Si Mme Henriette de Jardres n'avait pas été la femme d'un des plus

élégants parmi les conseillers d'État de l'Empire, elle n'aurait pas été

lassée du monde jusqu'au dégoût, et elle n'aurait pas préféré à sa villa

de Deauville la solitude de ce coin des Vosges. Si elle avait eu le pied

moins joli, elle n'aurait pas chaussé des souliers vernis dont les

cordons se dénouaient si souvent qu'il lui fallait, le long des

promenades, prier Mlle Annette de les rattacher, et les bas de soie

vert-pâle à coins vert-sombre qui moulaient la fine attache de ce pied,

n'auraient pas apparu au bord de sa robe. Et si je n'avais pas

considéré, avec une attention d'autant plus absorbée qu'elle était plus

hypocrite, ces menus détails et vingt autres encore, j'aurais peut-être

remarqué combien il passait de tristesse dans les yeux d'Annette à

chacun des mouvements de mes yeux à moi vers Mme Henriette. Mais les

journées de ce mois d'août tendaient le ciel d'un si clair azur, les

soirées prolongeaient sur le petit lac de si troublantes agonies de

lumière, j'avais toujours eu si peu de tête, et le relent de mon enfance

passée traînait si langoureusement dans ma chambre que ma sensibilité

romanesque s'exaspéra et que je devins éperdument amoureux de la belle

Parisienne.

Pour l'instant, elle se trouvait seule à sa maison, avec ses deux

enfants, son petit garçon Lucien et sa petite fille Marie: elle, toute

blonde, et dans ses yeux le regard et sur sa bouche le sourire de sa

mère; lui, tout brun, avec un profil décidé, presque dur. Quelque chose

du bec de l'oiseau de proie se dessinait dans la ligne de son nez, où

mon républicanisme naïf d'alors voulait voir un signe d'hérédité.--Le

conseiller d'État n'avait-il pas pris part au coup d'État du Deux

Décembre?--Quand leur mère partait à la promenade dans la minuscule

charrette à deux roues, vernissée et lustrée, qu'elle conduisait

elle-même, le poney corse trottait lestement sur le chemin qui fait

comme une marge au joli lac. Le valet de pied s'asseyait, en livrée de

ville et les bras croisés, sur le siège de derrière, tournant le dos au

cheval et regardant la route avec un flegme imperturbable. L'un des deux

enfants montait à côté de la mère, l'autre à côté du domestique. Si la

charrette passait devant le chalet de ma tante, et que je fusse accoudé

à ma fenêtre,--j'y étais toujours,--la mère m'envoyait un salut avec le

bout de son fouet, les enfants un baiser avec le bout de leurs doigts

gantés. Même le valet de pied, avec sa face rasée, sa lèvre supérieure

éternellement abaissée et sa cocarde au coin de son chapeau, me semblait

moins un être qu'un objet sympathique, comme le harnais à incrustations

d'argent du poney, comme le moyeu en argent des roues de la voiture,

comme le drap bleu des coussins, comme l'éclat jaune du bois flambant

neuf, et je me jurais d'avouer mon amour à cette personne dont

l'élégance se sauvait de la banalité par une délicieuse bonhomie...--la

première fois que nous serions seuls!

Seuls? Hélas! nous ne l'étions jamais. Quel charme cette belle et

coquette grande dame pouvait-elle bien goûter dans la compagnie de cette

provinciale et gauche Annette? Toujours est-il qu'elle ne sortait jamais

à pied sans la venir prendre à la maison. Et comment Annette ne

comprenait-elle pas que sa place eût été bien plutôt à côté de ma tante

qui demeurait sans compagnie des heures entières, pendant que nous

courions la montagne avec Mme de Jardres, et que l'oncle visitait ses

prés? «Allez, ma fille. Va, mon neveu,» disait la bonne dame, «et

amusez-vous bien! Vous ne vous amuserez pas plus jeunes,» et nous

partions, mes deux amies et moi, le long des routes qui avoisinent

Gérardmer. Ces routes sont entaillées à mi-côte et en pleines forêts.

