--«Ladrat? Ladrat?» fis-je, en cherchant dans ma mémoire, «je connais ce

nom.»

--«Vous l'aurez lu dans les journaux,» continua Miraut, dont le visage

s'assombrit; «mais, j'y arrive. Ce Ladrat, qui remportait tous les prix

d'atelier à l'école, était dès lors la victime du terrible vice. Il

buvait. Que voulez-vous? Dans l'existence trop libre que nous menions, à

demi ouvriers et sans cesse mêlés à des modèles ou à des ouvriers, nous

étions exposés à bien des tentations, et, tout d'abord, à celle-là.

Ladrat y avait cédé. Il faut que je vous dise cela pour que vous ne me

jugiez pas trop sévèrement tout à l'heure. Cette triste habitude lui fit

même manquer son prix de Rome. Il s'alcoolisa si bien en loge qu'il

acheva follement, à la diable, une composition commencée de main de

maître. Bref, en 1872, il était le seul de nous qui fut demeuré dans la

bohème, et dans la plus basse. Il était devenu ce que nous nommons un

tapeur, l'homme qui va d'atelier en atelier, empruntant cent sous ici,

davantage ailleurs, avec l'intention bien arrêtée de ne jamais rendre.

Ça dure des années, une vie pareille.»

--«Remerciait-il au moins par un peu d'outrage,» repris-je, «comme ce

Legrimaudet que j'ai connu et qui n'entrait jamais chez Mareuil sans lui

demander quelque chose pour la petite chapelle,--c'était sa formule,--et

sans l'insulter ensuite, pour sauvegarder sa dignité? Un jour, il le

trouve en train de corriger les épreuves d'un article qui allait

paraître. Il mendie. André lui donne. «Monsieur,» fait-il en glissant la

pièce blanche dans sa poche, «voulez-vous reconnaître si un écrivain a

du talent, vous n'avez qu'à savoir si on reçoit sa copie dans un

journal. Si on la reçoit, il est jugé, c'est un médiocre. Adieu...»

Voilà un beau pauvre!»

--«Non,» dit Miraut, «ce n'était pas le genre de Ladrat. Il remerciait,

il fondait en larmes, il jurait de travailler, puis il sortait pour

entrer au café et s'assommer d'absinthe. Il avait honte alors et ne

reparaissait plus de quelques jours. Ses emprunts étaient d'ailleurs

minimes. Cela ne dépassait guère les cent sous. Aussi ne fus-je pas peu

étonné, une après-midi, en rentrant, de trouver une longue lettre de lui

où il ne me demandait pas moins de deux cents francs. Il s'était bien

écoulé six mois depuis que je ne l'avais vu, et il me racontait que

depuis ces six mois il avait lutté contre son vice, qu'il n'avait pas

bu, qu'il avait voulu travailler, que ses forces l'avaient trahi, que sa

femme était malade,--il vivait toujours avec la cantinière,--enfin une

de ces lettres de mendicité navrantes qui vous font mal à recevoir...»

--«Quand on y croit,» insinuai-je, «car, après dix ans de Paris, on a

tant reçu de missives pareilles, et, sur le tas, s'il y en avait deux de

sincères...»

