Le lendemain de cette première rencontre, Marie-Pierre était à la baie
des Bonnes-Femmes avant l'aube. Il avait appris au pays, en causant, que
l'étrangère habitait là, et il venait là, sans savoir ni même se
demander pourquoi. Machinalement, à la guise de son corps qui poussait
ses jambes de ce côté. Tout au fond de sa volonté morte, un confus et
puissant désir de revoir, contempler à nouveau, examiner en détail, de
près, à plein, cette créature plus forte que lui. Aucune idée amoureuse,
d'ailleurs, si vague qu'elle pût être! Plutôt une pointe de haine.
Jalousie de gas fier de sa poigne, et qui a trouvé mateur, et mateuse,
ce qui est plus humiliant. Rester sur cette défaite, non, n'est-ce pas?
Il fallait s'y prendre mieux, recommencer l'épreuve. On aurait une
revanche, harné! On rirait le dernier rire.
Ainsi ruminait sournoisement Marie-Pierre, dans sa caboche étroite et
obstinée. Et cependant il montait la garde et faisait le pied de grue,
se sentant les membres alanguis à mesure qu'il regardait plus souvent la
maison. Sa colère peu à peu s'affadissait, et sa trouble rancune lui
envoyait au visage des bouffées de sang de plus en plus faibles. Une
molle et lâche lassitude lui mettait du coton dans les jambes et lui
creusait un trou dans la poitrine. Il finit par se laisser choir, non
plus ainsi qu'hier au grand Autel, lourdement et rageusement, mais comme
une chose qui se fond et qui coule. Et il se prit encore à pleurer, mais
des larmes lentes, quasi sans amertume, et même douces.
C'est dans cette posture que l'aperçut la Parisienne quand elle ouvrit
la fenêtre de son balcon pour humer la fraîcheur de la mer. Il n'eut pas
seulement le courage de se dresser et de cacher sa honte, qu'il sentait
bien pourtant. Il demeura par terre, prosterné, la face au ras du sol,
les yeux humides, levés et suppliants. Ses pieds, qui fouillaient le
sable à petits coups, lui donnaient l'air d'une bête battue et
repentante qui rampe sur place.
La femme le reconnut tout de suite. Mais elle ne rit pas, cette fois. Sa
figure exprima même une sorte d'attendrissement étonné, dont
Marie-Pierre éprouva soudain une langueur plus pénétrante, comme au
toucher d'une caresse endormeuse.
Elle n'était pas vêtue en garçon, aujourd'hui, mais bien en femme.
Drapée dans un long peignoir blanc dont les dentelles frissonnaient à la
brise, elle n'avait plus cette apparence anguleuse, étriquée, maigriote,
que lui faisait le costume collant de la veille. Sous les plis
enveloppants de l'étoffe ample, au milieu des falbalas flottants qui
l'entouraient ainsi que d'une fumée, on devinait seulement un corps
souple, onduleux. Sa tête s'encadrait fine et mignonne, entre ses
cheveux mollement retroussés sur la nuque et les tuyautés neigeux d'une
haute collerette. Enfin, vue d'en bas et toute droite dans cette jupe à
traîne, elle semblait grande.
Marie-Pierre comprit obscurément ces différences, les sentit au moins,
et avec d'autant plus d'énergie qu'il ne pouvait les analyser. Il fut
brusquement envahi par l'instinct animal du sexe.
Du coup, il se campa sur les poignets, le buste cambré, rejeta en
arrière, d'une violente secousse, les raides mèches qui lui couvraient
le front, et se mit à regarder hardiment, fixement. Un frisson courait
sur ses joues brunes, où luisait encore la trace des larmes. Son col
tendu était gonflé par les veines. Ses prunelles glauques dardaient. On
eût dit qu'il voulait s'emplir les yeux de cette vision.
La Glu ne le trouva plus laid en ce moment. Un je ne sais quoi la fit
frémir, elle aussi. Elle savourait cette admiration extatique d'un être
absorbé en elle. Les lèvres entr'ouvertes, les narines palpitantes, elle
jouissait étrangement de se sentir ainsi contemplée par des regards qui
lui chatouillaient la peau en quelque sorte et qu'elle ne pouvait
soutenir sans un petit battement des paupières.
Elle voulut parler au jeune homme et commença un sourire avant de lui
envoyer un bonjour, pour le faire le plus doux possible; mais le mot lui
resta dans la gorge. Pendant l'interminable minute que durait l'immobile
et tenace adoration de ce magnétisé silencieux, elle-même avait cédé au
magnétisme et elle se sentait maintenant comme rivée au bout de ce
regard qui la traversait.
Un vague effroi lui vint et une révolte d'orgueil. Il fallait rompre ce
charme étrange.
Elle fit un effort, tourna la tête et rentra dans la chambre, toujours
suivie par le regard fixe dont il lui semblait traîner le poids après
elle. Jamais elle n'avait éprouvé une pareille attirance. Cela la
ramenait à la fenêtre; elle avait besoin de toutes ses forces pour y
résister; elle comprenait qu'elle n'y pourrait pas résister longtemps.
Elle marcha deux ou trois tours, allant du cabinet de toilette à
l'alcôve, avec des envies de se plonger vivement la face dans l'eau ou
de se jeter tout de son long sur son lit, mais sans se résoudre à rien.
Elle prit sur la cheminée un bouquet de violettes qui se fanait, le
mordit, mâchonna les fleurs.
Puis brusquement, sans plus réfléchir, sans hésiter, elle revint au
balcon, craignant et désirant à la fois que le jeune homme fût parti.
Il était toujours là, dans la même posture, les yeux plus dilatés
seulement, le buste plus tordu en arrière, les dents serrées, les tempes
grosses, tous les muscles et les tendons de son cou bandés comme des
cordes, les jambes engaînées dans le sable, et on l'eût pris pour un
sphinx, sans sa chevelure que le vent embrouillait sur ses larges
épaules, sans les soubresauts lourds et irréguliers de son torse que
soulevait une haleine haletante.
Elle ne dit rien et lui lança son bouquet.
Il sauta dessus d'un bond, avec une sauvagerie telle qu'elle poussa un
cri. Ce bond et ce cri avaient enfin brisé le charme. Et il se sauva
follement, sans se retourner, emportant le bouquet ainsi qu'une proie,
tandis qu'elle fermait très vite la croisée, d'une main tremblante, et
se remettait ensuite à rire en murmurant:
--La brute, va, il m'a fait peur!