original,--mais qu'y a-t-il d'original à être fils, frère, amant ou
père, à vieillir et à se sentir vieillir, enfin, à être homme dans ce
que notre humanité comporte d'éternellement simple, triste et tendre? Je
les consigne pourtant,--_per sfogarmi_, comme disait mon cher
Stendhal,--au retour d'un petit voyage dans une vieille ville de
l'Ile-de-France, où je me promettais d'aller, depuis combien de temps!
Et j'y ai passé six semaines seulement, en 1855... Elle est située,
cette ville grise et solitaire, au bord d'une grande forêt. Une rivière
la traverse et deux canaux. Pourquoi écrire son nom, même ici? Tout
inconnues que doivent rester ces pages, elles peuvent tomber sous des
yeux indifférents, et de penser à une curiosité possible me dégoûterait
de les noircir. J'avais gardé, de cette cité en décadence et des
journées de vacances qu'il me fut donné d'y vivre, un délicieux souvenir
d'eaux paresseuses et transparentes, épanchées sur des lits d'herbes
vertes à peine courbées. Ce nom, dont je m'interdis de tracer les
lettres, évoquait pour moi, quand je le rencontrais dans un journal, sur
un indicateur de chemins de fer, au hasard d'un livre, des profils de
maisons anciennes avec des toits bruns, et, surplombant le canal ou la
rivière, d'antiques balcons de bois brunâtre garnis de fleurs. Je
revoyais la roue noire d'un moulin, en train de tourner d'un mouvement
doux, et, à chaque fois, ses palettes secouaient une pluie de gouttes,
brillantes comme des diamants. La tour à demi détruite du château, les
débris des remparts couronnés de jardins, le clocher à jour de l'église
et sa flèche inachevée, que j'ai souvent contemplé en pensée ces
détails, et le paysage à l'entour, avec sa couleur d'été,--c'est le seul
mot qui rende pour moi l'impression que m'ont laissée les champs de blé
à demi moissonnés, la luxuriance des herbes et des feuillages, l'haleine
chaude qui sortait de la terre et le lumineux apaisement qui tombait du
ciel! C'est encore là un effet de cette virginité de sensation propre à
l'enfance. J'ai traversé depuis tant de contrées, passé tant d'étés à
fuir Paris au bord de la mer, sur les montagnes, dans des coins isolés
d'Angleterre ou d'Italie. Pourtant, l'été, c'est toujours, quand j'y
songe, ces six semaines de séjour dans la vieille ville si française,
près des canaux, de la rivière et de la forêt,--premières semaines d'une
libre vie pour un enfant emprisonné jusque-là dans un appartement de la
rue Saint-Honoré,--semaines enchantées par la rencontre d'une de ces
amitiés d'adolescence que l'on n'oublie plus. Et voilà pourquoi je
débarquais l'autre jour sur le quai de la gare, dans cette ville perdue,
pour y retrouver et le paysage d'autrefois et l'ami que j'y avais
laissé, s'il vivait encore,--et ma jeune âme!
* * * * *
Il convient d'ajouter que cette amitié de ces six semaines, presque
aussitôt interrompue que nouée, fut marquée par un drame intime, dont
les scènes diverses me reviennent en ce moment avec un détail si précis
qu'aucun de mes souvenirs d'hier ne l'est davantage. Au fond, c'est pour
me raconter à moi-même ce petit drame que j'ai pris la plume, bien plus
que pour philosopher sur la mémoire du coeur, sa puissance et ses
déceptions. Il faut profiter, à partir de trente ans, des heures de
_souvenirs vivants_ pour en fixer les images, si vite redevenues vagues
et flottantes. Et vivant, il l'est à un tel degré durant cette minute,
le souvenir de Marcel,--c'était le nom de mon petit ami de 1855.--Je
m'aperçois, comme on voit son _double_ dans les contes de sorcellerie,
marchant avec le cousin chez lequel on m'envoyait passer les vacances,
vers la maison où j'allais rencontrer ce premier véritable ami que j'aie
eu. Pourquoi mon père et ma mère s'étaient-ils décidés à se séparer de
moi au lieu de m'emmener aux eaux avec eux? C'est une question que je ne
me posais même pas alors et que je résous aujourd'hui, je dois l'avouer,
par la plus intéressée des combinaisons bourgeoises. Mon cousin n'était
pas marié, il avait servi dans la marine avec un grade qui ne justifiait
pas le sobriquet d'«amiral» dont on le décorait dans ma famille, mais
assez élevé cependant pour contenter toute son ambition, et sa retraite
du service coïncidant avec un bel héritage, donnaient beaucoup à faire à
l'imagination de mes parents.