--«Il vaut mieux risquer d'être dupe toutes les autres fois que de

manquer ces deux-là,» repartit le peintre. «D'ailleurs, sur le moment,

je ne mis pas en doute la sincérité de Ladrat. Le hasard voulait que

j'eusse touché le jour même les quinze cents francs de l'_Ophélie_. J'ai

toujours été très méticuleux dans mes affaires d'argent. Je n'avais pas

de dettes, et je gardais une somme à peu près égale dans mon tiroir. Mon

atelier était installé, ma garde-robe fournie pour toute l'année. Je me

souviens que je dressai en idée le bilan de ma position, tout en

brossant mon habit pour me rendre à un de mes premiers dîners dans le

monde, un de ces dîners de triomphateur où l'on apporte un appétit

d'affamé et un amour-propre d'écolier. On croit également à

l'authenticité des vins et à celle des éloges! Je comparai ma situation

à celle de mon ancien copain du Quartier, et j'eus un de ces bons

mouvements, naturels à la jeunesse comme la souplesse et la gaieté. Je

pris dix louis que je mis dans une enveloppe, j'écrivis l'adresse de

Ladrat, puis j'appelai mon concierge. Si cet homme avait été là, mon

vieux camarade aurait eu l'argent dès le soir même. L'homme était en

course. «Ce sera pour demain,» me dis-je, et je partis en laissant

l'enveloppe toute préparée sur ma table. Ma résolution était si bien

prise, que j'éprouvai par avance ce chatouillement de petite vanité que

nous procure la conscience d'une action généreuse. Elle n'est pas très

jolie, cette vanité, mais elle est humaine, et il y en a tant d'autres

qui n'ont pas ce prétexte élevé, témoin celle qui succéda pour moi à

celle-là, presque tout de suite! Je me trouvai assis, dans la maison où

je dînais, entre deux femmes très élégantes qui rivalisèrent à mon égard

de flatterie et de coquetterie. Bref, je sortis de là vers les onze

heures, en proie à une de ces crises de fatuité où l'on se sent le

maître du monde, et je débarquai dans notre cercle, qui occupait alors

l'hôtel de la place Vendôme, conduit par un des convives qui s'était

offert à m'en faire les honneurs. N'y connaissant guère personne, je n'y

avais pas mis les pieds depuis six semaines que j'avais été reçu. Deux

peintres m'avaient servi de parrains, et la perspective de l'Exposition

annuelle m'avait seule décidé à cette candidature, malgré la cotisation

qui me semblait alors très forte. Nous arrivons dans la grande salle.

J'étais si naïf que je demandai à mon guide le nom du jeu qui ramassait

tant de personnes autour de la table. Il se mit à rire et me démontra en

deux mots les règles du baccarat: «Ça ne vous tente pas?» me

dit-il.--«Pourquoi non?» répondis-je, un peu vexé de mon ignorance,

«mais je n'ai pas d'argent sur moi.» Il m'expliqua, en riant toujours,

comment il me suffisait de signer un bon pour avoir sur parole jusqu'à

trois mille francs, quitte à les rendre dans les vingt-quatre heures.

J'ai compris depuis que ce garçon m'avait tenté pour jouer lui-même sur

la chance d'un débutant. Mais je me serais tenté tout seul. J'étais dans

une de ces minutes où l'on crierait, comme l'autre, au batelier dans la

tempête: «Tu portes César et sa fortune...» Oh! un très petit César et

une très petite fortune, car je pris place à la table en disant à mon

compagnon: «Je vais signer un bon de cinq louis, et, si je perds, je

m'en vais...»

--«Et vous avez perdu, et vous êtes resté. Il y a de l'écho dans mon

portefeuille,» interrompis-je; «je me souviens d'avoir tant de fois

formé ces sages résolutions et de ne pas les avoir tenues!...»

--«Ce ne fut pas aussi simple que cela,» reprit Miraut. «Mon tentateur,

qui s'était assis près de moi, me dit d'attendre ma main. Je lui obéis.

La main m'arrive. J'abats neuf. J'avais risqué mes cinq louis. «Faites

paroli,» me souffle mon conseiller. J'abats huit. Je parolise encore,

sept, et je gagne. Enfin, de neuf en huit et de huit en sept, et

parolisant toujours, je passe six fois de suite. Au septième coup et

toujours soufflé par mon compagnon, je fais un louis seulement. Je

perds. Mais j'avais environ trois mille francs devant moi. Mon guide,

qui en avait gagné presque autant, se lève et me dit: «Si vous êtes

raisonnable, faites comme moi.» Mais, à présent, je ne l'écoutais pas.

Je venais d'éprouver une sensation trop forte pour m'en détacher ainsi.

Je ne suis pas de l'école de ceux que vous appelez les analystes, et que

j'appelle, moi, passez-moi le mot, des coupeurs de cheveux en quatre et

des égoïstes. Je ne passe pas ma vie à me regarder penser et sentir.

Pardonnez-moi donc si je ne vous exprime qu'en gros et par des images ce

qui se passait en moi. Durant les courts instants où j'avais gagné, il

s'était fait dans tout mon être comme une subite invasion d'un enivrant

orgueil. Un sentiment exalté de ma personne me remuait, me soulevait.