D'un côté la montagne se dresse, hérissée d'arbres centenaires qui

enchevêtrent, dans une épaisseur d'obscurité fraîche, leurs grandes

branches chargées de végétations parasites, et les rochers que ces

arbres déchirent de leurs racines dégouttent l'eau par toutes leurs

fissures. De l'autre côté, la vallée se creuse à pic, foisonnante aussi

de branches de sapins et de rochers âpres, et tout au fond, l'eau d'un

lac paisible frémit doucement. C'est le lac de Gérardmer, celui de

Longemer, celui de Retournemer. Par delà cette eau sommeillante le

versant de la vallée se relève avec brusquerie, les sapins étagent leur

verdure noire égayée par places de la verdure pâle du bouleau à tige

blanche. De l'air bleu s'insinue dans tous les replis de cette vallée,

adoucissant l'eau, veloutant les mousses, détachant les aiguilles des

sapins qui vibrent, éclairant les cloches des digitales roses qui

palpitent, amollissant la courbe déjà si molle de ces collines dont les

feuillages dissimulent l'arête trop sèche. Le fin sourire des yeux de

Mme Henriette s'associait si bien au charme de ce paysage que je perdais

toute capacité d'étudier son caractère, rien qu'à la voir marcher dans

ce décor d'une idylle demi-mondaine et demi-sauvage. La simple action de

toucher sa main lorsque nous franchissions quelque ruisselet semé de

pierres et qu'il me fallait la soutenir, me tournait le coeur sens

dessus dessous, si bien que j'oubliais de rendre le même service à Mlle

Annette.

--«Mais à quoi songez-vous donc, monsieur Jacques?» disait Mme de

Jardres en riant gaiement. «Il faut lui pardonner, ma chère. Vraiment,

je crois qu'il n'a pas sa tête...» Et elle riait plus haut encore, d'un

rire qui tintait dans le silence de la forêt. J'avais dix phrases à

répondre pour une, mais le tintement clair de ce rire désarçonnait mes

plus hardies résolutions, et, à peine rentré, je m'enfermais dans ma

chambre. Je devenais de plus en plus triste. Le cousin Doridant prenait

un air narquois en me regardant par-dessous la visière de sa casquette.

L'oncle me versait des verres de vin gris à table. Il me disait: «Il

faut qu'un jeune homme soit gai, à ton âge...,» en mettant un accent

circonflexe du plus pur dialecte strasbourgeois sur chaque voyelle. Ma

tante avait de longs entretiens avec Annette, qui se terminaient

toujours par une sortie de sa part. Je restais seul avec la jeune fille,

et nous causions d'objets parfaitement insignifiants, de l'avenir de la

journée, d'une promenade faite ou à faire, de Paris dont elle me

demandait curieusement des nouvelles, de Mme de Jardres jamais, et

c'étaient, au milieu de cette causerie, des mutismes interminables

coupés pour mon oreille par la voix de cette bavarde horloge qui

maintenant répétait: «Henriette de Jardres! Henriette de Jardres!...» et

je roulais dans d'infinies songeries.

* * * * *

Ce fut un soir. Toujours sous le prétexte qu'un jeune homme doit être

gai, mon oncle m'avait versé tant et tant de verres de ce vin gris de

Lorraine, que ma mélancolie n'eut plus de bornes. Je sortis et je

m'assis sur un banc dans le jardin, derrière la maison. Il faisait nuit

noire et sans clair de lune. J'entendis une voix qui me disait:

--«Vous souffrez, monsieur Jacques?...» Mlle Annette venait de s'asseoir

auprès de moi. Je vois encore les étoiles de cette nuit-là, et surtout

le chariot de la grande ourse qui se trouvait placé sur l'horizon, assez

bas pour qu'il eût l'air de cheminer sur la crête de la montagne; et

voilà que doucement, oh! bien doucement, comme de l'eau tombe goutte par

goutte par la fêlure d'un vase, je laisse mon secret s'en aller par le

coin fêlé de mon coeur, et je raconte ma passion déraisonnable. Petit à

petit, je m'imagine que je suis auprès de Mme de Jardres, je prends une

main que je sens brûlante dans la mienne, je prononce des phrases d'une

folie tendre, je vois une figure se pencher comme sous le poids de

l'émotion, j'embrasse une joue que je sens trempée de larmes en

prononçant le nom de la belle dame dont je suis fou. Puis un cri me

réveille, Mlle Annette s'est enfuie. Qu'ai-je fait, et comment oser la

revoir?

Cette audace me fut épargnée. A neuf heures du matin, quand je

descendis, suivant mon habitude de paresseux, je trouvai ma tante avec

une figure que je ne lui avais jamais vue. Elle avait oublié de

tirebouchonner ses cheveux gris, et son serre-tête de nuit tenait la

place du bonnet à rubans jaunes: «Partie! Elle est partie ce matin pour

Remiremont, par le courrier de cinq heures!...» Et mon oncle: «Partie

sans nous dire adieu, avec un mot seulement pour annoncer qu'elle

écrira.»

--«Voyons, que lui as-tu dit?...» fait ma tante en me tirant à part.

--«Ce que je lui ai dit? Mais rien, ma tante, je n'ai pas causé avec

elle de la journée!» Et sur ce mensonge, je quitte la maison, mes pieds

me dirigent vers le chalet de Jardres, et je rencontre sur la route Mme

Henriette, au bras d'un homme, qu'à première vue je reconnais, à sa

ressemblance avec le petit garçon qui courait devant avec sa soeur. Mme

de Jardres me présente à son mari. L'air de certitude répandu sur le

visage de l'homme d'État commence de m'intimider. Une question de sa

femme à propos d'Annette achève de me troubler, et je réponds

machinalement qu'elle est partie.

--«Ah! vous l'avez laissée partir,» fait vivement Mme de Jardres.

«Pauvre petite!»

--«Mais qu'ont-ils donc tous à la plaindre?» me demandais-je.

La lettre promise arriva, expliquant qu'Annette entrait au couvent. Les

de Jardres quittèrent Gérardmer huit jours après, et moi je ne retourne

plus jamais auprès de ma tante. J'aurais trop peur que l'horloge ne se

mît à répéter le nom de la personne à laquelle je pense avec le plus

profond remords. Ce nom n'est pas «Henriette,» et si ce remords est une

fatuité, c'est une nuance bien spéciale de ce mauvais sentiment d'homme

vaniteux, car c'est de la fatuité tendre et triste, toute faite de la

navrante impression d'avoir méconnu la chose la plus rare de ce triste

monde:--Un vrai sentiment!

* * * * *

... Quand Mme de Sauve eut lu ces pages, elle resta longtemps à songer.

