représentait un amoncellement, sur une table, de billets de banque et de
louis que plusieurs personnes se partageaient avec fureur, tandis que,
dans un coin, un jeune homme appuyait sur sa tempe le canon d'un
pistolet. J'étais incapable, en ce moment, de lutter contre cette
vision. Pour les enfants comme plus tard pour les amoureux, ce qui est
conçu comme possible est admis aussitôt comme réel. Je me tournai et me
retournai dans mon lit en proie à une anxiété si forte que je finis par
me relever sur mon séant. J'allumai ma bougie et je regardai ma montre.
Il n'y avait pas plus d'une heure que j'étais couché. Je réfléchis. «Il
ne faut pas que _cela_ arrive,» dis-je tout haut, et ma propre voix me
fit peur. Quoi, cela? Je n'aurais pas pu répondre, mais je me trouvais
accablé par l'attente de quelque épouvantable malheur. «Ce sera un
pressentiment,» songeai-je, et je me rappelai la mort du maréchal dont
j'avais tant regardé le profil héroïque. Ce souvenir d'un fait vrai
donna un caractère de réalité absolue à mes appréhensions. J'étais
bouleversé comme si la chose redoutée était là, présente et vivante.
«Mais qu'y faire? qu'y faire?» me répétai-je avec désespoir. A la
lumière de la bougie, je regardai la pièce d'or pour la première fois.
Elle était à l'effigie de la République de 1848 et marquée d'une croix,
que le joueur s'était sans doute amusé à tracer avec la pointe d'un
canif. Dans l'état d'énervement où je me trouvais, ce signe cabalistique
me frappa soudain d'une terreur superstitieuse dont, à cette minute, je
retrouve encore l'impression. Probablement cette image me suggéra celle
de la chapelle. Je revis le caniche et sa chaînette, les paupières de
l'aveugle, le chapeau tendu, et alors une idée s'imposa, irrésistible.
Il fallait à tout prix réparer ce que j'avais fait, et cette nuit même.
Il le _fallait_, et pour cela retourner à la chapelle, et remettre la
pièce d'or dans le chapeau du pauvre... Résolution folle, et cependant
réalisable. Je ne pensai pas une minute à charger ma bonne de cette
commission. J'aurais dû m'expliquer, et j'eusse préféré la mort... Mon
beau-frère et ma soeur étaient couchés, nos domestiques attendaient dans
la cuisine le moment d'aller à la messe de minuit. Elle était au
rez-de-chaussée, cette cuisine, et sur le devant. A l'autre bout du
corridor, et faisant face à l'entrée, se trouvait la porte du jardin,
fermée au loquet. Le jardin lui-même communiquait avec la rue par une
porte basse dont la clef était pendue sous le hangar. Il m'était donc
aisé d'exécuter une évasion, pourvu que je ne fisse aucun bruit. En un
quart d'heure j'allais et je revenais. Et si j'étais surpris? Bon, je
dirai que j'ai voulu entendre la messe de minuit. Je serai terriblement
grondé. Mais un sentiment de justice, commun aux enfants et aux animaux,
me faisait accepter, sans trop de révolte, la crainte d'un châtiment si
mérité pour ma vilaine action. D'ailleurs il me suffisait d'apercevoir
la possibilité de réparer ma faute pour que cela devînt, à mes yeux, une
nécessité impérative. L'angoisse avait été trop forte, le soulagement
était trop certain. Me voici donc me glissant à bas de mon lit,
reprenant un à un mes vêtements que Miette avait posés sur la chaise,
mes deux souliers, au risque de n'avoir pas de cadeau de Noël si le
petit Jésus descendait par la cheminée durant mon absence, rampant
l'escalier avec un battement affolé du coeur à la moindre crépitation,
ouvrant la porte du jardin dont le grincement faillit me faire tomber
sans connaissance... Encore une minute, et j'étais dans la rue, tout
seul, pour la première fois de ma vie, à près d'onze heures du soir...
Tu sais combien j'étais alors susceptible de frayeur, grâce à la
nervosité maladive qui nous était commune à ma pauvre soeur et à moi.
