la même juvénile bonne humeur. Pour M. Viple, la chose s'expliquait
d'elle-même: un de ses très proches parents, le frère de sa mère, avait
siégé à la Convention et voté la mort du Roi. Comment conciliait-il le
républicanisme et l'horreur que lui inspirait le régime actuel avec une
admiration de mameluck pour le premier Bonaparte? C'était, cela, un des
mystères du bonhomme qui avait l'innocente manie de célébrer la Nature
dans le style de Rousseau, à propos de cette sauvage et chère Auvergne
qu'il avait parcourue à pied dans tous les sens. Il prononçait ce nom:
Jean-Jacques, avec un tremblement dans la voix. Quand j'y songe, ce
n'était guère raisonnable de me confier à ce Voltairien, quoiqu'il ne se
permît pas de contredire en rien l'enseignement religieux qu'on me
donnait alors. Mais il me parlait avec exaltation, tout jeune que je
fusse, des encyclopédistes et des révolutionnaires. Professeur à Langres
à sa sortie de l'École normale, il avait connu là un parent de Diderot.
Tous les noms des écrivains du XVIIIe siècle défilaient dans les
interminables conversations qu'il avait avec moi quand il venait me
chercher pour la promenade. Car, dans les beaux jours, il me prenait à
la maison et on le laissait m'emmener le long des routes, toutes
jonchées des scories des anciens volcans. Nous passions là des heures,
moi à le questionner sur mille choses enfantines ou sérieuses, lui à me
répondre avec une bonté jamais lassée, tandis qu'au lointain les dômes
profilaient leurs masses découpées en forme de cônes entiers ou
tronqués, et les vignes verdoyaient autour de nous, avec leurs raisins
tout petits et verts ou tout gros et noirs suivant la saison, et les
ruisseaux couraient entre les saules, et les invisibles oiseaux
chantaient.--O mélancolie des printemps d'autrefois!
* * * * *
Je me rappelle, comme si cette conversation datait d'hier, le jour où
mon vieil ami me raconta l'anecdote à laquelle j'ai fait allusion tout à
l'heure. Comme le temps paraissait incertain, nous étions sortis pour
aller aux Bughes, une sorte de carrefour planté d'arbres, très voisin de
la ville et que l'on gagnait par le faubourg Saint-Allyre. Nous allions
croiser sur la Poterne un groupe de ces prisonniers autrichiens en
uniforme blanc. M. Viple me fit brusquement prendre, afin de les éviter,
la rue détournée, qui descend près de Notre-Dame-du-Port, l'antique
basilique romane à la sombre crypte. Il demeura silencieux assez
longtemps. Je regardais son visage tout en rides, sur lequel mordait la
pointe arrondie de son col, et je lui demandai tout d'un coup:
--«Monsieur Viple, vous n'avez donc pas envie de les voir de près, ces
Autrichiens?»
--«Non, mon enfant,» fit-il avec un regard que je ne lui connaissais
guère, comme plein de l'ombre d'un noir souvenir, «la dernière fois que
j'ai vu leur uniforme, c'était trop triste...»
--«Et quand donc, ça?» insistai-je.
--«A l'invasion,» dit-il. Puis, comme calculant dans sa tête: «Il y a de
cela quarante-cinq ans...»
--«Ils sont venus jusqu'à Issoire?» interrogeai-je, sachant qu'il était
de cette ville.
--«Jusqu'à Issoire,» répondit-il; et comme nous descendions ensemble
maintenant sur la route qui mène vers la gare, il ajouta, me montrant
l'autre route, parallèle, et qui porte précisément le nom de route
d'Issoire:--«Ils sont arrivés à Clermont d'abord, puis tout droit chez
nous. Ah! notre maison a bien failli être brûlée alors... C'est vrai.