Toutes les émotions qu'elle avait éprouvées plusieurs années auparavant

lui revinrent à la pensée et aussi la suite de scènes douloureuses par

lesquelles elle était arrivée à découvrir l'égoïsme atroce de cet homme

de lettres qui paraissait à ce point préoccupé des finesses du coeur. Si

elle s'était doutée, alors et même maintenant, que l'oncle et la tante

de Jacques étaient deux campagnards dont il rougissait,--qu'à l'époque

de la jeunesse de Jacques, Mme de Jardres n'avait pas encore son chalet

dans les Vosges,--enfin que la soi-disant malheureuse Annette était une

cousine, en effet, que le drôle avait séduite sans l'ombre d'aucun

scrupule! Mais quoi! Elle en savait bien assez, et elle se rappela

quelle joie de délivrance elle avait éprouvée après avoir rompu avec ce

romancier-cabotin au coeur encore plus dur que son imagination n'était

tendre. Avec quelle joie plus vive encore elle s'était attachée à ce si

jeune, à ce si délicat Hubert qui devait, hélas! penser d'elle à cette

heure ce qu'elle-même elle pensait de Jacques. Et elle se prit à fondre

en larmes devant cette cruelle évidence que la vie du coeur oscille

toujours entre celui qu'on martyrise et celui qui vous martyrise. Ou

victime ou bourreau? Est-ce donc là une loi qui ne souffre pas

d'exception? «Et cependant...,» disait-elle en secouant sa tête lasse,

«vivre sans aimer, est-ce vivre?»

_Palerme, février 1891._

VII

Un Humble

_A ROGER GALICHON._

La lourde voiture du tramway qui unit la gare Montparnasse à l'Arc de

l'Étoile va s'ébranler. Il ne reste plus de libre à l'intérieur, par

cette aigre et froide après-midi de février, que l'avant-dernière place

du fond, à gauche,--place étroite, à peine visible entre une énorme

bourgeoise qui tient un sac de cuir noir sur ses gros genoux, et un

vieillard décoré de la rosette, sans doute un ancien officier, dont le

visage brouillé de bile, les yeux d'un bleu dur, la bouche amère, disent

assez le mauvais coucheur, celui qui doit inévitablement prononcer le

premier la phrase: «On ne part donc pas?...» Et juste à la seconde où il

vient de lancer ces mots d'une voix âcre, la voiture, qui remuait déjà,

s'arrête de nouveau. Un homme court et corpulent, plutôt porté que

poussé par le conducteur, se précipite. D'une main il s'aide aux

courroies du plafond, de l'autre il retient une serviette d'avocat

bourrée de livres et verdie par l'usure. Entre les genoux qu'il heurte,

les pieds qu'il froisse, les parapluies qu'il déplace, il roule jusqu'au

vieillard et jusqu'à la bourgeoise. Avec un «excusez» auquel on ne

daigne pas répondre, il prend place entre ces deux redoutables voisins.

Le premier lui donne un coup de coude tout sec et dur, la seconde le

déborde de ses formes. «Pardon,» dit le nouveau venu à gauche, «pardon,»

dit-il à droite, et la voiture glisse au trot de ses deux chevaux gris

de fer, sur ce boulevard d'artistes, de petits rentiers et d'ouvriers,

qui étale dans ses innombrables, boutiques de bric-à-brac un millier de

gravures et de bustes représentant le premier Empereur.--Oh! la cruelle

ironie des fins de gloires!

Cependant l'homme à la serviette s'est installé tant bien que mal, et il

l'a ouverte, cette serviette à son dernier période d'emploi. Il en a

extrait une trentaine de feuilles de papier pliées par le milieu et sur

le côté. De la poche de son pardessus grossièrement bordé de galon aux

manches et tout gras au col, il a tiré un crayon, posé un peu en arrière

son chapeau haut de forme, un chapeau de satin aussi fatigué de ressorts

qu'élimé d'étoffe. Il porte des cheveux trop longs, une barbe inculte.

Ses lourdes bottines sont tachées de boue, son pantalon gondole aux

genoux, sa cravate noire se fripe autour d'un faux col en papier qui

joue mal la toile. Les taches d'une de ses mains décèlent l'usage récent

du porte-plume, et quand il tourne une par une les feuilles sur

lesquelles son crayon trace des signes cabalistiques, les regards des

curieux du tramway peuvent lire les mots: _Institution Vanaboste,

Version latine_. L'homme à la serviette est un professeur et de la

variété la plus mélancolique dans la docte espèce, un professeur libre.