--«A moins qu'il ne jette son argent dans la rivière,» avais-je entendu
dire cent fois autour de moi, «il doit en avoir un fier magot! Notre
oncle lui a laissé vingt mille francs de rente. Sa pension, sa croix...
Dans cette petite ville de province il ne dépense pas six mille francs
par an et il y a quinze ans qu'il mène cette vie-là.»
On se taisait d'ordinaire après ces phrases. Je ne doute pas aujourd'hui
que l'espérance de m'assurer une bonne place sur le testament du cousin
Henry n'ait contribué pour beaucoup à mon envoi chez lui. Et, de son
côté, je comprends qu'il voulut payer en une fois par cette hospitalité
les prévenances dont le comblaient les miens. Il descendait toujours
chez nous lors de ses voyages à Paris. Cet ancien marin aux prunelles
grises, d'un regard si fin entre des paupières plissées, n'était pas
sans avoir deviné le secret calcul de mes parents. J'imagine qu'il le
leur pardonnait, comme je pardonne à ceux de mes cousins qui cultivent
en moi, dans le personnage de quarante ans, touché au foie et décidément
célibataire, un codicille probable dans mon testament. Puissent-ils,
eux, me pardonner, plus tard, de les avoir frustrés, comme je fais si
volontiers pour l'amiral, qui a disposé de ses huit cent mille francs en
faveur d'un hôpital maritime. J'aurais cet argent aujourd'hui. A quoi
bon, et de quoi me servirait-il? En revanche, il ne m'aurait sans doute
pas invité dans sa maison du bord de l'eau, et je n'aurais pas connu
Marcel. Une liasse d'obligations vaudra-t-elle jamais le souvenir d'un
chaud enthousiasme de coeur?
Je l'éprouvai, cet enthousiasme, dès cette première après-midi où je fus
conduit par mon cousin à la maison de Mme Amélie. C'est ainsi que
l'amiral appelait la grand'mère de mon nouveau camarade. Qu'elle était
ombreuse, l'allée d'acacias que nous suivions pour y arriver, et comme
le feuillage se faisait intense sur le bleu du ciel de ce jour-là! Je
respire encore l'arôme sucré des fleurs qui tremblaient en grappes
toutes roses ou blanches dans ce feuillage, les dernières, de la saison.
Mon cousin Henry m'expliquait, tout en marchant, l'histoire de Marcel et
de sa grand'mère. Le petit n'avait plus qu'elle au monde, il était
orphelin depuis six mois. Mais ce que l'amiral n'ajoutait pas, c'était
d'abord que lui-même avait voulu épouser autrefois Mme Amélie. Sans
doute il lui gardait ce romanesque dévouement qu'inspirent de très
honnêtes femmes sur le tard de leur vie à ceux qui les ont aimées toutes
jeunes. Ils leur restent si reconnaissants de ce qu'elles ont, par une
existence irréprochable, respecté l'Idéal qu'ils s'étaient formé
d'elles. Il est si dur de voir s'avilir celle dont on a rêvé à
vingt-cinq ans de se faire une compagne de toute sa destinée!--Il ne me
racontait pas non plus, le cousin Henry, que Mme Amélie et son mari,
mort depuis quelques années à peine, s'étaient brouillés à ne jamais le
revoir avec leur fils unique à l'époque de son mariage. Ce garçon avait
donné leur nom et le sien, contre leur volonté, à une créature,
rencontrée à Paris, et qui était justement la mère de Marcel. Des divers
personnages autour desquels s'était jouée cette tragédie domestique, le
petit-fils et la grand'mère survivaient seuls. La sévérité de la veuve
isolée contre cet indigne mariage n'avait pu tenir devant l'idée
d'abandonner à des étrangers l'enfant dans les veines duquel il coulait
un peu de son sang. Mais il y coulait aussi du sang de l'_autre_, de
cette fille qu'elle et son mari avaient tant maudite, et j'allais
