Quelques minutes avant midi, les deux amis entraient au couvent de
Sainte-Marthe, bien diversement impressionnés l'un et l'autre.
Un changement inattendu s'était opéré chez Gaston: ce qu'il avait
vu la veille, la certitude qu'il venait d'acquérir de la nouvelle
tentative que l'on préparait contre Edmée, avait modifié ses
dernières résolutions, et il arrivait bien décidé à s'unir à Fanny
Stevenson pour empêcher l'odieuse séquestration que l'on méditait.
Jusqu'ici, il avait hésité.
Il ne pouvait croire à tant de noirceurs; il s'obstinait à espérer
en l'amour que M. de Beaufort avait toujours témoigné à sa fille.
Mais, depuis la veille, il ne doutait plus que le malheureux père
ne fût entièrement gagné à la cause de madame de Beaufort, et il
voulait empêcher qu'Edmée ne lui fût enlevée.
Ce qu'il allait faire, il ne le savait pas bien; mais il verrait
miss Fanny, et, à eux deux, ils ne pouvaient manquer de réussir.
Quant à Maxime, il ne pensait qu'à Mariette, et il était fort ému.
Ce qu'il avait à lui dire était bien simple, cependant; mais
quelquefois ce sont les choses les plus simples qui sont les plus
difficiles à exprimer.
Comment s'y prendrait-il? Par où fallait-il commencer?
Le moment psychologique était venu, et après avoir cru fermement à
l'amour de Mariette, maintenant il se sentait pris d'un doute
affreux.
Mariette était la franchise et la bonté mêmes.
Jusqu'alors il avait cru lire dans ses yeux tout ce qui se passait
dans son coeur, mais qu'allait-il devenir s'il s'était trompé et
si ce qu'il avait pris pour de l'amour n'était que l'expression
d'une reconnaissance dont elle n'avait pas cherché à voiler la
vivacité!
Quand il pénétra dans le parloir et qu'il aperçut la jolie enfant,
son coeur se mit à battre avec une violence désordonnée.
Mariette, elle, ne paraissait ni plus émue ni plus embarrassée
qu'un mois auparavant, lors des premières visites de son cousin.
Son visage resplendissait de la même joie sereine, et c'est avec
la même candeur, le même abandon, qu'elle accourut présenter son
front au baiser fraternel du jeune lieutenant de vaisseau.
Celui-ci l'entraîna dans un coin du parloir.
-- Ah! je ne vous attendais pas si tôt, dit-elle avec sa moue
charmante: et pourtant j'avais hâte de vous revoir. Vous avez été
bien longtemps absent et vous m'avez écrit bien peu souvent.
-- J'ai été si occupé... balbutia Maxime.
-- La marine prend donc tous vos instants?
-- Ce n'est pas la marine seule.
-- Cependant...
-- J'ai eu d'autres soucis.
-- Vous? À quoi pensiez-vous donc?
-- À vous.
-- Vraiment?... Ça, c'est gentil; car, moi, il ne se passe pas de
jours...
-- Chère Mariette!...
-- Enfin! expliquez-moi, au moins, quelle grave préoccupation...
Un nuage glissa sur le front du jeune homme, et comme Mariette
s'était assise, il prit place à ses côtés.
-- Voici! dit-il au bout d'un instant. Depuis que je vous ai
revue, j'ai cru remarquer que vous ne vous plaisiez pas beaucoup à
Sainte-Marthe.
-- Dites: pas du tout... et vous serez dans le vrai!
-- Alors, j'ai cherché quel moyen je pourrais bien prendre pour
vous en faire sortir.
Mariette enveloppa son cousin d'un regard où il n'y avait encore
que de l'étonnement.
-- Sortir d'ici, répéta-t-elle; y songez-vous? Et que pourrais-je
faire, une fois dehors?
-- C'était le difficile en effet.
-- Une orpheline! Sans parents, sans amis!...
-- C'est ce que je me suis dit.
-- Et vous y avez renoncé?
-- J'ai persisté, au contraire, et je crois que j'ai bien fait.
-- Comment cela?
-- Car, si vous le voulez, cela dépendra de vous.
Cette fois encore, l'enfant regarda Maxime avec une profonde
attention.
-- Voilà que je ne comprends plus, dit-elle d'un ton lent et
vague.
-- C'est pourtant bien clair, répartit Maxime. Ainsi que vous le
disiez, il vous serait difficile, une fois hors de Sainte-Marthe,
de rencontrer une situation convenable, et vous vous y trouveriez
plus malheureuse et plus isolée qu'au couvent. À moins
cependant...
-- Achevez.
-- À moins qu'il ne se présente un homme que votre grâce et votre
beauté auraient séduit, et qui vous demanderait le bonheur de
devenir votre époux.
-- Vous voulez me marier? fit Mariette avec un tressaillement.
-- Cela vous effraierait-il?
-- Cela ne m'effraierait pas, mais il me semble si impossible
qu'un homme raisonnable songe à épouser; sans dot...
-- Il y en a un.
-- Vous le connaissez?