Nous ne les attendions pas. Nous savions bien que l'empereur avait été
battu, mais nous ne pouvions pas croire que ce fût fini. Ce diable
d'homme avait si longtemps gagné la partie. Et puis nous l'aimions, mon
père l'aimait. Il l'avait vu une fois, qui passait une revue à Paris
dans le Carrousel, après la campagne d'Austerlitz. Qu'il nous a parlé
souvent de cet oeil bleu qu'avait Bonaparte et qui vous forçait de
crier: «Vive l'empereur!» rien qu'en vous regardant. Et puis, vois-tu,
cet empereur-là, ce n'était pas comme celui-ci. C'était un homme de la
Révolution, un jacobin au fond et qui n'avait pas peur des hommes noirs.
Suffit... Suffit...»
--«Mais pourquoi les Autrichiens voulaient-ils brûler la maison?»
repris-je avec la persistance d'un petit garçon qui pressent une
histoire et n'entend pas la laisser échapper.
--«Ces envahisseurs arrivèrent donc chez nous un soir,» continua le
vieillard qui semblait m'avoir oublié et suivre seulement les visions
qui affluaient dans le champ de sa mémoire.--«Ils n'étaient pas très
nombreux: un simple détachement de cavaliers que commandait un grand
officier au visage insolent, très jeune, avec des moustaches blondes
très longues, qui flottaient presque au vent... Nous avions passé la
journée entière dans la plus affreuse anxiété. Nous les savions à
Clermont. Viendraient-ils? Ne viendraient-ils pas? Comment les
recevrions-nous? Il y avait eu conseil chez mon père, qui était à cette
époque le maire de la ville. Ma foi! s'il n'avait pas été malade, il
était homme à se mettre à la tête d'une troupe déterminée, et à
barricader les rues. Qui sait? si tous les villages en avaient fait
autant, les alliés auraient eu le sort de nos grognards en Espagne. Il
n'y a qu'une politique pour un peuple envahi, chouannerie ou guérilla,
une chasse à l'ennemi tête par tête. Oui, nous aurions pu nous défendre.
Nous avions des vivres, et tous les paysans dans notre pays gardent un
fusil accroché au clou derrière la cheminée... Mais le pauvre homme
était au lit, grelottant les fièvres qu'il avait prises à guetter des
oiseaux sur les marais de Courpières. Bref, les conseils de sagesse
avaient prévalu... Une sonnerie de trompettes éclate: c'étaient les
ennemis. Ah! petit, puisses-tu ne jamais savoir ce que c'est que
d'entendre des clairons sonner une marche étrangère de cette façon-là...
Il passait une telle superbe dans cette sonnerie, un tel mépris pour
nous et tant de haine! Je me souviens. Je l'entendais dans la chambre de
mon père, le front contre la fenêtre et regardant l'officier cavalcader
à la tête des siens; et quand je me retournai, je vis le vieil homme qui
pleurait...»
--«Alors ça devrait vous faire plaisir, monsieur Viple, de voir que
ceux-ci sont vaincus maintenant...»
--«Plaisir? plaisir?... Je n'ai pas trop confiance dans cet
empereur-ci... Mais suffit, suffit.»--C'était le mot du vieux jacobin
quand il ne voulait rien me dire qui, répété par moi, pût déplaire à ma
famille; et il reprenait déjà son récit:--«Il n'y avait pas un quart
d'heure que les Autrichiens étaient dans la ville que l'on frappait
bruyamment à notre porte. Le bel officier à longues moustaches venait
s'installer chez le maire en compagnie de deux autres, et ordre m'était
donné de déménager ma chambre. Je me vois encore pestant contre eux, et
cachant un pistolet que j'avais chargé pour faire la défense, dans une
espèce de petite soupente qui me servait de chiffonnier. J'étais furieux
de la quitter, cette chambre, qui était la plus jolie de la
maison,--elle donnait sur une petite terrasse où j'ai tant joué,--et
l'on descendait de cette terrasse dans le jardin par un petit escalier
de pierre tout verdoyant d'herbe sauvage. Au-dessous s'étendait la salle
de billard, et au-dessus une espèce de mansarde où l'on me relégua pour
