--«Vous en jugerez,» dit Noirot, sans répondre directement à ma

question. «Il y a de cela quinze années. C'est long, quinze années de

clientèle à Paris, et l'on en voit des misères!... Pourtant, je

n'oublierai jamais comme j'eus le coeur serré lorsque, par une nuit

toute pareille à celle-ci, un domestique vint de l'hôtel Corsègues pour

m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible accident. La

jeune baronne avait donné ce soir-là une fête intime à ses deux petites

filles et à leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti, elle

avait distraitement passé près de l'arbre de Noël, dressé au milieu du

grand salon, afin d'éteindre une des bougies. Sa robe de dentelles

s'était enflammée à une des bougies qui descendaient jusqu'à terre. En

une minute, le feu l'avait enveloppée et maintenant elle était à

l'agonie. Oui, voilà ce que me raconta cet homme dans le coupé qui nous

emportait. Je l'avais fait monter avec moi pour avoir tous ces détails,

que vous auriez pu lire dans les journaux de l'époque, et sur lesquels,

à cet instant, il ne me vint pas un doute.--«Et les enfants?»

demandai-je.--«Ils dorment,» répondit le domestique.--«Et M. de

Corsègues?»--«Monsieur ne quitte pas la chambre de Madame. Il est debout

à la cheminée. Il ne dit pas un mot. Je ne serais pas étonné s'il

devenait fou...» Pour vous faire comprendre quelles émotions soulevaient

en moi ces quelques phrases, il faut vous avertir que j'avais toujours

été un peu amoureux de la baronne Alice,--c'était son nom,--depuis le

jour où le docteur Chargebras, mon maître, m'avait envoyé chez eux,

comme tout jeune médecin... Quand je dis amoureux! Ce sentiment d'un

ex-interne à peine sorti de la salle de garde avait surtout consisté

dans une admiration intimidée pour cette grande dame aux yeux d'un bleu

si clair dans un visage si fin, et joli, et des mains comme fragiles, et

une grâce même dans cette demi-familiarité des indispositions, si peu

propice à la grâce! Et puis, je l'avais plainte, la pauvre femme, d'être

mariée à ce mari. Non qu'il fût mauvais pour elle; au contraire, il

semblait l'aimer... Vous me comprendrez, trop l'aimer, et c'était

justement le genre d'hommes qu'il ne faut pas unir à ce genre de femmes.

Lui, vous l'avez connu, brun, velu comme un ours, l'haleine âcre, un

fauve. Elle, vous allez rire de mon vieux mot: une sensitive. Je ne sais

pas, entre parenthèses, de comparaison plus scientifiquement exacte que

celle de cette plante qui frémit au moindre contact avec ces créatures

si nerveuses et qu'un geste brusque, un son de voix dur, une brutalité

quelconque remuent des pieds à la tête. Les paupières battent, les

lèvres tressaillent, une pâleur subite décolore le visage. Le mari ne le

remarque même pas, mais nous autres médecins, nous savons qu'en ce

moment toute la circulation de la pauvre femme est arrêtée, que son

coeur lui fait mal, que sa gorge se serre à l'étouffer, et il a suffi de

cette interpellation du même mari: «Ah! docteur, vous arrivez bien...

Vous allez me gronder cette malade-là...»

--«C'est délicieux à fréquenter, des femmes de cette espèce,» dis-je en

riant...

--«Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!» reprit Noirot. «Si vous

l'aviez vue marcher légère dans la chambre d'une de ses petites filles

quand l'enfant était malade, et si vous l'aviez retrouvée, comme je la

retrouvai, par la nuit de Noël dont je vous parle, tordant son pauvre

corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre,

où les moindres détails attestaient le raffinement d'une existence

comblée, étalait maintenant le désordre des heures de panique. Les

lambeaux de la toilette que la mourante avait portée dans la soirée

gisaient çà et là, arrachés par des mains affolées, et une odeur

d'étoffe brûlée me saisit à la gorge aussitôt entré. Plus rien des

pudeurs coquettes dont la femme élégante entourait ses moindres bobos.