Laquelle n'avais-je pas subie de toutes les paniques dont les enfants
sont victimes? Êtres et idées m'avaient également hanté. J'avais eu peur
de l'homme caché sous le lit et qui va vous saisir par la jambe, peur de
la léthargie qui va permettre qu'on vous enterre vivant, peur des
revenants et peur des démons, peur des voleurs et peur des fées, que
sais-je? Mais, à ce moment-là, et tandis que je trottais sur la neige
par les rues désertes, l'idée fixe me rendait insensible à mes
préoccupations habituelles. J'allais, courant sur le tapis glissant et
glacé, la maudite pièce serrée dans la main, mon chapeau baissé sur mes
yeux, et préoccupé seulement d'arriver vite. Ah! je vivrais bien vieux
que je n'oublierai jamais l'immense désespoir dont je fus pris au
tournant de l'hôpital. Je fais un faux pas, le pied me manque, je tombe
sur la neige, et, dans ma chute, la pièce d'or m'échappe des doigts;
vainement je gratte cette neige avec mes ongles, vainement je sanglote
en fouillant tout autour. Onze heures sonnent dans le clocher de
l'hôpital. Il me faut rentrer les mains vides, le coeur bourrelé des
plus invincibles remords. Du moins, un dernier malheur me fut évité, je
pus revenir sans être surpris...»
* * * * *
--«Et la suite?» insistai-je comme il se taisait.
--«Tu la connais trop,» répondit-il, «ce fut cette nuit même que Lucien,
au cercle, ayant perdu au baccarat une somme pour lui énorme, perdit la
tête et tricha. Ce fut la moins savante des tricheries, celle qui
s'appelle en argot de joueurs la _poussette_, et qui consiste à pousser
en avant un billet de banque, posé à cheval sur la ligne du tableau,
quand le tableau gagne, et à le retirer quand il perd. Lucien fut pris,
exécuté... Que te dire? Je sais tout ce que tu pourras répondre, et que
le hasard d'une coïncidence a tout fait, et que mon cousin n'en était
sans doute pas à son premier coup, et que la passion du jeu suffit à
perdre un homme. Pourquoi cependant n'ai-je jamais pu détruire
entièrement le remords de cette unique improbité de mon enfance, qui m'a
rendu honnête homme pour le reste de ma vie? Et pourquoi cette veillée
de Noël si heureuse et gaie pour tous, n'a-t-elle jamais pu être pour
moi que le plus mélancolique, le plus déprimant des anniversaires?»
--«Alors,» lui dis-je après un nouveau silence, «notre réveillon de
cette nuit, tu n'y tiens pas beaucoup?...
--«Et toi?» fit-il.
--«Après ton histoire, plus du tout,» lui répondis-je. «Donne-moi du thé
et parlons encore de l'Auvergne, de nos courses dans la montagne, cette
fois, pour chasser un peu ce triste souvenir...»
* * * * *
Et il fallait qu'il fût bien triste en effet, car cette conversation sur
notre enfance, qui avait le privilège de le distraire dans ses plus
mauvais moments, ne réussit pas à chasser le nuage que ce souvenir avait
amassé sur son front, et, comme la superstition est contagieuse! j'ai
beau moi-même me démontrer qu'il n'y a là qu'un scrupule maladif, je
n'arrive non plus à me convaincre tout à fait qu'il n'a pas été un peu
la cause du malheur de Lucien!
_Paris, décembre 1884._
VI
Jacques Molan
_A FERDINAND DE GIORGI._
Ce soir-là, Thérèse de Sauve était cruellement triste. C'était dans la
semaine qui suivit sa première rupture avec Hubert Liauran. Elle avait
trompé ce garçon qu'elle adorait,--entraînée par un caprice de
sensualité qu'elle ne comprenait plus elle-même. Par suite de quelles
indiscrétions Hubert avait-il soupçonné cette aventure? Elle ne le
savait pas. Mais il l'avait soupçonnée, et elle la lui avait avouée, en
proie à un de ces délires de sincérité, comme en ont les femmes
véritablement éprises. Maintenant tout était fini entre eux. Elle le
croyait du moins, et elle en était désespérée. Sous le prétexte d'une
migraine, elle avait laissé son mari se rendre sans elle à un dîner où
ils étaient priés, et, demeurée seule, elle vaquait à cette mélancolique
occupation de reprendre une par une les lettres qu'elle gardait de son
cher, de son pauvre ami. Par quelle étrange association d'idées ce passé
tout vivant et encore tout saignant la fit-il songer à un autre passé,
mort celui-là, et à son intrigue avec le célèbre romancier Jacques
Molan, qui avait précédé de deux années cette passion pour Hubert? Ah!
si ce dernier, qui, lui aussi à cette même heure, agonisait de désespoir
parmi ses souvenirs, avait pu voir cette maîtresse, qu'il savait
pourtant infidèle, chercher ce qu'elle cherchait parmi ses papiers!