-- C'est un jeune homme; vingt-cinq ans; ni beau, ni laid, avec de
la gaieté, de l'esprit aussi, du moins on le dit, et possédant une
fortune modeste, mais suffisante pour assurer le bonheur d'une
femme qui ne serait pas très exigeante.
Mariette garda le silence; elle avait penché son beau front. Une
imperceptible pâleur couvrait ses joues d'ordinaire si roses, et
sa poitrine se gonflait par instant sous l'empire d'une émotion
intense.
-- Vous ne répondez pas, insista Maxime d'une voix inquiète.
-- Eh! que voulez-vous que je réponde? dit-elle; j'étais loin de
m'attendre à une pareille communication, et vous admettrez qu'elle
a de quoi surprendre. Je ne dis pas que quelquefois je n'aie pas
arrêté ma pensée sur un avenir qui est celui auquel rêvent le plus
volontiers toutes les jeunes filles de mon âge. Mais, moi je
m'étais fait un idéal.
-- Ah! fit Maxime, un moment décontenancé.
-- D'abord, je me suis promis de n'épouser jamais qu'un homme qui
m'aimerait.
-- Ah! celui-là vous aime à en perdre la raison.
-- Il me connaît alors?
-- Depuis longtemps.
-- Mais ce n'est pas tout.
-- Qu'y a-t-il encore?
-- Il y a que je voudrais, moi aussi, être bien sûre que je
l'aimerai.
Par un mouvement irréfléchi, Maxime prit la main de Mariette et la
serra tendrement dans les siennes.
-- Il se trompe peut-être, répliqua-t-il, mais il a espéré
quelquefois qu'il ne vous était pas tout à fait indifférent.
-- Je le vois donc? fit Mariette, dont le visage, s'éclaira.
-- Oui... oui... souvent.
-- Et quel est son nom?
-- Maxime de Palonnier.
Mariette eut un sanglot de bonheur: un petit cri vif et doux comme
un cri d'oiseau s'échappa de ses lèvres, et elle leva sur Maxime
ses deux yeux voilés de douces larmes.
-- Oh! vous êtes le meilleur, le plus généreux des hommes! dit-
elle avec effusion, et ma vie tout entière ne suffira pas à vous
payer le bonheur que vous m'aurez donné!
En parlant ainsi, elle alla cacher sa tête éperdue sur la poitrine
du jeune homme, sans prendre garde à soeur Rosalie qu'un pareil
oubli pouvait à bon droit scandaliser.
Mais miss Fanny ne songeait guère à elle. Gaston venait de lui
raconter ce qui était arrivé, et à la nouvelle du récent
enlèvement de sa fille, elle s'était dressée de sa chaise,
palpitante, oppressée, le regard chargé de haine.
-- C'en est trop! dit-elle d'un ton violent; ils ont comblé la
mesure, et il est temps que nous intervenions.
-- C'est mon avis! approuva Gaston; j'y suis désormais résolu, et
ce que vous me direz de faire, je le ferai.
-- À la bonne heure! Dès aujourd'hui, moi, je me mettrai à
l'oeuvre. Nous n'avons plus de temps à perdre. Le moindre retard
peut aggraver la situation; et si nous restions plus longtemps
inactifs, ils tueraient la pauvre enfant.
-- Que décidez-vous?
-- Vous le saurez bientôt. Il faut que je réfléchisse... Mais ne
craignez rien: comptez sur moi, et je vous jure qu'avant peu je
saurai si Dieu est avec nous ou avec les misérables qui m'ont ravi
ma fille!
-- Devrai-je revenir demain?
-- Non, ne reparaissez plus. On vous épie désormais autant que
moi-même; nous avons peut-être manqué de prudence jusqu'ici, et il
ne faut plus retomber dans la même faute.
-- Où vous verrai-je, si je ne puis me présenter à Sainte-Marthe?
-- Laissez-moi faire et fiez-vous à moi. Seulement, pendant
quelques jours, rentrez chez vous de bonne heure et attendez que
l'on aille vous y trouver de ma part.
Gaston n'insista pas et se soumit.
Puis vingt-quatre heures se passèrent sans qu'il entendît parler
de rien ou qu'il vît personne; mais le lendemain soir, vers dix
heures, comme il était seul dans sa chambre, on sonna à la porte
et il alla ouvrir.
Et quelle ne fut pas sa stupéfaction en apercevant, sur le seuil,
miss Fanny Stevenson dans son costume de religieuse.
Miss Fanny passa une heure au moins chez le jeune commandant et
eut avec lui une longue conversation, à la suite de laquelle ils
prirent ensemble des résolutions énergiques qui devaient assurer
le succès de la difficile entreprise qu'ils allaient tenter.
Nous croyons inutile de faire connaître pour le moment ces
résolutions au lecteur; mais les événements dramatiques qui vont
suivre l'édifieront surabondamment sur ce point en l'initiant à un
monde inconnu, bizarre, mystérieux, qui s'est dérobé jusqu'à ce
jour sous un voile impénétrable, et qu'aucune main profane n'avait
encore osé soulever.