A partir de ce jour, elle n'était plus allée nulle part sans apercevoir
à quelque bout de l'horizon la silhouette du jeune homme qui la suivait.
Il le faisait de loin, toutefois, avec des allures furtives, craintives,
si bien qu'elle n'en eut plus peur elle-même. Il semblait, en effet, la
chercher tout ensemble et la fuir. Il voulait apparemment la contempler
le plus possible, mais ne point l'approcher. Ainsi, jamais plus elle ne
le retrouva devant la maison, dont il redoutait sans doute l'étrange et
toute puissante attirance. C'est quand elle était en pleine promenade
qu'elle le voyait tout à coup poindre à la crête d'un roc ou surgir à
l'extrémité d'une plage. De là, il la regardait longuement, obstinément,
attentif comme une vigie, immobile comme une statue. Si elle faisait
mine de marcher vers lui, il disparaissait en dégrimpant le roc ou en
s'enfonçant derrière un pli de la dune. On eût dit qu'il jouait à
cache-cache.
Elle s'amusa de ce jeu. Deux ou trois fois, tandis qu'il ne pouvait la
guetter, elle se dissimula elle-même et se coula jusqu'à lui par des
ravines et des détours. Brusquement, elle débouchait à trente pas de
l'endroit où il se tenait en embuscade, tendu à plat ventre, fouillant
l'espace d'un oeil inquiet, la croyant très loin. D'un saut il était
debout et il se sauvait, effaré.
D'autres fois, elle demeurait elle-même sans bouger, tapie en un coin
presque inaccessible, et dont la vue même était barrée par quelque coude
de la falaise. Elle le savait dans les environs, rôdant, pareil à un
chien qui quête. Elle voyait même rouler les pierres qu'il arrachait en
se hissant. Il la flairait en quelque sorte et s'approchait peu à peu,
avançant malgré lui. Puis, soudain, avant même d'avoir été aperçue, elle
l'entendait dégringoler précipitamment. Il s'était senti trop près
d'elle, sans doute, et il se sauvait encore.
Décidément c'est lui qui avait peur.
Alors, c'est elle qui fut prise du désir de le rejoindre. Tout d'abord,
cela aussi l'amusa. Elle inventa des ruses et se rappela les romans de
Fenimore Cooper qu'elle avait lus étant jeune fille. Elle marchait
doucement sur le sable fin et avait envie d'effacer la trace de ses pas
derrière elle. Ou bien elle allait d'un rocher à l'autre, par la plage,
à reculons, et se blottissait dans le trou qu'elle semblait ainsi avoir
quitté. Elle pensait bien qu'il viendrait là, comme il avait coutume,
pour s'asseoir où elle s'était assise, respirer l'air qu'elle avait
respiré. Du coup, elle le tiendrait. A cette idée, elle souriait en
songeant au _sourire silencieux_ du vieux trappeur. Ces enfantillages la
ravissaient.
Mais l'autre était un vrai sauvage, un sauvage _pour de bon_, et non par
souvenir de lecture, comme elle. Il avait les roueries d'instinct de la
pleine nature. Il avait aussi ses yeux de pêcheur, ses yeux de gas
habitué à sonder les lointains de l'horizon et les profondeurs de la
mer. En outre, il aurait entendu parler les poissons, comme on dit.
Donc, les regards en arrêt, les oreilles à l'affût, le nez humant la
brise, il déjouait ces ruses de pensionnaire, ces ruses en imitation de
peau-rouge. Il avait compris le désir de la femme et le trompait, buté
en breton contre cette volonté qui s'entêtait ainsi à finasser avec la
sienne.
Après six jours usés de la sorte, elle s'exaspéra enfin au lieu de
s'amuser encore. Maintenant, il lui fallait ce fuyard soumis, et elle se
demandait comment renouer le charme dont elle l'avait vu enchaîné
l'autre jour, quand il rampait dans le sable. Mais ces instants-là ne se
font pas sur commande. Elle s'en irritait, ne trouvant pas d'où en tirer
un semblable, impuissante magicienne à qui le courant magnétique
n'obéissait plus. En vain elle dardait ses effluves, inconsciemment par
son désir, savamment par ses efforts. Les efforts se sentaient et
paralysaient l'attraction, toujours tenace cependant, mais de loin, et
non de façon à aimanter le rebelle jusqu'au contact. En vain elle
bondissait et faisait la chèvre sur les rampes ou à la cime des roches,
toute blanche parmi leurs masses couleur de pain grillé. En vain elle se
couchait et faisait la couleuvre, souple, onduleuse, roulée et déroulée,
en costume bleu maillotant, dans la cassonade dorée des plages. En vain!