Le corset coupé avec des ciseaux traînait dans un coin, les bas de soie

déchirés dans un autre. On l'avait enveloppée de linges pour étouffer

l'incendie, puis aussitôt dévêtue au milieu des cris terribles que

l'atrocité des brûlures dont elle était couverte avait dû lui arracher.

Ses heures étaient comptées. On ne pouvait plus que lui adoucir sa

mort!... Tandis que je vaquais à ce devoir avec l'espèce de tremblement

intérieur qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant

certaines extrémités de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde

impression, très différente de la première, mais peut-être aussi

tragique. Je sentis que le drame matériel et visible, ce drame d'agonie

où j'étais acteur, se doublait d'un autre, et que cette femme si

effroyablement atteinte dans sa chair, était la victime d'une

épouvantable crise intérieure. C'est l'_a b c_ du diagnostic, de

discerner dans un malade la force de réaction morale. Mme de Corsègues

était secrètement en proie à une lutte de sentiments si violente que

même l'angoisse physique la plus affreuse qui soit n'en triomphait pas.

Quelle lutte? Quels sentiments? Que son mari s'y trouvât mêlé, je n'en

pouvais douter à voir l'expression de ses regards, lorsqu'elle

rencontrait les yeux du baron qui, debout contre la cheminée, et tel que

l'avait décrit le domestique, semblait immobilisé dans une attitude de

sombre attente. Il m'avait dit à peine deux mots quand j'étais arrivé,

et d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus d'accent. Il continuait de

se taire, les bras croisés, la face comme durcie et serrée. Non, ce

n'était pas l'homme que j'avais vu à mes autres visites, lorsqu'il me

faisait venir pour une simple migraine de la jeune femme, toujours

brusque, toujours quinteux, mais montrant une sollicitude bonasse et

grondeuse, et si inquiet qu'il en était gênant. Il voulait, il exigeait

que je lui expliquasse l'effet des moindres remèdes. La foudroyante

soudaineté de la catastrophe l'avait-elle en effet bouleversé au point

de lui donner un de ces accès de stupeur, espèce de coma momentané qui

s'observe dans certaines crises? J'ai ainsi entendu un de mes

amis,--vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand

mathématicien,--qui avait perdu en trois jours une femme idolâtrée, ne

prononcer qu'une phrase, toujours la même: «On enterre Hélène demain

matin... C'est extraordinaire...» Mais non, les prunelles de Corsègues,

ces prunelles si noires dans ce teint bistré que vous vous rappelez,

brillaient d'un sauvage éclat qui, à de certaines secondes, ressemblait

à du défi, à du triomphe! La baronne avait demandé un prêtre qui tardait

à venir; par instants elle le nommait encore. A la première de ces

demandes, Corsègues avait rompu le silence dont il était comme enveloppé

pour me dire, de sa même voix sourde: «Il a fait répondre qu'il

venait...» Et il n'avait pas bougé, lui que je savais pratiquant,

presque dévot. Cela me parut prodigieux qu'il vît sa femme si mal et

qu'il ne se souciât pas davantage de lui assurer les derniers secours...

Cependant, l'agitation de la mourante augmentait à mesure que les

narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commençaient leur

oeuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi qu'elle

voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine phrase et je

l'entendais qui retombait sur son lit en disant: «Je ne peux pas...» Ce

que je vous raconte aujourd'hui dans ce détail, je ne le saisis pas

ainsi dans cette sinistre veillée. J'étais trop occupé par des soins

immédiats pour que ma sensation aboutît à un raisonnement très net. Les

narcotiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxiété affolée de

cette âme cédait comme la douleur du corps, et la pauvre femme

s'assoupissait peu à peu. Je vous passe la description de ses dernières

heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je lui évitai

du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouvée en proie.

J'aimerais mon métier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui que cela,

d'adoucir l'horreur du suprême passage, dans les circonstances

désespérées...»

--«Je comprends,» lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais

surtout dans son histoire, c'était l'acte, cet acte féroce qu'il avait

prêtée au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en écartât pas, sous

l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, «dans son

délire, elle a dénoncé son mari qui l'avait brûlée par vengeance...»