Hélas! Nous avons beau fouiller et fouiller dans le coeur d'une femme
que nous aimons, il y a toujours un secret à y découvrir après un autre,
et le plus cruel de ces secrets est encore celui-ci, qu'en nous disant
après toutes ces hontes qu'elle nous aime, elle ne nous ment pas. Car en
bouleversant le tiroir où elle était sûre de retrouver le seul souvenir
qu'elle eût conservé de Jacques, la malheureuse ne pensait qu'à Liauran!
C'était, ce souvenir, une espèce de nouvelle autobiographique composé
«pour elle seule,» comme il était écrit sur la feuille de garde,--ce qui
n'avait pas empêché l'écrivain de la publier, en changeant seulement les
noms, dans un recueil vendu à vingt-cinq mille exemplaires, sous ce
titre à la Jacques Molan: «_Tristes nuances!_» Mais quand il avait
apporté à Mme de Sauve ce petit manuscrit, elle n'était pas encore sa
maîtresse, et il s'ingéniait, l'adroit et félin séducteur, à remuer en
elle cette corde de poétisme vaguement littéraire que beaucoup de femmes
du monde, restées naïves sur ce point malgré leurs fautes, portent en
elles. Mon Dieu! comme Thérèse s'était sentie autrefois doucement
caressée par cette confidence que le sycophante avait appelée
mélancoliquement: «Mon grand Remords.»
MON GRAND REMORDS
_Pour Elle seule._
J'aimais beaucoup ma petite chambre dans le chalet de ma tante, à
Gérardmer. Par la croisée je voyais le lac et les bois. A chacun des
meubles disparates, fauteuil Voltaire, chauffeuse, bergère garnie d'une
housse, chaise cannée, un souvenir se rattachait pour moi, indéfini et
attendrissant. Dans ma première jeunesse, aussitôt les vacances venues,
j'accourais. Je prenais le chemin de fer jusqu'à Saint-Dié, puis le
courrier, une diligence jadis peinte en bleu, que tiraient trois chevaux
attelés avec des cordes. Le plancher du coupé garni de paille
connaissait les battements d'impatience de mes pieds chaussés de
souliers à clous, tandis que le conducteur s'arrêtait à l'auberge de la
_Truite-Dorée_, sur la route. Je le voyais, lui et ses amis de
l'impériale, s'asseoir à table, racler de la lame du couteau le «Géromé»
dans sa boîte, beurrer un chanteau de pain avec cette pâte blanche et
grasse que piquaient des grains d'anis, puis arroser le tout d'une
topette de vin gris. Et des courses commençaient, au ras de la montagne,
qui lançaient la colossale voiture au grand galop sur les pentes boisées
de sapins. Il fallait bien rattraper le retard de la _Truite-Dorée_. Et
nous n'avons jamais versé!
A peine débarqué, ma tante me conduisait à la petite chambre et, après
un silence:
--«Comment trouves-tu le papier, mon Jacques?» faisait-elle.
--«Ce n'est donc pas le même?...» et j'ouvrais mes yeux pour admirer les
bouquets roses ou les fleurs bleues, tandis que ma tante, dont
l'innocente manie consistait à combiner infatigablement des
emménagements nouveaux de son chalet, riait toute une minute en montrant
ses longues dents jaunies de buveuse de thé. Avec quelle religion elle
préparait elle-même sa tasse du matin, celle d'après-dîner et celle
d'après souper, dosant les feuilles séchées au moyen d'un verre à
liqueur de vermeil dédoré! Elle riait, puis m'offrait sa joue en
s'écriant: «A-t-il, Dieu, peu de tête! Donnez-vous donc la peine de
penser à eux, ils ne s'en apercevront seulement pas.» Sur quoi mon oncle
m'attirait à part:
--«Ta tata est folle avec ses papiers...,» et il m'entraînait au grenier
où des quantités de rouleaux poussiéreux gisaient soigneusement empilés,
comme des rondins dans un bûcher.