le temps que les officiers devaient passer dans la maison. Ils
commandèrent aussitôt le dîner. Ils étaient fatigués de l'étape, et il
fallut que tout le monde mît la main à la pâte pour que le repas fût
prêt à temps. Eux trois, et six personnes avec eux, cela faisait neuf et
c'était beaucoup. Enfin nous vînmes à bout de composer ce repas, que ma
mère voulut succulent.--«Il faut les adoucir,» disait la pauvre femme,
qui me força d'aller au vivier prendre des truites pour eux, de ces
belles et fraîches truites que j'aimais tant à sentir toutes
frémissantes entre mes doigts serrés. Je dus descendre à la cave et leur
chercher du champagne, quatre des bouteilles que mon père débouchait
autrefois à l'annonce d'une victoire de l'empereur. La provision était
presque épuisée! Je ne peux pas te dire ma tristesse de préparer ainsi
une fête pour eux avec ces choses qui étaient à nous, dans notre maison
que commençait de remplir le tapage de leur violente gaieté, et ce
tapage allait grandissant, grandissant, parmi les rires et le choc des
verres, à mesure que le repas avançait. Et c'étaient des toasts, dans
une langue que je ne comprenais pas. Car j'écoutais tout, assis dans la
cuisine où il avait été arrêté que nous mangerions, au coin de la haute
cheminée. A quoi buvaient-ils? Sans doute à nos défaites, à la mort de
notre pauvre empereur! Je n'avais pas plus de douze ans alors, mais je
te jure que l'on ne peut pas souffrir d'indignation et de colère plus
que je ne souffrais assis sur ma petite chaise, en face de ma mère. En
bonne maîtresse de maison, elle était surtout préoccupée du bris des
verres et des assiettes:--«Il ne leur manque rien?» disait-elle
anxieusement au domestique.--«Ils veulent ceci, ils veulent cela,»
répondait ce brave Michel,--et on leur donnait cela, on leur donnait
ceci, jusqu'à une minute où Michel entra, la figure bouleversée, et dit
simplement:--«Ils veulent du café!»
--«C'était pourtant bien facile de leur en préparer,» l'interrompis-je.
--«Tu crois,» répliqua M. Viple, «tu ne sais pas, mon pauvre enfant, ce
que représentaient de rareté en ce temps-là le café et le sucre. On t'a
raconté que l'empereur avait eu l'idée du blocus continental, n'est-ce
pas, afin d'empêcher tout commerce de l'Europe avec l'Angleterre?...
Oui, c'était une idée, une grande idée, quoiqu'elle n'ait pas abouti.
Enfin!... Elle eut ce résultat immédiat pour nous autres, petits
bourgeois, de diminuer, de supprimer presque un certain nombre de
denrées qui nous venaient de l'étranger. Aussi, quand le domestique
rapporta cette réponse à ma mère, la malheureuse femme demeura
terrassée:--«Du café!» s'écria-t-elle, «mais nous n'en avons pas un
grain à la maison. Va le leur dire.»--Deux minutes après le domestique
revint, plus pâle encore:--«Ils sont ivres, madame,» dit-il, «et ils
prétendent qu'ils auront du café ou qu'ils casseront tout.»--«Ah! mon
Dieu,» fit ma mère en tordant ses mains, «et moi qui ai laissé mon
service de Sèvres sur le buffet!»--Cependant le vacarme augmentait dans
la salle à manger. Les officiers, auprès de qui le domestique était
retourné, frappaient maintenant le plancher de leurs sabres, et criaient
à faire frémir les vitres. Trois fois ce bon Michel alla essayer de leur
faire entendre raison, trois fois il nous revint, chassé par des bordées
d'outrages. Ils hurlaient: «Du café..., du café!...» et ces mots si
simples, prononcés à l'allemande, prenaient comme un rauque accent de
cruauté. Enfin le tumulte devint si fort qu'il monta jusqu'à la chambre
de mon père, et voici qu'à la porte de la cuisine nous le vîmes
apparaître, grand et les yeux brillants, qui serrait autour de lui une
robe de chambre en drap brun, avec un foulard noué autour de sa tête:
«Que se passe-t-il?...» Je remarquai comme ses lèvres tremblaient en
posant cette question. Était-ce de fièvre? Était-ce de colère? On le lui
explique.--«Je vais leur parler,» répond-il, et il marche vers la salle
à manger. Je le suivais. Je verrai toute ma vie cette scène: les
officiers autrichiens en uniforme, leurs faces allumées par la boisson,
des morceaux d'assiettes cassées, des bouteilles jetées çà et là par
terre, la nappe tachée, et une vapeur de tabac autour de ces impudents
vainqueurs. Oui, toute ma vie j'entendrai mon père leur
dire:--«Messieurs, je n'ai pas ce que vous me demandez, je vous en donne
ma parole d'honneur, et je me suis levé de mon lit de malade pour venir
vous demander de respecter le foyer où je vous ai reçus comme des
hôtes...»--Il n'avait pas fini que l'homme aux longues moustaches, dont
les yeux bleus luisaient d'un mauvais regard, se lève, et prenant un
verre de champagne qui était devant lui, il s'avance vers nous:--«Hé
bien!» dit-il avec un assez pur accent, et qui témoignait d'une
éducation supérieure à celle de ses compagnons, «nous vous croirons,
monsieur, si vous voulez nous faire le plaisir de porter la santé de
notre maître qui vient sauver votre pays... Monsieur, à la santé de
notre empereur.» Je regardai mon père avec angoisse, et, moi qui le
connaissais, je vis qu'il était dans une crise d'effroyable fureur. Il
prit le verre, puis, avec une voix retentissante, levant ce verre du
côté d'un portrait de Napoléon, que ces barbares n'avaient pas remarqué,
il dit:--«En effet, messieurs, vive l'empereur!...»--L'officier aux
longues moustaches avait suivi la direction des yeux de mon père. Il
aperçut le portrait, une simple gravure; il en fit voler le cadre en
éclats d'un coup de fourreau de sabre, et, remplissant de nouveau le
verre que mon père avait pris, il dit brutalement:--«Allons, crie: Vive
l'empereur d'Autriche! et plus vite que ça.»--Mon père reprit le verre,
le souleva de nouveau, et dit:--«Vive l'empereur!...»--«Ah! chien de
Français!» hurla l'officier, et empoignant la chaise qui était auprès de
lui, il en asséna un coup dans la poitrine du malade qui tomba en
arrière la tête contre l'angle de la porte, tandis que nous poussions
tous, ma mère, les domestiques et moi, des cris d'horreur...»
--«Et il était mort?» interrogeai-je.
--«Nous le crûmes,» répondit M. Viple, «sur le moment, quand nous vîmes
le sang tremper de rouge le foulard blanc de sa tête. Mais non...
Seulement il mit six mois à se remettre.»
--«Et qu'avez-vous fait, vous, monsieur Viple?» continuai-je.
--«Moi,» dit-il comme hésitant, «rien, vraiment rien..., mais mon
frère...»
--«Vous aviez donc un frère? Vous ne m'en avez jamais parlé?»
--«Oui, que j'ai perdu tout jeune et qui avait presque mon âge, à peine
un an de plus... Quand il se fut couché dans sa mansarde,--la même que
la mienne,--nous avions la même chambre et on nous avait exilés
ensemble,--il se mit à penser, penser... Les petits garçons de ce
temps-là, vois-tu, voulaient tous devenir soldats, ils entendaient tant
parler de combats, de dangers, de coups de canon, de coups de fusil,
qu'ils n'avaient pas peur de grand'chose. Celui-là pensait donc à la
cruelle journée, à l'arrivée des ennemis, à leur entrée dans la maison,
aux préparatifs du dîner, à son père frappé, à l'empereur insulté. Il
voyait l'officier étranger dormant dans son lit, à lui, le fils de ce
vieillard lâchement blessé, et voilà qu'une idée de vengeance se mit à
grandir, grandir dans sa petite tête... Il connaissait la vieille maison
comme tu connais la tienne, dans tous ses recoins. Elle avait été
construite en plusieurs fois; et la fenêtre en tabatière de la chambre
mansardée, où couchait l'enfant, donnait sur un toit en pente douce qui,
à deux mètres plus bas, avait un rebord. En marchant le long de ce
