--«Tous nos morts,» répondit-il avec une mélancolie qui était aussi la

mienne, car notre passé d'enfants fut si commun. «Vois-tu la salle à

manger avec son dressoir et son meuble en bois tourné? Mon oncle

présidait, très maigre et très grand, le front bien pris dans ses

cheveux demeurés noirs, au petit doigt la large émeraude verte que nous

lui enviions tant, en redingote marron. Si je m'étais baissé, moi qui

étais tout à côté de lui, pour ramasser ma fourchette ou mon couteau,

j'aurais pu voir ses pieds cambrés dans ces fameuses bottes qu'il ne

quittait jamais, habitude à laquelle il prétendait devoir une exemption

absolue de rhumes et de douleurs. Ma tante Laure se tenait en face de

lui, avec ses mitaines noires et les deux anglaises grises qui, sous son

bonnet à rubans lilas, pendaient le long de son visage tout plissé,

passé et lassé, qu'éclairaient ses doux yeux noirs. Il y avait là aussi

M. Optat Viple, l'ancien inspecteur, qui était représenté dans nos

albums de famille par une photographie dans laquelle il regardait une

fleur posée sur son chapeau. Il avait colorié la fleur lui-même, en

rouge dans l'album de tes parents, en blanc dans le nôtre,--et c'était

la même fleur! ce qui nous causait un étonnement jamais dissipé. Il y

avait Mme Alexis, Greslou l'ingénieur, le capitaine Hippolyte Morin, le

vieux M. Largeyx, Mlle Élisa, mon autre tante Claudia, venue de

Saint-Saturnin pour les fêtes. C'est la seule de tous les convives qui

soit encore de ce monde avec l'oncle Gaspard et moi-même. Il y avait mon

cousin surtout, qui fut durant le repas singulièrement capricieux,

tantôt taciturne, tantôt rieur et buveur. Quoiqu'il ne fût pas en

uniforme, son visage martial révélait du coup l'officier. Depuis lors et

à distance, j'ai compris qu'il flottait dans ses yeux bruns quelque

chose d'ambigu et aussi que les coins de sa bouche, qui tombaient un

peu, révélaient un fond de crapule. Tu comprendras tout à l'heure

pourquoi le sujet de la causerie m'est demeuré présent à la mémoire.

