XIV

--Et pourquoi veux-tu qu'elle se soit moquée de nous? disait le comte.

Nous n'avons rien de ridicule, je pense.

--Ah! tu penses! faisait le chevalier d'un air goguenard.

--Mais, dame! en tous cas, ce n'est ni l'abbé ni moi...

--Ni toi? Ah! çà, tu ne t'es pas vu tout à l'heure, mon vieux Kernan. Eh

bien! précisément, c'est de toi qu'elle s'est moquée, n'en doute pas.

--De moi?

--Tu avais l'air, à ce moment, d'un coq prêt à pondre. N'est-ce pas,

l'abbé?

--Et toi tu as toujours l'air d'un grand dindon qui fait _blou blou

blou_. N'est-ce pas, l'abbé?

--Mon Dieu! messieurs, dit le curé Calvaigne, à quoi bon ces

dissensions? Il est certain que si l'on veut s'amuser à chercher des

ressemblances animales pour défigurer les physionomies, même les plus

nobles, la malignité ne manquera jamais d'y trouver son compte, au lieu

que...

--Vous ne me répondez pas, l'abbé, interrompirent les deux

gentilshommes.

Et de fait, il fut impossible à l'abbé, comme toujours, d'ailleurs, de

donner tort à l'un des deux. Même sur la question de savoir si la femme

avait voulu se moquer de quelqu'un, tout à l'heure, par sa moue hautaine

et son rire insolent.

--Au fait, dit le comte, j'en aurai le coeur net avant qu'il soit peu.

Elle va sûrement à Nantes. Nous ferons route ensemble. Et je lui

demanderai la chose à elle-même.

--Tu vas lui parler, étant avec nous!

--Et pourquoi pas?

--Étant avec l'abbé! Voyons, cette fois, l'abbé, vous ne le trouvez pas

fou?

--Je ne dis pas, répondit le curé, je ne dis pas.

Mais comme le comte lui lançait un terrible coup d'oeil, il ajouta

aussitôt:

--Néanmoins, cela dépend. Cette dame, après tout, est comme il faut,

sans doute, puisque monsieur le comte juge à propos de lui adresser la

parole en public.

--Vous n'êtes qu'un flatteur, bougonna le chevalier. Quant à Kernan,

c'est un vieux courasson, voilà tout. Au fond, il n'a élevé cette

discussion que pour se donner un prétexte à lui parler. Eh bien! qu'il

lui parle! C'est bon! Je saurai protester par ma mine et mon silence.

J'ai de la tenue, moi, oui, monsieur.

Voilà pourquoi, une demi-heure plus tard, à la gare de Saint-Nazaire, la

Glu ne put s'empêcher de sourire, quand elle vit la singulière allure du

trio. En avant marchait le comte, qui venait à elle le chapeau bas, le

regard en coulisse, les lèvres en fraise. A sa suite s'inclinait l'abbé,

moitié figue moitié raisin, gardant un air grave malgré sa bouche en cul

de poule. Derrière, le chevalier esquissait un vague salut du bout des

doigts, la figure grippée, le menton sur la cravate, les membres roides,

ankylosés dans une dignité en bois.

L'attitude des trois hommes disait si bien leurs sentiments, que

Mariette elle-même fit semblant d'éternuer pour pouvoir à l'aise pouffer

dans son mouchoir. Quant à la Glu, elle se promit incontinent de se

divertir ferme avec ces grotesques, et commença tout de suite. A peine

les premières politesses échangées, elle fit son nez en l'air, considéra

le chevalier entre les pointes de ses cils, et le désigna au comte en

disant du ton le plus naturel:

--C'est monsieur votre père, n'est-ce pas?

Le chevalier n'y put tenir, et, avec un haut-le-corps, rompit son

silence revêche:

--Comment, son père! s'écria-t-il. Mais, sarpejeu! nous sommes quasi du

même âge, madame, à quelques années près.

--Oh! pardon, monsieur, pardon, fit la Glu se confondant en gestes

d'excuses, tandis que sa mine étonnée semblait dire qu'elle ne pouvait

en croire ses yeux.

Puis, toujours d'un air innocent, comme si elle ne savait pas la portée

de ses paroles, elle ajouta en parlant au comte:

--Mes compliments, monsieur! vous êtes bien conservé, vous.