rebord, on arrivait à un mur vêtu de lierre. Dans ce mur étaient scellés
des barreaux de fer qui faisaient comme une échelle pour aller jusqu'au
haut d'une cheminée dans un sens, et dans l'autre ces barreaux
rejoignaient un second rebord de toit, grâce auquel on pouvait arriver
en deux pas sur la terrasse dont je t'ai parlé. C'était celle qui
attenait à la chambre où couchait l'officier... Voilà mon frère se
levant, s'habillant en hâte, se glissant comme un chat sur la pente du
toit, puis sur le rebord, puis descendant par les échelons de fer, puis
sautant sur la terrasse et s'approchant de la fenêtre... C'était une
nuit très chaude d'été. L'officier avait seulement fermé les volets sans
fermer la fenêtre. Mon frère s'en rendit compte tout de suite en passant
sa petite main à travers un coeur découpé dans le bois du volet. Il
allongea le bras sans rencontrer la vitre. Il y avait près de ce coeur
une petite ficelle qui servait à ouvrir le battant du volet. Il eut le
courage de la tirer...--«Le pire qu'il puisse m'arriver,» songeait-il,
«c'est d'être surpris... Hé bien! je dirai que j'avais oublié quelque
chose dans ma chambre...»--C'était une excuse insensée. Mais l'enfant
avait son idée... Le volet s'ouvre en grinçant, personne ne bouge.
L'officier dormait profondément, alourdi sans doute par le vin et les
liqueurs. Son ronflement remplissait la pièce d'une espèce de râle
régulier. Avec des précautions de voleur, mon frère se glisse sur le
parquet jusqu'au chiffonnier où il m'avait vu cacher le pistolet. Il le
prend. Tu penses si à chacun de ses mouvements son coeur battait vite.
Il resta un quart d'heure peut-être, accroupi par terre, étreignant son
arme sans savoir ce qu'il allait faire. La lune qui entrait de biais par
la fenêtre éclairait un peu la chambre, juste assez pour qu'après un
certain temps on distinguât les formes vagues des objets. L'officier
dormait toujours d'un sommeil que ce même râle monotone révélait si
calme, si entier... L'image de son père se présente à l'enfant. Il
revoit la scène, le vieillard soulevant vers le portrait son verre de
champagne, et puis la chaise lancée, et la chute du corps, et le sang.
L'enfant se lève, il rampe jusqu'au lit. Il distingue presque les traits
du dormeur, il arme le pistolet...--Que ces petits bruits deviennent
énormes dans ces minutes-là!--Il dirige le canon dans le coin de
l'oreille, là, au bas des cheveux, et il tire...»
--«Et alors?» fis-je, comme il s'interrompait.
--«Alors,» reprit le vieillard, «comme un fou, il court à la fenêtre,
franchit la balustrade de la terrasse, se glisse de nouveau sur le
rebord du toit, grimpe le long de l'échelle, puis sur l'autre toit. Il
entre dans sa chambre, rabat la fenêtre à tabatière, cache le pistolet
sous son matelas, et se recouche en faisant semblant de dormir, tandis
qu'un tumulte soudain emplissait la maison, témoignant que le coup de
pistolet avait éveillé les gens et qu'on cherchait sans doute le
meurtrier.»
--«Et l'a-t-on trouvé?»
--«Jamais... Toutes les perquisitions, toutes les menaces, rien n'y a
fait... On a voulu nous brûler, arrêter nos domestiques l'un après
l'autre. Mais il y avait un alibi pour tout le monde, heureusement,--mon
frère y compris. Et d'ailleurs, comment aurait-on pensé à un enfant? Et
puis, l'officier mort était, par bonheur pour nous, détesté également de
ses soldats et de ses chefs...»
--«Ah! il était mort, lui... Ça, par exemple, c'était juste!»
m'écriai-je.
--«N'est-ce pas? Tu trouves que c'était juste,» interrogea le vieil
inspecteur, et ses yeux brillaient d'un éclat de fièvre à ce lointain et
toujours présent souvenir...
--«Et votre frère?» insistai-je... «Qu'est-il devenu?»
--«Je t'ai déjà dit que je l'ai perdu tout jeune,» répondit-il.