--«Vous n'y êtes pas,» reprit Noirot. «Lorsque je quittai l'hôtel, cette

nuit-là, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Noël,

maintenant éteint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris

feu, pas un seul mot ne s'était échappé de sa bouche qui pût me mettre

sur la voie de la vérité. Je ne la soupçonnais même pas, cette vérité.

Je me disais: «Ce ménage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un.

Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait à cause des

petites filles. Il s'est vengé en empêchant qu'elle ne revît cet homme

avant de mourir ou qu'elle ne lui fît tenir un adieu.» Puis, je

repoussais même cette idée. Bien qu'un ancien carabin ne doive guère

nourrir de préjugés sur la vertu des femmes, j'avais trop profondément

respecté Mme de Corsègues, pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se

fût donnée à quelqu'un. Que voulez-vous? Précisément, parce que nous ne

nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour,

nous représente l'acte physiologique dans sa simplicité animale, nous

éprouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de

passion, de ces dégoûts qui vous étonnent. Mais ce que j'ai pensé ou

senti à la suite de cette cruelle agonie, n'intéresse pas la suite de

mon histoire. Soyez patient. J'y arrive... Pas beaucoup de temps après

la mort tragique de Mme de Corsègues, je commençai de voir venir assez

assidûment à mes consultations un client qui m'avait été envoyé par le

baron lui-même, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin de me

rappeler ce détail. Son nom m'avait frappé, par un air de rareté. Vous

savez, on dit: «Tiens, un nom de héros de roman...,» et puis, neuf fois

sur dix, on se trouve en présence d'un gros et lourd garçon, qui vous

fait penser à une bouchère qui porterait comme prénom Yseult!...»

--«J'ai bien connu,» l'interrompis-je, «chez un sculpteur, une bonne à

tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de

brasserie, à Montmartre, qui répondait au nom de Paule Meure...»

--«Mon client était moins poétiquement baptisé,» reprit le docteur. «Il

s'appelait Pierre de Créance, et, quoiqu'il ne portât pas de titre, il

appartenait à une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses

mémoires. C'est lui-même qui me raconta cela, je ne me souviens plus

dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commençâmes

aussitôt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Créance arriva donc un

jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le

répète, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsègues était morte.

Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnaître que sa visite était

presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je

jugeai imaginaires d'abord, puis simulés quand je le vis traîner un peu

une fois la consultation finie... J'étais un peu pressé cette

après-midi-là, et je me rappelle mon impatience devant son obstination à

rester, jusqu'au moment où il prononça le nom de la baronne Alice. Dans

l'éclair d'une intuition irrésistible, je compris alors qu'il n'était

venu que pour cela, poussé par quel sentiment? Toutes les imaginations

qui m'avaient traversé la tête depuis ma veillée au chevet de la

mourante, me saisirent de nouveau devant la curiosité de ce jeune homme.

Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragédie où je m'étais

trouvé mêlé, un peu comme les choeurs de théâtre,--mais mêlé tout de

même. Avec sa nature si évidemment fine et un peu appauvrie, avec ses

manières délicates, sa voix douce, avec le charme féminin qui émanait de

tout son être, avec ses yeux bleus dans un visage au teint fragile, à la

barbe rare, il aurait presque pu être un frère, un cousin au moins de la

pauvre morte. C'était physiquement le mâle de cette femelle, une

créature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct

haïr Corsègues. A des systèmes nerveux comme avait été le sien, il faut

plus de caresse que de force, plus de tendresse que de désir, enfin, un

mari ou un amant doit être un peu un ami, presque une amie. Mme de

Corsègues avait-elle eu un roman avec M. de Créance? Ce roman avait-il

été innocent ou coupable? La première visite du jeune homme et surtout

celles qui suivirent n'étaient explicables que s'il l'avait, lui, aimée?

Mais je me heurtai tout de suite à un fait qui ne me permettait pas de

mettre ensemble mes diverses hypothèses. J'avais diagnostiqué, dans la

chambre de l'agonisante, un mystère de vengeance entre elle et son mari.

