-- Ah! vous êtes en retard, dit la jolie enfant avec une petite
moue charmante; moi qui vous attendais avec tant d'impatience! Si
vous saviez combien j'avais hâte de vous voir.
Gaston lui prit les mains sans trop savoir ce qu'il faisait.
-- Pardonnez-moi, dit-il en essayant de se remettre, j'ai été
retardé, en effet; je vous expliquerai cela; mais voyons, dites-
moi, j'ai reçu votre lettre. Vous avez appris quelque chose?
-- Depuis trois jours.
-- Il s'agit d'Edmée?
-- Et de qui donc! Pauvre amie! Je suis si malheureuse depuis
qu'elle est partie, et je m'ennuie tant.
-- Que vous a-t-on dit?
-- Ah! il n'y a encore que le hasard pour bien faire les choses,
répondit Mariette; car sans lui nous n'aurions jamais rien su.
-- Et que savez-vous?
-- Voici: il faut dire d'abord que l'année dernière nous avions
ici pour camarade mademoiselle Irma de Fontanges, une belle jeune
fille appartenant à une famille qui malheureusement ne pouvait pas
lui constituer une dot. Irma n'ignorait pas ce détail, et elle
était bien résignée à passer sa vie dans un cloître, ne voulant
pas d'un époux qui l'aurait prise pour sa beauté, et qui plus tard
lui aurait reproché peut-être de ne lui avoir rien apporté.
-- Quelle idée!
-- C'était la sienne, et je suis loin de partager sa manière de
voir; car il me semble, au contraire, qu'un homme qui épouse une
jeune fille sans dot, lui donne, en agissant ainsi, la meilleure
preuve d'amour qu'elle puisse désirer. N'est-ce pas votre avis?
-- Assurément.
-- À la bonne heure. Je suis bien aise de vous entendre parler
ainsi. Enfin, c'était l'idée d'Irma, et quoiqu'elle n'eût pas de
vocation, elle était décidée à se retirer au couvent. Mais voilà
que tout à coup un oncle à elle, qui était parti pour l'Inde il y
avait des années et des années, et dont on ne parlait plus depuis
longtemps, vient à mourir subitement, laissant à sa nièce, dont il
était le parrain, une fortune de plusieurs millions.
-- De sorte qu'elle a renoncé au couvent.
-- Tout de suite! Vous auriez fait comme elle, je suppose?
-- N'en doutez pas.
-- Elle a donc quitté Sainte-Marthe, voilà près d'un an, et il y a
trois jours elle est venue nous annoncer qu'elle se mariait.
-- Elle n'a pas perdu de temps.
-- Il faut toujours en perdre le moins possible.
-- Mais je ne vois pas.
-- Vous allez voir! Irma est donc venue nous voir l'autre jour,
pendant la récréation, et après qu'elle eut satisfait à toutes les
questions dont on l'accablait, comme je me rappelais qu'elle
était, comme moi, fort liée avec Edmée, je lui ai dit ma tristesse
et le chagrin que j'éprouvais que l'on nous eût caché le couvent
où elle devait se trouver.
Alors, continua Mariette, Irma montra un grand étonnement, et, en
hésitant, elle me confia que le dimanche précédent elle avait vu
et embrassé Edmée. -- Où cela? demandai-je. -- Et elle me répondit
que c'était à _l'Adoration_. -- Vous comprenez que je n'ai pas
gardé cela pour moi, j'en ai conféré aussitôt avec soeur Rosalie,
et c'est elle qui m'a engagée à vous écrire.
-- Que vous êtes bonne... et combien je vous remercie! répondit
Gaston, touché de la grâce charmante et de l'abandon communicatif
de la jolie enfant... Mais vous ne m'auriez pas écrit, que je
serais venu tout de même.
-- Vous avez reçu une lettre de Maxime?
-- C'est cela... une longue lettre de quatre pages.
-- Ah! il vous gâte, vous; car moi maintenant, depuis quinze jours
surtout, ce sont presque des télégrammes qu'il m'envoie.
-- Ne lui en veuillez pas, Mademoiselle.
-- Oh! je ne lui en veux pas non plus.
-- Car dans cette longue lettre qu'il m'a adressée, il n'est guère
question que de vous.
-- Vraiment?...
-- Il se reproche d'être parti si vite.
-- Il est si bon!
-- Et il vous aime tant!...
Mariette baissa les yeux, et ses joues se couvrirent d'une vive
rougeur.
-- Et doit-il revenir bientôt! reprit-elle peu après, d'un accent
ému.
-- Il me le fait espérer, et je ne doute pas qu'il ne soit lui-
même bien impatient de vous revoir.
Il y eut encore un court silence.
Soeur Rosalie s'était rapprochée des deux jeunes gens; elle
rappela à Mariette que l'heure allait sonner, et l'invita à se
retirer.
-- Déjà! fit Mariette.
-- M. de Pradelle ne manquera pas de revenir, et j'ai d'ailleurs
quelques recommandations à lui adresser.
-- Vous, ma soeur?
-- Oui, mon enfant.
-- Eh bien! je me retire et vous laisse. Mais, ajouta-t-elle en se
tournant vers Gaston, si vous écrivez à Maxime, n'oubliez pas de
lui dire que je lui suis bien reconnaissante de penser à moi et
que je serai heureuse de le revoir.
Et elle partit en courant, comme elle était venue. Elle n'avait
pas disparu, que Fanny Stevenson s'emparait avec autorité du bras
de Gaston.
-- Cette enfant n'a rien vu, dit-elle d'un ton âpre; mais moi qui
vous observais tout à l'heure je n'ai pu me tromper. Vous étiez
pâle en arrivant, et il y avait encore dans votre regard une
dernière expression d'effarement.
