XIII

--Voyons, l'abbé, est-ce dit? Vous venez avec nous?

--Pourquoi nous? fît d'Amblezeuille. Je ne sais pas si j'y vais, moi.

--Comment, tu ne sais pas? reprit le comte. Mais c'est toi-même, il n'y

a pas encore une heure, qui as déclaré qu'il fallait pousser au devant

d'Adelphe jusqu'à Nantes!

--Toi, oui. C'est ton devoir parbleu! Et puis, cela te fait plaisir,

n'est-ce pas? Adelphe n'arrive à Nantes que demain matin. Nous serons à

Saint-Nazaire au train de midi, à Nantes sur le tantôt, et tu auras ta

soirée libre pour gourgandiner un brin là-bas, voilà tout. En te

soumettant cette idée-là, j'étais bien sûr que tu prendrais la balle au

bond. Tu es assez content d'aller faire la débauche...

--Mais puisque je t'emmène, nous serons sages.

--Voyez-vous ça! Dis tout de suite que je te sers de chaperon.

--Mon Dieu! messieurs, interrompit doucement le curé Calvaigne, vous

discutez là sur des nuances, permettez-moi de vous le dire.

--Enfin, venez-vous, l'abbé? C'est toute la question.

--Ma foi, oui. J'ai des achats à faire à Nantes. Je profiterai ainsi de

votre landau jusqu'à Saint-Nazaire, et de votre aimable compagnie...

--Oh! aimable, avec lui! firent les deux gentilshommes en se toisant

l'un l'autre.

Ils n'en partirent pas moins tous les trois, très ravis, au fond, de

faire route ensemble, un peu émus aussi à la pensée de revoir Adelphe,

l'enfant gâté de la maison, l'enfant prodigue enfin de retour, après une

grosse année d'absence.

--Ah! tu peux dire, répétait le chevalier, tu peux dire qu'il a un

heureux caractère, ce garçon-là. Revenir ainsi sans barguiner, et pour

s'enterrer avec un vieux grigou tel que toi. Sarpejeu! Quelle bonne

nature. Il ne tient pas de son grand-père, au moins. J'entends comme

gentillesse!... Parce que, d'ailleurs, comme polisson, c'est autre

chose. Et encore, je suis bien certain qu'à ton âge, il ne courra plus

la gueuse. Tandis que toi...

--Eh! moi, moi! Qu'est-ce que je fais donc de si mal, moi?

--Tiens! tu te défends? Et cette petite femme, alors, néant, fumée? Je

l'ai inventée, n'est-ce pas?

--Quelle petite femme?

--Cette Parisienne, voyons! Ce bijou dont tu parlais tant l'autre jour,

avec les yeux hors de la tête!

--Peuh! est-ce que je sais? Je ne l'ai plus revue au bord de la mer.

--Tu l'as donc cherchée?

--Oui et non. Tenez, l'abbé, je vous fais juge. C'est par hasard...

--Par hasard la première fois, peut-être, interrompit d'Amblezeuille.

Mais la seconde, la seconde? Car tu l'as rencontrée deux fois, si je ne

m'abuse. Eh bien! la seconde, tu l'as bien voulu, sarpejeu! Ce bijou!

Joli bijou, ma foi! Un pou de sable! L'abbé qu'en dites-vous?

--Mon Dieu! messieurs, vous avez raison chacun de votre côté. Il est

évident que, d'une part... Et cependant, si l'on se place à certain

point de vue...

--Mais non, l'abbé, vous n'y êtes pas, s'écriaient les deux amis.

Comme on approchait de Saint-Nazaire, le chevalier qui occupait la

banquette de devant du landau, se souleva soudain des poignets pour

regarder par-dessus la capote, et s'écria:

--Tiens! une voiture qui nous suit. Elle vient du Croisic par la

traverse. Eh, eh! il y a deux femmes dedans.

Le comte, d'un mouvement machinal, se haussa en se retournant.

--J'aurais parié que tu ferais volte face! ricana le chevalier avec un

joyeux craquement de phalanges. Des femmes, il faut que tu voies ça!

Le comte s'était rassis, tout rouge.

--Diantre! je devine, ajouta d'Amblezeuille, en poussant du bout des

doigts un facétieux dégagé dans les côtes du comte. Je devine. Voilà le

sang qui te danse aux oreilles. C'est ta Dulcinée, hein?

Du coup, l'abbé aussi se retourna, curieux.

--Ne regardez donc pas ainsi, voyons, fit le comte. C'est indécent!

Puis, bousculant du genou le curé Calvaigne, tirant le chevalier par le

revers de la redingote, il se renfourgna refrogné au fond de la voiture,

et jeta d'une voix brève cet ordre à son cocher:

--Fouette! ne nous laisse pas rejoindre.