--«Cent vingt-quatre espèces!» exclamait-il. Ah! c'étaient un oncle et
une tante à les mettre dans un roman, si je n'avais pas eu toujours un
naïf respect pour des souvenirs de cette intimité douce! Et leur
existence solitaire au bord de ce lac silencieux achevait de les
revêtir, pour mon imagination, d'un caractère chimérique de créatures en
dehors de l'humanité. Lorsque ma tante tricotait auprès de moi, dans son
fauteuil en tapisserie, elle posait ses pieds, dont elle ôtait parfois
la pantoufle, pour frictionner du plat de sa main un rhumatisme
persistant, sur le barreau de ma chaise à moi,--une chaise en paille
très basse et dans le dossier de laquelle était sculptée la façade de la
cathédrale de Strasbourg. Je l'ai reconnue quand je suis allé depuis en
pèlerinage dans cette antique cité d'où mon oncle était originaire.
C'était dans la salle d'en bas, qui servait à toutes fins. Nous y
mangions, nous y tenions salon, nous y prolongions notre veillée,
habitude des hivers rigoureux qu'expliquait la présence du haut poêle en
blanche faïence fendillée. En été, la porte-fenêtre s'ouvrait sur le
jardin mi-potager, mi-fleuri. Là, je faisais la lecture à ma tante. Dans
l'entre-deux des phrases du livre je regardais ses lunettes posées sur
son nez carré, les tire-bouchons grisonnants de ses cheveux, le ruban
jaune de son bonnet, les bagues de ses mains en train de parfaire un bas
de laine bleue que mon oncle porterait l'hiver, dans un sabot à
l'épreuve de la neige. Une de ces bagues avait un chaton en forme de
coeur, et je me rappelais qu'un jour ma vieille tante m'avait conté une
vague et douce histoire de sa jeunesse, qu'un capitaine Renard avait dû
l'épouser, puis qu'au dernier moment on avait découvert que ce capitaine
«entretenait une liaison!» Mes idées se mettaient à s'enfuir, à propos
de ce terme énigmatique, loin de la tranquille salle dont le buffet bien
rangé révélait à lui seul la confortable sécurité. Ma langue fourchait.
Les lignes de l'exemplaire d'_Ivanhoë_ se brouillaient étrangement et je
lisais: «Lady Rowena qui entretenait une liaison...» Ma tante levait les
yeux vers moi. Je me sentais rougir jusqu'au bout de mes oreilles qui
s'écartaient si comiquement de ma tête tondue de collégien, et je
continuais de lire avec une effrayante rapidité.
Je songeais à mon oncle que ma tante avait épousé sur le tard. «Ah! ce
n'était pas mon idéal...,» faisait-elle quelquefois en souriant du même
air dont elle me chantait dans mon enfance:
«_Il le faut, disait un guerrier
A la belle et tendre Imogine..._»
et le fait est que mon oncle n'était pas beau. Son nez infini, son
ventre bedonnant, son pied surtout, très court et très cambré, lui
dessinaient une silhouette de personnage de caricature. Dans les heures
d'hésitation, lesquelles étaient fréquentes chez cet homme demeuré naïf
malgré ses soixante ans, ce pied s'avançait et se cambrait davantage, ce
nez et ce ventre bedonnant se mettaient sur une ligne droite. C'était
pour se justifier le plus souvent auprès de ma tante de s'être attardé à
boire un verre d'eau-de-vie de quetsch avec un de ses voisins, et cette
justification commençait d'habitude par cette phrase, prononcée à
l'alsacienne, sans liaisons et d'une façon plus traînante encore que de
coutume: «Quand on est avec son ami...,» et, derechef, les lignes de
l'exemplaire illustré d'_Ivanhoë_ se brouillaient étrangement, et je
mettais dans la bouche de Cédric le Saxon la formule du bonhomme: «Quand
on est avec son ami...» Ma tante derechef levait les yeux. Mes oreilles
cette fois tintaient d'émotion. Je savais trop qu'elle avait compris ma
coupable moquerie. Je disais: «Non, je me trompe...,» et je mangeais mes
syllabes en recommençant la phrase malencontreuse.