assister, sans me rendre compte de la cause, aux terribles effets de
cette rancune d'après la mort,--de tous les mauvais sentiments du coeur,
le plus inexpiable, le plus dur. A ceux qui ne sont plus, nous devons
cet oubli des offenses, qui est la grande piété humaine, la communion
dans la misère de notre pauvre nature! Et Mme Amélie était pieuse de
toutes manières; mais dix ans de souffrances endurées pesaient sur elle,
et cela ne pouvait pas plus s'effacer que les rides de son mince visage
jauni où brillaient deux yeux bruns d'un si vif éclat. Les bandeaux gris
dont s'encadrait ce front creusé aux tempes, la nerveuse crispation de
sa bouche triste, la maigreur de ses doigts que des mitaines de dentelle
noire faisaient paraître plus desséchés encore et plus décolorés, la
minceur ascétique de sa taille, la sévérité de ses vêtements de deuil,
tout contribuait à transformer cette digne et respectable veuve d'un
simple notaire en une apparition de mélancolie. Je me rappelle le
frisson d'effroi qui me saisit à la voir s'avancer vers nous sur la
terrasse de la maison où elle logeait. Des tilleuls aux branches
émondées et taillées en couvert arrondissaient au-dessus de cette
austère figure un dôme de feuillages remplis de soleil. La maison
apparaissait, toute basse et revêtue d'une vigne en espalier. Il y avait
un contraste à la fois et une harmonie entre cette veuve douloureuse et
ce cadre d'apaisement: un contraste, car elle symbolisait trop bien les
troubles de l'âme dans ce décor d'heureuse nature; une harmonie, car une
atmosphère claustrale émanait de ces charmilles immobiles et de cette
façade close, d'où sortit, à l'appel de la vieille dame, criant par
trois fois: «Marcel!» un garçon de mon âge, mais si chétif et si pâle
lui-même, avec une gracilité si souffreteuse de ses pauvres membres,
qu'il paraissait mon cadet de plusieurs années. Ses beaux yeux, trop
grands et d'un bleu comme noyé, lançaient un regard qui disait la
précoce expérience de la douleur morale. Il n'avait de blanc sur lui que
le linge de son col et de ses manchettes. Je le vois s'avancer vers nous
sans courir, à la voix de sa grand'mère, et j'entends cette dernière lui
dire d'un accent dur:
--«Où étiez-vous donc?»
--«Je lisais dans le salon,» répondit l'enfant.
--«Vous savez bien que je vous ai défendu de lire après votre déjeuner.
Vous vous faites du mal. Voilà M. Henry; vous ne lui dites pas bonjour?»
--«Bonjour, monsieur,» fit l'enfant.
--«Et voilà son cousin, François Vernantes, avec qui vous allez jouer.»
--«Oui, madame,» fit encore l'enfant.
Elle lui disait _vous_--et elle était sa grand'mère!--Il l'appelait
_madame_!... Tout en cheminant avec mon nouveau camarade du côté du
jardin, qu'il m'avait aussitôt et fort gracieusement offert de me
montrer, je me souviens que je m'abîmai en réflexions sur cette
circonstance, pour moi inexplicable. J'étais si gâté par mes deux bonnes
mamans, si habitué à rencontrer chez elles la divine indulgence d'une
affection sans une gronderie! Ma curiosité fut si fort éveillée que je
n'y tins pas, et après une demi-heure durant laquelle nous avions tour à
tour frayé connaissance avec les rosiers du rond-point et les lapins de
la basse-cour, avec l'allée des arbres à fruits et les marches disposées
près du canal pour y laver le linge, avec les aboiements du chien de
garde enchaîné et le roucoulement des pigeons dans le colombier, je
demandai brusquement à Marcel:
--«Mme Amélie était bien fâchée tout à l'heure?»