Il se rengorgea, arrondissant ses bras, enflant sa poitrine. Il

rayonnait. Évidemment, si la femme s'était moquée tout à l'heure, ce

n'était pas de lui, et bien de ce pauvre d'Amblezeuille! Inutile de la

questionner là-dessus, maintenant. Mais comme elle était charmante! Ah!

il ne se trompait pas! Un bijou, certes, un fin bijou! Et quelle chance

de l'avoir rencontrée aujourd'hui! On ferait donc route ensemble jusqu'à

Nantes.

Tous montèrent dans le même wagon, où le comte s'installa au fond, en

face de la femme, remuant, empressé, aux petits soins, tout gaillard, en

cavalier servant. Mariette s'était assise à côté de madame.

D'Amblezeuille et le curé occupaient les deux coins de la portière

d'entrée, l'un plus rogue que jamais, méditant une revanche, l'autre le

nez dans son bréviaire, mais souriant à tout le monde dès qu'il levait

la tête.

On parlait banalement de la température, du _fond de l'air_.

--Oui, disait la Glu avec nonchalance, un mauvais mois, ce mois de mars,

pour les rhumatismes!

Et le chevalier faisait craquer ses phalanges en pétarade, afin de bien

montrer que la remarque ne le touchait en rien, ses articulations se

disloquant à merveille. Puis il lançait au comte, sèchement:

--Mauvais, pour les apoplectiques surtout!

Mais la Glu reprenait, les yeux en l'air, la tête penchée, comme si elle

écoutait des bruits dans l'acajou du plafond:

--C'est curieux, vous n'entendez pas?

--Quoi donc?

--Le printemps qui fait jouer le vieux bois.

Mariette, immobile, riait du regard. Le comte, lui, s'en donnait à coeur

joie, ayant saisi l'allusion aux phalanges du chevalier et voulant

prouver que rien ne lui échappait. L'abbé Calvaigne inclinait la tête

complaisamment, et envoyait du même coup une grimace de commisération

vers d'Amblezeuille, qui feignait de ne point comprendre, pinçait les

lèvres, jaunissait.

On parla aussi du pays, de ses beautés.

--Il en possède une de plus depuis que vous êtes au Croisic, dit

galamment le comte en oeilladant vers la Glu.

--Ce qu'il y a de plus beau dans le Croisic, interrompit d'Amblezeuille,

ce sont les gas. Il y en a particulièrement un que je vous recommande,

madame, si vous aimez le type breton pur.

De rage, le chevalier mettait les pieds dans le plat. Il voulait se

venger. Le comte avait rougi jusqu'à la peau de son crâne, qui rutilait

entre ses rares cheveux blancs. L'abbé, devenu soudain très myope,

plongeait dans son bréviaire. La Glu, sans le moindre tressaillement,

répondit d'une voix claire:

--Oui, je sais, je le connais, monsieur. C'est Marie-Pierre, n'est-ce

pas? Un petit pêcheur? J'ai souvent causé avec lui au bord de la mer. Je

l'ai même fait venir chez moi. Il m'intéresse beaucoup. Un sauvage! Je

le trouve très beau, en effet. Et puis, il a une chose pour lui, une

chose qui plaît toujours aux femmes.

Le chevalier, qui avait d'abord été décontenancé par l'assurance de la

Glu, jubilait maintenant. Sans doute elle allait lâcher quelques paroles

désagréables au comte, qui bouillait de dépit. Aussi prit-il soudain son

air le plus gracieux, pour demander quelle était donc cette chose que le

gas avait, et qui plaît tant aux femmes.

La Glu, d'un ton très doux, répliqua:

--Oh! monsieur, allez! une chose bien simple: la jeunesse.

Cette fois, le chevalier se le tint pour dit, se recroquevilla dans sa

mauvaise humeur, et n'ouvrit plus le bec jusqu'à Nantes. On continua

sans lui à bavarder. Seul l'abbé Calvaigne, toujours fourré dans son

bréviaire, semblait partager sa bouderie. Il était un peu gêné, en

effet, par l'allure de plus en plus entreprenante du comte, qui

papillonnait, madrigalisait, risquait même des plaisanteries de vieux

chasseur, habitué à courtiser des filles d'auberge. La femme, elle,

s'amusait beaucoup à ces galanteries de roquentin provincial, à ce

don-Juanisme de hobereau, qu'elle excitait d'ailleurs par d'agaçantes

demi-avances. Plus le prêtre paraissait embarrassé, plus le chevalier

rechignait, et plus elle coquetait. Même elle avait lancé cette phrase,

après une série d'invites non dissimulées du comte:

--Eh bien! voilà qui est convenu. Vous me piloterez ce soir dans Nantes,

que je ne connais pas; et si c'est réellement joli comme vous dites, les

bords de l'Erdre, il faut m'y mener. Rien de plus simple!