C'était le tour de la grande horloge. Posée à terre, dans sa gaine de
bois bruni et sculpté, cette horloge vénérable, sur le cadran de
laquelle j'épelais le nom à demi effacé de «...mann, horloger à Épinal»,
remuait son balancier de cuivre, suspendu au bout d'une tige d'acier
cannelé, avec la monotonie la plus rythmique. Et ce bruit monotone,
invinciblement, finissait par se résoudre en un discours, et ce
discours, par une étrangeté inconcevable, devenait précisément celui que
ma tante débitait à sa cuisinière, quand il s'agissait de partir pour le
marché. «Alors, vous m'achèterez...,» disait-elle, et sa phrase
s'interrompait sur une onomatopée gutturale où se traduisait son anxiété
de ménagère, puis elle parlait et c'était «du veau,» ou «un gigot,» ou
quelque autre mets aussi vulgaire sur lequel se fixait sa phrase et son
goût. Voici que l'horloge, comme si une âme de bourgeoise habitait les
ressorts agencés jadis par Schumann, Lehmann, Riemann?--combien ce nom
m'avait inquiété de fois!--se prenait à tictaquer un nom de plat de
ménage, elle aussi: «Du veau!... Du veau!...» me criait-elle à travers
le silence de la salle, si bien que je lisais distinctement: «Vous
m'achèterez!... Vous m'achèterez!...» Ma tante alors piquait son
aiguille à tricoter dans ses cheveux gris, et, de sa main devenue libre,
elle caressait ma tête tondue en murmurant: «A-t-il, Dieu, peu de tête
pour être si grandet!»
Et vraiment, je crois que ma tante avait raison, et que ma pauvre tête
me manquait souvent. Sans cela, eussé-je passé des heures dans ma petite
chambre du premier, un livre ouvert sur mes genoux, mais ne le lisant
pas, et l'âme comme dispersée dans le paysage que je regardais
interminablement. Le petit lac bleuissait entre les arbres du jardin.
Par derrière lui, une montagne dressait sa masse noire de sapins, et par
derrière cette montagne, une seconde se profilait, violette celle-là et
baignée de soleil. Deux ou trois barques glissaient sur l'eau
frissonnante dont la nuance bleue se fonçait comme le saphir, pâlissait
comme l'opale, miroitait comme l'acier, suivant l'heure du jour et la
couleur du ciel. Le soir, un enchantement commençait. Des brumes
traînaient sur ce lac, se déchiquetant aux pointes des branches des
sapins et se brisant au soleil qui se couchait. Elles devenaient, pour
moi, ces brumes changeantes, des formes impalpables de sylphes et de
fées. Des êtres d'une matérialité vague et prête à se fondre en vapeur
me paraissaient sortir des cavernes profondes de ce lac enchanté. Petit
à petit les formes se précisaient, les contours devenaient
reconnaissables, et depuis que j'avais doublé le cap de la dix-huitième
année, la fée ou le sylphe avait d'ordinaire la figure fine, les yeux
bleu de roi et les cheveux blonds de Mme de Jardres, laquelle possédait
justement le chalet sis en face du nôtre. En me penchant bien, sous un
certain angle, je pouvais la voir, lisant ou travaillant sur son balcon
de bois découpé à jour. Je connaissais cette jeune femme pour l'avoir
rencontrée souvent à la promenade et lui avoir été présenté par mon
oncle, c'était dans le premier mois de ma dix-huitième année, en
septembre.
--«Aimez-vous la musique?» avait-elle dit de sa voix gaie en me
regardant bien en face, comme c'était son habitude.
--«Beaucoup, madame.»
