Un frisson glacé passa sur sa chair et tout son être frémit.
Elle! c'était bien elle!
Il ne la voyait qu'imparfaitement; mais son coeur ne pouvait s'y
tromper, et un sanglot s'engagea dans sa gorge.
C'est qu'aussi la pauvre recluse était bien changée.
Il remarqua surtout la profonde altération de ses traits et
l'amère et douloureuse mélancolie de son attitude.
Son coeur se brisa. Il eût voulu franchir l'espace, la prendre
dans ses bras, la serrer contre sa poitrine.
Jamais il ne l'avait tant aimée que dans ce moment; il eût donné
sa vie pour presser une seconde son front pâli sous ses lèvres
ardentes.
Mais il restait là, retenu à sa place par un sentiment supérieur.
Il regardait et attendait.
Quoi? Il ne le savait pas lui-même.
Peut-être espérait-il qu'elle tournerait les yeux de son côté et
qu'elle l'apercevrait.
Edmée était loin de soupçonner sa présence si près d'elle; son
père lui parlait et elle l'écoutait triste, accablée, résignée
comme toujours!
Que lui disait M. de Beaufort?
Parfois un sourire contraint relevait le coin de sa bouche: son
regard se voilait, et elle cachait sa tête sur la poitrine de son
père.
Parfois aussi un éclair parti de ses yeux, d'ordinaire si doux,
éclairait son visage, et Gaston y surprenait une expression qu'il
ne leur connaissait pas.
Qu'est-ce que cela voulait dire?
La pauvre créature, lasse de souffrir, sentait-elle sourdre en
elle des mouvements de révolte mal contenus?
M. de Beaufort paraissait, par instants, embarrassé et timide; on
eût dit qu'il s'étonnait de certaines résistances qu'il
rencontrait pour la première fois chez son enfant.
Gaston observait tout cela, partagé entre mille sensations
contraires.
L'homme qui l'accompagnait attendait derrière lui, étonné, sans
comprendre.
Tout à coup, le jeune commandant se retira brusquement de la
fenêtre, et gagnant précipitamment la porte.
-- C'est bien, dit-il au concierge: je retiens, cette chambre; mon
domestique viendra, ainsi que je vous l'ai dit, s'y installer dès
aujourd'hui, et il paiera le terme d'avance.
Puis il descendit les marches quatre à quatre.
Il n'avait pas de temps à perdre.
Il venait de voir une chose effrayante.
Pendant l'entretien du père et de la fille il avait remarqué que
les soeurs allaient et venaient très affairées à travers les
couloirs, et il n'y avait pas pris garde autrement.
Mais bientôt il vit Edmée jeter un voile épais sur ses cheveux,
poser sur ses épaules un châle dont M. de Beaufort l'aida à
s'envelopper; puis elle prit le bras de son père et quitta le
parloir.
Une sueur froide perla à ses tempes, et une épouvante sans nom le
saisit.
Allait-on encore une fois enlever Edmée? et dans ce cas, où
devait-on la conduire?
Il y avait, dans cet acharnement à soustraire la malheureuse jeune
fille à toutes recherches un fait si révoltant, si monstrueux,
qu'il n'y pouvait croire.
Il voulait s'assurer qu'il se trompait.
Quand il arriva dans la rue, M. de Beaufort montait dans le coupé
qui l'avait amené.
Mais Edmée y était-elle montée avec lui?
C'était là le point important et il ne put le vérifier.
Car au moment où il se précipitait vers la voiture pour fixer ses
doutes, le cocher enlevait ses chevaux, et le coupé partait au
grand trot.
Gaston eut un accès de rage aveugle, et fit un geste de résolution
farouche.
-- Ah! quoi qu'ils fassent, murmura-t-il avec fureur, quelques
précautions qu'ils prennent, il faudra bien que je la retrouve, et
ce jour-là, à mon tour, je n'aurai ni pitié ni faiblesse.
Il rentra chez lui agité, fiévreux, en proie à une exaltation
comme il n'en avait jamais éprouvé.
Malheureusement il était réduit à l'inaction jusqu'au lendemain,
car c'est le lendemain seulement à midi qu'il pouvait voir soeur
Rosalie et se concerter avec elle sur les résolutions à prendre.
Toutefois, en attendant, il donna ses ordres à Bob, lui désigna la
maison où il venait de louer une chambre pour lui, et lui expliqua
surabondamment ce qu'il avait à faire.
C'était simple d'ailleurs.
Tenter d'établir des communications avec le couvent, s'y ménager
des intelligences, si c'était possible, fréquenter la chapelle;
enfin surveiller toutes les personnes qui entreraient à
_l'Adoration_ ou qui en sortiraient.
Bob partit emportant ces instructions, et Gaston resta seul.
Le soir, il alla rôder autour de l'hôtel de la Chaussée-d'Antin,
dans l'espoir d'y rencontrer M. de Beaufort. Mais il ne vit
personne.
L'hôtel était plongé dans l'ombre; on eût dit qu'il était
inhabité.
