XVII

Au Croisic, le gas était resté couché tout le tantôt du vendredi, sans

se réveiller, sans grouiller seulement dans son somme, même en rêve. A

plat dos, gisant, lourd comme un plomb, il dormait du corps et du

cerveau, pleinement. Dans le plus chaud de l'après-midi, à l'heure où

maître Nicolas se taisait dehors, acouvillonné en petite poule, le bec

entr'ouvert, à l'heure où la chambre ne bruissait plus qu'au bourdon

furtif de quelque mouche, le silence avait paru si profond à

Marie-des-Anges qu'elle s'était approchée du lit plusieurs fois pour

soulever le rideau de serge rouge et regarder son gas, le craignant

évanoui. Il lui semblait comme mort, tant sa respiration, en ces moments

d'accalmie, soufflait doux et menu, perceptible de près seulement,

semblable à celle d'un enfant dans les primes langes. Elle appelait

alors Naïk et Gillioury, qui arrivaient avec d'infinies précautions, la

fillette sur la pointe des pieds, le vieux en glissant ses gros souliers

au ras du carrelage; et tous trois le contemplaient en souriant d'aise,

se disaient leur joie par signe, à la muette, étaient radieux. L'une

arrangeait un pli du garde-jour; l'autre tapotait légèrement la couette

débordée; le père Gillioury faisait pouh! pouh! en écartant des deux

mains les bestioles vrombissantes.

Quand le gas s'était enfin réveillé, au soir, il avait cru sortir d'un

songe, se retrouvant chez lui, loin de la maison de là-bas, si suavement

parfumée. Ici, cela sentait l'antique odeur de chanci, de linge humide,

mêlée au remugle des paniers à poissons. Mais cette forte odeur

coutumière, il l'aimait. Il en eut, tout de suite, le coeur ragaillardi.

Et de même ses yeux s'épanouirent de rencontrer, en place de la pâle

frimousse aux mines ambiguës, les saines et bonnes figures des siens, la

face de bénédiction de sa mère, la binette cocasse et amicale de

_Bout-dehors_, le tant gracieux minois de Naïk. Il n'y avait pas à dire

non, elle était jolie sous sa coëffe, la fine cousine, avec ses rondes

joues en pommes, sa bouchette mignonne en fraise, ses longs regards

pleins de mièvres tendresses! Harné! Où avait-il donc la boule, d'avoir

pu mettre tout cela en oubliance?

Il se dressa, s'étira vivement, alla se fourrer la tête dans une seille.

--Pas là-dedans, s'écria Naïk. On y a lavé des toiles de goudron au

matin.

--Tant mieux! répondit-il en barbottant dans l'eau et se frottant le

nez. Oh! comme ça fleure bon! Je voudrais avoir de la barbe, pour garder

le sent-fort.

Il se secouait comme un chien mouillé, écrasait les gouttes huileuses

sur sa peau grasse, dilatait ses narines, passait sa langue aux

commissures de ses lèvres, soufflait en pluie, riait. Tout le monde de

rire avec lui, jusqu'à maître Nicolas qui, renonçant pour une fois à ses

airs appris, poussait son naturel et crécellant _cracracracra_ de merle

en liberté.

--J'ai comme besoin de travailler, fit soudain Marie-Pierre. Dis donc,

Bout-dehors, si nous allions jusqu'au port vieux, en attendant le

souper. Je voudrais visiter un peu les boîtes à homards. Est-ce qu'il y

en a de beaux, aujourd'hui, la mère?

--Oui-dà, mon gas, il y en a deux surtout, des vrais coffres. Et si

demain les Grévion pouvaient nous ramener du large quelques lubines

numéro un, la vaudrait ensemble la course à Saint-Nazaire.

--Quel jour c'est-il donc, demain? interrompit Marie-Pierre en se

prenant le front pour se rappeler.

--Samedi, dà, jour de marché.

Il fit ah! très longuement, demeura pensif, fouilla au fond de sa poche

où des clefs tintinnabulèrent. Puis il sortit, muet. En route, avec

Gillioury, il continua de rêver. Sa grosse gaieté était tombée à plat.

Au port vieux il visita les boîtes d'un air distrait. Il ne partagea

même pas les bruyantes exclamations du _mathurin_ à l'aspect des deux

fameux homards réellement extraordinaires. Il hala sur les amarres des

casiers sans entrain, n'éprouvant plus ce besoin de travailler qui

l'excitait tout à l'heure. Au quatrième, il lâcha l'ouvrage en disant:

--Viens boire une bolée de cidre, va, ça vaudra mieux. Je ne sais pas ce

que j'ai. Je suis tout chose. J'ai les bras mous comme une moche de

beurre.