J'ai ressenti une émotion analogue en nageant par une grosse mer. Cette

vaste houle mouvante qui vous menace, qui vous balance et que l'on

domine de sa force, oui, c'est bien le symbole exact de ce que fut le

jeu pour moi dans cette première période, celle du gain; car je gagnai

de nouveau dans les mêmes proportions que tout à l'heure, et puis de

nouveau encore. Je ne risquais de grosses sommes que sur ma main, et,

sur celle des autres, des enjeux insignifiants; mais, à chaque fois que

je touchais les cartes, ma veine était si insolente que c'était autour

de moi un silence d'abord, puis, quand j'abattais, comme un frémissement

d'admiration. Peut-être, sans cette admiration, aurais-je eu le courage

de ne pas continuer. Hélas! j'ai toujours eu un amour-propre de tous les

diables, qui m'a fait commettre cent sottises, et, avec mes cheveux

gris, il m'en fera sans doute commettre d'autres encore. Je le connais,

je m'en rends compte, et puis, va te promener, quand la galerie me

regarde, je ne peux pas supporter qu'on dise: Il a reculé. C'est sublime

d'être ainsi quand la scène se passe sur le pont d'Arcole; mais à une

table de baccarat, et devant le hasard d'une carte, c'est imbécile.

Pourtant cet orgueil d'enfant fut la cause qu'après m'être étalé dans ma

bonne chance, je ne voulus pas plier devant la mauvaise, quand je la

sentis approcher. Car je la sentis. Il vint une seconde où je compris

que j'allais perdre, et l'espèce de lucidité victorieuse qui m'avait

fait prendre les cartes avec une confiance absolue s'éclipsa tout d'un

coup. Il était dit que je traverserais dans une même séance toutes les

émotions que le jeu procure à ses dévots, car, après avoir connu

l'ivresse de la veine, j'ai connu la sèche et cuisante ivresse de la

guigne. Oui, c'en est une. Vous savez le mot célèbre: «Au jeu, après le

plaisir de gagner, il y a celui de perdre...» Je ne trouve pas d'autre

phrase pour vous expliquer cette espèce d'ardeur empoisonnée, ce mélange

d'espoir et de désespoir, de lâcheté et d'acharnement. On compte vaincre

la mauvaise fortune, et l'on est certain que l'on sera vaincu. On perd

la faculté de raisonner, et l'on joue des coups que l'on sait absurdes.

Et le gain file, les plaques d'abord, puis les jetons rouges, puis les

blancs, et l'on signe des bons nouveaux.--Après avoir eu, dix années

durant, la force de regarder aux six sous d'un tramway, comme moi, on

joue des cinq cents, des mille francs sans hésiter. Mais je vous

résumerai tout d'un mot: j'étais entré au cercle à onze heures, à deux

je tournais la clef de ma porte ayant perdu sur parole les trois mille

francs de mon crédit, et c'était, comme je vous l'ai dit, à peu près

tout ce que je possédais.»

--«Hé bien!» fis-je, «si vous n'êtes pas devenu joueur après cette

secousse-là, c'est que vous n'étiez pas doué. C'était à se perdre pour

jamais.»

--«Vous avez raison,» reprit Miraut. «Quand je me réveillai le lendemain

du sommeil accablé qui suit de pareilles sensations, la scène de la

veille ressuscita devant ma pensée, et je n'eus plus que deux idées:

celle de prendre ma revanche le soir même, et celle de combiner mes

paris d'après l'expérience que j'avais acquise. Je reconstituais

mentalement certains coups que j'avais perdus et que j'aurais dû gagner,

les uns en tirant, les autres en ne tirant pas à cinq. Tout à coup mes

yeux tombent sur l'enveloppe à l'adresse de Ladrat laissée la veille sur

la table. Un involontaire calcul s'accomplit en moi, qui me montre dans

le don de cet argent un sacrifice insensé. Quand j'aurais payé les trois

mille francs de ma dette, il ne me resterait presque rien. Pour me

refaire une mise qui me permît de retourner là-bas le soir,--et je

sentais que je ne pouvais pas ne pas y retourner,--il me fallait

emprunter au marchand de tableaux, brocanter quelques études. Je

ramasserais bien cinquante louis ainsi, et sur ces cinquante louis

j'allais en distraire dix pour ce paresseux, pour cet ivrogne, pour ce

menteur!--Car j'essayai de me démontrer à moi-même que sa lettre n'était

qu'un tissu de faussetés. Je la pris et je la relus. Son accent me

déchira de nouveau le coeur. Mais, non. Je ne voulus pas entendre cette

voix, et je me jetai à bas de mon lit pour écrire précipitamment un

billet de refus. Je le fis rapide et sec, afin de mettre l'irréparable

entre mon vieux camarade et ma pitié. Mon billet parti, j'en eus bien un

peu de honte et de remords; mais je m'étourdis de mon mieux à travers

les démarches que je dus faire. «D'ailleurs,» me disais-je pour achever

d'apaiser ma conscience, «si je gagne, je serai toujours à temps

d'envoyer la somme à Ladrat demain,--et je gagnerai.»

--«Et avez-vous gagné?» lui dis-je comme il se taisait.

--«Oui,» répondit-il d'une voix tout à fait altérée, «et plus de cinq

cents louis; mais, le lendemain, il était trop tard. Aussitôt après

avoir reçu mon billet de refus, Ladrat, qui ne m'avait pas menti, fut

saisi de la folie du désespoir. Sa compagne et lui prirent la fatale

résolution de s'asphyxier. On les trouva morts dans leur lit,--et c'est

moi, vous entendez bien, moi, qui fis forcer la porte. J'arrivais avec

les deux cents francs... Oui, c'était trop tard!... Voilà comment vous

vous rappelez avoir lu ce nom de Ladrat dans les journaux.

Comprenez-vous maintenant pourquoi la vue seule d'une carte me fait

horreur?»

--«Allons,» lui dis-je, «si vous lui aviez envoyé l'argent la veille, ça

l'aurait sauvé un mois, deux mois. Il serait retombé, le vice l'aurait

repris, et il aurait fini de même.»

--«C'est possible,» reprit le peintre; «mais, voyez-vous, dans la vie,

il ne faut jamais être la goutte d'eau qui fait déborder le vase.»

_Paris, février 1889._

V

Autre Joueur

_A HENRY RIDGWAY._

SOUVENIR DE NOËL

«Quoiqu'il fût ton cousin germain,» dis-je à Claude, après avoir lu le

télégramme qu'il venait de me tendre, «je suis sûr que tu ne pleureras

pas sa mort. Il s'est fait justice, et je n'attendais pas tant de lui.

Son suicide épargne à ton vieil oncle le scandale d'un affreux procès.

Mais quelle histoire!... Cette vieille femme assassinée, et pour lui

voler ses misérables économies. En être venu là, de dégradations en

dégradations, lui que nous avons connu si fier, si élégant!... Je le

vois encore, et son arrivée dans notre vieille ville de province,

lorsqu'il eut été nommé lieutenant d'artillerie. Nous le suivions à la

promenade avec tant d'orgueil naïf. Il avait vingt-sept ans, et toi et

moi à peine le tiers... Ah! malgré tout, pauvre, pauvre Lucien!»

--«La destinée est parfois bien étrange,» répondit mon compagnon. En

prononçant cette phrase d'un ton extrêmement sérieux et qui excluait

toute idée de banalité, il tisonnait le feu et y regardait... quoi?...

C'était le 24 décembre. Nous avions formé le projet d'une soirée au

théâtre, puis d'un souper dans un restaurant du boulevard. J'étais venu

à cette intention, et voici qu'au lieu de sortir, nous demeurions à

deviser. Le silence de la nuit d'hiver était infini autour de ce vieil

hôtel Saint-Euverte dont mon ami occupait toute l'aile droite.--«Oui,

bien étrange,» répéta-t-il, «et c'est une coïncidence à faire croire aux

causes occultes, que j'apprenne cette mort aujourd'hui, veille de Noël,

et à cette heure,» il regarda la pendule.--«Que penserais-tu,»

continua-t-il, «si je t'avouais qu'à de certains moments j'ai comme

l'hallucination que toute la responsabilité de la vie de Lucien pèse sur

moi? Le plus inexplicable des hasards a voulu que je fusse mêlé d'une

façon très mystérieuse, presque fantastique et pourtant très étroite, à

la première grosse faute de cette vie, à cette tricherie de jeu au

cercle Desaix, à Clermont, qui le fit chasser de la ville et le

contraignit de donner sa démission... Tu sais le reste, et comment il a

roulé depuis lors.»

