je devins lâche, si lâche que, pour la première et heureusement la
dernière fois de ma vie, cette lâcheté me conduisit à la trahison. Oui,
je trahis mon ami. Je lui avais juré solennellement de ne jamais révéler
à personne ses confidences sur ses relations avec sa grand'mère. Je les
révélai pourtant, et nos conversations sur la morte et sur le mort, et
le secret de notre départ, et notre projet de retour après la visite au
cimetière. Le visage de mon juge,--ce rude et bronzé visage où il tenait
vingt-cinq ans de mer,--exprimait, en m'écoutant, un étonnement ému qui
m'encouragea à le supplier:
--«Que Mme Amélie pardonne à Marcel,» implorais-je, «dites-lui que j'ai
tout fait, trouvez un prétexte, je vous en conjure, mon cousin, et
qu'elle ne sache rien de tout cela! J'ai promis à Marcel, et elle lui en
voudrait davantage encore... Et moi, punissez-moi autant que vous
voudrez, mais ne me renvoyez pas à Paris. Ne me séparez pas de lui
maintenant. Laissez-moi finir mes vacances avec lui. Il n'a que moi...»
--«Je ferai ce que bon me semblera,» dit l'amiral d'une voix adoucie où
je voulus saisir une promesse d'indulgence. Aussi, quand je fus retiré
dans ma chambre, et couché dans mon lit, après un repas auquel mon
appétit de marcheur fatigué fit honneur malgré mon angoisse, je
m'endormis plus apaisé. Mais quel réveil lorsque au lendemain matin les
premiers rais de lumière, filtrant par l'interstice des rideaux, me
rappelèrent à la conscience de ma double faute: celle envers mon cousin,
dont j'avais fui la maison,--et l'autre, la plus grave, envers mon ami
dont j'avais vendu le secret! Mon imagination, qui, dans la vie, m'a
toujours infligé la pire vue des événements, avait, quand je me
retrouvai vers les dix heures en face de l'amiral, épuisé tous les
possibles. Oui, j'avais tout prévu, excepté toutefois ce qui
m'attendait.
--«Allons,» me dit mon cousin Henry après avoir, suivant son habitude,
caressé de sa main cordée de muscles ma tête tondue, «tu vas courir chez
Mme Amélie prendre des nouvelles de Marcel.»
--«Il est malade?» m'écriai-je.
--«Ce n'est rien,» répondit-il, «un peu de lassitude. Il y a de quoi,
garnement... Vas-y vite, il t'espère...»
Et de notre escapade, pas un traître mot. De la punition à subir, pas un
mot non plus. J'eus l'explication de ce mystère quand j'entrai dans la
chambre de mon petit ami, au chevet duquel était assise Mme Amélie, mais
une Mme Amélie transfigurée, avec un sourire de pitié sur ses lèvres
pâles, avec une lueur d'attendrissement dans ses yeux bruns, avec une
douceur dans le geste par lequel elle flattait les joues de l'enfant, et
elle lui disait:
--«Tu te sens mieux?»
--«Oui, grand'mère,» répondit-il.
Et il regardait, avec extase, un portrait placé sur le drap de son lit,
un de ces portraits au daguerréotype, comme nous en retrouvons tous
parmi nos reliques de famille, qui brillent et s'effacent à la fois dans
le plein jour. Une expression de joie indicible et de piété illuminait
cette physionomie souffrante. Tous les deux, la grand'mère et le
petit-fils étaient si occupés, elle à toucher ces pauvres joues
amaigries, lui à contempler le portrait, qu'ils ne m'avaient pas entendu
entrer. Mais avais-je besoin de leurs confidences pour deviner que
l'amiral avait tout raconté de mon récit à la grand'mère, que dans ce
coeur de vieille femme la vue des muettes douleurs de cet enfant jugé
jusque-là si ingrat l'avait emporté sur la haine impie envers la morte,
et ce petit portrait au daguerréotype, posé sur le drap, c'était l'image
de cette morte et le gage de la réconciliation suprême.
* * * * *
... Et voilà quels souvenirs j'allais chercher après tant d'années dans
cette vieille ville de l'Ile-de-France dont pas une pierre n'a changé.