La nuit qu'il passa à la suite de ces événements fut peut-être une
des plus tourmentées qu'il eût passée encore.
Mais un incident inattendu allait lui apporter une distraction et
en même temps un aide qui n'était pas à dédaigner.
Le matin, vers huit heures, il entendit carillonner à sa porte.
Bob n'était pas là. Gaston alla ouvrir, et il fut tout étonné de
voir entrer Maxime.
Maxime avait précipité son départ; il n'avait pas pris le temps
d'adresser un télégramme à son ami, s'était jeté dans le train
express la veille, vers deux heures, et il arrivait tout droit
chez Gaston, après avoir pris à peine une heure pour secouer la
poussière du voyage.
-- Pardieu! fit Gaston, voilà une agréable surprise. Je ne
t'attendais que dans quelques jours.
-- Je ne tenais plus à Brest, répondit Maxime; Paris me manquait.
-- Et mademoiselle Duparc?
-- Et Mariette aussi; pourquoi le cacherais-je? Décidément j'en
suis fou.
-- Cela se voit de reste.
-- Je suis résolu...
-- À quoi!
-- À me marier.
Gaston regarda son ami avec un sourire ironique.
-- Ah çà! dit-il, avec une pointe d'enjouement, tu me dis cela
comme si tu avais hésité.
-- Eh! sans doute que j'ai hésité.
-- À quel propos?
-- Dame! écoute donc! moi, je n'y avais jamais songé. J'ai bien
ébauché quelques amourettes dans les quatre parties du monde; mais
cela n'avait effleuré que l'épiderme, et je n'en faisais pas moins
mes deux repas par jour, sans compter les lunchs. Mais il est
écrit que c'en est fait!
-- Pauvre Maxime!
-- Tu me plains!
-- Eh non! Seulement je ne m'y attendais pas...
-- Ni moi non plus, pardieu! Quand je me suis rendu pour la
première fois au couvent de Sainte-Marthe, je comptais continuer
mon rôle de tuteur et de cousin, et je m'imaginais que, Mariette
et moi, nous nous retrouverions, comme nous nous étions quittés
trois années auparavant: enfants étourdis et insouciants qui ne
songent qu'à rire, et ne demandent rien encore à la vie!
Mais au lieu de la petite fille que j'avais laissée au départ,
voilà que j'aperçois une belle personne dans toute la grâce de
l'adolescence; je la regarde et la trouve charmante; je l'écoute
et elle est spirituelle; enfin, je lui parle, et je la vois
s'émouvoir et se troubler, comme si ma présence lui faisait
plaisir et peur! Ma foi! c'est communicatif cela, et j'ai perdu la
tête.
-- Tu la retrouveras.
--C'est pour cela que je me marie.
-- Alors, tu vas la demander?
Maxime éclata en un joyeux éclat de rire.
-- N'est-ce pas là, dit-il gaiement, une situation exceptionnelle
et tout à fait charmante? Deux orphelins qui ne dépendent plus que
d'eux-mêmes et qui se donnent l'un à l'autre, dans toute la
plénitude de leur volonté et la sincérité de leur amour! Cite-moi
beaucoup de mariages qui se concluent dans de semblables
conditions.
-- Tu as raison.
-- Mais voyons! nous bavardons tous les deux, et j'oublie...
-- Quoi donc?
-- Eh mais! il faut nous rendre à Sainte-Marthe.
Gaston haussa les épaules.
-- Décidément, répliqua-t-il, la tête n'y est plus; il n'est pas
dix heures encore, et la seule chose que nous ayons à faire, c'est
d'aller déjeuner.
-- C'est vrai! Tu vois, il est temps que cela finisse! J'ai
toujours eu cependant un robuste appétit, et j'étais hors de pair
sous ce rapport au carré des officiers; mais depuis un mois...
-- Es-tu prêt?
-- Quand tu voudras.
-- Eh bien! partons, mon ami; car je n'ai pas moins de hâte que
toi d'aller au couvent de Sainte-Marthe.
Ils allaient sortir, Maxime s'arrêta sur les dernières paroles de
Gaston.
-- Au fait, dit-il, pris d'une idée subite, je n'en fais jamais
d'autres, et je suis vraiment bien ingrat.
-- Qu'est-ce qui te prend?
-- Ah! l'amour rend égoïste.
-- On le dit.
-- Et, dans la joie de mon bonheur, j'oubliais que tu traverses,
en ce moment, de cruelles épreuves.
-- Ce ne sera rien, je l'espère.
-- Où en es-tu?
-- Au même point, à peu près.
-- Mais, mademoiselle de Beaufort?
-- Disparue.
-- Ah! je compte bien que tu ne repousseras pas mon concours, et
tu sais que tout mon sang et ma vie sont à toi.
Gaston remercia du geste.
-- Oui, oui, je sais tout cela, dit-il, et je compte sur ton
amitié et ton dévouement; mais, viens! partons, et tout en
déjeunant, je te raconterai ce qui s'est passé pendant ton
absence, et les événements qui se préparent.