--«Oui, je me souviens de tout cela,» repris-je à mon tour, «ton oncle

blanchit en quelques jours après cette histoire. Lorsqu'il passait sur

le cours, cet hiver-là, et que nous nous y promenions aussi, tu me

faisais éviter son côté, de peur de rencontrer ses yeux, tant il était

triste. Il descendait de sa maison par la rue qui tourne, là où se

dressait le mur de la fabrique d'eaux gazeuses. Je voudrais savoir si

les petits garçons d'aujourd'hui s'amusent encore à y chercher, comme

nous, dans le ruisseau, des morceaux de verre de couleur. En avons-nous

ramassé quand ta bonne Miette et ma bonne Mion causaient sur le banc qui

est à trois arbres de là!...»

--«Si je ne pouvais pas soutenir la mélancolie du regard de mon vieil

oncle,» continua Claude, «c'était pour des raisons plus fortes que tu ne

l'as jamais soupçonné. Ah! ce sont d'anciennes, de très anciennes

choses; j'ai eu si souvent la tentation de te les raconter alors, puis

je n'ai pas osé,» et, comme mon visage exprima sans doute une muette

curiosité, il s'accouda au bras de son fauteuil, le front sur sa main,

les yeux perdus, dans l'attitude de quelqu'un qui rassemble des

impressions lointaines: «Tu te rappelles,» fit-il, «la boutique du père

Commolet, le marchand de jouets?...»

--«Derrière la cathédrale, au bout de la rue des Notaires. On obliquait

à gauche et c'était une étroite, une longue ruelle, tout assombrie par

les arceaux gothiques. Nous l'appelions _la rue Froide_. Des gargouilles

surplombaient, avec des sculptures d'une laideur terrible. Il tombait de

là de longues cascades d'eau par les jours de pluie, et, par les jours

d'orage, aussitôt le coin passé, quel soufflet vous donnait le vent,

embusqué le long du chevet de la vieille église!»

--«Oui, mais tu te souviens que la devanture de la boutique de Commolet

illuminait pour tous les enfants de la ville ce coin sinistre. Il

jaillissait de cette boutique une source de tentations, intarissable. Il

y avait derrière ces vitres, toujours brouillées, d'idéales bergeries,

des troupeaux de boeufs et de moutons coloriés, rangés sur des prairies

factices, des forteresses défendues par des fantassins tout ronds, au

lieu que les soldats de plomb des autres marchands étaient plats. Les

cavaliers contre lesquels luttaient ces fantassins se démontaient de

leurs chevaux et ce simple détail les rendait vivants comme de

véritables dragons et des cuirassiers réels. Il y avait là aussi des

bateaux pontés avec des écoutilles, d'autres qui marchaient par la

vapeur, et de microscopiques canons de cuivre qui se chargeaient à

poudre. Moi, l'imperceptible trou percé dans leur culasse pour mettre le

feu à la poudre me poursuivait avec la fascination d'un regard.