--«Elle est toujours comme cela,» répondit-il.
--«Elle vous dit toujours _vous_?» lui demandai-je.
--«Toujours,» reprit-il.
--«Et vous, Madame?...»
--«Oui,» fit-il.
--«C'est drôle...,» insistai-je.
Tout d'un coup, et tandis que je prononçais cette enfantine remarque, je
vis avec stupeur le front de Marcel se plisser, ses lèvres trembler, un
flot de sang empourprer ses joues. Deux grosses larmes jaillirent de ses
yeux:
--«Ah!» me dit-il avec un sanglot, «pourquoi êtes-vous méchant, vous
aussi? Pourquoi me parlez-vous de cela?... Je ne veux plus que vous
restiez avec moi. Allez-vous-en! Allez-vous-en!...»
Je me souviens. Nous étions, lorsque la bouche frémissante de mon petit
compagnon me lança ces phrases de colère, dans le fond du jardin, au
pied d'un épicéa gigantesque, à la base duquel s'étalait un tapis de
fines aiguilles séchées. Il en tombait cette chaude odeur de résine que
je n'ai jamais respirée depuis sans que cette étrange scène me redevînt
présente, et l'irraisonné, le naïf élan de pitié par lequel je me pris à
pleurer à mon tour. Et je tenais les mains de Marcel, je le suppliais de
ne pas m'en vouloir, je lui jurais que j'avais parlé sans intention, je
lui promettais de ne pas recommencer. Encore à présent, et quand je
cherche à comprendre, avec mon expérience d'homme fait, ce qui se passa
en moi à cette seconde, je ne trouve qu'une explication à cette violence
soudaine de ma sympathie pour le petit-fils de Mme Amélie. Évidemment il
se produisit dans mon coeur de onze ans un coup de foudre
d'amitié,--comme des coups de foudre d'amour éclatent dans des coeurs de
vingt ans. Ce fut une frénésie de pure affection qui déborda sans doute
en phrases d'une sincérité touchante, car le pauvre enfant cessa de
sangloter. Un sourire de douceur revint à ses lèvres fines. Son visage
aux traits minces s'anima d'un rayon de reconnaissance. Il avait si mal
à toute l'âme, cet orphelin aux yeux trop profonds, que cet élan de
généreuse affection lui fut une douceur infinie! Il me parla, lui aussi,
avec une sympathie émue, et juste une demi-heure après qu'il s'était
déchaîné si furieusement contre moi, nous étions assis de nouveau sous
le grand arbre, moi à lui dire:
--«Voulez-vous être mon ami?...»
Et lui à répondre:
--«Je veux bien, mais vous n'en aurez pas d'autre...»
Nous nous embrassâmes pour le sceller, ce pacte d'amitié subite, et
aussitôt, avec l'incroyable rapidité de sensation propre à cet âge trop
vibrant, nous voilà tous deux, à fixer des arrangements pour l'avenir.
Nous convînmes de nous tutoyer, de n'avoir pas de secrets entre nous, de
nous défendre à chaque occasion, de nous voir tous les jours et de ne
voir que nous, pendant les vacances. Enfin ce fut une de ces subites
entrées dans une idylle de fraternité élective, comme nous en avons tous
connu dans cette nouveauté de tout notre coeur... Dieu! Qu'il est cruel
et qu'il est juste, ce mot d'un célèbre écrivain, quand il parle de son
âme _déveloutée_ de cinquante ans! De cinquante ans? C'est à quinze ans,
nous autres enfants du milieu du siècle, et grâce à de coupables
lectures, que le velours de notre être intime commença de se faner pour
ne plus repousser jamais. Comme l'usure chez moi est arrivée vite!