Le contemplateur restait toujours là-bas, en extase, mais là-bas.
Enfin, un jour, elle trouva. Sans chercher, d'ailleurs. Un hasard, un
caprice, lui remit en main la baguette de fée, l'aimant perdu qui allait
ramener le fuyard et le faire joindre au plus près. Elle n'y comptait
même plus en cet instant et s'était promis, le matin, de ne plus
s'occuper à ce jeu stérile.
--Que je suis bête! avait-elle dit. Moi, du roman, alors, quoi? Pourquoi
pas amoureuse tout de suite? Ah! non, c'est trop farce.
Il était midi. Le soleil de mars, encore blanc ardait. Blanc comme de la
fonte chauffée à blanc. Soleil de printemps en rut, roide, brutal, qui
brûle les bourgeons afin de les gercer. Soleil de fièvre pour les nerfs
qui se tendent. Soleil de folie pour les tempes nues où le sang rajeuni
vient battre la charge.
Le sable dormait en cendres roussies. La mer était d'huile, lourde,
grasse, comme écrasée sous les étreintes accablantes du ciel. Le pli
lent des vagues, à peine frangé d'écume, semblait la ride voluptueuse
d'une peau caressée, d'une peau de bête qu'argente la mousse d'une sueur
d'amour.
Pas un fil de vent dans l'air immobile, où s'évaporait et planait, à ras
de terre, la sensuelle odeur des algues, adoucie par une délicate
haleine montant des salines qui fleurent la violette fanée. Cela sentait
la marée fumante et le bouquet qui agonise, un parfum compliqué,
troublant, à la fois âcre et fade, de sève pâmée, d'eau battue et de
sexe assouvi.
Caché au fond d'une creute, le gas hébété humait à pleins poumons cet
air capiteux et regardait à pleins yeux la femme allongée sur la plage.
Elle avait son costume de garçonnet, et ses jambes s'allumaient de
teintes roses sous les piqûres du soleil. Rose aussi paraissait sa
chevelure, qui flambait à l'ombre d'une ombrelle écarlate. Ses pieds
déchaussés, la pointe dans le sable, ne montraient que les talons,
semblables à deux gros boutons de rose. Et tout ce rose éblouissait
Marie-Pierre, lui dansait dans les prunelles, lui brouillait le cerveau,
lui incendiait les moelles.
Elle, nonchalante, un peu lasse d'avoir couru toute la matinée, l'esprit
vague, les membres alanguis, se laissait comme endormir à cette
délicieuse et forte chaleur, et savourait mollement une jouissance
confuse. Le fondant de l'arêne en poudre, le monotone bercement des
lames prochaines, le silence des choses, l'enveloppaient et la
pénétraient. Elle ne pensait à rien, pas même à Marie-Pierre, qu'elle
avait à peine entrevu aujourd'hui, tant il s'était tenu loin et tant
elle s'en était peu occupée. Elle ne pensait vraiment à rien, sinon, de
temps en temps, au léger picotement du soleil sur ses jambes, et elle
fermait alors les yeux en cognant ses talons l'un contre l'autre ou en
les ramenant d'un coup vif jusqu'au bord retroussé de sa blouse, et elle
frissonnait de tout son corps ainsi qu'un enfant qu'on chatouille.
Doucement elle se leva et alla tremper le bout de son pied dans l'eau
qui déferlait en nappe mourante. Surprise d'abord, puis tentée par cette
fraîcheur, elle avança d'un pas vif. Une vague qui arrivait lui fit
soudain le tour des deux chevilles. Elle avança encore, et la sensation
devint délicieuse sur ses mollets avivés par la cuisson fourmillante du
soleil.