Le petit fleuve roule toujours son eau claire où tournent les poissons
noirs entre les berges gazonnées. Les deux canaux s'en vont toujours
aussi paisibles entre les chemins de halage, et les chalands, avec leur
maison de bois intime et basse dont les fenêtres garnies de géraniums
nous faisaient tant rêver, les descendent toujours, ces canaux
monotones, de leur même mouvement sans hâte. J'ai pu, dès la gare,--la
seule nouvelle construction de cette cité perdue, mais heureusement hors
des murs,--revoir la tour du château, le clocher à jour de l'église, et
puis c'est le pont et c'est la maison du cousin, et c'est l'autre
maison, celle de Mme Amélie. A qui sont ces demeures aujourd'hui? De
celle où l'amiral abrita ses dernières années, je suis sûr qu'elle a
passé en des mains étrangères. L'excellent homme mourut quatre mois
après mon départ de chez lui, douloureux départ qui nous fit verser tant
de larmes, à Marcel et à moi, et échanger tant de promesses d'une
correspondance qui n'a pas duré un an! Je ne l'ai jamais revu, mon ami
de ces six semaines; et les mois ont passé, puis les années, sans que
j'aie reçu de lui ou que je lui aie donné un signe d'existence. Vit-il
encore? Est-ce lui qui habite la maison de Mme Amélie dont je vois les
volets toujours peints en gris par delà le couvert de tilleuls toujours
bien taillés? Et s'il vit, qu'est-il devenu? Que reste-t-il en lui de
son âme romanesque de onze ans qui me l'a rendu si profondément cher dès
la première heure? J'ai tant changé, moi, depuis cette époque,--tant
changé en noir, en triste, en moindre, pour tout avouer.--Au lieu de
tirer la sonnette à la grille fermée, je me suis assis sur un banc au
bord du canal d'où je voyais la terrasse, notre terrasse d'autrefois,
l'eau couler,--comme a coulé la vie,--en courbant à peine les herbes,
notre eau et nos herbes! Et puis, je suis parti sans avoir cherché à
savoir ni si Marcel est encore de ce monde, ni s'il habite là, ni rien
de sa personne d'aujourd'hui. A quoi bon rencontrer là où j'ai laissé un
charmant enfant, quelque bourgeois de province rongé de manies? A quoi
bon me démontrer que le plus délicat des poètes a trop raison lorsqu'il
dit:
_Je redoute l'adieu moqueur
Que font les hommes de mon âge
Aux premiers rêves de leur coeur?_
C'est une triste loi, mais bien vraie, qu'en amitié comme en amour, il
ne faut pas se souvenir à deux quand on veut se souvenir tendrement!
_Nemours, juillet 1890._
IX
Corsègues
_A FRÉDÉRIC DE ROBERTO._
SOUVENIR DE NOËL
Il existe à Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions de
plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, même quand
ces traditions nous représentent presque avec certitude la pire des
corvées: celle de l'amusement avorté. C'est ainsi que je me trouvais
cette nuit-là, qui était celle de Noël, réveillonner en nombreuse
compagnie dans un salon d'un restaurant à la mode. Je désignerai assez
l'endroit aux connaisseurs en géographie boulevardière, quand j'aurai
dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y réunit
d'habitude. Aussi le propriétaire du restaurant ne cède-t-il que
rarement et aux personnes de sa clientèle préférée cette pièce,
d'ailleurs étroite, et tour à tour étouffante ou glacée, que préside un
buste de monseigneur le comte de Chambord placé en permanence sur la
cheminée. Durant la nuit dont je parle et qui ne remonte pas à beaucoup
d'années, ce marbre, sculpté à l'effigie mélancolique du plus pur et du
plus inefficace des princes, contemplait un spectacle moins pur mais
aussi mélancolique, certes, que lui:--un souper triste! Nous avions tous
été priés par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui
gagne aujourd'hui ses quarante mille francs par mois, à courir les
théâtres des États-Unis. Elle se contentait alors d'être au Palais-Royal
la plus gamine des divettes, une vraie comédienne, capable de jouer tous
les rôles et tous avec un je ne sais quoi très à elle, et les tendres et
les moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter
un de ces triomphes, comme on en remporte à Paris, aussitôt oubliés mais
retentissants comme un scandale, en mimant, dans une Revue de fin
d'année, l'_Armée du Salut_. Vous la rappelez-vous avec son visage où il
y a du gavroche et du songe triste, avec l'ombre d'un grand chapeau
fermé sur ce visage, et sa robe blanche de souple étoffe qui moulait son
corps d'éphèbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et ses
fines jambes prises dans leurs bas noirs et la sveltesse de ses pieds
dans leurs souliers vernis,--et cette gigue qu'elle dansait avec une
espèce de furie froide? C'était bien la plus délicieuse parodie de
l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge
où elle rentrait au sortir de ce frénétique exercice, morte de fatigue,
trempée de sueur, le coeur défaillant, pâle sous son rouge à effrayer.
