Le lendemain, à l'aube, quand Marie-des-Anges se leva, après un court et
lourd sommeil du matin, encore moulue de la nuit blanche qu'elle avait
passée jusque vers les trois heures à gémir et ruminer, la première
figure qu'elle rencontra sur le pas de la porte fut celle du gas, en
train de faire reluire ses gros souliers.
Il avait la mine fraîche et l'oeil clair. Cette fameuse _petée_, comme
disait Gillioury, avait sans doute servi seulement à lui purger la bile.
Grâce à la longue sieste dormie la veille après-midi, son corps reposé
d'avance, au lieu de s'anéantir dans le cuvage de la boisson, s'y était
retrempé plutôt. Il s'était réveillé les membres dispos, malgré la tête
un peu lourde et la bouche un peu sale. Une bonne lampée d'eau fraîche
et quelques larges gorgées d'air, et les dernières fumées d'ivresse
s'étaient évaporées. Il ne lui en restait plus qu'une confuse hébétude,
au milieu de laquelle se fixait d'autant plus énergique l'unique pensée
résistante, la pensée qui avait surnagé dans le naufrage de conscience
de la saoulerie, la pensée à quoi il s'était si tenacement raccroché au
moment de perdre pied en plein somme. Toutes ses réflexions, toutes ses
volontés, étaient tendues vers le départ pour Saint-Nazaire.
--Alors, dit simplement Marie-des-Anges en l'embrassant, alors, c'est
bien décidé, je vois ça. Tu y vas?
--Pour sûr.
--Malgré mes raisons?
--N'y a pas de raisons. J'y vais.
Elle le savait, quoique bon et soumis, têtu. Mais jamais elle ne l'avait
trouvé si assuré de ton, si bref, si résolu en paroles. D'ordinaire,
quand il voulait quelque chose qu'elle ne voulait point, il discutait au
moins et biaisait pour la persuader. Souvent aussi, l'air fâché, il
boudait. Toujours respectueux, d'ailleurs. Il n'avait pas coutume de
contrecarrer violemment son _ancienne_. Aujourd'hui, ni si, ni comment,
ni même de bouderie! Tranquille, sans essayer un rétipolage de mots,
sans s'égarer en chicanes, froidement, n'admettant pas la possibilité
d'un obstacle quelconque, il imposait son affirmation. Il s'était
contenté de froncer les sourcils, et continuait à cirer sa chaussure
d'un mouvement monotone.
--Pourtant, reprit Marie-des-Anges, mes raisons sont bonnes, voyons.
Deux homards, deux pauvres homards, ce n'est pas la peine d'aller
là-bas. Les Grévion seraient déjà venus, s'ils avaient des lubines de
choix. Je te le disais bien, hier: le temps n'est pas aux lubines à
c'matin. Ce n'est pas vraiment pour deux homards qu'on va perdre toute
une journée. Hein! mon gas, réfléchis un brin, allons. Ne fait pas le
cabot, comme ça. Écoute mes raisons.
Il répondit de nouveau, sur le même ton calme, toujours les sourcils au
nez, toujours brossant:
--N'y a pas de raisons. J'y vais.
Alors la vieille, irritée de cette désobéissance orgueilleuse, devint
blême, s'emporta, lui arracha son soulier des mains, le jeta par terre
en criant:
--Harné! non, tu n'iras pas. C'est moi qui te le dis, à la fin, moi, ton
ancienne. Tu n'iras pas entends-tu, non, tu n'iras pas.
Toute la colère, qu'elle accumulait depuis si longtemps, lui déborda
soudain du coeur en reproches amers, en dures vérités. Il n'avait pas
tant besoin de faire le sournois! Elle savait bien pourquoi il voulait
aller là-bas, obstiné comme un âne rouge! Il s'en moquait un peu du
marché! Il n'avait que sa folie en tête, sa sale folie, encore, encore!
Il en oubliait tout, même le respect qu'on doit à sa mère! Une bête ne
serait pas plus malfaisante, plus bouchée, plus déraisonnable, plus
bête, quoi! Un chien en chaleur obéirait mieux! Ah! elle en avait assez,
de ces courauderies-là, de ces hurlubiades, de ces abominations! Voilà
trop de jours qu'elle se mangeait les sangs, qu'elle pâtissait, bonne,
faible, la laine broutée sur le dos, à doucer avec un morveux qui
faraudait comme un homme! Un propre, d'homme, je vous demande un peu,
qui n'avait pas tant seulement trois poils au bec, et qui moucherait du
lait si on lui étreignait le nez! Et ça se rebiffait! Ça ne répondait
pas même aux raisons! Ça disait qu'il n'y a pas de raisons! Ça se
campait, là, droit sur l'ergot, insolent comme un cheval de soldat, à
faire ses quatre volontés! Harné! non! elle n'en pouvait plus de se
tenir ainsi, sans parler, devant des choses pareilles, que les anges en
perdraient patience! Et elle lui dirait tout ce qu'elle avait sur l'âme
et qui la désâmait: qu'il était un ingrat, un sans coeur, de peiner et
torturer et navrer les siens aussi méchamment, de faire pleurer sa
petite Naïk et sa pauvre ancienne, de fuir la maison comme s'il avait le
feu au derrière, de se saouler à la façon des suce-pots, de cracher sur
la brave honnêteté de Dieu, et sur le nom de son père, et sur le salut,
et sur tout, et pourquoi, harné! pourquoi? Pour qui? Pour une gueuse de
française, une étrangère, une mécréante, une rien qui vaille, une
marchande de sa viande, une sorcière damnée, une kourigane de malheur,
pas même jolie, pour tout dire, mais chiffe et vioque, en culotte de
mousse, avec rien dedans, foutue à la six-quatre-deux, et foutant les
gens à leur perdition, paillasse à matelots, sans doute, et les restes
de tout le monde!