Il but deux bolées coup sur coup, puis un gobelet de raide, qui lui

empourpra les joues. Avant de se retirer, il s'arrêta chez les Grévion

et recommanda bien à la femme de dire au père et aux gas, quand ils

rapporteraient leur pêche, qu'on attendait leurs plus beaux poissons

chez Marie-des-Anges, parce que lui, Marie-Pierre, allait demain à

Saint-Nazaire pour le marché.

Comme la petite Thérèse le regardait fixement, sur le pas de la porte,

il lui demanda s'il avait quelque chose de changé, qu'elle le reluquait

si fort.

--Je vois bien que non, répondit-elle. Mais je croyais que oui.

--Pourquoi ça?

--Dame! t'étais en perdition, à c'matin, pas vrai? A preuve que c'est

Gillioury qui t'a ramené à quai. Alors, je tâchais de voir ce qu'il

avait voulu dire comme ça, quoi! Des choses, pardine, je sais pas, moi.

Il lui allongea une giffle, qu'elle évita d'un saut, en l'appelant grand

serin.

--Allons encore boire un peu de raide, fit-il à Gillioury.

--Mais non, du gas. En v'là assez. Tu serais saoul. Il est temps de

souper, d'ailleurs. On nous attend à la maison. Vent arrière et plus de

bordées! Qu'est-ce que t'as donc à la fin?

--J'ai envie de l'être, saoul.

--Eh bien! tu te suiveras la gargousse chez toi.

A table, en effet, il tapa sur le cidre, et tout de suite après la

première bouchée, mangeant peu, vidant le pot par grandes rasades. Non

plus silencieux et rêveur, toutefois. Au contraire, bavard et bruyant,

la langue déliée, les gestes drus, surtout quand il eut humé un

rouge-bord de vin charentais. C'était du vieux picton, conservé

précieusement au cellier pour les jours de fête, et que la mère avait

été quérir sur sa demande. Il en avait soif, de ce fin jus de vigne! Ça

lui ferait du bien! Harné! On pouvait bien y aller de cette dépense! Il

rattraperait ça le lendemain, au marché, avec les deux homards et les

lubines des Grévion!

--Tu y vas donc, décidément, demain, à Saint-Nazaire?

--Pour sûr.

La mère avait fait cette question d'une voix inquiète. Il y répondit

avec une énergie violente, entêtée d'avance contre les objections. C'est

cette idée-là qui lui avait brusquement coupé sa gaieté, tantôt. A

Saint-Nazaire! Aller à Saint-Nazaire! Cela lui avait trotté par la

cervelle depuis le mot malencontreux de la veille. A Saint-Nazaire

devait être la femme. Du moins elle y avait passé. Par où se serait-elle

enfuie, si non par là, le seul chemin pour quitter le pays? Il la

retrouverait certainement de ce côté. Il avait suffi d'une phrase, jetée

au hasard, sans plus, pour évoquer les souvenirs, les rallumer, encore

tout chauds, enflamber derechef les regrets et les désirs irrésistibles.

Et, le mot à peine lâché, la mère avait compris. Elle aurait voulu

s'être mordu la langue avant ce mot, l'avoir coupée même. Maintenant, il

était trop tard. Le mal fait suivait son cours. La mauvaise pensée

s'était épandue dans l'âme du gas en tache d'huile. Elle le voyait bien!

Son silence tout d'abord, son air songeur, puis sa rentrée à demi en

ribote, la mine déconfite de Gillioury, les rires jaunes, les paroles

inutiles, la fausse joie tapageuse, les bolées de cidre, la soif de vin,

autant de tristes signes! Il était repris, le malheureux! Elle l'eût

encore préféré veule, comme cet après-midi, rendu de fatigue, anéanti,

dormant, inerte, mais ne songeant plus à rien. En ce moment, malgré son

bagout de buveur, où il cherchait à s'étourdir, il était tout à son

péché. On lisait dans ses yeux vagues son idée fixe. La vieille ne s'y

trompait point, et une amère désespérance lui serrait le coeur.

Elle essaya, quoique à peu près sûre que ce serait en vain, de discuter

le projet. Après tout, les homards se vendraient fort bien au Croisic.