Tout à coup, sans réfléchir, sans se dire que la maison était assez
loin, qu'un bain en mars est froid malgré l'air tiède, qu'elle n'aurait
pas de peignoir pour se sécher au sortir du bain, sans songer à autre
chose qu'à satisfaire son caprice, tout à coup elle jeta son ombrelle
derrière elle par dessus sa tête, prit sa course vers la mer et se jeta
bravement à même une lame un peu plus grosse qui l'envahissait jusqu'à
mi-corps.
Le froissement des flots piétinés, puis brusquement éclaboussés sous son
élan, et le broubrou de sa respiration saisie, l'empêchèrent d'entendre
le cri d'effroi poussé par Marie-Pierre.
Il avait sauté hors de sa cachette et il bondissait en haletant jusqu'à
la place que venait de quitter la baigneuse. Quand il arriva, elle était
déjà loin, nageant sans se retourner, tranquillement, si bien qu'il
cessa de craindre pour elle, ne songea plus à rien, se remit à la
contempler.
Au bout d'une vingtaine de brasses seulement, sentant ses membres se
raidir, elle vira pour regagner la terre, et elle vit alors le gas. Il
ne pensait plus à s'enfuir maintenant. Au contraire, il marchait au
devant d'elle, les pieds barbottant, écrasant les vagues sous ses lourds
souliers, les bras étendus pour la recevoir, les regards fixes, la
bouche grande ouverte, la lèvre inférieure pendante et tremblotante et
la langue presque tirée, comme s'il avait soif de cette eau où elle
venait de rouler son corps.
--J'ai froid, dit-elle en s'accrochant aux mains du jeune homme.
Elle claquait des dents, se serrait contre lui, se faisait toute petite.
Lui, demeurait stupide, pâle, et son haleine bruyante sifflait. Une
sueur glacée lui perla aux tempes. Il lui sembla que la mer et le ciel
tourbillonnaient dans un bourdonnement.
--Courons, fit-elle. J'ai froid.
Et elle s'élança sur le sable, au soleil, éparpillant des gerbes de
goutelettes étincelantes, comme si elle s'envolait dans une pluie de
diamants. Il la suivit, la tenant par la main, affolé, s'imaginant qu'il
partait pour une ronde féerique.
Puis, dans un éclair de réflexion, il se rappela que tout près, en haut
de la falaise, à droite, il y avait un poste de douaniers, une petite
hutte à l'abri, bien chaude, obscure, avec un lit de varech séché. En
même temps, il pensa que le roc était dur, que la femme avait les pieds
nus. Il croyait aussi que peut-être elle ne voudrait pas grimper
jusque-là. Tout cela très vite, instantanément, lui passa dans la tête,
toujours courant.
Et, comme elle ralentissait sa course pour respirer un peu, il
l'empoigna sans rien dire, l'enleva par la taille, la prit dans ses bras
et gravit le sentier en l'emportant. Elle non plus ne disait rien. Même,
quoiqu'il fût en ce moment très rouge, les yeux hagards, les dents
serrées, quoiqu'elle sentît battre rudement ce coeur éperdu, elle
n'était pas effrayée. Elle se laissait faire, lui entourait le cou de
ses mains jointes, et, câline, se collait contre lui en lui soufflant
son souffle menu dans l'oreille.
Les douaniers étaient aux environs, sans doute; car la hutte sentait
encore la pipe, et une vaste houppelande pendait au loquet de la porte.
Le gas déposa doucement la femme sur le seuil, l'enveloppa dans la
houppelande et la porta sur le lit de varech. Puis, balbutiant, tout
honteux, il dit:
--Je vais les prévenir. Ils ne sont pas loin.
--Qui ça? fit-elle. Reste donc. J'ai toujours froid.
Alors, voyant qu'il fermait les yeux et se mettait à trembler, elle lui
saisit les poignets et l'attira vers elle d'une secousse violente qui le
fit choir à genoux.
X
Après cela, tout avait été dit. Le charme enchaînant, même, avait été
rivé. Le gas avait fauté, selon la parole de la vieille Marie-des-Anges.