* * * * *
J'ai parlé de fraternité. Je n'avais, en effet, pas de frère. Aussi
donnai-je presque tout de suite ce beau titre à mon ami, et avec ce
titre la part d'affection que j'eusse vouée à un frère, mais plus jeune
et plus petit, et qu'il fallût envelopper d'une chaude tendresse
protectrice. Ce fils d'un père et d'une mère morts si jeunes, apportait
aux exercices physiques qui constituent pour des garçons le fond de tous
les jeux, des muscles trop délicats et comme une indigence de vie
corporelle. Durant les six heureuses semaines où l'on nous laissa errer
l'un et l'autre, comme deux inoffensifs animaux en liberté, entre le
jardin de Mme Amélie et le parc de mon cousin l'amiral, c'était moi
toujours qui mettais mon orgueil à lui épargner tout effort trop rude;
moi qui soulevais les lourdes pierres quand il s'agissait de construire
une digue dans quelque ruisselet; moi qui maniais les rames quand nous
glissions en bateau sur le canal, malgré les défenses répétées du cousin
et de la grand'mère; moi qui grimpais aux arbres pour cueillir des
fruits ou détacher un nid abandonné; moi qui escaladais les rochers pour
rapporter une touffe de fleurs sauvages. Je triomphais de ma vigueur, et
dans les chimères d'aventures lointaines que nous ébauchions d'après de
mauvais livres de voyages reçus en prix, c'était moi encore qui devais
subvenir, par mon industrie, aux besoins de la communauté:
--«Nous vivrons de ma chasse,» disais-je à Marcel.
--«Quel bonheur!» répondait-il. «Quand ce temps arrivera-t-il? Je
souffre tant ici.»
Et c'était vrai que cet enfant trop frêle souffrait, dans cette maison
et auprès de sa grand'mère, d'une de ces souffrances subtiles dont la
première jeunesse semble incapable. A mon humble avis, elle en est au
contraire plus capable que les autres âges, lorsque son effrénée
puissance d'imagination se tourne en torture. Durant les interminables
causeries qui marquaient l'intervalle de nos jeux, Marcel retrouvait sur
moi sa supériorité, qui résidait dans cet art prématuré de sentir,
auquel l'avait initié sa délicatesse morbide. Que d'heures nous avons
passées, étendus à l'ombre d'un plongeon, ou tapis sur les marches de
l'escalier de pierre qui descendait au canal et regardant l'eau
paresseuse, lui, à me raconter ses misères, et moi, à les écouter! Elles
procédaient toutes d'un attachement passionné qu'il gardait à sa mère,
morte quand il avait neuf ans, juste quatorze mois avant son père. Il me
disait la chambre de la malade,--elle avait succombé à une consomption
de poitrine,--ses longues séances, à lui, d'un silencieux amusement dans
cette chambre fermée, pour ne pas la réveiller quand elle sommeillait.
Il me l'évoquait si pâle, ne sortant plus de son lit, et toussant,
toussant toujours. Il disait les larmes de son père, et comment il avait
surpris, lui, Marcel, une conversation entre les bonnes, qui
prétendaient savoir du médecin que la mourante n'en avait plus que pour
huit jours. Il se décrivait, le front appuyé aux carreaux, et regardant
la rue,--une des rues de ce Paris que je connaissais aussi, bruyantes
d'ordinaire et bien vivantes; mais il y avait une jonchée de paille sur
les pavés pour que les voitures, en passant, ne troublassent pas le
repos de la malheureuse. Avec quelle tristesse il me faisait assister
ensuite à sa veillée devant le lit de la morte, et aux détails du
funèbre convoi! J'ai lu depuis par centaines des récits analogues, avec
mon goût passionné des mémoires intimes et des correspondances. Aucun ne
m'a touché comme les simples phrases que trouvait mon petit ami pour me
peindre cette agonie, dont ses yeux bleus fixaient dans l'espace les
mélancoliques images. Puis c'étaient les dîners d'après la mort, en
tête-à-tête avec le père qui soudain se prenait à pleurer en le
regardant et qui, parfois, venait l'embrasser dans la nuit avec ces
mots: «Ah! pauvre, pauvre Marcel!»
--«Oui,» disait cet étrange enfant, «pauvre Marcel! Quand papa aussi fut
mort et que ma grand'mère est venue, tu ne sais pas comme je tremblais?
