IX

A partir de ce jour, elle n'était plus allée nulle part sans apercevoir

à quelque bout de l'horizon la silhouette du jeune homme qui la suivait.

Il le faisait de loin, toutefois, avec des allures furtives, craintives,

si bien qu'elle n'en eut plus peur elle-même. Il semblait, en effet, la

chercher tout ensemble et la fuir. Il voulait apparemment la contempler

le plus possible, mais ne point l'approcher. Ainsi, jamais plus elle ne

le retrouva devant la maison, dont il redoutait sans doute l'étrange et

toute puissante attirance. C'est quand elle était en pleine promenade

qu'elle le voyait tout à coup poindre à la crête d'un roc ou surgir à

l'extrémité d'une plage. De là, il la regardait longuement, obstinément,

attentif comme une vigie, immobile comme une statue. Si elle faisait

mine de marcher vers lui, il disparaissait en dégrimpant le roc ou en

s'enfonçant derrière un pli de la dune. On eût dit qu'il jouait à

cache-cache.

Elle s'amusa de ce jeu. Deux ou trois fois, tandis qu'il ne pouvait la

guetter, elle se dissimula elle-même et se coula jusqu'à lui par des

ravines et des détours. Brusquement, elle débouchait à trente pas de

l'endroit où il se tenait en embuscade, tendu à plat ventre, fouillant

l'espace d'un oeil inquiet, la croyant très loin. D'un saut il était

debout et il se sauvait, effaré.

D'autres fois, elle demeurait elle-même sans bouger, tapie en un coin

presque inaccessible, et dont la vue même était barrée par quelque coude

de la falaise. Elle le savait dans les environs, rôdant, pareil à un

chien qui quête. Elle voyait même rouler les pierres qu'il arrachait en

se hissant. Il la flairait en quelque sorte et s'approchait peu à peu,

avançant malgré lui. Puis, soudain, avant même d'avoir été aperçue, elle

l'entendait dégringoler précipitamment. Il s'était senti trop près

d'elle, sans doute, et il se sauvait encore.

Décidément c'est lui qui avait peur.

Alors, c'est elle qui fut prise du désir de le rejoindre. Tout d'abord,

cela aussi l'amusa. Elle inventa des ruses et se rappela les romans de

Fenimore Cooper qu'elle avait lus étant jeune fille. Elle marchait

doucement sur le sable fin et avait envie d'effacer la trace de ses pas

derrière elle. Ou bien elle allait d'un rocher à l'autre, par la plage,

à reculons, et se blottissait dans le trou qu'elle semblait ainsi avoir

quitté. Elle pensait bien qu'il viendrait là, comme il avait coutume,

pour s'asseoir où elle s'était assise, respirer l'air qu'elle avait

respiré. Du coup, elle le tiendrait. A cette idée, elle souriait en

songeant au _sourire silencieux_ du vieux trappeur. Ces enfantillages la

ravissaient.

Mais l'autre était un vrai sauvage, un sauvage _pour de bon_, et non par

souvenir de lecture, comme elle. Il avait les roueries d'instinct de la

pleine nature. Il avait aussi ses yeux de pêcheur, ses yeux de gas

habitué à sonder les lointains de l'horizon et les profondeurs de la

mer. En outre, il aurait entendu parler les poissons, comme on dit.

Donc, les regards en arrêt, les oreilles à l'affût, le nez humant la

brise, il déjouait ces ruses de pensionnaire, ces ruses en imitation de

peau-rouge. Il avait compris le désir de la femme et le trompait, buté

en breton contre cette volonté qui s'entêtait ainsi à finasser avec la

sienne.

Après six jours usés de la sorte, elle s'exaspéra enfin au lieu de

s'amuser encore. Maintenant, il lui fallait ce fuyard soumis, et elle se

demandait comment renouer le charme dont elle l'avait vu enchaîné

l'autre jour, quand il rampait dans le sable. Mais ces instants-là ne se

font pas sur commande. Elle s'en irritait, ne trouvant pas d'où en tirer

un semblable, impuissante magicienne à qui le courant magnétique

n'obéissait plus. En vain elle dardait ses effluves, inconsciemment par

son désir, savamment par ses efforts. Les efforts se sentaient et

paralysaient l'attraction, toujours tenace cependant, mais de loin, et

non de façon à aimanter le rebelle jusqu'au contact. En vain elle

bondissait et faisait la chèvre sur les rampes ou à la cime des roches,

toute blanche parmi leurs masses couleur de pain grillé. En vain elle se

couchait et faisait la couleuvre, souple, onduleuse, roulée et déroulée,

en costume bleu maillotant, dans la cassonade dorée des plages. En vain!

Le contemplateur restait toujours là-bas, en extase, mais là-bas.

Enfin, un jour, elle trouva. Sans chercher, d'ailleurs. Un hasard, un

caprice, lui remit en main la baguette de fée, l'aimant perdu qui allait

ramener le fuyard et le faire joindre au plus près. Elle n'y comptait

même plus en cet instant et s'était promis, le matin, de ne plus

s'occuper à ce jeu stérile.

--Que je suis bête! avait-elle dit. Moi, du roman, alors, quoi? Pourquoi

pas amoureuse tout de suite? Ah! non, c'est trop farce.

Il était midi. Le soleil de mars, encore blanc ardait. Blanc comme de la

fonte chauffée à blanc. Soleil de printemps en rut, roide, brutal, qui

brûle les bourgeons afin de les gercer. Soleil de fièvre pour les nerfs

qui se tendent. Soleil de folie pour les tempes nues où le sang rajeuni

vient battre la charge.

Le sable dormait en cendres roussies. La mer était d'huile, lourde,

grasse, comme écrasée sous les étreintes accablantes du ciel. Le pli

lent des vagues, à peine frangé d'écume, semblait la ride voluptueuse

d'une peau caressée, d'une peau de bête qu'argente la mousse d'une sueur

d'amour.

Pas un fil de vent dans l'air immobile, où s'évaporait et planait, à ras

de terre, la sensuelle odeur des algues, adoucie par une délicate

haleine montant des salines qui fleurent la violette fanée. Cela sentait

la marée fumante et le bouquet qui agonise, un parfum compliqué,

troublant, à la fois âcre et fade, de sève pâmée, d'eau battue et de

sexe assouvi.

Caché au fond d'une creute, le gas hébété humait à pleins poumons cet

air capiteux et regardait à pleins yeux la femme allongée sur la plage.

Elle avait son costume de garçonnet, et ses jambes s'allumaient de

teintes roses sous les piqûres du soleil. Rose aussi paraissait sa

chevelure, qui flambait à l'ombre d'une ombrelle écarlate. Ses pieds

déchaussés, la pointe dans le sable, ne montraient que les talons,

semblables à deux gros boutons de rose. Et tout ce rose éblouissait

Marie-Pierre, lui dansait dans les prunelles, lui brouillait le cerveau,

lui incendiait les moelles.

Elle, nonchalante, un peu lasse d'avoir couru toute la matinée, l'esprit

vague, les membres alanguis, se laissait comme endormir à cette

délicieuse et forte chaleur, et savourait mollement une jouissance

confuse. Le fondant de l'arêne en poudre, le monotone bercement des

lames prochaines, le silence des choses, l'enveloppaient et la

pénétraient. Elle ne pensait à rien, pas même à Marie-Pierre, qu'elle

avait à peine entrevu aujourd'hui, tant il s'était tenu loin et tant

elle s'en était peu occupée. Elle ne pensait vraiment à rien, sinon, de

temps en temps, au léger picotement du soleil sur ses jambes, et elle

fermait alors les yeux en cognant ses talons l'un contre l'autre ou en

les ramenant d'un coup vif jusqu'au bord retroussé de sa blouse, et elle

frissonnait de tout son corps ainsi qu'un enfant qu'on chatouille.

Doucement elle se leva et alla tremper le bout de son pied dans l'eau

qui déferlait en nappe mourante. Surprise d'abord, puis tentée par cette

fraîcheur, elle avança d'un pas vif. Une vague qui arrivait lui fit

soudain le tour des deux chevilles. Elle avança encore, et la sensation

devint délicieuse sur ses mollets avivés par la cuisson fourmillante du

soleil.

Tout à coup, sans réfléchir, sans se dire que la maison était assez

loin, qu'un bain en mars est froid malgré l'air tiède, qu'elle n'aurait

pas de peignoir pour se sécher au sortir du bain, sans songer à autre

chose qu'à satisfaire son caprice, tout à coup elle jeta son ombrelle

derrière elle par dessus sa tête, prit sa course vers la mer et se jeta

bravement à même une lame un peu plus grosse qui l'envahissait jusqu'à

mi-corps.

Le froissement des flots piétinés, puis brusquement éclaboussés sous son

élan, et le broubrou de sa respiration saisie, l'empêchèrent d'entendre

le cri d'effroi poussé par Marie-Pierre.

Il avait sauté hors de sa cachette et il bondissait en haletant jusqu'à

la place que venait de quitter la baigneuse. Quand il arriva, elle était

déjà loin, nageant sans se retourner, tranquillement, si bien qu'il

cessa de craindre pour elle, ne songea plus à rien, se remit à la

contempler.

Au bout d'une vingtaine de brasses seulement, sentant ses membres se

raidir, elle vira pour regagner la terre, et elle vit alors le gas. Il

ne pensait plus à s'enfuir maintenant. Au contraire, il marchait au

devant d'elle, les pieds barbottant, écrasant les vagues sous ses lourds

souliers, les bras étendus pour la recevoir, les regards fixes, la

bouche grande ouverte, la lèvre inférieure pendante et tremblotante et

la langue presque tirée, comme s'il avait soif de cette eau où elle

venait de rouler son corps.

--J'ai froid, dit-elle en s'accrochant aux mains du jeune homme.

Elle claquait des dents, se serrait contre lui, se faisait toute petite.

Lui, demeurait stupide, pâle, et son haleine bruyante sifflait. Une

sueur glacée lui perla aux tempes. Il lui sembla que la mer et le ciel

tourbillonnaient dans un bourdonnement.

--Courons, fit-elle. J'ai froid.

Et elle s'élança sur le sable, au soleil, éparpillant des gerbes de

goutelettes étincelantes, comme si elle s'envolait dans une pluie de

diamants. Il la suivit, la tenant par la main, affolé, s'imaginant qu'il

partait pour une ronde féerique.

Puis, dans un éclair de réflexion, il se rappela que tout près, en haut

de la falaise, à droite, il y avait un poste de douaniers, une petite

hutte à l'abri, bien chaude, obscure, avec un lit de varech séché. En

même temps, il pensa que le roc était dur, que la femme avait les pieds

nus. Il croyait aussi que peut-être elle ne voudrait pas grimper

jusque-là. Tout cela très vite, instantanément, lui passa dans la tête,

toujours courant.

Et, comme elle ralentissait sa course pour respirer un peu, il

l'empoigna sans rien dire, l'enleva par la taille, la prit dans ses bras

et gravit le sentier en l'emportant. Elle non plus ne disait rien. Même,

quoiqu'il fût en ce moment très rouge, les yeux hagards, les dents

serrées, quoiqu'elle sentît battre rudement ce coeur éperdu, elle

n'était pas effrayée. Elle se laissait faire, lui entourait le cou de

ses mains jointes, et, câline, se collait contre lui en lui soufflant

son souffle menu dans l'oreille.

Les douaniers étaient aux environs, sans doute; car la hutte sentait

encore la pipe, et une vaste houppelande pendait au loquet de la porte.

Le gas déposa doucement la femme sur le seuil, l'enveloppa dans la

houppelande et la porta sur le lit de varech. Puis, balbutiant, tout

honteux, il dit:

--Je vais les prévenir. Ils ne sont pas loin.

--Qui ça? fit-elle. Reste donc. J'ai toujours froid.

Alors, voyant qu'il fermait les yeux et se mettait à trembler, elle lui

saisit les poignets et l'attira vers elle d'une secousse violente qui le

fit choir à genoux.

X

Après cela, tout avait été dit. Le charme enchaînant, même, avait été

rivé. Le gas avait fauté, selon la parole de la vieille Marie-des-Anges.

Pas de remords, d'ailleurs. Il n'en éprouva aucun. Le paradis goûté

l'avait soûlé à fond, du premier coup, et ne lui laissa pas de déboire.

Mais une vague terreur, oui. C'est ainsi qu'après le verre vidé il

n'avait encore pensé qu'à s'enfuir, comme auparavant. Et il l'avait

fait, abandonnant la femme sans se demander comment elle s'en irait,

pieds déchaux dans les roches, à demi-nue sous cette houppelande. Il

s'était sauvé, lui, la tête brûlante, le coeur défaillant, comme

poursuivi, sautant dehors et dégringolant au flanc de la falaise, poussé

à tous les diables, ahuri.

La femme l'avait attendu tout le reste du jour, là d'abord, étonnée elle

aussi et ne comprenant pas, puis chez elle, où elle était rentrée

furieuse, énervée.

Le lendemain seulement elle le revit. Sur la plage il la guettait. Il

courut à elle. Il cédait à l'aimant, sans résistance.

--Pourquoi t'es-tu sauvé, hier?

--Sais pas.

--Pourquoi reviens-tu, aujourd'hui?

--Sais pas.

--Va-t'en.

--Non.

Elle avait tourné le dos. Il l'avait empoignée par l'épaule, la serrant

du bout des doigts ainsi que dans une pince, et l'avait ramenée sous un

baiser fou.

--Tu me fais mal.

--Pardon.

Et il s'était jeté à genoux en pleurant.

--Eh bien! qu'est-ce que tu veux?

--Toi je veux, toi, que tu restes avec moi.

--Pourquoi faire?

--Sais pas.

Elle avait eu un rire malicieux et lui un rire niais. Mais ses yeux

avaient parlé pour lui, allumés de désir, impérieux malgré son allure

suppliante. Il respirait, suait, dardait l'amour.

--Viens chez moi, avait-elle dit.

--Non.

--Pourquoi?

--Sais pas.

--Je veux que tu me dises pourquoi.

--J'ai peur de ta maison.

Et elle n'avait pu vaincre cette crainte. Puis elle avait eu plaisir à

cette idée d'une idylle en pleine nature. Après tout, c'était drôle,

c'était neuf. Il ne ressemblait pas à tout le monde, ce sauvage. Être

aimée d'une bête, quel amusement! D'ailleurs, il portait beau ainsi,

sous le soleil, en face de la mer, avec son corps trapu, sa face

sournoise, sa force.

--Viens à la cabane, avait-il dit d'une voix sourde.

--Non, pas là. Allons ailleurs.

--Où donc?

--N'importe où, où je voudrai. Tiens, au grand Autel!

Ils y allèrent, fous, tout gaminant le long de la côte. Elle jouait en

chemin, ramassait des coquillages, traînait des paquets d'algues, lui en

jetait à la figure. Il la suivait radieux, un peu apaisé par la

promenade et trompé par ces façons garçonnières. Il en redevenait

enfant.

--Veux-tu être mon chien? disait-elle.

--Oui.

--Mais tout à fait, tu sais, pour de bon, en aboyant.

--Oui, si ça te plaît.

--Alors, apporte!

Et elle lançait un bâton dans l'eau et il courait le chercher en faisant

ouah! ouah!

Au grand Autel, le désir l'avait repris, irrésistible, de la porter

encore dans ses bras comme hier. Comme hier, il l'avait fait, pourpre,

essoufflé, les muscles tendus; et elle, lui chatouillant le cou de son

haleine.

Et les jours suivants de même, tantôt dans le poste des douaniers,

tantôt au grand Autel, partout où il y avait des creux de rocher, des

replis de dune, des repaires cachés, ils en avaient fait des nids

d'amour. Même, en dépit de ses superstitions, le gas avait consenti une

fois à descendre au trou des Kourigans, qu'il redoutait tant lorsqu'il

était petit. Elle n'avait eu qu'à se laisser couler la première le long

de la falaise à pic, sous laquelle mugit le remous des vagues, et il

l'avait suivie, jusqu'au fond du corridor ténébreux, où l'on entend des

voix, où l'écho répéta le bruit de leurs baisers.

La vieille Marie-des-Anges, le voyant filer tous les matins, lâcher

l'ouvrage, s'était informée, et des gens qui avaient aperçu le gas avec

la Parisienne lui avaient appris où il allait ainsi perdre son temps et

son salut. Elle ne lui avait rien dit d'abord. Puis, sur des mots

lancés, il avait répondu sans répondre: qu'il ne se sentait plus le

coeur à la besogne, qu'il se reposait. Mais elle savait bien à quoi s'en

tenir, l'ancienne, et ce n'est pas à tort qu'elle devait parler au

docteur de ces abominations:

--Pas même à la mode des chrétiens qui fautent, mais bien en plein air,

à la mode des bêtes.

Et c'est justement cette croissante inquiétude de la vieille, qui avait

enfin poussé le gas à surmonter sa terreur de la maison, où toujours il

refusait d'entrer. La femme aussi était revenue à l'idée d'une nuitée

pleine, se trouvant lasse de ce vagabondage, d'abord amusant, parce que

nouveau, maintenant connu et devenu banal. Et voilà pourquoi ces

rendez-vous au soleil et même à la belle étoile avaient fini par aboutir

à la reprise de la proposition première, acceptée cette fois.

--Viens à la maison, va; nous serons mieux, et chez nous, et sans

embarras de rien. Tu verras. Tu n'as plus peur de moi, je pense.

--Non, pour sûr.

--Alors?

--Alors comme alors.

Et ce jour-là, le gas n'était pas rentré du tout au logis de famille, et

il avait oublié définitivement l'ancienne, et Naïk, et maître Nicolas,

et le père Gillioury, et les chansons, et le salut, et tout, et la Glu

avait englué sa proie de la tête aux pieds et mis la bête en cage.

Elle-même, à ces goûters de raccroc, avait pris un appétit d'enfer,

qu'elle ne se connaissait pas. Cette pot-au-feu, pervertie mais rangée,

se dérangeait pour une fois. Cette compteuse, cette liardeuse en amour,

toujours en garde contre les entraînements, se moquant des toquades,

s'était laissé entraîner à en satisfaire une. Sans conséquence, se

disait-elle. Pas de suite fâcheuse possible. Un citron trouvé, tout

frais, juste au moment d'une soif bizarre, savoureux à presser, jusqu'au

vide. La soif calmée, on le jetterait, écorce flétrie. Rien à craindre,

donc! Puis, vrai, cela ne ressemblait à quoi que ce fût. Amusant, pas

plus, farce, se répétait-elle. Pas pour de bon. Une petite fête de

chair, loin de Paris, loin des amants, loin de tout. Un rêve, passé

demain, terminé quand elle voudrait, oublié ensuite. Du nouveau, à tout

le moins, et c'est à quoi se pipent les plus malins. Elle, aussi bien

que les autres.

Et voilà comment ils étaient arrivés à ce festin de deux nuits pleines,

avec repas au lit, anéantissement du monde extérieur aboli dans une

crevaille sensuelle, quatre tours du cadran à l'horloge des voluptés

courant la galopade. Et tous deux pris, quoiqu'elle en pût penser. Lui,

naissant à des délices inouïes, inimaginées, roulant d'extases en

étonnements, épuisant la bouteille des joies diaboliques, bouteille

inépuisable. Elle, naissant aussi, bien que blasée et croyant tout

connaître, naissant à ce rut si souvent donné, jamais éprouvé

jusqu'alors. Non moins étonnée que lui, mais à sa façon. Se désaisissant

d'elle-même, sensation neuve. Brûlée à sa flamme, qui, lasse de couver

toujours, sortait enfin, et d'autant plus ardente. S'irritant les

papilles à ce Cayenne dont elle avait tant exaspéré les autres. Ravie,

et quasi orgueilleuse dans son espèce de défaite, et surtout bouleversée

d'avoir trouvé un mâle, le mâle, et quel mâle! Une brute, fauve, effarée

de désirs, folle de jeunesse; un corps durci par le travail, flambant de

soleil emmagasiné, tonifié par le sel des embruns, tendu par les brises

amères, et riche de sang, et gavé de santé, suant le grand air, la

nature, la force, le phosphore des poissons mangés depuis dix-huit ans.

La Glu · 第 13 / 33 题