-- Rien ne vous échappe donc? fit Gaston.
-- C'était vrai, n'est-ce pas?
-- Sans doute.
-- Vous avez vu Edmée peut-être?
-- Non; mais elle m'a vu, elle, et cela suffit.
-- D'où venez-vous donc?
-- Du couvent de l'Adoration.
-- Qui vous avait dit d'y aller?
-- Personne; ou plutôt, c'est Dieu qui a guidé mes pas.
Le jeune commandant raconta brièvement alors ce qui lui était
arrivé une heure auparavant, et pendant qu'il parlait, la
malheureuse mère mordait ses lèvres jusqu'au sang, et ses doigts
irrités se crispaient sur la bure de sa robe.
-- Elle! elle! ma pauvre et douce Edmée! balbutia-t-elle. Mon
Dieu! si près de moi, et je ne puis la voir, et je reste-là...
Elle secoua la tête avec violence, comme le fauve que le sang ou
la colère aveugle.
-- Non! non! non! poursuivit-elle, la lèvre torve, c'est assez
souffrir; je ne veux pas laisser torturer plus longtemps mon
enfant, car elle me reprocherait un jour à bon droit, mon
indifférence et ma lâcheté.
-- Prenez garde!
-- À quoi donc? N'est-ce pas à eux plutôt de trembler? Que
pourraient-ils ajouter encore aux tortures qu'ils m'ont fait
endurer?
-- S'il ne s'agissait que de vous, vous auriez raison peut-être;
mais Edmée est en leur pouvoir.
-- Je la leur arracherai.
-- S'ils vous en laissent le temps; songez-y, miss Fanny, vous
avez été prudente jusqu'ici, ne compromettez pas le bénéfice
acquis de cette conduite, et ne vous hâtez pas trop d'engager une
lutte où vous pouvez être vaincue.
-- Je souffre tant.
-- Et croyez-vous que je souffre moins? Pensez-vous que mon coeur
ne saigne pas aussi? Mais j'ai peur de la perdre encore une fois;
je tremble qu'on nous l'enlève de nouveau, et si cela arrivait,
quelle responsabilité n'assumeriez-vous pas!
-- Mon Dieu!
-- Laissez-moi faire.
-- Quel est votre dessein?
-- Fiez-vous à moi. Je comprends comme vous qu'il est urgent
d'agir. Nous savons maintenant en quel lieu on tient Edmée
enfermée et je vous jure que je vais faire bonne garde.
-- Soit! dit miss Fanny, je me tairai; je refoulerai au fond de
mon coeur tous ces sentiments de révolte et de haine qui le
brûlent et le déchirent. Je vous accorde quelques jours encore,
mais je jure, de mon côté, que si les nouveaux efforts que vous
allez tenter restent infructueux, rien ne pourra plus m'arrêter,
et ils verront ce dont je suis capable.
Gaston avait son idée; en quittant miss Fanny, il prit la
direction du couvent de _l'Adoration_, et en moins d'un quart
d'heure il en apercevait le mur de clôture.
Mais au lieu d'aller à la porte par laquelle il était entré la
première fois, il fit le tour de l'établissement, et gagna le
corps de logis dont nous avons parlé, et qui, indépendant de la
communauté, faisait retour sur la cour principale.
Ce corps de logis était habité par quelques modestes ménages de
bourgeois et d'ouvriers; mais le personnel des locataires s'y
renouvelait souvent, en raison même de l'espèce de servitude que
le voisinage du couvent lui créait.
On y entendait à toute heure de jour et de nuit le bruit de la
cloche qui appelait à la prière, et l'on assistait, pour ainsi
dire, aux offices qui se disaient à la chapelle.
Cela n'avait rien précisément de récréatif, et il était rare qu'il
n'y eût pas toujours quelque logement vacant.
Gaston vit, en effet, en approchant, deux ou trois écriteaux
pendus au-dessus de la porte d'entrée.
Il s'en réjouit et s'empressa de s'adresser au concierge.
Ce dernier fit un geste d'étonnement qui n'échappa point au jeune
commandant.
-- Vous avez quelques logements à louer? demanda ce dernier, sans
tenir compte de l'étonnement de son interlocuteur.
-- Oui, Monsieur, répondit le concierge; mais je doute qu'ils
puissent vous convenir.
-- Pourquoi?
-- Ce sont des logements d'ouvriers.
-- Qu'à cela ne tienne, repartit Gaston; car le logement que je
cherche est destiné à être occupé par mon domestique.
Le concierge se leva.
-- S'il en est ainsi, dit-il, je crois bien que j'ai votre
affaire.
-- Peut-on visiter les lieux?
-- Si Monsieur veut me suivre.
Le concierge confia sa loge à sa femme, et prenant les devants, il
se mit à monter l'escalier, suivi de près par Gaston.
Ils arrivèrent ainsi au palier du troisième étage.
-- C'est ici? interrogea Gaston.
Le concierge avait ouvert une porte; il s'effaça pour permettre au
jeune homme de passer.
La chambre était propre; deux grandes fenêtres y laissaient
pénétrer un jour cru.
Gaston en ouvrit une et plongea son regard au dehors.
Les fenêtres donnaient sur la cour. En face s'élevait le couvent,
et Gaston constata avec un frémissement de joie que, de l'endroit
où il se trouvait, on pouvait distinguer tout ce qui se passait
dans le parloir.
C'est plus qu'il n'espérait.
-- Mon domestique sera fort bien ici, dit-il; je retiens donc le
logement. Dans une heure, votre nouveau locataire viendra
s'installer.
Et il allait se retirer, quand il demeura comme cloué à sa place
par une surprise mêlée de stupeur.
Derrière la haute fenêtre du parloir, il venait d'apercevoir la
silhouette d'Edmée.