* * * * *

Il n'a que cinquante-deux ans, le professeur libre. Vous lui en

donneriez soixante, tant il porte sur toute sa personne les traces de sa

vie toute faite d'un continuel, d'un irrésistible épuisement. Jugez un

peu. Il s'est levé à cinq heures, ce matin,--sans bruit, pour ne pas

réveiller sa femme. Il a fait sa toilette à l'aveugle, avec l'unique pot

à eau, l'unique savon et l'unique peigne du ménage. Avant six heures il

s'était rendu à pied de l'avenue des Gobelins, où il habite, par

économie, jusqu'à une pension de la rue de la Vieille-Estrapade. De ces

six heures à sept heures et demie, il a fait répéter leurs leçons et

leurs devoirs à quelques élèves qui suivent le cours du lycée

Louis-le-Grand. A huit heures il s'asseyait dans une des chaires de

l'Institution Vanaboste, récemment transférée, depuis qu'elle a grandi,

dans un ancien hôtel de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, «entre

cour et jardin,» disent les prospectus, qui négligent d'ajouter que ce

jardin consiste en un carré de terre grand comme un mouchoir, où

poussent trois acacias malades et où le soleil ne pénètre jamais, tant

les maisons avoisinantes surplombent. Le professeur a pris pour tout

déjeuner, entre ces deux séances, un croissant d'un sou grignoté en

courant le long des murs tristes du Panthéon. Vers dix heures il

rentrera chez lui. Quatre élèves à servir, deux par deux, jusqu'à midi

et demi. Il est trois heures, et il a eu le temps, depuis son déjeuner,

de donner un autre cours à l'école Sainte-Cécile, un pensionnat de

jeunes filles où son âge le fait admettre. Encore cinq leçons, trois

avant le dîner, deux après, et sa journée sera finie.

La voiture va, s'arrête, reprend, se ralentit, s'arrête, reprend encore.