J'étais, à table, le seul enfant, et trop petit pour qu'on prît garde si

je comprenais ou non les discours échangés. On parlait des

pressentiments et, à ce propos, des superstitions, au sujet du maréchal

dont la statue se dressait sur la place d'Armes, devant la maison de ma

mère. A Eylau, et avant de lancer ses dragons à la charge, cet homme si

brave avait reculé deux fois, comme s'il eût vu la mort face à face. Il

avait cravaché son cheval alors avec emportement et dit à l'officier le

plus proche: «Je suis comme mon pauvre Desaix, aujourd'hui, je sens que

les boulets ne me connaissent plus.» Cinq minutes plus tard il tombait,

frappé en pleine poitrine. Cette anecdote servit de point de départ à

vingt autres. Mme Alexis raconta qu'ayant vu en rêve le facteur entrer

et lui remettre une lettre funèbre, la lettre lui avait été, en effet,

donnée le lendemain dans des circonstances identiques. Le capitaine

avait entendu distinctement la voix d'un de ses amis l'appeler; à cette

même heure cet ami, qu'il ne savait pas malade, se mourait. M. Largeyx,

qui devait se mettre en voyage, avait été supplié par sa femme de ne

point partir, et ce conseil lui avait sans doute sauvé la vie, car le

train qu'il voulait prendre avait déraillé. De telles histoires se

répètent dans toutes les conversations de ce genre, toujours analogues,

toujours affirmées avec une pareille bonne foi, et toujours impossibles

à vérifier, tant notre besoin de merveilleux donne aisément le coup de

pouce à nos souvenirs. Mon oncle et M. Viple écoutaient ces propos avec

le sourire d'incrédulité que tu devines. C'étaient deux vieux diables,

nés sous l'Empereur et grandis dans la philosophie du dix-huitième

siècle. Ils avaient beaucoup fréquenté un interne de Dupuytren dans leur

première jeunesse, et leur réponse, lorsqu'on leur parlait du

Surnaturel, était cette simple phrase qu'ils prononçaient en se

regardant: «Ils n'ont donc jamais vu disséquer?» Ils furent, ce soir-là,

comme d'ordinaire, parfaitement incrédules et ironiques, et clignant des

yeux pour faire tour à tour parler les convives.--«Et vous, Lucien?»

interrogea M. Viple à un moment.--«Moi,» fit le jeune homme, «je n'ai

pas vu disséquer, comme vous dites, mais j'ai mes superstitions; je me

suis battu et je crois aux pressentiments; j'ai joué et vu jouer et je

crois aux fétiches.»

--«Jurerais-tu qu'il eût tort,» fis-je en riant, «toi qui ne pouvais

plus passer une fois au baccarat, aussitôt que Molan te regardait

jouer?...»

--«Que savons-nous, en effet, de ce que nous appelons le hasard?» dit

Claude. «Mais, sur le moment, ce ne fut pas l'idée qui me frappa, ce fut

le mot. A cette époque, les termes inconnus et à demi compréhensibles

exerçaient sur moi un véritable ensorcellement. Quel frisson firent

courir en moi ces deux syllabes jusqu'alors inentendues: fétiche, je

renoncerais à l'expliquer devant quelqu'un qui ne serait pas toi. A

quelques phrases de mon cousin, je devinai à peu près, comme un enfant

en est capable, ce que le terme signifiait, et je m'amusai à me répéter

ce mot: fétiche, une fois sorti de table et rentré au salon. J'étais

assis comme d'habitude sur cette petite chaise très basse que tu aimais

aussi, dans le dossier de laquelle une sculpture en bois configurait la

fable du _Renard et de la Cigogne_; messire Renard, accroupi et le

museau dressé, regardait dame Cigogne fouiller de son long bec un vase à

col étroit. Tout dans cette pièce, en ce moment éclairée par les quatre

hautes lampes, s'accordait si bien à la physionomie des personnes

rassemblées là pour y prononcer les mêmes discours parmi les mêmes

meubles du plus pur style Empire,--les meubles de mon grand-père, le

vieux notaire et le voltairien. Son portrait, appendu à la muraille,

ressemblait à mon oncle avec une exactitude extraordinaire. «C'était un

bon homme, mais un païen,» me répétait souvent ma tante; autre mot qui

me laissait rêveur. Il avait eu mon oncle très jeune et mon père très

vieux. Je songeais qu'il avait connu, lui, le maréchal, notre

compatriote, et dans ma tête, que le sommeil gagnait, toutes les phrases

écoutées se mélangeaient étrangement au souvenir de ce que je savais de

cet aïeul au portrait énigmatique. Tout cela ne m'empêchait pas d'être

profondément anxieux à l'endroit du cadeau que me ferait mon oncle, et

lorsqu'on annonça, vers neuf heures, que ma bonne m'attendait, ce fut le

coeur battant que je présentai ma joue à l'accolade de toutes les

vieilles gens pour finir par cet oncle Gaspard qui tira de sa poche un

petit volume enveloppé d'un papier de soie.--«Tu l'ouvriras à la

maison,» me dit-il. C'était cet adorable livre sur les papillons, tout

illustré de dessins coloriés, qui nous servit de prétexte durant les

vacances à torturer tant de ces délicats insectes, pour les comparer aux

planches du recueil. Mais en recevant ce présent, et tandis que je

disais merci, ma déception était grande. Ah! que j'eusse mieux aimé de

quoi augmenter le trésor enfermé dans ma tirelire, pareille à la tienne,

une pomme de grès teintée en vert que je secouais une fois par jour au

moins pour entendre le bruit de mes gros sous. Le rêve du sabre doré

dormait dans cette tirelire et il me fallait l'y laisser! Que devins-je,

lorsque mon cousin me dit: «Moi aussi, je veux te faire mon cadeau;

suis-moi dans ma chambre.» Il m'emmena, et cherchant dans son

porte-monnaie deux pièces, une blanche et une jaune: «Voilà qui est pour

toi,» fit-il en me montrant celle d'argent qui valait quarante sous;