Pourquoi cet ordre? Lui-même n'en savait rien. Il l'avait lâché sans

plus réfléchir, gêné, comme honteux de cette rencontre possible, tandis

que l'abbé baissait le nez, fourrait ses mains dans les manches de sa

douillette, faisait celui qui n'a rien vu, et que le chevalier se

martyrisait les doigts, secouait la tête, clignait de l'oeil, souriait

silencieusement.

C'était, en effet, la Glu, accompagnée de Mariette, dans la calèche de

louage de Guillaume Hervé. Elle avait remarqué le brusque mouvement de

curiosité des trois hommes, avec un haussement de sourcils à l'aspect

imprévu du feutre romain. Si rapide qu'eût pu être l'apparition du comte

au ras de la capote, elle avait tout de suite reconnu cette figure. Elle

s'aperçut aussi de l'allure plus vive que prit soudain le landau.

--Tiens, pensa-t-elle tout haut, ils veulent donc m'éviter?

--Pourquoi cela, madame? fit Mariette.

--Je ne sais pas, va! Une idée qu'ils ont. Si je les taquinais? Ma foi,

oui, ça nous amusera.

Elle piqua le dos de Guillaume avec la pointe de son ombrelle, et lui

dit:

--Brûle-moi cette voiture-là, mon garçon.

--Harné! C'est pas commode, madame, répondit Guillaume. Les chevaux de

m'sieu le comte sont des chevaux de ville. Ils ont les jambes longues.

Nous allons tout de même tâcher moyen.

Puis, d'une petite voix flûtée, en fausset, il cria, enveloppant ses

deux bêtes dans le _huit_ d'un large coup de fouet:

--_Hue! malhurus! sauvons-nus!_

Les rosses bretonnes, aux oreilles ballantes, au poil de vache, prirent

le grand trotton, battant le traquenard du derrière, et gagnèrent

bientôt du terrain sur les anglo-normands, dont le trot régulier

s'allongeait, mais sans jamais s'enlever en galopade.

--_Hue! sauvons-nus!_

Et la carriole de louage passa auprès du landau, le frôlant presque ric

à rac, emportée dans un bruit de ferraille et une giboulée de coups de

fouet.

Pendant la demi-minute où les voitures étaient moyeu contre moyeu, la

femme regarda fixement les trois hommes, qui la saluèrent, après que le

comte eut donné le signal en soulevant son chapeau. Elle leur répondit

par une légère inclinaison de tête, avec une moue hautaine. Elle était à

la fois blême et comme couperosée, le teint battu par la rapidité de la

course. Ses cheveux retroussés au vent laissaient à découvert son front

bombé. Deux pochons couleur lie de vin se bouffissaient sous ses yeux

morts. A l'un des coins de ses lèvres minces, une goutte de salive

moussait.

--Sarpejeu! fit le chevalier quand elle fut passée, c'est ça que tu

appelles un bijou, dis donc, Kernan?

--Bah! répondit le comte en roulant les épaules, on peut se tromper.

Aujourd'hui, en effet, je la trouve assez laide. Elle est peut-être

souffrante.

--Ma foi! conclut l'abbé, souffrante ou non, elle n'est pas belle,

monsieur le comte. Il serait à souhaiter que le péché fût toujours aussi

laid que cela. Il tenterait moins.

En ce moment, par bravade sans doute, et comme une gamine mal élevée, la

Glu se retourna et se haussa à son tour, pour regarder les trois hommes.

Le vent lui rabattait maintenant ses frisettes d'or sur les yeux. Dans

un rire insolent étincelaient ses crocs de louvatte. Son teint, estompé

par l'éloignement, se fondait tout rose.

Le comte donna une grande claque sur la cuisse du chevalier stupéfait,

et lui cria, presque rageusement, en pleine figure:

--Eh bien! oui, morbleu, oui, chevalier, c'est un bijou. Je ne m'en

dédis pas.

Ses regards flambaient dans sa face pourpre. La grosse veine du milieu

de son front, comprimée par le chapeau anglais trop petit, s'enflait,

bleuissait, avec des noeuds violets prêts à éclater; des fibrilles

rouges lui marbraient la peau des joues d'un rouge vif comme des

égratignures fraîches; ses narines s'ouvraient, épanouies, humant dans

l'air la traînée de parfum que la femme avait laissée derrière elle,

parfum trouble et troublant, que seul un amoureux pouvait percevoir et

nettement savourer parmi la poussière en tourbillon, l'odeur du cuir des

harnais, la sueur fumante des chevaux.

La Glu · 第 16 / 33 题