Mais la vanité de la comédienne la soutenait et elle répondait par un
sourire aux compliments, par une malice aux épigrammes. Voilà pourquoi
elle avait, dans les derniers huit jours, prié à ce réveillon non pas
vingt personnes, mais cinquante, cent peut-être, elle n'en savait plus
rien elle-même, à peu près toutes celles qui étaient venues dans cette
loge depuis le jour où elle avait dit à son amant:
--«Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fête avec les
camarades, pour Noël, on mangerait du boudin blanc, ça porte bonheur
pour toute l'année, et on rirait!»
L'a-t-elle prononcée de fois durant la semaine, cette dernière phrase!
Les camarades! C'est d'abord pour elle la rivale, la petite comédienne
des _Variétés_, des _Bouffes_ ou des _Nouveautés_, qui n'a pu y tenir et
qui s'est échappée de son théâtre, entre le un où elle joue et le quatre
où elle reparaît, pour venir voir Percy danser son pas:
--«Étonnante, Margot, tu es étonnante... Tu sais, moi, je suis franche,
je ne t'aimais pas dans la pièce d'avant... Mais cette fois, ça y est,
et en plein...»
--«Tu es gentille, toi,» répond Marguerite, d'un air moitié figue et
moitié raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas être en retard:
«Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?»--Alfred est l'ancien amant,
toujours aimé, de la petite actrice.--Puis un remords de cette question
méchante: «Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Noël? Viens donc
réveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les
camarades!...»
Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave,
qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré,
cosmétiqué, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à
dîner une bouteille de léoville en trop. C'est le journaliste auquel on
sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain
auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien
«caprice.» C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment?
pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout
du doigt. Et c'est la connaissance de hasard comme moi. Et c'est l'amant
possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent pour
suffire à la maison.--«Il faut bien qu'on vive, n'est-ce pas?...» Et à
tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici
gaiement, là coquettement, «... le soir de Noël..., du boudin blanc...
On rira...» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté ou
la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire,
c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges
pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur
les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de
cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles
d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes
de tisane frappée.--Truffe et Vichy, c'est la vraie devise du «fêtard»
moderne.--Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a
joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le
soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon
pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans
les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne
sur verres de champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa
moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi,
avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites
grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne
cachent guère leur déception: elles n'ont autour d'elles que des
vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu
lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur, pourquoi diable
est-il ici, celui-là?--Noirot, le médecin de Marguerite, pourquoi
encore?--Machault, l'escrimeur, pourquoi toujours?... C'est autour de ce
repas des silences glacés où partent des rires faux, presque un souper
de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le
musicien Rochette, a l'idée délicieuse de se mettre au piano et
d'entonner une chanson:
«_Dans l' courant d' la s'main' prochaine,
Si le temps est beau,
Nous partirons pour Fontaine-
bleau..._»
Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une
conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper
s'anime un peu, tous commençant de causer à mi voix de leurs affaires
particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite
interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous
donc ton duel avec Figon, c'était si drôle.--Dites donc, père Ebstein,
racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à l'estomac, c'est
à mourir.» Et puis, l'interpellé s'exécute et personne ne rit... Avec
l'accompagnement tour à tour tintamarresque et sentimental du piano et
de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se raniment. D'autres
femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient, elles aussi, dans
un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles ont quitté une
table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous. Il n'est pas
jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin allumés qui ne
contribue à réchauffer la fin de cette fête si mal commencée, en ouatant
d'une atmosphère bleuâtre et transparente la clarté crue de
l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure, et les gens qui
ont à travailler le lendemain matin,--j'en suis, hélas!--profitent du
petit tumulte produit par l'entrée des nouvelles venues pour s'esquiver
sans être aperçus de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends
mon pardessus, je me heurte au docteur Noirot qui s'échappe aussi, et,
comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de
soulager ma mauvaise humeur:
--«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet
absurde souper! Était-il assez raté, l'était-il!»
--«Moi la cause?» demanda-t-il, étonné.
--«Mais oui. Mais oui... Voyons, vous êtes le médecin de la petite
Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites
son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a!
C'était une morte ce soir, positivement une morte...»
--«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête. «Je n'étais guère à
ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si
gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on
changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le
résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme
la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac! C'est la
fin... Être malade, c'est toujours une façon de vivre.»
--«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui
conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au
débauché...»
--«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque... Le
proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à
une nature... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont encore
une force qui soutient la bête.»
--«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du
temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec
vous.»