Le crayon du professeur continue, lui, à courir dans les marges des

copies, d'y tracer les _cs_ qui signifient _contre-sens_, les _ffr_, qui

signifient _fautes de français_, les _fs_, qui signifient _faux sens_,

et les _fo_,--les très nombreux _fo_,--qui signifient _fautes

d'orthographe_. Et tout en corrigeant ces copies, le vieux forçat de

l'enseignement libre pense au cachet qu'il va gagner. Son ancien

collègue de la pension Vanaboste, Claude Larcher, l'écrivain aujourd'hui

connu, lui a procuré une leçon chez une dame russe de passage à Paris,

une heure quatre fois la semaine, auprès d'un petit garçon un peu trop

pâle, très doux, qui doit seulement lire et écrire sous la dictée, et on

donne trente francs pour cette heure! Jamais le professeur libre n'a été

payé comme cela, et il caresse un rêve: profiter de l'occasion pour

mettre quelque argent de côté et réaliser enfin son désir de ses

vingt-sept années de mariage, quinze jours au bord de la mer avec sa

femme. Il n'a jamais pu. Ses charges sont si lourdes, et il a toujours

peiné. A dix-neuf ans, refusé à l'École normale, il se faisait maître

d'étude pour préparer sa licence. Licencié, il épousait la fille d'un de

ses collègues, et, tout de suite, c'était le mobilier à payer, c'était

le premier enfant à élever, puis le second, puis le troisième, puis le

quatrième. Aujourd'hui ses deux filles aînées sont mariées, l'une à un

commerçant, l'autre à un avocat, deux anciens élèves. Comme on n'a pas

eu de dot à leur donner, le père leur assure à chacune, par contrat,

mille francs par an,--ci, deux mille francs.--Des deux garçons, l'un est

sorti de Saint-Cyr cette année, et le père lui sert aussi mille francs

par an. C'est la mère qui l'a décidé à cette pension, pour qu'il n'y ait

pas d'injustice. Il a quelque part une vieille tante de province qui

mourrait de faim sans les trois cents francs qu'il lui envoie, et il a

recueilli chez lui la mère de sa femme. Tout cela compte, et le

professeur n'est guère payé en moyenne que quatre francs le

cachet,--trois quelquefois, quelquefois cinq, moins souvent six et sept

rarement, très rarement. La leçon du Russe, c'est l'aubaine inespérée,

d'autant plus que la correspondance du tramway de Montparnasse lui

permet de se rendre chez son élève et d'en revenir pour soixante

centimes sans perdre trop de temps, grâce au système des rails qui, en

évitant les secousses, permet d'écrire. Aussi a-t-il un bon sourire,

l'excellent père «H2O,» comme l'appellent les Vanaboste, qui se moquent

de son incurie personnelle en lui appliquant la formule chimique de

l'eau. Il se soucie peu que ses deux voisins le serrent à qui mieux

mieux, que les autres voyageurs le regardent avec dédain ou moquerie,

lui, son chapeau, sa serviette et ses copies. Il voit en pensée un petit

coin de plage normande,--d'après des dessins de journaux illustrés,

n'ayant jamais quitté Paris. Il voit l'Océan, il voit la «maman,»--c'est

sa femme,--assise sur les coquillages au bord des flots, _purpureum

mare_, comme dit son cher Virgile... Et quand la voiture du tramway

s'arrête à l'Arc, après avoir franchi la Seine et monté au pas la rude

et longue avenue Marceau, c'est d'une allure guillerette qu'il sautille

jusqu'à la porte de l'hôtel, loué tout meublé, rue du Bel-Respiro, où

habite la grande dame russe, mère du petit André. Il en oublie d'essuyer

ses semelles sous la marquise, et le portier en livrée qui vient de

l'annoncer, comme les fournisseurs, par deux coups de cloche, dit à un

valet de pied attardé dans la loge:

--«Ça gagne de l'argent comme ça veut, sans rien faire, et ça ne se

payerait seulement pas un fiacre pour arriver propre... Vieux grigou,

va!»

Ah! le brave homme!

