Pour en arriver à ce paroxysme d'amour qui lui faisait traiter ainsi son
_ancienne_, il n'avait pas fallu à Marie-Pierre plus de quinze jours. Et
cela, selon le juste dire du docteur, lui était venu tout à fait comme
aux chiens la maladie, lui mettant soudain le sang, et les sens, et le
coeur même, à l'envers.
Et pourtant, la première fois qu'il avait rencontré la Parisienne, du
diable s'il avait songé tout d'abord à autre chose qu'à s'en esclaffer.
Quoique habitué aux laideurs baroques et aux toilettes de carnaval que
les bains de mer amenaient chaque année à _l'Établissement_, jamais plus
ridicule apparition, pensait-il, ne lui avait crevé les yeux. D'autant
plus grotesque d'ailleurs, qu'à cette époque de la fin de mars la plage
était encore déserte. Dans la nature rendue à sa sauvagerie et à sa
simplicité, cette figure artificielle et solitaire détonnait
étrangement, en note fausse et criarde. A coup sûr Marie-Pierre était
incapable d'analyser ce défaut d'harmonie; mais de le sentir, non pas.
Cela le choqua d'instinct, et de ce choc jaillit irrésistiblement le
rire.
C'est sur le grand Autel qu'il avait rencontré pour la première fois la
Parisienne. Or, aucun décor n'était aussi peu approprié à une semblable
rencontre.
Rien de plus tragique que ce coin de la côte croisicaise! La terre a
jeté là au milieu des vagues, comme pour essayer follement de les
écraser, un éboulis de rocs en chaos, roulés pêle-mêle, les uns taillés
ainsi que de gigantesques cristaux, les autres tout ronds en manière de
galets monstrueux, quelques-uns longs, dardant, plantés droit, pareils à
des poignards de granit dont la pointe giclerait du dos de l'Océan. Tout
à l'avant-garde, incrusté dans l'eau, frangé d'écumes, tel qu'un diamant
noir dans des ciselures d'or vert et d'argent, le grand Autel étale sa
plate-forme auguste d'où l'on ne voit plus que le ciel et la mer.
On y parvient par un sentier ardu, qui rampe au flanc des roches rondes,
s'accroche aux facettes de la pierre, grimpe le long des aiguilles,
redescend parfois presque à fleur de lame, escalade les crêtes et saute
par dessus des tranchées étroites au fond desquelles bouillonnent les
remous. Il faut un pied de chèvre, des poignets de matelot et le mépris
du vertige, pour faire ce court et rude trajet, et les hardies _misses_
elles-mêmes n'osent point s'y risquer, malgré leur amour des ascensions
et l'espérance d'ajouter à leur album _a very romantical scenery_.
Marie-Pierre avait bien juré à l'_ancienne_ de ne jamais aller sur la
_mé_, où avaient péri tous les siens. Mais il ne l'en adorait que
davantage, cette farouche qui lui était interdite, et il venait souvent
la voir de haut au grand Autel, tout en pêchant avec son haveneau les
énormes crevettes qui s'ébattent là dans les flâches, ou bien en jetant
sa ligne de fond dans le gouffre de quarante pieds qui descend à pic
sous la falaise, et que fréquentent les grasses lubines. Il s'y trouvait
presque toujours seul. Il avait même fini par penser vaguement que le
lieu lui appartenait.
Aussi eut-il comme un mouvement de colère, le jour où il aperçut de loin
une forme humaine sur _son_ grand Autel. Quel était donc le garçonnet
assez fier pour vouloir le lui disputer, à c't'heure? Car c'était bien
un garçonnet, pour sûr, harné! Et greluchard, encore, calamiteux
d'encolure et quillot de l'arrière train, autant qu'on pouvait en juger
à vue de nez et dans la distance. Il pressa le pas, et même, dès que le
tournant de la côte et les roches lui eurent caché l'individu, se mit à
courir pour connaître plus vite et regarder de tout près l'insolent.
Mais, quand il arriva essoufflé, suant d'ahan et de dépit, à la pointe
d'où l'on se laisse couler sur la plate-forme, il écarquilla les yeux en
poussant d'abord un juron de surprise.
L'audacieux personnage qui lui avait volé sa place, n'était pas un
garçonnet, malgré le costume et malgré l'allure. C'était une femme. Il
le comprit tout de suite, grâce aux longs cheveux qui flottaient jusque
sur l'échine. Mais quelle drôle de femme, bon Dieu! Étriquée de hanches
et d'épaules, serrée à la taille par un ceinturon de cuir qui la
sanglait à la casser en deux, elle remplissait à peine sa blouse de
laine noire, que la brise plaquait sur les angles de son buste. Sa
culotte de goussepain, boutonnée au dessus des genoux, flottait comme
vide, et les jambes qui en sortaient, si minces, toutes nues,
ressemblaient à deux manches à balai en bois blanc, d'autant qu'on ne
distinguait pas ses pieds, perdus dans des espadrilles de même couleur
que la roche. Elle paraissait posée là ainsi qu'un insecte debout sur
ses pattes grêles, une longue et fragile demoiselle de marais, que la
première bouffée de vent un peu forte allait emporter, aplatir contre la
falaise.
Au juron de Marie-Pierre, elle tourna la tête, ce qui fit saillir les
tendons en corde de son maigre col.