«quant à celle-ci,» ajouta-t-il en me montrant la jaune qui valait,

elle, les dix francs, mes dix francs, «regarde-la bien, c'est elle qui

va me servir de fétiche. Il faut que j'aie la veine au jeu, ce soir, tu

m'entends?... Tu la donneras au premier pauvre que tu vas rencontrer

d'ici à la maison. N'y manque pas, sinon tu me porteras une guigne

noire.» J'entends encore ces mots, qui étaient fort obscurs pour moi, de

par delà ces vingt années. Je pris les deux pièces dans ma main déjà

gantée de son gros gant de laine tricotée, je promis à mon cousin

d'exécuter fidèlement sa commission, et il me remit aux soins de Miette,

qui, sa cape brune sur la tête, ses galoches aux pieds, sa lanterne à la

main, m'attendait au bas du grand escalier.»

--«Voilà un vrai trait de joueur,» l'interrompis-je. «C'est comme en

Italie, où l'on fait tirer les numéros du _lotto_, le samedi, par un

petit garçon, vêtu de blanc pour la circonstance...»

--«Il était tombé beaucoup de neige la veille,» continua Claude, sans

relever mon exclamation, «en sorte que, pour ne pas glisser, nous

marchions très lentement par les rues silencieuses. Miette me tenait la

main gauche, et avec les doigts de ma main droite je serrais fortement

les deux pièces que je sentais de grandeur très inégale. Les boutiques

étaient presque toutes fermées, mais à la plupart des fenêtres on voyait

de la lumière. Pour rentrer à la maison, nous devions contourner le

chevet de la cathédrale et passer précisément devant le magasin du père

Commolet. Ma bonne, que nous appelions la Fourmi, c'est toi qui l'avais

baptisée, parce que tu lui trouvais une inexprimable ressemblance avec

cet industrieux animal, ne causait guère, et moi je regardais ce coin de

la vieille ville qui formait à cette heure un paysage singulier. Les

sveltes arceaux se détachaient en noir sous la couche de neige blanche

qui les recouvrait. Le ciel étincelait d'étoiles et la maison de

Commolet montait, droite, close et sombre. L'image du jouet rêvé

flamboya soudain devant moi avec plus d'intensité que jamais, et je

songeai qu'il serait à moi, si la pièce d'or que je sentais si mince

sous ma main m'appartenait. A peine ces deux idées furent-elles entrées

à la fois dans mon esprit qu'elles se lièrent d'elles-mêmes. Si la pièce

d'or m'appartenait? Mais, si je veux, elle m'appartient. Qui m'empêche

de donner au premier pauvre, non pas celle-là, mais l'autre? Qui le

verra? Si j'avais dit tout cela au cousin, c'est à moi qu'il aurait

donné les dix francs. C'est un si bon, un si excellent garçon... J'en

étais là de mes réflexions quand nous passâmes sous les fenêtres du

cercle dont mon cousin faisait partie lorsqu'il était chez mon oncle.

J'avais entendu ma soeur dire un jour qu'on jouait là «un jeu d'enfer.»