--«Hé bien! venez quelquefois le soir, ma belle-soeur Germaine et moi
nous jouons du piano, nous chantons, on boit une tasse de thé, puis, à
dix heures et demie, bonsoir, plus personne! C'est promis?...» et elle
m'avait tendu sa main gantée, ce qui n'avait pas été sans troubler un
peu mes idées de provincial sur les convenances féminines. C'était la
première Parisienne que je voyais de ma vie, et l'élégance de sa robe de
campagne, faite d'une étoffe anglaise à carreaux contrariés, et coupée
avec une complication singulière, son sourire qui découvrait des dents
éclatantes, son chapeau de paille démesurément avancé sur son front, de
telle manière que l'ombre noyait sa figure, et ces gants sans boutons
qui montaient à moitié de son bras avec une profusion de bracelets d'or,
et sa grâce en maniant l'extrémité de son ombrelle-canne, et ses pieds
chaussés, par-dessus la bottine, de guêtres pareilles à l'étoffe de la
robe,--bref, le peu de tête que me reconnaissait encore ma tante, s'en
alla tout à fait après la troisième et dernière visite au chalet de
Jardres.
Cependant je restai trois longues années sans revenir à Gérardmer, par
suite d'une brouille de ma tante et de mon père à mon sujet. Elle
voulait que je fusse médecin et me voir établi auprès d'elle. Mon père
me réservait sa place au barreau de Nancy. J'obéis à mon père, je fis
mon droit à Paris, parce que c'était ne rien faire, ou presque, et je
commençai d'écrire, mais en cachette. Hélas! elles ne sont pas propices
au coeur, ces années d'apprentissage, qui consistent à mélanger les
pires affectations du vice à d'enfantines allures de carabin. Je fumai
énormément de cigares, je laissai pousser mes moustaches, je me
prétendis blasé avant d'avoir vécu, et lorsque ma tante, résignée et
réconciliée, me pria de revenir passer mes vacances de quatrième année
dans ma petite chambre de son chalet,--tendue d'un papier vert d'eau,
cette fois,--j'arrivai avec les idées les plus conquérantes,
parfaitement décidé à faire une cour sérieuse et suivie à la belle
Mme de Jardres, si elle était encore là. Et elle y était, mais
les meubles de ma chambre étaient là aussi, toujours les mêmes:
les mêmes pelotes à épingles, le même portrait du duc d'Orléans, la même
bibliothèque-étagère, suspendue à un ruban de soie bleue, et voici que,
sous l'influence de ces objets familiers, mon assurance d'habitué des
cafés du quartier Latin s'en alla pièce par pièce, voici que mon âme
d'enfant, hésitante, timide et vagabonde, recommença de songer en moi,
surtout lorsque je me fus assis sur la chaise basse et que je sentis
contre mon dos la cathédrale sculptée. Mon oncle fumait gravement sa
pipe en jouant au piquet avec le cousin Doridant. Le poêle de faïence
fendillée était toujours à sa place, le buffet aussi. Ma tante tricotait
un bas de laine. «Ah!» fit-elle en retrouvant dans mon regard ma
distraction d'autrefois, «il n'a jamais eu beaucoup de tête,» et
l'horloge machinalement répétait: «Beaucoup de tête! beaucoup de tête!»
* * * * *
Mon cousin Doridant était un singulier homme, petit, si pâle, si mince,
et avec des cheveux si blancs quoiqu'il eût à peine quarante-deux ans.
Il semblait que la nature eût économisé en le fabriquant, et le son
assourdi de sa voix ajoutait à cette impression de parcimonie.
--«Bonjour, cousin Jacques,» me disait-il en me tendant sa main fluette;
«et vous travaillez toujours beaucoup?...» Puis, sans attendre ma
réponse: «Très bien! Très bien!» sifflait-il en humant une prise de
tabac qu'il avait cueillie au fond de sa tabatière à queue de rat. Il la
cueillait, en effet, cette prise, comme une fleur, tant ses doigts
mettaient de délicatesse à serrer juste ce qu'il fallait de poudre
noire. Et comme il la humait d'une narine savante, sans qu'un seul grain
en fût jamais perdu! Il gardait sur sa tête une casquette en drap sombre
dont le bourrelet pouvait se rabattre à volonté, ainsi que l'indiquaient
deux cordons, noués par-dessus la visière, avec une précision parfaite.