Puis ce que je savais des éléments de divorce cachés dans l'animalité de

ce ménage, m'avait conduit à supposer un amour défendu chez la jeune

femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de Créance venait

de m'apparaître comme le troisième personnage de ce drame,--et tel que

mon induction l'eût supposé si j'avais dû dépeindre l'amant de Mme de

Corsègues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui, besoin, comme on a

faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus petites circonstances

de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un véritable drame, s'il

avait été, lui, soit l'amant, soit l'ami passionnément aimé de la morte,

et si le mari l'avait su, comment continuait-il, une fois la femme

morte, d'être le familier de la maison, l'ami intime du mari? Je le

constatais à chacun de nos entretiens. Car je vous répète que, tantôt

sous un prétexte et tantôt sous un autre, il arrivait sans cesse à mes

consultations. Sans cesse aussi il essayait de m'attirer, par quelque

politesse que mon existence de travail ne me permettait guère

d'accepter: c'était une invitation à dîner, une loge au théâtre, des

gracieusetés à ma vieille mère qui vivait encore, enfin tout le manège

d'un homme qui rêve de s'introduire dans l'amitié d'un autre, et vous

pensez bien que je n'avais pas la naïveté de croire ces gentillesses

d'attentions désintéressées...»

--«Vous aviez peut-être tort,» lui dis-je; «un homme qui a aimé une

femme et qui l'a perdue, est quelquefois sincère dans ses effusions pour

ceux qui la lui rappellent. Et ç'aurait pu être là une explication

encore pour l'amitié qui unissait ce Pierre de Créance à Corsègues. Un

de mes confrères, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait

une nouvelle délicieuse avec ce culte de deux hommes pour la même morte.

Cela s'appelle, je crois, _les Inconsolables_...»

--«Soit,» dit le docteur, «mais un de ces deux inconsolables-là n'était

pas Corsègues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y

avait du Maure dans son affaire. Son grand-père, officier de l'Empereur,

avait épousé une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et

l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en

aient abusé au point que vous-même vous n'oseriez plus vous en servir.

La nature aura toujours ceci de supérieur à l'art qu'elle ne raffine pas

sur les moyens et qu'elle emploie les mêmes indéfiniment... Un matin

donc, je reçois un mot de M. de Créance qui me disait qu'étant très

souffrant il me priait de passer chez lui le plus tôt possible.

L'écriture très tremblée du billet me donna une appréhension. Je

m'intéressais à ce jeune homme. Son amitié pour moi, quoiqu'elle eût un

mobile tout autre que moi-même, m'avait touché. Il avait su être

gracieux pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et

douloureux que je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez

qu'il y eût, par-dessus le marché, dans mon cas, un intérêt

d'observateur. Il me représentait ma seule chance d'avoir le fin mot de

cette sinistre énigme. Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive

et je le trouve couché dans son lit, et pâle, pâle! Vous parliez de la

pâleur de la petite Percy, tout à l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage!

Nous ne fûmes pas plutôt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire.

Il avait là, entre les deux côtes, une affreuse blessure. Il avait reçu

une balle tirée dans la direction du coeur et qui l'aurait tué sur place

si, par bonheur, ou par malheur, un tout petit détail ne l'avait sauvé,

qui ne ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme

portait des bretelles anglaises d'un cuir assez épais qui avait

légèrement détourné le coup. L'hémorragie avait dû être extrêmement

abondante, car le pauvre garçon avait à peine la force de me parler. On

a beau avoir été, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance,

comme les camarades, et servi de médecin dans quelques duels, dont un

suivi de mort, celui de Paul Durieu,--je vous le raconterai un autre

jour,--on ne peut pas voir sans émotion une plaie comme celle-là, et

sans une demande que vous devinez: «Qu'est-il arrivé? Expliquez-moi...»

Le jeune homme mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut

très pénible, car sa bouche se contracta plus douloureusement encore.

Ses yeux se tournèrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur

d'être écouté: «Plus près... Venez plus près...,» dit-il, et c'est là,

penché sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'était

presque qu'un souffle: «Pour tout le monde, je dois être simplement

malade... Pour mon valet de chambre, j'ai été blessé en duel...

Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vérité, à vous,

vous ne dénoncerez personne?...»--«S'il y a assassinat, c'est

impossible,» lui dis-je.--«Ah!» fit-il, avec un râle que j'entends

encore, «impossible... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant au

seul homme qui l'aurait défendue...» Vous pensez si cette étrange

phrase, prononcée d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles.

Je voulus, en ce moment, donner un dérivatif à l'état d'exaltation où je

le voyais et procéder au pansement de sa blessure. Il eut l'énergie de

me repousser: «Non,» gémissait-il, «laissez-moi mourir...» Il fallut

tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait

demandée...--Tenez,» ajouta le docteur, «permettez-moi cette parenthèse.

Voilà un des cas de conscience de notre métier. Qu'auriez-vous fait à ma

place?»

--«Comme vous,» lui dis-je. «Mais c'est ensuite que la difficulté morale

aurait commencé pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donnée, quand

il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsègues qui, après avoir brûlé sa

femme, avait encore voulu tuer le jeune homme. Franchement, cette bête

sauvage de jaloux méritait les assises...»

--«Oui,» répondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me

racontant cette histoire, sous un prétexte plus ou moins philosophique,

il avait surtout cédé au besoin de soulager d'anciennes et toujours

douloureuses anxiétés de conscience. «Oui,» répéta-t-il, «Corsègues

méritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux

filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez

que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mère, m'avaient

regardé tour à tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand

elles étaient malades, convalescentes ou guéries. Pensez que je les

savais si frêles de santé, si peu capables de vivre parmi des soins

mercenaires. Et cette bête sauvage les aimait à la passion, comme un

barbare qu'il était sous sa redingote de civilisé. Que de fois il

m'avait répondu lorsque je lui reprochais de trop les gâter: «Je suis

jaloux de ceux qui les épouseront, je veux qu'elles regrettent toujours

la maison...» Si vous vous les étiez représentées comme moi, couchées

dans leur lit de bois de rose, si vous aviez vu en pensée leur chambre à

coucher tendue d'une étoffe de nuance bleu-pâle, qui était déjà une

chambre à coucher de jeunes filles avec mille brimborions épars et les

pièces d'argent de leur toilette qui attestaient cette gâterie,--enfin,

si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez

tenu votre parole à ce bonheur-là, comme j'ai tenu la mienne... Songez

aux révélations irréparables que de parler seulement faisait éclater sur

ces deux pauvres têtes innocentes: oui, Pierre de Créance avait été

l'amant de leur mère. Oui, mes divinations avaient eu raison, une

tragédie effrayante se jouait au chevet du lit de la baronne mourante.

Corsègues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment?

Par une lettre surprise? Par une dénonciation de domestique ou

d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait

lui-même. Tant il y a que, décidé à se venger et ne voulant à aucun prix

que les enfants soupçonnassent la vérité, cet homme à face d'Arabe avait

imaginé cette infernale combinaison: au sortir de cette fête de Noël, et

après s'être montré à tous, à l'amant lui-même, qui y avait assisté,

père joyeux, époux attentif, hôte empressé, il avait en quelques mots

écrasé sa femme devant l'évidence de sa faute, puis, avec sa force de

torero,--c'était un de ces corps noués de muscles sur des os où il n'y a

pas un kilo de chair,--il l'avait saisie et portée vers cet arbre de

Noël jusqu'à ce que la robe de dentelles de la malheureuse fût tout en

flammes, et puis il lui avait dit: «Dénoncez-moi, maintenant, que vos

filles sachent qui vous êtes...»

--«Mais comment Créance a-t-il su cette scène, car ce n'est que de lui

que vous la tenez?» interrogeai-je, _empoigné_ par ce récit, pour

employer ce mot si banal, mais si juste, au point de ne pouvoir

supporter le silence où le docteur était tombé tout d'un coup. Il ne

cherchait point à piquer mon attention par cette suspension, je le

sentis. Mais l'image de la baronne Alice, comme il l'appelait avec une

tendresse cachée, venait sans doute de s'emparer de lui et elle lui

faisait un peu de mal.

