XIX

Dans la route qui monte aux sapinières d'Escoublac, le docteur Cézambre

cheminait, doucement bercé par le pas tranquille de Biju. On avait reçu

à Guérande un télégramme du comte demandant le landau pour l'arrivée du

train à Saint-Nazaire. Cézambre l'avait su et venait au devant de ses

amis. Il était radieux.

Quelle belle journée! Le ciel, ainsi que dit la chanson bretonne, était

joli comme un ange. Des nuages planaient, tout roses, pareils à de

grands pétales envolés de quelque rose énorme. Les champs herbus, les

haies bourgeonnantes, les arbres mi-partie feuille et fleur, les murs

bas des clôtures flambant de giroflées, tous ces verts veloutés et ce

frais bariolage, étalés à perte de vue, rappelaient au vieux médecin de

marine les fêtes de couleur des châles indiens, aux tons si crus et si

fondus en même temps. Tout là-bas, dans le damier des salines, les

marais, roses comme les nuages, semblaient des vitraux couchés à terre.

Les plus _mûrs_ étaient marbrés de moisissures huileuses, où l'eau-mère

s'évaporait en larges taches d'or. De place en place, les cônes de sel

se dressaient, en forme de tentes lointaines, mais de tentes en cristaux

qui miroitaient et s'allumaient de diamants au soleil. La brise, qui

avait léché en voletant ces blocs parfumés, et bu ces senteurs

dormantes, se chargeait encore d'effluves odorants à travers les sapins,

où elle chantait avec une haleine de violette.

Quelle belle journée, et quel bon pays! Sur les bords du chemin, des gas

joyeux, des commères allègres, des gamines court-vêtues, piétonnaient,

en linge blanc, en coëffes éblouissantes, le refrain aux lèvres, le

panier au bras, en route pour le marché de Saint-Nazaire. Il y avait des

paisandes portant des cabas remplis d'oeufs, ou des volailles, les

pattes liées. Il y avait des pêcheurs, la hotte garnie d'algues, entre

lesquelles luisaient les paillettes d'argent des écailles. Ils

laissaient derrière eux une traînée d'air épais, fleurant l'embrun. Plus

âcre encore fleuraient les gamines, apprenties sardinières, qui

balançaient à deux, au bout des poignets, un corbillon de crevettes

cuites, et qui avaient conservé dans leurs jupes, leurs cheveux, leur

chair, les relents de la raffinerie, essence de marée. Des paludiers se

moquaient d'elles, faisaient mine de vouloir manger leur marchandise,

puis, complaisants, les débarrassaient du lourd corbillon, et leur

servaient de portefaix. Elles riaient, admiraient la force des _gas de

marais_, superbes sous leurs braies bouffantes, leur gilet triple, leur

grand chapeau de feutre à l'aile crânement retroussée. Et tous,

pêcheurs, paisandes, fillettes, paludiers, tous, en passant, lançaient

au docteur un respectueux et gracieux:

--Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju!

Les anciens matelots faisaient le salut militaire, fourraient leur

chique entre les dents et la joue, et disaient:

--Bonjour, m'sieu le major!

Oh! oui, le bon pays et les braves gens! En vérité, on ne pouvait mieux

choisir pour finir tranquillement ses jours. Quelle douce destinée que

celle de Cézambre, et comme il se trouvait heureux! Il avait une gaie

maisonnette, là-bas, près du mail de Guérande, toute embaumée de

glycines et de clématites, soigneusement tenue par la vieille

Marie-Anne, avec du fin linge dans ses armoires, du vieux Bordeaux et du

pur Jamaïque dans sa cave, un puits frais pour l'été, un grand lit bien

couetté et une large cheminée à auvent pour l'hiver. Ce n'était pas une

fatigue, sa clientèle, mais une distraction plutôt. Il allait, il

venait, humant les saines brises de mer, fumant d'excellentes petites

pipes en bois des îles, trottinant ou se dandinant sur sa profonde selle

en fauteuil. Et ce Biju, la crême des bidets! Marchait-il assez plan

plan pour le quart-d'heure! Lesté d'un picotin, ayant brouté quelques

brins de dessert le long des haies, il raccourcissait le pas comme pour

mieux berçotter son maître. Il se sentait fortuné, lui aussi, et, quand

le docteur répondait au bonjour amical des passants, il répondait de

même, à sa façon, par un hennissement bref, pareil à un éclat de rire.