Doridant avait neuf cents francs de rente et il en vivait. Il habitait
une chambre dans le village, où il faisait sa cuisine, menuisait ses
meubles, raccommodait ses habits, en un mot, le campement complet d'un
Robinson campagnard. En été, sa pêche; toute l'année, ce qu'il gagnait
de sous à mon oncle, au jeu de piquet, augmentaient bien son revenu
d'une centaine de francs. Il n'était pas rare que je le rencontrasse
dans la campagne, ou vers le soir ou vers le très grand matin, tenant
une poignée de bois mort qu'il rapportait chez lui, en vertu du grand
principe éloquemment formulé par l'assassin qui, trouvant un sou
seulement dans la bourse de sa victime, s'écriait: «Cent comme ça, ça
fait cent sous.» Mais cette stricte et redoutable entente du détail
infiniment petit, cette diplomatie supérieure du doit et avoir,
éclataient au jeu en des traits d'une minutie infatigable. Mon oncle,
l'ancien avoué, ne se croyait pas obligé de se contenir devant Doridant,
qui avait été son clerc pendant tant d'années. Il criait, il soufflait,
il frappait la table, il tripotait son écart, et dans les moments de
déveine, il jurait: «Sac à papier! Il n'y a donc pas de Providence!...»
à l'épouvante de sa femme, qui le regardait avec le même étonnement que
si elle n'eût pas entendu cet inoffensif blasphème dix fois par jour
depuis qu'il y avait, dans la maison, une table à jeu et des cartes à
coins dorés. Le visage en lame de couteau du cousin Doridant demeurait
cruellement pâle, ses yeux bruns se détachaient sur ce teint flétri avec
l'éclat immobile des yeux d'une ancienne peinture, et ils gardaient bien
la tranquillité impénétrable du regard d'un portrait. Les manches de
serge verte qu'il mettait pour jouer, par une habitude de bureau et afin
de préserver son inusable veste en drap gris de fer, serraient ses
poignets trop minces; et ses doigts maniaient les cartes avec une
dextérité qui leur donnait le caractère d'un mécanisme impersonnel. Ils
enlevaient les cartes de l'écart, ces doigts de magicien, avec une
décision souveraine, et les rangeaient sur le tapis sans que celles de
dessous dépassassent d'une ligne celles de dessus. A côté de ce premier
paquet, les levées se dressaient, les unes après les autres, avec la
rigueur d'une figure de géométrie, et ce joueur impeccable avait, aux
annonces de mon oncle, une façon de répondre: «qui valent?...» ou: «ça
ne vaut pas,» ou: «c'est bon,» d'une telle prudence que ces simples
syllabes m'inspiraient l'idée d'un pouvoir surnaturel et d'une sorte de
sorcellerie.
Auprès de cette table de piquet, par la belle après-midi du mois d'août,
ma tante n'est pas la seule assise. Une autre figure de femme apparaît
auprès d'elle: un col plat encadre un menu visage de jeune fille.
Celle-là n'a guère plus de dix-huit ans. Une clarté réfléchie
s'approfondit dans ses yeux modestes. Ses cheveux bruns sont simplement
noués derrière sa tête, qui se penche sur l'ouvrage plus qu'il ne
faudrait, parce qu'elle est un peu myope. Ses doigts poussent
l'aiguille, ses dents coupent le fil sans que la bouche dise un mot, et
tandis que je lis tout bas, non plus du Walter Scott, mais un volume de
Balzac, tandis que Doridant répond: «qui valent?...» tandis que ma tante
compte les mailles de son bas et mon oncle les cartes de son «point,» il
me semble que, par moment, un regard curieux pèse sur moi, celui de Mlle
Annette, la fille de l'amie de ma tante, venue de Remiremont pour un
mois: «une fille charmante...,» a dit ma tante. «Une fille
charmante...,» répète l'horloge que je m'amuse à faire parler à volonté,
cette fois. Mais que m'importe ce regard curieux d'Annette? Je songe,
moi, que les vitres du chalet de Jardres sont nettoyées, que les
jardiniers ont ratissé les allées, que les deux bateaux ont été tirés du
hangar et remis à l'eau dans l'embarcadère, que le «_village-cart_» et
le poney de Madame sont arrivés par le train: «Ah! vive l'amour dans le
luxe, parce que lui-même est un luxe peut-être!» dit le héros du roman
que je lis et dans lequel je retrouve toutes mes sensations de jeune
homme, avec cette différence qu'il possède une peau de chagrin au moyen
de laquelle il satisfait tous ses désirs, au lieu que moi... Décidément,
je n'ai plus du tout ma tête.
* * * * *