju cabré qui suivit le mouvement.

La voiture et le docteur partirent au galop, dans un nuage de poussière.

--Nom de Dieu! hurla le gas en se remettant d'aplomb.

Et, se débarrassant de Gillioury qui s'étala par terre, de sa mère à qui

une basque resta aux poings, il bondit après le landau avec des ahans de

rage.

Mais le docteur avait vu le coup de temps, tout en maîtrisant Biju qui

faisait des sauts de mouton, des voltes, des pointes, absolument

inaccoutumés. Pour couper court à cette poursuite folle, il rebroussait

chemin, barrant le passage. Le pauvre Biju dut poitrailler contre le gas

lancé, reçut une claque en pleins naseaux, s'ébroua, tandis que le

docteur parlementait, toujours poussant Marie-Pierre vers le bord de la

route:

--Allons, allons! reste là, petit gas! A quoi bon? Reste là! Chut! chut!

Assez!

Le gas furieux, impuissant, acculé contre la haie par le houseau de

Cézambre, se débattait, écumait, clamait:

--Je veux le joindre! Je veux le joindre! Il l'a vue. Il l'a touchée. Il

la sent, que je vous dis, il la sent. Faut qu'il me dise où elle est.

Laissez-moi! Grand lâche, va! cré cochon de cheval!

--Ah! le vilain pou crochard! grommelait Gillioury, en se relevant avec

peine.

Marie-des-Anges, qui accourait, criait de loin:

--Prends garde, mon gas, prends garde! Tu vas te faire mal.

Cependant, là bas, la voiture filait, et disparut après la montée

prochaine, avec une avance et d'un train qui interdisaient désormais

tout espoir de la rattraper.

--Eh bien! voyons, dit le docteur. Est-ce fini? Là, là du calme! Que

diable! tu ne les joindras plus maintenant, va! Sacrebleu! quel

avale-tout-cru!

Il fit hancher Biju, qui laissa le champ libre à Marie-Pierre. La main

au-dessus des yeux, le gas, interrogeant l'horizon, aperçut le landau

comme un point dans le haut de la troisième montée, après quoi il n'y

avait plus que descente jusqu'à Guérande. Il demeura planté sur ses

jambes, encore tremblantes des efforts derniers, les sourcils en paquet,

les poings crispés, le regard féroce. Il rognonnait tout bas, hochait la

tête, mâchait sa bave.

--Dis moi, Gillioury, fit le docteur, tu sais, si ça ne tourne pas bien,

quoiqu'il arrive, compte sur moi, et viens me chercher, il faut

s'attendre à tout avec un enragé pareil.

--Oh! oui-dà, pour sûr, à tout! répéta Marie-Pierre. A tout! Parce que

je le connaîtrai bien, si la chose est vraie. Et alors!

--Quelle chose?

--Suffit! suffit! Je comprends. Allez à vos affaires, m'sieu le docteur,

et moi aux miennes. Oh! je la trouverai, harné! Et nous verrons voir. Et

alors!

Il tourna le dos, et, tandis que le docteur piquait des deux vers

Guérande, il reprit sa marche du côté de Saint-Nazaire, en se tapant les

cuisses comme un qui discute tout seul. La vieille le suivait, redevenue

silencieuse, tournant et retournant le pan de sa veste quelle n'avait

point lâché. Gillioury pressa le pas pour entendre ce qu'il rauquait à

part lui et il perçut ces paroles entrecoupées, jetées furieusement:

--Malheur! si c'était vrai! Malheur! Le sale vieux! Il la sentait. Il

l'a touchée. Il sentait sa peau.

La Glu · 第 25 / 33 题