Aux accents furieux de ce verbe haut, qui claquait comme des coups de
fouet dans la rue encore déserte, des figures de voisines et de voisins
s'étaient montrées aux fenêtres, et, curieuses, regardaient.
Marie-Pierre, honteux sous tous ces regards et penaud sous les
déclamations de son ancienne, avait reculé pas à pas vers la maison,
puis, franchissant le seuil, était rentré. Toujours déblatérant, la
vieille avait fermé rudement la porte derrière elle, et continuait ses
cris dans la cuisine maintenant, d'une voix plus rauque, assourdie par
le plafond bas. Elle avait en quelque sorte acculé le gas, quoique sans
le toucher, le poussant avec ses paroles vers le fond de la pièce, à
l'endroit d'où partait l'escalier de bois. Elle cessa soudain de
vitupérer, en apercevant Naïk sur le palier du haut.
La petite, ayant entendu le vacarme des reproches et des insultes dans
la rue, s'était levée en chemise pour aller voir par le coin d'une
vitre. Terrifiée alors, se vêtant à la hâte, sans prendre même le temps
d'arranger ses cheveux sous une coëffe, elle avait voulu descendre. Mais
elle s'était arrêtée court à la première marche, comme le gas rentrait
en courbant les épaules, poursuivi par les imprécations de
Marie-des-Anges. Elle écoutait là, et contemplait, toute pâle, joignant
ses mains tremblantes, n'osant souffler. De grosses larmes coulaient
silencieusement sur ses joues.
--Tiens, reprit tristement la vieille, le doigt vers Naïk, regarde,
mauvais gas, regarde la douce pauvrette, dans quel état tu la mets! Et
si ce n'est pas une honte et une pitié, de me forcer à parler comme ça
de toi, le fils de mon homme! Et si ce n'est pas un péché de plus sur ta
conscience, que j'en sois réduite à laisser entendre par cette jeunesse
un tas de saloperies pareilles! Ah! vois-tu, garnement, tu mériterais...
Elle leva la main sur Marie-Pierre, qui, par un geste instinctif de tout
petit garçon, se gara derrière son coude en l'air. Mais c'était bien
inutile. Car, avant même que la main menaçante fût retombée, Naïk avait
poussé un grand cri en accourant, et la vieille s'était jetée sur une
chaise, crevant de sanglots, la figure dans ses deux poings, toute sa
colère détendue, noyée en un flot de pleurs. La petite vint l'embrasser,
et, avec des yeux de suppliante, douloureusement, elle dit:
--Oh! c'est mal, ça, Marie-Pierre; c'est mal, va.
Il ne bougea point. Il avait la tête toujours basse, le regard sec et en
dessous, l'air humilié, mais furieux. Ses lèvres, blanches,
frémissaient. Il roulait entre ses doigts, lentement, le bout de sa
ceinture de cuir. Il semblait ne faire attention à rien, se parler en
dedans, rêver.
Gillioury arriva sur ces entrefaites. Il s'était levé pour être à la
rescousse de grand matin, à tout hasard, craignant que l'affaire, malgré
toutes les précautions prises, ne marchât pas comme il fallait. Quoique
préoccupé d'un grabuge possible, il ne s'attendait pas à un tel
spectacle. Il comprit qu'une scène grave venait de se passer, et
pourquoi. Il alla droit à Marie-Pierre, lui mit la main sur l'épaule.
--Eh bien! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc, du gas? Tu fais pleurer ton
ancienne, maintenant, et tu la laisses comme ça sans lui demander
pardon?
Marie-Pierre fourra ses poings fermés dans ses poches, redressa un peu
le front, et riposta aigrement:
--V'là qu'elle veut me battre, à c't'heure.
--Et puis? reprit le vieux marin, c'est donc une raison, ça? Moi, mon
ancienne m'a encore fiché une calotte quand j'avais quarante ans passés
et des poils gris au menton. Elle avait tort, rapport à ce que nous
discutions. Mais n'importe! J'avais eu tort, moi, de ne pas amener mon
pavillon devant le sien. Aussi, j'ai reçu son pare-à-virer d'aplomb, et
je l'ai mis dans ma poche sans pouffeter. Une mère, vois-tu, mon gas,
c'est une mère, et puis v'là tout. Faut toujours lui céder, je ne
connais que ça.
Marie-Pierre ne bougea pas plus que tout à l'heure. Il ne répondit rien.
Un peu de rouge lui monta seulement aux pommettes. Dans le grand silence
de la chambre, on n'entendait que les sanglots, maintenant étouffés, de
Marie-des-Anges, et la sonnerie des clefs que le gas faisait
machinalement danser au fond de sa poche.
--Alors, quoi? t'es donc muet? reprit Gillioury. T'es donc en bois?
Par la porte, que le vieux n'avait pas refermée, le gas regardait
fixement la chaussure et la brosse restées à terre dans la rue. Il fit
enfin un pas, sans les quitter des yeux, lentement, tranquillement, alla
les ramasser, et, toujours silencieux, rentra en frottant son soulier
d'un mouvement monotone.
Marie-des-Anges, qui avait relevé la tête en l'entendant marcher, le vit
faire et comprit. D'un revers de main elle essuya sa figure. Puis,
froide, elle aussi, décidée, elle dit simplement:
--Tu veux y aller? C'est bien, bien sûr?
Il fit signe que oui, par un hochement bref.
--Eh bien! reprit-elle, nous irons ensemble.