Nous étions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit
compliment, exprimé, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie
équivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, à la
lumière du bec de gaz sous lequel nous nous préparions à prendre congé
l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilité courir sur son
visage: ses sourcils trop fournis se contractèrent un peu, sa bouche
rasée aux lèvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me
fixèrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme
que j'estime vraiment de toutes manières sur une aussi déplaisante
impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des
boutiques maintenant fermées, dont le 1er janvier tout proche garnissait
le boulevard:
--«Oui,» insistai-je, «vous êtes un original. Voyons, un médecin
qui n'a jamais voulu être décoré, qui n'essaie les remèdes nouveaux
que lorsqu'il en est sûr, qui soigne des comédiennes sans jamais
accepter un coupon de loges, ni toucher ses honoraires en nature,
et qui ose proférer devant un profane les théories que vous venez
d'énoncer!...--C'est-à-dire que vous êtes une bonne fortune pour un
romancier... Vous n'y échapperez pas, je vous le promets...» Et, par un
retour involontaire sur la fête manquée de laquelle nous sortions:
«Savez-vous, docteur, que c'est là ce qui nous manque aujourd'hui, des
êtres vraiment personnels à peindre, des individus qui soient des
individus, de petits univers à part?... On trouve encore du tempérament
de-ci de-là, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la
nature. Mais des caractères qui aient une saveur intense, c'est comme du
bordeaux authentique, on n'en fait plus... Tout se banalise, jusqu'à la
débauche. Les viveurs, tous les mêmes. Les filles, toutes les mêmes. Les
amours d'aujourd'hui, tous les mêmes. Voyez les joujoux que l'on vendra
demain dans ces baraques. La veille du jour de l'an, vingt mille petits
Parisiens s'amuseront avec le même pantin... Ce monde contemporain,
quelle usine à médiocrités!...»
--«Vous avez eu tort de manger du foie gras,» répondit le docteur avec
flegme: «Vous ne le digérez pas... Au lieu de rentrer chez vous en
voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes à peu près
voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars...
D'ailleurs vous venez de toucher là, chez moi, une corde sensible...
J'ai le regret d'être d'un avis absolument contraire au vôtre et de
croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage
peut-être, j'irai jusque-là, dans nos races soi-disant épuisées, les
caractères tranchés aussi tranchés, les personnalités vives aussi vives
et les tragédies privées aussi fréquentes qu'aux temps préconisés par
votre romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue
et plus de silence sur tout ce qui s'étalait autrefois au grand jour...
Si vous saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprès
desquels vos drames imaginés sont des enfantillages, et vous ne les
soupçonnez pas!...»
* * * * *
Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase
pareille, gare à l'anecdote et au «sujet de roman!» Il se ménage
d'ordinaire son petit récit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur
cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de sorcier à
lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le docteur
Noirot m'a paru depuis longtemps un de ces physiologistes qui savent
voir l'animal humain tel qu'il est. Je lui ai dû, à diverses reprises,
des notes précieuses, et je l'encourageai au «document.»
--«Vous n'êtes pas le premier médecin à qui j'entends tenir un pareil
discours,» insinuai-je, «puis, quand il s'agit de vous détailler un de
ces drames extraordinaires, plus personne...»
--«Et le secret professionnel?» dit Noirot. «Pourtant,» ajouta-t-il
après une pose dont je ne devinai pas si elle était sincère et s'il
réfléchissait, ou jouée et s'il amorçait ma curiosité, «il y en a un,
parmi ces drames de la vie réelle, que j'ai l'envie de vous conter.
C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette
histoire dans la tête depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y
penser que j'étais venu à ce souper. Et voilà que je vous en parle. Vous
souriez de cette logique... Vous sourirez moins tout à l'heure...
N'avez-vous jamais rencontré de par le monde un certain baron de
Corsègues?»
--«Comment donc?» répondis-je, «un petit, l'air mauvais, couleur de
cigare, toujours rageur, un pilier de tripot avec cela... Nous avons
même failli nous brouiller parce qu'à une partie au cercle, où je me
trouvais auprès de lui, je me permis de plaisanter à haute voix. Il
prétendit que j'avais porté la guigne au tableau. Nous échangeâmes
quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il était
devenu tout à fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme
qu'il adorait, dont la sortie de bal avait pris feu et qui fut brûlée
toute vive... Je suis renseigné, vous voyez...»
--«En effet,» reprit le docteur avec ironie; «et vous n'avez rien
déchiffré d'autre dans le personnage, ô psychologue!... Peut-être
savez-vous aussi que Corsègues est mort l'an dernier d'une maladie de
foie? Et voilà enterré un des hommes les plus sinistrement passionnés
que j'aie connus et dont je suis sûr, vous entendez, sûr, comme vous
êtes là, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un de moins.»
--«Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-même à la
robe de bal de sa femme,» m'écriai-je.