Cette expression me revint et avec elle la vision subite de l'enfer, en

effet, dont l'abbé Martel, tu te souviens encore, nous faisait en chaire

des descriptions terribles. «Si je prends ces dix francs,» me dis-je

tout d'un coup, «c'est un vol; or le vol est un péché mortel.» Je me vis

damné. Je lâchai aussitôt la petite pièce d'or pour ne plus manier que

la grande. «Je donnerai les dix francs au premier pauvre,» pensai-je;

«mais s'il ne s'en rencontre pas?» Je n'en avais pas vu un seul depuis

la maison de mon oncle. «Hé bien, s'il ne s'en rencontre pas, je le

dirai demain à mon cousin, et il ne me reprendra pas la pièce.» Je

raisonnais ainsi, mais je savais trop que mon raisonnement était un

mensonge. Nous devions passer devant le portail de la chapelle des

Capucins. C'était le rendez-vous ordinaire des mendiants et, par cette

veille de Noël, ils seraient là tous qui attendraient l'arrivée des

fidèles à la messe de minuit. C'était un des coins de notre ville que

nous connaissions le mieux, car là se tenait la mère Girard, la

marchande qui nous vendait des pommes en automne, en hiver des sucres

d'orge, et des cerises au printemps, attachées par du fil à un petit

bâton. L'angle de ce portail, à droite, servait de niche à un aveugle

dans le masque flétri duquel s'ouvraient des yeux blancs à demi cachés

par des paupières sanguinolentes. Ne l'aperçois-tu pas, remuant la tête,

tout droit et sec dans sa blouse bleue? Il tenait par une chaîne

rouillée un caniche d'un blanc sale et tendait aux passants, en guise de

sébile, l'intérieur d'un chapeau de feutre noir, privé de sa coiffe? Je

n'étais pas arrivé à dix pas de la chapelle que j'entendais sa plainte:

«La charité, bonnes gens...» A peine la voix eut-elle frappé mon oreille

que de nouveau la tentation de m'attribuer la pièce d'or se présenta

devant ma pensée, irrésistible cette fois. Aucune autre idée n'eut le

loisir de paraître et de chasser celle-là qui me fit, machinalement,

quitter la main de ma bonne et déposer dans le chapeau de l'aveugle...»

--«La pièce d'argent?» lui demandai-je comme il hésitait.

--«Oui,» fit-il avec un soupir, «la pièce d'argent. La chapelle des

Capucins était dépassée, le trottoir de la place du Taureau longé, le

coude de l'impasse de l'Hôpital tourné. Nous étions devant notre maison.

Un étrange calme avait succédé en moi à ma première agitation. Le simple

fait de la faute commise, et irréparablement, m'avait tiré de

l'incertitude, et, du coup, apaisé pour quelques instants. J'ai compris

depuis, par le souvenir de ces minutes-là, pourquoi la plupart des

criminels, aussitôt l'action exécutée, entrent dans une période de repos

intime qui leur permet quelquefois de dormir à la place même où ils ont

tué. Cependant, la mystérieuse voix intérieure qui nous dit: «c'est

mal,» commença de s'éveiller en moi lorsque je me trouvai devant ma

soeur. Je n'avais jamais eu, depuis deux ans que j'étais chez elle, une

pensée qu'elle ne connût, et, dans mon existence d'enfant sage, mon seul

méfait sérieux avait consisté à faire, l'année d'auparavant et malgré sa

défense, une cueillette des plus belles fleurs de notre jardin. Je les

avais plantées par la tige dans ma petite brouette, au préalable remplie

de terre, afin d'avoir un jardinet à moi. Surpris par un domestique,

j'avais pris la brouette entre mes bras, escaladé l'escalier quatre à

quatre, jeté le tout, sable et fleurs, dans une armoire à charbon située

au fond d'un corridor, et je n'avais plus osé passer là qu'en tremblant,

quoique personne ne me parlât jamais de cette équipée. Mais, à deux ou

trois reprises, ma soeur Blanche m'avait regardé si singulièrement,

qu'un jour je fondis tout à coup en larmes, et j'avouai mon forfait.