--«Comment?» répondit-il. «Ne devinez-vous pas que la vengeance de

Corsègues n'était pas complète tant qu'il ne l'avait pas dite à l'amant

de sa femme. Voilà le mot du problème auquel je m'étais heurté

naïvement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fréquentent-ils? Je

manquais de la donnée première. On n'imagine pas des férocités de cet

ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues,

vêtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs

étrangères, de la pièce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme

vous et moi. On a tort, je vous le répète, il n'y a ni comme vous ni

comme moi qui tiennent. Il y a des passions aussi violentes, aussi

effrénées, aussi implacables, qu'aux temps où les grands singes des

cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns

aux autres à coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche

en train de manger des noix de coco en haut d'un arbre, pendant ce

temps-là...»

--«Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur...,» fis-je en riant.

--«Enfin,» reprit-il sans me répondre, «les six mois qui suivirent la

mort de sa femme furent soigneusement employés par Corsègues à bien

convaincre le pauvre Créance de son parfait aveuglement. Il avait son

idée, le sombre personnage. L'hiver avait passé, puis le printemps. On

était au milieu de l'été. Le veuf était venu prendre l'autre pour dîner

ensemble à la campagne dans un coin quelconque. La nuit était divinement

belle. Il propose à son compagnon de revenir à pied. Il fallait

traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et là, dans une allée

perdue, il saisit à la gorge ce garçon sans défense, et, acculé contre

un tronc d'arbre, il le força d'entendre le récit de tout ce que je

viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de

pistolet qui devait l'étendre raide mort et faire croire à une agression

de rôdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de même,

le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des ancêtres qui ont

été des soldats? Ce frêle Pierre de Créance, ce jeune homme qui n'était

qu'un souffle, trouva l'énergie, n'étant pas mort sur le coup et revenu

à lui, de se relever, de gagner une allée où il put héler un fiacre, et

il se fit conduire à son appartement, où il raconta cette histoire de

duel, pour que même l'ombre d'un soupçon ne pût atteindre son assassin

et à travers cet assassin la morte qu'il avait aimée.»

--«Permettez,» lui dis-je, «pourquoi vous a-t-il parlé, alors?»

--«Pourquoi?» fit Noirot. «Parce que la seconde des petites filles était

la sienne, et il voulait lui léguer un protecteur au cas où le mari

étendrait la cruauté de sa vengeance jusqu'à l'enfant? Il est mort

tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre

signe, j'agirais... Et je suis resté le médecin de cet assassin quand je

savais ce double crime, et je suis retourné dans cette maison, et c'est

moi qui étais là quand il a passé.--Dieu, souffrait-il!--Mais je n'ai

pas eu à m'acquitter de la mission que m'avait donnée le jeune homme.

Jamais Corsègues n'a soupçonné le secret de la naissance de cette

enfant; il la préférait à l'autre. Quelle ironie!»

--«Mais,» fis-je à mon tour, «peut-être l'a-t-il soupçonné, ce secret,

et a-t-il considéré sa bonté pour cette fille qui n'était pas la sienne

comme une expiation. Car, enfin, il avait bel et bien commis deux

crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a

son excuse, cette vengeance-là, si féroce et si calculée, est une

scélératesse tout simplement.»

--«Lui, des remords!» reprit Noirot. «S'il avait pensé que la fille fût

de Créance, il aurait plutôt coupé cette petite en morceaux que de lui

pardonner... Je vous répète qu'il ne s'est pas défié. Par quelle

contradiction singulière?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez

peut-être pour la beauté du drame, mais, tel qu'il est, ce drame,

direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des récits

tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...»

_Palerme, décembre 1890._

Table

I. Un Saint 1

II. Monsieur Legrimaudet 91

III. Maurice Olivier 199

IV. Un Joueur 310

V. Autre Joueur 331

VI. Jacques Molan 365

VII. Un Humble 395

VIII. Deux petits Garçons 405

I. Le frère de M. Viple 407

II. Marcel 429

IX. Corsègues 461

_Achevé d'imprimer_

le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-onze

PAR

ALPHONSE LEMERRE

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25

_A PARIS_

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 22 / 22 段