Et les amis, les chers amis de Guérande, les soirées aimables chez des

Ribiers! Il était bien un peu entiché d'idées rococo, le vieux comte, un

peu beaucoup féru de son fameux ancien régime; mais si jovial compagnon

tout de même, si bon vivant! Et l'ancien régime d'ailleurs n'était pas

déjà tant mauvais, au point de vue gastronomique pour le moins! La

cuisine française, à la mode d'autrefois, vous avait des recettes

merveilleuses: un certain hochepot de poisson, particulièrement, et des

pâtés de lapins, aussi, et toute une ribambelle de soupes plus

savoureuses les unes que les autres, un vrai musée de gueule,

religieusement entretenu par d'antiques traditions provinciales.

Parbleu! la gourmandise est un péché mignon de l'âge mûr, et, sans faire

un dieu de son ventre, on pouvait se lécher les lèvres à ces fêtes de

Monseigneur l'Estomac. Surtout quand cela était assaisonné de vive

causerie, de gais propos! L'abbé Calvaigne rechignait parfois, il est

vrai, au mot pour rire; mais comme il était doux, en somme, facile à

vivre, amusant par son inaltérable condescendance! Quant au chevalier,

une source de joie perpétuelle, avec ses chicanes, ses bougonnades! Au

demeurant, le moins ennuyeux des vieillards. Dans ses jours de

bavardage, alors qu'il avait une pointe de vin d'Anjou, nul ne le valait

pour raconter des anecdotes, et spirituellement! Ah! les délicieuses

parties de boston qu'on faisait là, et les plus délicieuses encore

parties de langue!

Puis, il y avait la chasse, la pêche, les promenades en mer, les

relations improvisées au moment des bains, quand on venait presque

chaque après-midi griller un cigare à l'établissement du Croisic! Et

puis, il y aurait aussi ce grand flandrin d'Adelphe qui revenait

aujourd'hui même et qui mettrait un peu de jeunesse dans la maison,

parlant de Paris, apportant des idées neuves sans doute! Dans quelque

temps, on le marierait pour sûr, ce blanc-bec, et le vieil hôtel du

comte serait fleuri d'une famille, de poupons frais et bouclés, qu'on

ferait sauter sur les genoux, qu'on se disputerait. Chacun en jouirait,

serait un peu grand-papa! Quelle belle fin d'existence pour tout le

monde!

Égoïstement le docteur se délectait à ces espérances, à ces riantes

images. Il se voyait vieux garçon, débarrassé de tous les soucis du

ménage, câliné par les petits des Ribiers comme une espèce

d'oncle-gâteau, aimé de ses bons amis, aimé des paysans, aimé de sa

brave Marie-Anne, aimé de Biju, aimé de tous, et les aimant tous et

terminant, doucement ses jours dans une béatitude qui l'attendrissait

d'avance sur son propre bonheur.

En vérité, il avait une chance extraordinaire, après une vie si

ballottée, si sombre par instants, de pouvoir goûter un repos si calme,

de pouvoir envisager un avenir si bleu, si rose. Bleu et rose, et

parfumé aussi de suaves tendresses, parfumé comme cette brise qui avait

respiré l'exquise odeur des salines et qui s'embaumait encore à travers

les sapins où elle chantait avec une haleine de violette!

--Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju!

C'était le salut des pêcheurs, des paisandes, des sardinières, des

paludiers. Et le docteur, les yeux voilés de larmes furtives, leur

renvoyait le bonjour d'une voix émue, tandis que Biju, guilleret,

poussait son petit hennissement bref, semblable à un éclat de rire,

qu'il accompagnait par moment d'une facétieuse pétarade.

La Glu · 第 22 / 33 题