Elle me boucla les cheveux avec les doigts, comme c'était son habitude

quand elle me gardait auprès d'elle un peu longtemps, et elle me dit,

avec un sourire: «Est-ce que tu crois que tu pourras jamais rien me

cacher?» Allait-elle voir dans mes yeux que j'avais cette fois une faute

à cacher, plus grave que ma première peccadille,--elle ou mon

beau-frère, le médecin, cet homme si sérieux dont les silences m'avaient

toujours un peu gêné? Mais non, soit que Blanche se sentît plus

souffrante encore que d'habitude, et mon beau-frère plus préoccupé, soit

qu'avec l'âge j'eusse fait quelques progrès dans l'art de l'hypocrisie,

ils se contentèrent, ce soir-là, de me questionner sur mon oncle et ma

tante, feuilletèrent mon livre et me renvoyèrent dans ma chambre. Mon

premier soin, tandis que Miette allumait les bougies et qu'elle avivait

la flamme du foyer, fut de rouler la pièce d'or dans mon mouchoir. Je la

glissai sous mon oreiller, afin qu'en me déshabillant la brave fille ne

pût s'apercevoir de rien. Elle me dévêtit comme chaque soir, me fit

mettre à genoux au pied de mon lit pour dire ma prière, et posa

elle-même mon soulier au coin de la cheminée, tout prêt pour recevoir le

cadeau de Noël. Le vent s'était levé. Il commençait de souffler autour

de la place d'Armes, avec ce frémissement que nous avons tant de fois

écouté ensemble. Pourquoi Miette, qui ne prononçait pas vingt paroles

par heure, me dit-elle tout à coup: «Les pauvres gens, qui sont sans

abri par une nuit pareille!...» En parlant ainsi, elle retirait de ma

couchette la bassinoire de cuivre. A travers le couvercle je voyais la

braise rougeoyer. Mes rideaux baissés, ma couverture préparée, la flamme

claire de ma cheminée, tout dans ma petite chambre exprimait la douceur

de l'existence que je menais à cette époque auprès de ma chère Blanche.

Ce n'était pas la première fois que la sensation de la sécurité

profonde, rendue comme perceptible par l'aspect de ces objets familiers,

m'engourdissait délicieusement le coeur; mais, tandis que je me coulais

entre mes draps chauffés, voici qu'au lieu de me fixer dans cette

sensation, je laissai mon esprit évoquer, par contraste, l'image de

l'aveugle debout sous le portail et fouetté par la bise: «La charité,

bonnes gens...,» disait sa voix. «C'est égal,» songeai-je tout à coup,

«j'ai volé ce pauvre homme..., volé, volé...» Je me répétai ces syllabes

à plusieurs reprises. Ma bonne avait soufflé la lumière et quitté la

chambre, que la flambée dernière des bûches croulantes éclairait

fantastiquement. Je dépliai mon mouchoir et je pris la piécette d'or

dans ma main pour chasser, par cette impression, le sentiment de honte

qui venait de me faire monter le sang au visage, quoique je fusse tout

seul et que personne ne pût me voir. Oui, _elle_ était là, je la tenais,

et avec elle, c'était comme si j'eusse tenu le jouet tant convoité. Pas

tout à fait cependant. Il faudrait d'abord expliquer à ma soeur comment

ces dix francs étaient en ma possession. Lui raconter que mon oncle me

les avait donnés? Impossible. Elle lui en parlerait. Il dirait que non,

et je serais perdu. Attendre quelques semaines et soutenir que c'était

le résultat de mes économies? Je comptai sur les doigts de ma main

demeurée libre, il fallait plus d'une demi-année pour que cette fable

devînt vraisemblable, et d'ici là le sabre serait peut-être vendu. Bah,

étais-je simple de ne pas avoir songé tout de suite au plus sûr moyen?