Si souvent j'avais entendu maman parler d'elle et répéter que jamais
grand'mère ne m'aimerait.--Elle me déteste tant!--disait-elle. Pourquoi?
Si tu avais connu maman, et comme elle était belle, même très malade,
avec ses cheveux d'or si longs, si longs, et ses yeux si bleus, si
bleus, tu n'aurais jamais pensé qu'on pût la haïr... Hé bien! c'est
vrai, ma grand'mère la déteste même maintenant, et moi aussi, parce que
je lui ressemble... Vois-tu, dès le premier jour, et quand elle a
dit:--Enlevez ces portraits!--au domestique, en montrant les
photographies de ma pauvre maman sur une table, j'ai compris cela... Et
à cause de ce mot, jamais je ne pourrai lui dire merci, de bon coeur,
jamais je n'ai pu... Elle est bonne pour moi, je le sais, très, très
bonne. Mais, quand elle me regarde, lorsque nous sommes seuls, je sens
qu'elle voit maman, et j'ai froid. Ah! Comme j'ai froid!... Et j'ai
envie de me sauver, d'aller à Paris, voir le cimetière où ils l'ont
mise... Mon père n'est pas avec elle, ils l'ont porté ici.--C'est ma
grand'mère qui l'a voulu, et je suis sûr qu'il revient la nuit pour le
lui reprocher, car elle ne peut pas reposer... Elle vient dans ma
chambre. Elle croit que je dors. J'ai si peur! Je ferme mes yeux. Je
sais qu'elle me regarde et je pense qu'elle va entendre mon coeur
battre, tant il fait un bruit!... Si tu pouvais voir le jardin qu'il y a
sur le tombeau de maman, et les belles roses. Nous y allions deux fois
la semaine avec mon père. C'est sur une colline, dans le cimetière du
Père-Lachaise. L'as-tu visité?--Oh! que je voudrais y retourner!...»
* * * * *
Il me faut être bien assuré que mon souvenir est exact pour croire que
réellement Marcel parlait et sentait ainsi, et il me faut faire appel à
toutes mes connaissances sur l'esprit de superstition propre à la
jeunesse pour comprendre que de pareilles causeries, renouvelées sans
cesse, aient abouti, vers la fin de mon séjour, au projet que nous
conçûmes, Marcel et moi. Ou plutôt il le conçut tout seul en m'y
associant, comme Oreste associe Pylade, dans la mythologie dont nous
étions pleins, à sa résolution d'enlever Iphigénie. La fête de Mme
Amélie approchait. Mon petit ami me confia, quelques jours avant cette
date, qu'il avait tant, tant prié Dieu de l'aider, et qu'une inspiration
lui était venue à la suite d'une de ces prières.--Dois-je ajouter que
nous venions tous les deux de faire notre première communion et notre
ferveur religieuse était si intense que notre chimère d'aller vivre de
notre chasse en Amérique alternait avec celle d'entrer dans un même
couvent, sitôt devenus hommes?--Cette inspiration d'en haut ressemblait
terriblement à une escapade de gamin en congé, car il ne s'agissait de
rien moins que de fuir de la maison, mais pour un but qui n'avait aucun
caractère de gaminerie. Nous devions aller à Paris, visiter le cimetière
du Père-Lachaise et de façon à être revenus le matin de la fête.
--«Et alors,» ajoutait Marcel, «je rapporterai à ma grand'mère un
bouquet de roses cueillies là-bas sur la tombe de maman. Je lui dirai
que c'est elle qui le lui envoie et qui lui demande de me rendre ses
portraits et de m'aimer.»
--«Oui, je t'accompagnerai,» lui dis-je sans discuter l'efficacité de ce
romanesque procédé qui m'enthousiasma. Marcel avait-il davantage discuté
ma résolution de le suivre? Et nous voilà tous les deux à calculer le
moyen pratique de nous sauver hors de la vieille ville pour gagner
Paris. Il y avait vingt lieues à franchir. En ce temps-là le service
était fait par une diligence jaune attelée de quatre chevaux. Nous la
voyions filer dans la poussière chaque matin avec son impériale garnie
de paysans en blouse bleue et les bourgeois de son coupé ou de son
intérieur. Nous ne songeâmes pas à prendre cette antique patache,
d'abord parce que le conducteur connaissait nos parents, et puis nous ne
possédions pas à nous deux plus de quatre francs. Nous étions des petits
garçons trop honnêtes pour penser, ne fût-ce qu'une minute, à nous
procurer de l'argent par des moyens illicites. Je soumis donc à Marcel,
toutes réflexions faites, un raisonnement qui nous parut irréfutable.