Pas de remords, d'ailleurs. Il n'en éprouva aucun. Le paradis goûté
l'avait soûlé à fond, du premier coup, et ne lui laissa pas de déboire.
Mais une vague terreur, oui. C'est ainsi qu'après le verre vidé il
n'avait encore pensé qu'à s'enfuir, comme auparavant. Et il l'avait
fait, abandonnant la femme sans se demander comment elle s'en irait,
pieds déchaux dans les roches, à demi-nue sous cette houppelande. Il
s'était sauvé, lui, la tête brûlante, le coeur défaillant, comme
poursuivi, sautant dehors et dégringolant au flanc de la falaise, poussé
à tous les diables, ahuri.
La femme l'avait attendu tout le reste du jour, là d'abord, étonnée elle
aussi et ne comprenant pas, puis chez elle, où elle était rentrée
furieuse, énervée.
Le lendemain seulement elle le revit. Sur la plage il la guettait. Il
courut à elle. Il cédait à l'aimant, sans résistance.
--Pourquoi t'es-tu sauvé, hier?
--Sais pas.
--Pourquoi reviens-tu, aujourd'hui?
--Sais pas.
--Va-t'en.
--Non.
Elle avait tourné le dos. Il l'avait empoignée par l'épaule, la serrant
du bout des doigts ainsi que dans une pince, et l'avait ramenée sous un
baiser fou.
--Tu me fais mal.
--Pardon.
Et il s'était jeté à genoux en pleurant.
--Eh bien! qu'est-ce que tu veux?
--Toi je veux, toi, que tu restes avec moi.
--Pourquoi faire?
--Sais pas.
Elle avait eu un rire malicieux et lui un rire niais. Mais ses yeux
avaient parlé pour lui, allumés de désir, impérieux malgré son allure
suppliante. Il respirait, suait, dardait l'amour.
--Viens chez moi, avait-elle dit.
--Non.
--Pourquoi?
--Sais pas.
--Je veux que tu me dises pourquoi.
--J'ai peur de ta maison.
Et elle n'avait pu vaincre cette crainte. Puis elle avait eu plaisir à
cette idée d'une idylle en pleine nature. Après tout, c'était drôle,
c'était neuf. Il ne ressemblait pas à tout le monde, ce sauvage. Être
aimée d'une bête, quel amusement! D'ailleurs, il portait beau ainsi,
sous le soleil, en face de la mer, avec son corps trapu, sa face
sournoise, sa force.
--Viens à la cabane, avait-il dit d'une voix sourde.
--Non, pas là. Allons ailleurs.
--Où donc?
--N'importe où, où je voudrai. Tiens, au grand Autel!
Ils y allèrent, fous, tout gaminant le long de la côte. Elle jouait en
chemin, ramassait des coquillages, traînait des paquets d'algues, lui en
jetait à la figure. Il la suivait radieux, un peu apaisé par la
promenade et trompé par ces façons garçonnières. Il en redevenait
enfant.
--Veux-tu être mon chien? disait-elle.
--Oui.
--Mais tout à fait, tu sais, pour de bon, en aboyant.
--Oui, si ça te plaît.
--Alors, apporte!
Et elle lançait un bâton dans l'eau et il courait le chercher en faisant
ouah! ouah!
Au grand Autel, le désir l'avait repris, irrésistible, de la porter
encore dans ses bras comme hier. Comme hier, il l'avait fait, pourpre,
essoufflé, les muscles tendus; et elle, lui chatouillant le cou de son
haleine.
Et les jours suivants de même, tantôt dans le poste des douaniers,
tantôt au grand Autel, partout où il y avait des creux de rocher, des
replis de dune, des repaires cachés, ils en avaient fait des nids
d'amour. Même, en dépit de ses superstitions, le gas avait consenti une
fois à descendre au trou des Kourigans, qu'il redoutait tant lorsqu'il
était petit. Elle n'avait eu qu'à se laisser couler la première le long
de la falaise à pic, sous laquelle mugit le remous des vagues, et il
l'avait suivie, jusqu'au fond du corridor ténébreux, où l'on entend des
voix, où l'écho répéta le bruit de leurs baisers.