Le notaire en achèterait un, certainement. Quant à l'autre, si l'on en

faisait cadeau au curé! Puis, les Grévion n'auraient pas bonne pêche. Le

temps n'était pas aux lubines. N'est-ce pas, père Gillioury? Alors, à

quoi bon se déranger pour deux homards? Pas si beaux, d'ailleurs! On en

avait vu souvent de plus guernauds. Il valait mieux attendre une

meilleure occasion.

Le gas n'écoutait pas, ne répondait pas; mais, buté, tenace, répétait:

--J'irai au marché demain; j'irai.

Naïk, innocente, ignorant du reste les détails du matin, racontés à la

mère seulement, Naïk toute gentille répétait avec lui:

--Eh bien! oui, tu iras. C'est entendu, qui t'en empêche? La mère dit ça

pour dire.

Marie-des-Anges lui tirait alors son tablier sous la table et lui

faisait, derrière la main levée, les gros yeux.

Quant à Gillioury, il avait son plan, qu'il communiqua tout bas à la

vieille.

--Faut le saouler. Toutes voiles dehors! Il perdra le nord. Une fois à

fond de cale, il ne se rappellera plus. Ça se noie, les idées! Quand on

a la soute qui déborde, le temps file vingt noeuds à l'heure. On se

réveille à peine, que demain est déjà passé! C'est comme pour le mal de

dents! Rien de tel qu'une petée de vitriol dans la gargarousse. Attrape

à le saouler, la mère!

Lui-même, pour exciter le gas, faisait les quatre cents coups sur son

_banjo_, à fendre le bois, à casser les cordes, en démoniaque, en

ivrogne fin-perdu, hurlant à tue-tête les refrains les plus bistoques,

les plus de bamboche:

La quille en l'air et bord sur bord,

Ouvre ta gueul' comme un sabord!

Ça coule,

Ça roule,

Ça vous fout l'branl'-bas dans la boule!

Et bon, bon, bon,

A plein bidon,

Vide ton boujaron,

Les frères,

Vide ton boujaron,

A fond,

Vide ton boujaron.

Et Naïk s'étonnait de voir la mère verser elle-même de grands coups de

tafia dans le gobelet de Marie-Pierre.

Lui, les yeux hors de la tête, avec le tour cerné en blanc dans sa

figure violacée, les gestes déjà vagues, la voie en bouillie, il raclait

follement son crincrin et faisait chorus au vieux.

--Non, non, pas cette chanson-là, disait-il. C'est trop long, trop

difficile. On s'embrouille. Une plus... plus... plus chose, quoi! Du qui

se chante tout seul, harné! tout seul. Tu sais bien, eh! Bout-dehors,

eh! hareng saur, eh! du bord! tu sais bien, voyons, ça, quoi! La chanson

des... de la chanson, quoi!

Il flanquait alors un rude coup de poing sur la table, se tapait le

crâne du fond de son violon, riait bestialement, et entonnait avec un

large hoquet lui secouant la poitrine entière:

N'en faut du vin,

Du vin tout plein.

Du vin n'en faut,

Tout jusqu'en haut.

N'en faut du vin.

Du vin n'en faut.

N'en faut du vin.

Du vin n'en faut.

Sa langue s'épaississait de plus en plus. Les paroles monotones, lentes,

hachées, semblaient lui tomber des lèvres par hoquets. Les notes

râlaient dans sa gorge en modulations rauques, grasses, qui

gargouillaient ainsi que de sourds vomissements. Sa tête pesante

ballottait sur ses épaules. Ses gestes détendus, inachevés, battaient

l'air mollement. Ses paupières n'avaient plus la force de se relever,

et, dessous, on voyait rouler ses yeux, dont les prunelles remontaient,

ne laissant paraître que le blanc, comme en des yeux d'aveugle.

Marie-des-Anges versait toujours. Gillioury trinquait toujours. Le gas

buvait toujours. Maître Nicolas, que le vacarme empêchait de dormir,

retirait par moments sa tête effarée de dessous son aile et commençait

son couplet qu'il ne terminait point. Naïk, effrayée, désolée sans

savoir pourquoi, pleurait.

Enfin le gas, assommé de boisson, s'affala d'un bloc sous la table.

Marie-des-Anges et Gillioury le déshabillèrent et le portèrent dans son

lit. Mais, pendant que sa mère, sanglotante, le bordait, il rouvrit un

oeil, la regarda stupidement, essaya de sourire, se donna une claque sur

le nez, de sa main morte, et répéta plusieurs fois, concentrant tout son

être dans cette affirmation obstinée et vivace:

--J'irai! Harné! Oui, j'irai!... J'irai!

La Glu · 第 20 / 33 题