Alors, quand il vit, sous le cône du chapeau en paille grossière, cette
frimousse au nez camard, aux petits yeux éteints, aux cheveux jaunes
ébouriffés, aux pommettes sèches, au teint blafard, et cela sur ce corps
de sauterelle, et le tout en face de cette grande mer si belle, alors il
n'y put tenir, devant tant de laideur, et il éclata de rire.
La femme, elle aussi, avait eu tout d'abord, à l'aspect d'une figure
inattendue, un mouvement de dépit et de surprise. Elle avait froncé le
sourcil, se sentant dérangée par ce malotru. Du même temps, elle avait
saisi l'aspect de Marie-Pierre, le dévisageant, comme on dit, d'un coup
de visière.
Il était beau, le fils de la veuve, mais beau selon le goût de là-bas,
et non selon le goût d'une Parisienne. Les filles, depuis le Croisic
jusqu'au Pouliguen, ne pouvaient le regarder sans rougir sous leur
coëffe; et même, au marché de Saint-Nazaire, quand il allait y porter
ses plus riches poissons, les demoiselles en chapeau le suivaient
parfois d'une oeillade. Mais il eût sans doute paru laid ailleurs qu'au
pays, et l'étrangère le jugea tel.
Il était petit et trapu, en vrai Breton, les épaules trop larges et
lourdes, le poitrail épais, les jambes un peu arquées, les articulations
presque noueuses, les bras pendant quasi jusqu'aux genoux. Ses longs
cheveux bruns, aux reflets roux, lui tombaient sur la nuque et sur le
front, tout roides, comme s'il sortait toujours de l'eau. Son teint
hâlé, cuivré, luisait. On eût dit qu'il suait l'huile et la graisse des
chiens de mer, maquereaux, lubines, crabes et homards dont il était
surnourri. Ses yeux seuls pouvaient plaider pour lui auprès de toute
femme. Ils étaient réellement superbes. Dans cette face sombre, sous les
rudes sourcils qui se rejoignaient en épi, à travers les cils mordorés,
leurs grandes prunelles glauques flambaient étrangement comme celles
d'une bête de proie. Mais l'idée de bête de proie disparaissait, et
pouvait ne laisser place qu'à l'idée de bête tout court, quand on
considérait le nez en museau et le menton fuyant. C'était cette
physionomie de poisson, si caractéristique, particulière aux vieilles
races marines.
La Parisienne ne vit que cela, et ce corps pataud; et elle aussi, comme
le gas, frappée par la laideur, éclata de rire. Puis sans pouvoir s'en
empêcher, tous deux exprimèrent à haute voix, comme y force le plein
air, leur sentiment réciproque, qui était identique:
--Pouih! qu'elle est laide!
--Oh! le vilain singe!
Et, tandis que Marie-Pierre sautait sur la plate-forme, la femme se
sauvait par un autre côté, grimpant à même le roc comme une chatte qui
se fait les griffes.
Cette première impression, si mauvaise, fut d'ailleurs tout de suite
dissipée chez Marie-Pierre. A peine seul, en effet, une pensée lui
envahit l'esprit, devant laquelle s'enfuit le reste:
--Comment cette femme avait-elle osé venir sur le grand Autel? Elle
était donc bien hardie!
Il en demeura un long moment immobile, à réfléchir, ne comprenant pas
qu'une pareille gringalette eût pu franchir les casse-cou du sentier
sans se tordre les chevilles, se disloquer les bras, prendre la berlue.
Mais ce fut bien autre chose, quand il se posa soudain cette nouvelle
question, à quoi il ne trouva point de réponse:
--Par où s'était-elle ensauvée?
Car il n'y avait qu'un chemin pour gagner ou quitter le grand Autel, et
ce chemin, lui-même le barrait tout à l'heure, en sorte que la femme
avait escaladé la muraille de granit, là, de ce côté abrupt, le long de
ces saillies surplombantes où jamais pied humain n'avait accroché ses
orteils. S'était-elle donc envolée, ou bien avait-elle des ongles
d'écureuil, pour avoir si vite et si prestement disparu à la crête de ce
bloc quasi à pic? Il le regardait d'en bas, effaré, se disant que le
mousse le plus agile y laisserait la peau de ses pattes et s'y mettrait
à nu l'os des jambes. Et pourtant, c'est sûrement par là qu'elle avait
passé, elle!
Il se cramponna des doigts aux aspérités, et tâcha de se hisser comme
elle, au même endroit, en quelques bonds rapides. Mais, malgré la force
de ses poignets crispés et de ses jarrets tendus, il retomba,
lourdement, les mains meurtries, les genoux éraflés, arrachant de son
poids les esquilles de la roche qui s'effritait sous ses efforts.
Obstiné, il recommença toujours en vain, jusqu'à se faire péter le sang
dans les paumes. Alors, certain de son impuissance, rouge de honte et de
colère, haletant, il se cogna la poitrine à poings fermés, et s'assit
d'un bloc, en criant:
--Elle est plus forte que moi, plus forte que moi!
Deux grosses larmes lui jaillirent des yeux, mêlées aux gouttes de sueur
qui ruisselaient de son front, et il resta vaincu, anéanti, stupide, en
face de la mer qui avait vu sa défaite et dont les vagues clapotantes
semblaient continuer l'éclat de rire de l'insolente femelle.