* * * * *
... Passant par Issoire, il y a quelques années, je me rencontrai chez
une de mes parentes éloignées, avec une vieille dame de quatre-vingts
ans qui était un peu la cousine de mon vieil ami l'inspecteur. Nous en
parlâmes longuement, et à une minute je lui demandai:
--«Est-ce que vous avez connu son frère?»
--«Quel frère?» dit-elle.
--«Celui qui est mort tout jeune.»
--«Vous faites erreur,» reprit-elle. «Optat était fils unique, je le
sais bien. J'ai été élevée avec lui.»
Je comprends aujourd'hui pourquoi M. Viple ne voulait pas passer sur la
place où se trouvaient les prisonniers autrichiens. C'était lui l'enfant
qui avait vengé son père outragé, lui le vieil universitaire, qui depuis
lors n'avait peut-être jamais touché une arme. Quels étranges mystères
se cachent parfois dans les plus paisibles et les plus humbles
destinées!
_Paris, avril 1889._
II
_MARCEL_
(EXTRAIT DU JOURNAL DE FRANÇOIS VERNANTES)
J'ai déjà donné ailleurs, sous le titre de _Madame Bressuire_ (voir la
première série des _Pastels_), un fragment choisi parmi les papiers que
m'a légués mon aimable ami, feu François Vernantes. Quelques personnes
ayant été intéressées par ces pages, je crois répondre à leur désir en
détachant d'un autre cahier un souvenir d'enfance de ce même ami. Elles
y retrouveront ce goût de raffiner sur ses propres émotions qui n'a
guère réussi à ce malheureux homme. J'ai expliqué pourquoi, dans les
quelques lignes où j'ai raconté sa courte biographie et que je ne
rappellerai pas davantage ici, ce petit préambule n'ayant d'autre
prétention que de mettre sous son vrai jour de confidence personnelle ce
court récit dont tout l'intérêt, s'il en a un, réside dans l'étude, trop
rarement essayée, d'une nuance de sensibilité d'enfant.
* * * * *
_Paris, septembre 187..._
... C'est une étrange chose, et malgré tout inexplicable, que la place
occupée dans la mémoire de notre coeur par certaines amitiés d'enfance
qui durèrent une saison à peine et contre lesquelles rien ne
prévaut,--ni les séparations de la vie, ni les passions nouvelles et les
plus sincères, ni même de retrouver si autres, si différents d'eux-mêmes
et de notre souvenir ceux qui nous furent tellement chers dans ces
années lointaines. Ils ont changé, eux, mais non pas la tendresse qu'ils
surent nous inspirer autrefois, et elle demeure empreinte dans un pli
mystérieux de notre être intime, au point que nous continuons de les
aimer dans ce qu'ils étaient et qu'ils ne sont plus, dans ce que nous
étions et que nous avons cessé d'être,--pareils à ces soldats mutilés,
qui souffrent encore au bras qu'on leur a coupé. Peut-être l'enfance,
avec son désintéressement et son ingénuité, avec la candeur de ses
puissances affectives qui n'ont pas subi l'âcre empoisonnement des sens,
avec sa force d'illusion et son ignorance de l'avenir, est-elle à
l'amitié ce que la première puberté est à l'amour. Plus avancé dans la
vie, on a des amis dont on sait mieux pourquoi on les aime, comme on a
des maîtresses auxquelles on s'attache avec le sérieux presque tragique
de l'âge mûr. Mais il y a du passé derrière ces amitiés et derrière ces
amours, de ce passé qui nous contraint à comparer, à regretter
parfois,--même dans le bonheur. Notre âme, dépouillée de son élasticité
native, ne marche plus sur les nouvelles routes avec cet élan qui
n'imagine pas un terme aux beaux chemins. Elle en a tant suivi, de ces
sentiers du sentiment qui semblaient si longs et qui furent si courts,
qui promettaient la joie et qui conduisirent à la douleur! Et elle
recommence pourtant d'aller. Oui, elle recommence. Autrefois, elle
commençait simplement. Il n'y a qu'une syllabe de différence entre ces
deux mots, et c'est un infini qui les sépare.
* * * * *