La vieille Marie-des-Anges, le voyant filer tous les matins, lâcher
l'ouvrage, s'était informée, et des gens qui avaient aperçu le gas avec
la Parisienne lui avaient appris où il allait ainsi perdre son temps et
son salut. Elle ne lui avait rien dit d'abord. Puis, sur des mots
lancés, il avait répondu sans répondre: qu'il ne se sentait plus le
coeur à la besogne, qu'il se reposait. Mais elle savait bien à quoi s'en
tenir, l'ancienne, et ce n'est pas à tort qu'elle devait parler au
docteur de ces abominations:
--Pas même à la mode des chrétiens qui fautent, mais bien en plein air,
à la mode des bêtes.
Et c'est justement cette croissante inquiétude de la vieille, qui avait
enfin poussé le gas à surmonter sa terreur de la maison, où toujours il
refusait d'entrer. La femme aussi était revenue à l'idée d'une nuitée
pleine, se trouvant lasse de ce vagabondage, d'abord amusant, parce que
nouveau, maintenant connu et devenu banal. Et voilà pourquoi ces
rendez-vous au soleil et même à la belle étoile avaient fini par aboutir
à la reprise de la proposition première, acceptée cette fois.
--Viens à la maison, va; nous serons mieux, et chez nous, et sans
embarras de rien. Tu verras. Tu n'as plus peur de moi, je pense.
--Non, pour sûr.
--Alors?
--Alors comme alors.
Et ce jour-là, le gas n'était pas rentré du tout au logis de famille, et
il avait oublié définitivement l'ancienne, et Naïk, et maître Nicolas,
et le père Gillioury, et les chansons, et le salut, et tout, et la Glu
avait englué sa proie de la tête aux pieds et mis la bête en cage.
Elle-même, à ces goûters de raccroc, avait pris un appétit d'enfer,
qu'elle ne se connaissait pas. Cette pot-au-feu, pervertie mais rangée,
se dérangeait pour une fois. Cette compteuse, cette liardeuse en amour,
toujours en garde contre les entraînements, se moquant des toquades,
s'était laissé entraîner à en satisfaire une. Sans conséquence, se
disait-elle. Pas de suite fâcheuse possible. Un citron trouvé, tout
frais, juste au moment d'une soif bizarre, savoureux à presser, jusqu'au
vide. La soif calmée, on le jetterait, écorce flétrie. Rien à craindre,
donc! Puis, vrai, cela ne ressemblait à quoi que ce fût. Amusant, pas
plus, farce, se répétait-elle. Pas pour de bon. Une petite fête de
chair, loin de Paris, loin des amants, loin de tout. Un rêve, passé
demain, terminé quand elle voudrait, oublié ensuite. Du nouveau, à tout
le moins, et c'est à quoi se pipent les plus malins. Elle, aussi bien
que les autres.
Et voilà comment ils étaient arrivés à ce festin de deux nuits pleines,
avec repas au lit, anéantissement du monde extérieur aboli dans une
crevaille sensuelle, quatre tours du cadran à l'horloge des voluptés
courant la galopade. Et tous deux pris, quoiqu'elle en pût penser. Lui,
naissant à des délices inouïes, inimaginées, roulant d'extases en
étonnements, épuisant la bouteille des joies diaboliques, bouteille
inépuisable. Elle, naissant aussi, bien que blasée et croyant tout
connaître, naissant à ce rut si souvent donné, jamais éprouvé
jusqu'alors. Non moins étonnée que lui, mais à sa façon. Se désaisissant
d'elle-même, sensation neuve. Brûlée à sa flamme, qui, lasse de couver
toujours, sortait enfin, et d'autant plus ardente. S'irritant les
papilles à ce Cayenne dont elle avait tant exaspéré les autres. Ravie,
et quasi orgueilleuse dans son espèce de défaite, et surtout bouleversée
d'avoir trouvé un mâle, le mâle, et quel mâle! Une brute, fauve, effarée
de désirs, folle de jeunesse; un corps durci par le travail, flambant de
soleil emmagasiné, tonifié par le sel des embruns, tendu par les brises
amères, et riche de sang, et gavé de santé, suant le grand air, la
nature, la force, le phosphore des poissons mangés depuis dix-huit ans.