Une après-midi que je sortirais avec ma bonne, je cacherais les dix

francs dans le creux de ma main, et, à un moment de la promenade,

j'aurais tout uniment l'air d'avoir ramassé la pièce par terre. J'étais

minutieux et j'observais beaucoup. J'avais, plusieurs fois déjà, trouvé

ainsi quelques petits objets. La pièce d'or serait une trouvaille de

plus... Oui, c'était là un plan raisonnable, je m'y arrêtai, et je me

retournai sur le côté droit pour dormir. Je ne pus pas. Je me vis en

présence de ma soeur, et lui débitant ce mensonge. Je sentais d'avance

que les joues me brûleraient et que tout en moi crierait,--quoi? Mon

vol. Oui, un vol. Car voler, c'est prendre ce qui n'est pas à nous, et

cette pièce n'était pas à moi. Elle était au premier pauvre rencontré

sur mon chemin, et ce pauvre était l'aveugle des Capucins. Je l'entendis

soudain qui me disait de sa même voix traînante: «Voleur..., voleur...»

J'étais un voleur. Cela me causa une contraction au coeur presque

insupportable. Un voleur, mais cela me représentait un comble

d'abjection! Un voleur, comme les deux hommes que nous avions vus

traverser la place, un soir d'été, entre des gendarmes, en haillons, la

face souillée de poussière et de sueur, l'oeil farouche, les mains liées

avec des chaînettes!»

--«Ton cousin était pourtant avec nous, ce jour-là,» m'écriai-je.

--«Hé bien!» dit Claude, «cette image de honte m'envahit, m'oppressa,

m'écrasa, et avec elle un si intense dégoût de mon action, qu'ayant

pensé au sabre doré, j'aperçus nettement que je n'aurais plus aucun

plaisir à le porter. Je m'imaginai l'avoir au côté. Toi ou un autre,

vous m'en faisiez des compliments. De quel front les recevrais-je? Je

tirai mon bras du lit et je posai la piécette volée sur ma table de

nuit. Elle me semblait brûlante maintenant.--«Non,» me dis-je, «non, je

ne la garderai pas. Je la jetterai demain ou je la donnerai à quelque

autre mendiant.» Cette résolution prise, je fis un signe de la croix et

je dis un _Ave_ pour m'y confirmer. Dans l'ombre, je cachai simplement

la maudite pièce au fond du tiroir de ma table de nuit, et j'essayai de

dormir. Mais ces troubles m'avaient donné une sorte de fièvre. Mes idées

étaient en éveil. Je n'avais jamais pensé aussi vite. Les phrases

entendues chez mon oncle se mirent à tourbillonner en moi. La

conversation sur les pressentiments et les influences occultes reparut

dans mon esprit, et avec elle l'image de mon cousin Lucien. «Celle-ci,»

avait-il dit, «regarde-la bien, c'est mon fétiche.» L'étrange impression

de mystère que ce mot m'avait infligée déjà se ranima, et je raisonnai

sur elle. En ne remettant pas la pièce d'or à l'aveugle, je n'avais pas

seulement commis un vol, j'avais manqué à ma promesse envers Lucien. Je

lui avais peut-être porté malheur. C'était une formule qui avait passé

et repassé dans la causerie. J'aperçus alors, en pensée, et presque avec

l'exactitude d'une hallucination, mon cousin qui sortait de chez lui et

suivait le chemin que j'avais suivi. Sa jambe gauche traînait un peu. Le

col de loutre de son pardessus était relevé, son gant fourré maniait sa

canne à épée, une canne droite qu'il suffisait de lancer en avant d'un

petit mouvement sec pour qu'il en jaillît cinq pouces d'acier aigu. Je

l'entendais siffler son air favori de cette année-là: «Je suis le

major...» Il contournait le chevet de la cathédrale, il montait au

cercle... Là mes images se brouillaient. Je n'avais jamais vu de salle

de jeu que sur la couverture d'un de nos livres.»

--«Place des Petits-Arbres, à la devanture du père Duchier?»

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 16 / 22 段