--«Nous mettons une heure à faire une lieue, n'est-ce pas? Nous avons
essayé l'autre jour. Il nous faut donc vingt heures pour faire vingt
lieues. Par conséquent, si nous partons le soir à neuf heures, nous
serons à Paris le lendemain dans l'après-midi. Tu fais ton bouquet. Nous
allons coucher chez nous. Il n'y a que ma vieille bonne Augustine qui ne
nous chassera pas. Nous repartons, bien reposés, à deux heures, après
avoir déjeuné, et nous sommes ici pour le matin de la fête de ta
grand'mère...»
* * * * *
Je ne crois pas avoir, de ma vie, éprouvé une exaltation comparable à
celle qui soulevait mon jeune courage par cette nuit de septembre,
chaude et douce, où je me glissai hors de mon lit, puis de la maison,
puis du parc de l'amiral, pour rejoindre mon complice. Je le trouvai
assis sur une borne kilométrique, choisie comme point de rendez-vous.
Nous nous prîmes la main sans parler et nous partîmes. La lune éclairait
le vaste paysage de cet éclat presque surnaturel qui découpe avec relief
les sombres contours des objets. En toute autre circonstance, mon
compagnon et moi-même, nous n'aurions pas été très rassurés de cheminer
seuls ainsi à travers la grande forêt qu'il fallait traverser et qu'un
vent très doux, mais ininterrompu, remplissait d'un murmure de mystère.
Les voituriers attardés et les piétons que nous croisions, nous eussent
paru des brigands prêts à nous attaquer. Même en plein jour, nous
n'étions ni l'un ni l'autre très braves en présence d'un chien rencontré
dans la rue, et nous en vîmes plus de dix qui couraient, le nez à terre,
cherchant pâture. Mais il s'agissait bien de fantômes, de voleurs ou de
bêtes méchantes. Nous ne voyions que notre but, et pendant les premières
heures, c'est-à-dire jusque vers l'aube, nous tînmes fidèlement notre
programme, au point que, dans la première lueur blafarde du jour, je pus
lire sur un poteau indicateur que soixante kilomètres seulement nous
séparaient de Paris. Ce ne fut pas, en effet, une rencontre dangereuse
qui nous arrêta sur cette route grise dont le long ruban se déroulait
maintenant devant nos regards. Nous avions compté sans l'immense fatigue
dont cette nuit sans sommeil et cette marche forcée devaient nous
accabler tous les deux. Encore quatre kilomètres, et nous étions
contraints de nous asseoir sur un tas de foin. Encore quatre autres, et
nos jambes de onze ans nous refusaient le service. Je nous vois,
affaissés de nouveau l'un auprès de l'autre, et Marcel sanglotant de
désespoir. Mais à quoi bon raconter les ridicules déboires de cette
épopée qui se termina, comme la célèbre première sortie de l'ingénieux
hidalgo, le chevalier à la Triste Figure, et de son fidèle écuyer, par
un retour vers la vieille ville,--et vers le châtiment,--dans une des
voitures envoyées à notre recherche dès le matin par l'amiral quand
notre absence avait été découverte? Comme ils nous effrayaient
maintenant, ces inconnus de la route qui nous laissaient si calmes,
cette nuit! Il nous semblait qu'ils savaient notre histoire, et comment
donner la vraie raison de notre fuite, nous que ce tilbury de louage,
conduit par un cocher narquois, ramenait comme des voleurs? Cette
émotion pourtant n'était rien, comparée à l'attente de notre entrevue
avec Mme Amélie et avec mon cousin. Lorsque je fus, moi, en face de ce
dernier et que je l'entendis me dire: