Au Croisic, le gas était resté couché tout le tantôt du vendredi, sans
se réveiller, sans grouiller seulement dans son somme, même en rêve. A
plat dos, gisant, lourd comme un plomb, il dormait du corps et du
cerveau, pleinement. Dans le plus chaud de l'après-midi, à l'heure où
maître Nicolas se taisait dehors, acouvillonné en petite poule, le bec
entr'ouvert, à l'heure où la chambre ne bruissait plus qu'au bourdon
furtif de quelque mouche, le silence avait paru si profond à
Marie-des-Anges qu'elle s'était approchée du lit plusieurs fois pour
soulever le rideau de serge rouge et regarder son gas, le craignant
évanoui. Il lui semblait comme mort, tant sa respiration, en ces moments
d'accalmie, soufflait doux et menu, perceptible de près seulement,
semblable à celle d'un enfant dans les primes langes. Elle appelait
alors Naïk et Gillioury, qui arrivaient avec d'infinies précautions, la
fillette sur la pointe des pieds, le vieux en glissant ses gros souliers
au ras du carrelage; et tous trois le contemplaient en souriant d'aise,
se disaient leur joie par signe, à la muette, étaient radieux. L'une
arrangeait un pli du garde-jour; l'autre tapotait légèrement la couette
débordée; le père Gillioury faisait pouh! pouh! en écartant des deux
mains les bestioles vrombissantes.
Quand le gas s'était enfin réveillé, au soir, il avait cru sortir d'un
songe, se retrouvant chez lui, loin de la maison de là-bas, si suavement
parfumée. Ici, cela sentait l'antique odeur de chanci, de linge humide,
mêlée au remugle des paniers à poissons. Mais cette forte odeur
coutumière, il l'aimait. Il en eut, tout de suite, le coeur ragaillardi.
Et de même ses yeux s'épanouirent de rencontrer, en place de la pâle
frimousse aux mines ambiguës, les saines et bonnes figures des siens, la
face de bénédiction de sa mère, la binette cocasse et amicale de
_Bout-dehors_, le tant gracieux minois de Naïk. Il n'y avait pas à dire
non, elle était jolie sous sa coëffe, la fine cousine, avec ses rondes
joues en pommes, sa bouchette mignonne en fraise, ses longs regards
pleins de mièvres tendresses! Harné! Où avait-il donc la boule, d'avoir
pu mettre tout cela en oubliance?
Il se dressa, s'étira vivement, alla se fourrer la tête dans une seille.
--Pas là-dedans, s'écria Naïk. On y a lavé des toiles de goudron au
matin.
--Tant mieux! répondit-il en barbottant dans l'eau et se frottant le
nez. Oh! comme ça fleure bon! Je voudrais avoir de la barbe, pour garder
le sent-fort.
Il se secouait comme un chien mouillé, écrasait les gouttes huileuses
sur sa peau grasse, dilatait ses narines, passait sa langue aux
commissures de ses lèvres, soufflait en pluie, riait. Tout le monde de
rire avec lui, jusqu'à maître Nicolas qui, renonçant pour une fois à ses
airs appris, poussait son naturel et crécellant _cracracracra_ de merle
en liberté.
--J'ai comme besoin de travailler, fit soudain Marie-Pierre. Dis donc,
Bout-dehors, si nous allions jusqu'au port vieux, en attendant le
souper. Je voudrais visiter un peu les boîtes à homards. Est-ce qu'il y
en a de beaux, aujourd'hui, la mère?
--Oui-dà, mon gas, il y en a deux surtout, des vrais coffres. Et si
demain les Grévion pouvaient nous ramener du large quelques lubines
numéro un, la vaudrait ensemble la course à Saint-Nazaire.
--Quel jour c'est-il donc, demain? interrompit Marie-Pierre en se
prenant le front pour se rappeler.
--Samedi, dà, jour de marché.
Il fit ah! très longuement, demeura pensif, fouilla au fond de sa poche
où des clefs tintinnabulèrent. Puis il sortit, muet. En route, avec
Gillioury, il continua de rêver. Sa grosse gaieté était tombée à plat.
Au port vieux il visita les boîtes d'un air distrait. Il ne partagea
même pas les bruyantes exclamations du _mathurin_ à l'aspect des deux
fameux homards réellement extraordinaires. Il hala sur les amarres des
casiers sans entrain, n'éprouvant plus ce besoin de travailler qui
l'excitait tout à l'heure. Au quatrième, il lâcha l'ouvrage en disant:
--Viens boire une bolée de cidre, va, ça vaudra mieux. Je ne sais pas ce
que j'ai. Je suis tout chose. J'ai les bras mous comme une moche de
beurre.
Il but deux bolées coup sur coup, puis un gobelet de raide, qui lui
empourpra les joues. Avant de se retirer, il s'arrêta chez les Grévion
et recommanda bien à la femme de dire au père et aux gas, quand ils
rapporteraient leur pêche, qu'on attendait leurs plus beaux poissons
chez Marie-des-Anges, parce que lui, Marie-Pierre, allait demain à
Saint-Nazaire pour le marché.
Comme la petite Thérèse le regardait fixement, sur le pas de la porte,
il lui demanda s'il avait quelque chose de changé, qu'elle le reluquait
si fort.
--Je vois bien que non, répondit-elle. Mais je croyais que oui.
--Pourquoi ça?
--Dame! t'étais en perdition, à c'matin, pas vrai? A preuve que c'est
Gillioury qui t'a ramené à quai. Alors, je tâchais de voir ce qu'il
avait voulu dire comme ça, quoi! Des choses, pardine, je sais pas, moi.
Il lui allongea une giffle, qu'elle évita d'un saut, en l'appelant grand
serin.
--Allons encore boire un peu de raide, fit-il à Gillioury.
--Mais non, du gas. En v'là assez. Tu serais saoul. Il est temps de
souper, d'ailleurs. On nous attend à la maison. Vent arrière et plus de
bordées! Qu'est-ce que t'as donc à la fin?
--J'ai envie de l'être, saoul.
--Eh bien! tu te suiveras la gargousse chez toi.
A table, en effet, il tapa sur le cidre, et tout de suite après la
première bouchée, mangeant peu, vidant le pot par grandes rasades. Non
plus silencieux et rêveur, toutefois. Au contraire, bavard et bruyant,
la langue déliée, les gestes drus, surtout quand il eut humé un
rouge-bord de vin charentais. C'était du vieux picton, conservé
précieusement au cellier pour les jours de fête, et que la mère avait
été quérir sur sa demande. Il en avait soif, de ce fin jus de vigne! Ça
lui ferait du bien! Harné! On pouvait bien y aller de cette dépense! Il
rattraperait ça le lendemain, au marché, avec les deux homards et les
lubines des Grévion!
--Tu y vas donc, décidément, demain, à Saint-Nazaire?
--Pour sûr.
La mère avait fait cette question d'une voix inquiète. Il y répondit
avec une énergie violente, entêtée d'avance contre les objections. C'est
cette idée-là qui lui avait brusquement coupé sa gaieté, tantôt. A
Saint-Nazaire! Aller à Saint-Nazaire! Cela lui avait trotté par la
cervelle depuis le mot malencontreux de la veille. A Saint-Nazaire
devait être la femme. Du moins elle y avait passé. Par où se serait-elle
enfuie, si non par là, le seul chemin pour quitter le pays? Il la
retrouverait certainement de ce côté. Il avait suffi d'une phrase, jetée
au hasard, sans plus, pour évoquer les souvenirs, les rallumer, encore
tout chauds, enflamber derechef les regrets et les désirs irrésistibles.
Et, le mot à peine lâché, la mère avait compris. Elle aurait voulu
s'être mordu la langue avant ce mot, l'avoir coupée même. Maintenant, il
était trop tard. Le mal fait suivait son cours. La mauvaise pensée
s'était épandue dans l'âme du gas en tache d'huile. Elle le voyait bien!
Son silence tout d'abord, son air songeur, puis sa rentrée à demi en
ribote, la mine déconfite de Gillioury, les rires jaunes, les paroles
inutiles, la fausse joie tapageuse, les bolées de cidre, la soif de vin,
autant de tristes signes! Il était repris, le malheureux! Elle l'eût
encore préféré veule, comme cet après-midi, rendu de fatigue, anéanti,
dormant, inerte, mais ne songeant plus à rien. En ce moment, malgré son
bagout de buveur, où il cherchait à s'étourdir, il était tout à son
péché. On lisait dans ses yeux vagues son idée fixe. La vieille ne s'y
trompait point, et une amère désespérance lui serrait le coeur.
Elle essaya, quoique à peu près sûre que ce serait en vain, de discuter
le projet. Après tout, les homards se vendraient fort bien au Croisic.
Le notaire en achèterait un, certainement. Quant à l'autre, si l'on en
faisait cadeau au curé! Puis, les Grévion n'auraient pas bonne pêche. Le
temps n'était pas aux lubines. N'est-ce pas, père Gillioury? Alors, à
quoi bon se déranger pour deux homards? Pas si beaux, d'ailleurs! On en
avait vu souvent de plus guernauds. Il valait mieux attendre une
meilleure occasion.
Le gas n'écoutait pas, ne répondait pas; mais, buté, tenace, répétait:
--J'irai au marché demain; j'irai.
Naïk, innocente, ignorant du reste les détails du matin, racontés à la
mère seulement, Naïk toute gentille répétait avec lui:
--Eh bien! oui, tu iras. C'est entendu, qui t'en empêche? La mère dit ça
pour dire.
Marie-des-Anges lui tirait alors son tablier sous la table et lui
faisait, derrière la main levée, les gros yeux.
Quant à Gillioury, il avait son plan, qu'il communiqua tout bas à la
vieille.
--Faut le saouler. Toutes voiles dehors! Il perdra le nord. Une fois à
fond de cale, il ne se rappellera plus. Ça se noie, les idées! Quand on
a la soute qui déborde, le temps file vingt noeuds à l'heure. On se
réveille à peine, que demain est déjà passé! C'est comme pour le mal de
dents! Rien de tel qu'une petée de vitriol dans la gargarousse. Attrape
à le saouler, la mère!
Lui-même, pour exciter le gas, faisait les quatre cents coups sur son
_banjo_, à fendre le bois, à casser les cordes, en démoniaque, en
ivrogne fin-perdu, hurlant à tue-tête les refrains les plus bistoques,
les plus de bamboche:
La quille en l'air et bord sur bord,
Ouvre ta gueul' comme un sabord!
Ça coule,
Ça roule,
Ça vous fout l'branl'-bas dans la boule!
Et bon, bon, bon,
A plein bidon,
Vide ton boujaron,
Les frères,
Vide ton boujaron,
A fond,
Vide ton boujaron.
Et Naïk s'étonnait de voir la mère verser elle-même de grands coups de
tafia dans le gobelet de Marie-Pierre.
Lui, les yeux hors de la tête, avec le tour cerné en blanc dans sa
figure violacée, les gestes déjà vagues, la voie en bouillie, il raclait
follement son crincrin et faisait chorus au vieux.
--Non, non, pas cette chanson-là, disait-il. C'est trop long, trop
difficile. On s'embrouille. Une plus... plus... plus chose, quoi! Du qui
se chante tout seul, harné! tout seul. Tu sais bien, eh! Bout-dehors,
eh! hareng saur, eh! du bord! tu sais bien, voyons, ça, quoi! La chanson
des... de la chanson, quoi!
Il flanquait alors un rude coup de poing sur la table, se tapait le
crâne du fond de son violon, riait bestialement, et entonnait avec un
large hoquet lui secouant la poitrine entière:
N'en faut du vin,
Du vin tout plein.
Du vin n'en faut,
Tout jusqu'en haut.
N'en faut du vin.
Du vin n'en faut.
N'en faut du vin.
Du vin n'en faut.
Sa langue s'épaississait de plus en plus. Les paroles monotones, lentes,
hachées, semblaient lui tomber des lèvres par hoquets. Les notes
râlaient dans sa gorge en modulations rauques, grasses, qui
gargouillaient ainsi que de sourds vomissements. Sa tête pesante
ballottait sur ses épaules. Ses gestes détendus, inachevés, battaient
l'air mollement. Ses paupières n'avaient plus la force de se relever,
et, dessous, on voyait rouler ses yeux, dont les prunelles remontaient,
ne laissant paraître que le blanc, comme en des yeux d'aveugle.
Marie-des-Anges versait toujours. Gillioury trinquait toujours. Le gas
buvait toujours. Maître Nicolas, que le vacarme empêchait de dormir,
retirait par moments sa tête effarée de dessous son aile et commençait
son couplet qu'il ne terminait point. Naïk, effrayée, désolée sans
savoir pourquoi, pleurait.
Enfin le gas, assommé de boisson, s'affala d'un bloc sous la table.
Marie-des-Anges et Gillioury le déshabillèrent et le portèrent dans son
lit. Mais, pendant que sa mère, sanglotante, le bordait, il rouvrit un
oeil, la regarda stupidement, essaya de sourire, se donna une claque sur
le nez, de sa main morte, et répéta plusieurs fois, concentrant tout son
être dans cette affirmation obstinée et vivace:
--J'irai! Harné! Oui, j'irai!... J'irai!