_Toblach, juin 1888._

VIII

Deux petits Garçons

_A HENRY LAURENT._

I

_LE FRÈRE DE M. VIPLE_

Une des impressions les plus saisissantes de mon enfance fut le séjour

dans la cité provinciale où je grandissais alors, des soldats

autrichiens faits prisonniers au cours de la campagne de 1859. Nous

n'étions pas gâtés par les voyageurs, dans cette sombre ville de

Clermont en Auvergne où le chemin de fer arrivait depuis quelques années

à peine; ils se réduisaient à de rares malades, en route pour Royat

encore sauvage, ou pour le Mont-Dore et la Bourboule difficilement

accessibles. L'entrée de ces ennemis vaincus, avec leurs blancs

uniformes salis par l'usure, avec leur physionomie de race étrangère,

fut un événement pour toute la population, et en particulier pour les

garçonnets de mon âge,--j'avais sept ans alors,--et avec quelle

curiosité naïvement cruelle nous nous approchions des nouveaux venus,

tandis qu'ils se promenaient sur cette terrasse de la Poterne célébrée

par Chateaubriand, d'où l'on voit la ligne admirable des montagnes

depuis le plateau des Côtes jusqu'à la masse boisée de Grave-Noire. Je

ne sais pas quels rêves confus de vie guerrière s'agitent dans les

cerveaux des enfants qui font courir leurs cerceaux en 1889 sur cette

place, aujourd'hui très changée.--Où sont les chaînes attachées à de

grosses bornes de pierre qui la fermaient du côté de la cathédrale? Où

le talus sauvage qui dévalait à son pied et servait de forteresse aux

galopins, objet de ma secrète envie?--Ils sont, ces garçons d'à présent,

les fils d'un peuple sur qui pèse l'ombre d'une grande défaite, et nous

étions, nous, des enfants encore voisins de l'épopée impériale. Les

vieux qui passaient leurs mains de soixante-dix ans sur nos têtes

bouclées avaient vu défiler les aigles victorieuses à leur retour de

l'Europe, et la légende de la gloire napoléonienne était si forte,

qu'elle se traduisait dans nos imaginations par les plus touchantes et

les plus comiques chimères. Nous étions persuadés, par exemple, mes

quatre meilleurs amis, Émile C***, Arthur B***, Joseph C*** et Claude

L***, et moi-même, qu'un petit garçon français était plus fort que deux

petits garçons de n'importe quel pays. Notre étonnement fut grand de

comparer les braves et vigoureux soldats autrichiens aux soldats de

notre pays qui passaient sur les mêmes trottoirs et sous les mêmes

arbres. Nous demeurions stupéfiés qu'ils eussent la même taille, la même

apparence de muscles. Telle était la forme puérile que revêtait notre

foi dans la supériorité de notre race. Onze ans après, nous devions

payer trop cher d'autres illusions et plus graves, mais fondées sur une

foi presque aussi naïvement pareille.

* * * * *

Si je me rappelle ce séjour, d'ailleurs assez bref, que firent dans

notre ville ces prisonniers aux uniformes pour nous singuliers, c'est

qu'il s'y rattache un autre souvenir, celui d'une anecdote restée

longtemps mystérieuse dans ma pensée et à laquelle je songe avec le même

intérêt passionné, chaque fois que j'entends quelque discussion sur le

caractère des enfants. Il faut ajouter que le personnage qui me la conta

est demeuré dans ma mémoire comme un des types les plus originaux que

j'aie rencontrés dans cette ville de province, où j'ouvrais déjà mes

yeux fureteurs à toutes les originalités des visages, et aux moindres

bizarreries des habitudes. C'était un vieil ami de ma famille, ancien

universitaire et retraité comme inspecteur, qui répondait au nom presque

fantastique de M. Optat Viple, et l'homme était aussi fantastique que

son nom. Je le revois, par delà ces trente ans écoulés, comme s'il

allait sortir du cimetière pour suivre de nouveau le Cours Sablon, sa

promenade favorite, à l'heure du soleil: très grand, très sec, son

chapeau à la main, avec un crâne pointu et chauve, des lunettes sur un

nez infini, sa redingote serrée autour de sa longue taille, été comme

hiver, et, hiver comme été, ses pieds pris dans des bottes à double

semelle qu'il ne quittait même pas au logis de peur de s'enrhumer. Il

s'était gracieusement chargé de m'enseigner les premiers éléments du

latin et du grec, pour le plaisir d'appliquer une méthode à lui, et

j'allais chaque jour vers neuf heures travailler dans son cabinet, avant

son dîner qu'il prenait invariablement à dix, pour souper,--comme on

disait dans le pays,--à cinq et demie.

Pas une fois, depuis la mort de sa femme, l'inspecteur en retraite

n'avait manqué à cette règle de ses deux repas, dosés par lui d'après

les conseils hygiéniques d'un médecin de ses amis, de qui il tenait

l'horreur de l'alcool, du tabac et du café. Une bouteille de vin,--du

vrai vin de Chanturge qu'il tirait de sa propre vigne,--suffisait à sa

consommation d'une semaine. Mais dix bibliothèques n'auraient pas suffi

à sa fringale de lecture. Je n'ai jamais connu d'homme à ce point

possédé par la manie de la lettre imprimée. Tout lui était bon, depuis

les journaux de la contrée jusqu'aux revues locales, et depuis les plus

beaux auteurs latins jusqu'aux pires romans contemporains, le tout sans

cesse coupé par une reprise quotidienne d'un Voltaire, édition de Kehl,

qui remplissait deux énormes rayons de sa bibliothèque. M. Optat Viple

était,--j'ai à peine besoin de le dire après ce détail,--outrageusement

irréligieux et jacobin, à peu près au même degré que son ami, le vieux

M. Gaspard Larcher, et ces deux braves mécréants ne s'abordaient guère

sans que l'un dît à l'autre:

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 18 / 22 段