L'abbé s'abîma aussitôt dans une profonde méditation, afin de faire

croire qu'il n'avait rien entendu, et le chevalier souffla fortement, en

battant des paupières, comme un homme suffoqué qui n'est pas maître de

cacher son effarement.

Ayant produit le scandale qu'elle désirait, elle ajouta, très

sérieusement:

--J'espère bien, d'ailleurs, que ces messieurs seront de la partie. Pas

vrai, messieurs?

--Mon dieu! madame, balbutia l'abbé tout pâle, vous sentez bien que mon

ministère ne me permet point... Monsieur le chevalier, je ne dis pas!

--Oh! moi, fit d'Amblezeuille, impossible aussi.

Et, avec son sourire le plus jaune, il accentua:

--A mon âge!!

La Glu prit une petite mine confite en pudeur, et gloussa tristement,

avec un soupir de regret qui navra le comte:

--Alors, monsieur, n'y pensons plus. Vous comprenez qu'à nous deux,

seuls, cela ne serait pas convenable.

Le comte était furieux, outré. Une si belle occasion! Une femme si

appétissante! Animal de chevalier, va! Ce grognon-là semblait ravi

maintenant, d'avoir fait rater la chose. Car la chose allait toute

seule, sans lui, n'est-ce pas? On se promenait en bateau; on dînait

là-bas dans une guinguette; on soupait aux Galeries, en cabinet

particulier; d'Amblezeuille s'éclipsait complaisamment au dessert; et

alors... Le vieux gourgandin ne songeait plus le moins du monde, pour le

moment, à son plan de guérison en faveur d'Adelphe. Tout ravigoté de

désirs, le sang rajeuni, les nerfs fouettés par ces deux heures de

galanterie, les sens attisés par ces papotages coquets, ces avances

coquines, ce frôlement continu des jupes tièdes, ce voisinage d'une

chair endiablée et endiablotinée, il avait soif de cette femme.

La Glu le vit à plein, et, pour s'en amuser davantage, lui dit alors, de

plus en plus froide et réservée, pincée comme une grande dame, presque

pimbêche:

--D'ailleurs, monsieur, il faut avouer que j'étais bien légère. Je

m'engageais de la sorte, sans plus de cérémonie, dans votre société,

sans même savoir avec qui j'ai l'honneur d'être.

Comme le comte hésitait, c'est le chevalier qui prit la parole,

hautainement:

--Madame, dit-il, vous êtes avec l'abbé Calvaigne, curé de Guérande, et

avec le chevalier d'Amblezeuille. Quant à ce barbon qui fait le jeune,

et qui a tort, mais dont vous n'avez pas raison de vous moquer, c'est le

meilleur gentilhomme du pays, madame; c'est le comte Audren de Kernan

des Ribiers.

--Tiens! des Ribiers! s'exclama la Glu, tandis que l'immobile Mariette

elle-même n'avait pu s'empêcher de sourciller.

Il y eut un silence. On arrivait.

--Mais vous vous trompez, monsieur le chevalier, reprit la Glu très

calme. Je n'ai pas du tout l'intention de me moquer de votre ami. Et la

preuve, c'est que, s'il veut, ma proposition tient. Vous plaît-il,

comte, d'être mon cavalier ce soir?

--Oh! madame, avec joie, fit le comte en prenant la main tendue de la

femme et en y déposant un baiser que d'Amblezeuille lui-même fut forcé

de trouver du dernier Régence.

On descendit. La Glu était restée la dernière avec Mariette.

--Crois-tu, lui dit-elle tout bas, des Ribiers! Hein! non, c'est trop

drôle. Des Ribiers! Le comte des Ribiers! Ce que nous allons rire!

La Glu · 第 17 / 33 题