Revois-tu, comme je fais, Commolet en train de se promener au milieu de

ces prestigieux objets, dans ce paradis surnaturel, et sa casquette de

drap jaunâtre à oreillières qui ne quittait jamais sa tête? Ce mince

personnage, avec une face grise en lame de couteau, son nez infini et

deux yeux d'un bleu pâle, me semblait un jouet de plus, quelque bizarre

et compliqué pantin, parmi les autres. Quand nous pouvions décider nos

bonnes à revenir du cours par cette rue, aujourd'hui démolie et qui

méritait bien son surnom, tu te rappelles que le coeur nous battait dès

l'apparition de l'église par-dessus les toits des maisons. Mais, cette

année-là, c'était en 1861, l'année où l'on te mit pensionnaire, j'étais

seul à faire cette route quand je revenais du collège, et il y avait à

cet ensorcelant étalage un objet qui effaçait pour moi tous les

autres,--un sabre de cuivre doré. Littéralement, ce sabre me remplissait

cette rue Froide d'un éclat de soleil. Comment j'en étais arrivé à un

désir frénétique de posséder ce jouet, cela ne t'étonnera pas, toi qui

sais l'ardeur de mon imagination d'alors et que j'ai vécu à l'état de

fièvre chaude jusqu'à ma quinzième année. L'or de ce fourreau fulgurait

pour moi dans cette ruelle grise; il éclaboussait de rayons les teintes

sombres des pierres. Le ceinturon était de cuir rouge, la poignée

incrustée de nacre. Boucler ce cuir rouge autour de ma taille, manier la

nacre de cette poignée, tirer cette lame de ce fourreau damasquiné,

constituait pour ma tête de neuf ans un de ces rêves de félicité, si

violemment caressés qu'ils deviennent invraisemblables. Hélas! le sabre

d'or coûtait vingt-quatre francs. Ma soeur Blanche, qui me donnait

toujours des livres, m'avait bien dit: «Si tu arrives à avoir dix francs

d'économie, je te compléterai la somme.» Économiser ces dix francs sur

nos chétives semaines d'écolier, tu sais si nous le pouvions. Ma seule

chance était qu'à Noël de cette année, mon oncle m'octroyât, comme cela

lui était arrivé une fois déjà, une petite pièce; mais lui aussi était

pour les livres. Mon espoir était donc bien faible, et cette faiblesse

augmentait encore l'ardeur de ma convoitise.»

--«Ce que je t'en ai connu de ces émotions-là, mon pauvre Claude,»

interrompis-je; «mais je ne savais pas l'histoire du sabre. Je t'ai vu

en revanche amoureux, je ne peux pas employer un autre mot, d'un

horrible petit diadème de madone, tout garni de pierreries fausses, qui

rutilait chez un marchand d'objets religieux, et tu rêvais d'en

couronner Aline Verrier, la jolie et blonde Aline, qui jouait aux

épingles avec nous chez ta soeur quand j'allais y goûter.»

--«Était-il si horrible que cela?» fit-il en hochant la tête. «Je le

vois, pour ma part, aussi beau que le diadème de la reine Constance

qu'on montre à Palerme, dans le trésor!... Mais, puisque tu n'as pas

oublié la rage de mes fantaisies, tu comprendras mieux le drame moral

qui se joua en moi durant cette nuit de Noël d'il y a vingt ans. Ma

soeur Blanche était souffrante comme toujours, elle avait eu dans la

journée une migraine si forte qu'elle avait dû se coucher. Mon

beau-frère, qui prévoyait la catastrophe prochaine, ne la quittait plus

et tous les deux avaient consenti à ce que j'allasse dîner chez mon

oncle. «Il faut pourtant bien qu'il s'amuse un peu,» disait-elle en

caressant mes boucles avec sa main maigre, dont la moiteur froide me

faisait une si saisissante impression. Elle ne devinait pas, chère

soeur, que sa chambre de malade, si tiède et si calme, était l'endroit

où je me plaisais le mieux du monde. Tu sais comme depuis la mort de

notre père et de notre mère elle avait été bonne pour moi, et, si elle

avait vécu, que j'aurais été autre!... Cette chambre, tu t'en souviens,

donnait sur la place d'Armes. Par les fenêtres, on voyait la statue d'un

maréchal du premier Empire, en grand costume et le bras tendu pour

donner un ordre. N'ayant d'autre ami que toi qui ne pouvais pas venir

chez nous parce que l'on craignait notre bruit pour ma soeur, cette

pièce tendue de bleu, où je jouais seul et silencieusement durant des

heures, s'animait et se métamorphosait au gré de mon caprice. Les

meubles devenaient des personnes auxquelles je prêtais des gestes, des

discours, des intentions, des actes. Une des chaises était toi, une

autre Aline. Je me livrais, en votre compagnie, à des jeux imaginaires,

tandis que Blanche lisait, couchée sur sa chaise longue, auprès du feu,

avec son pauvre visage d'une poitrinaire de vingt-cinq ans. Elle était

mon aînée de tout cela. Par les fenêtres closes, arrivaient les cris des

gamins de la rue en train de jouer autour du bronze du soldat célèbre...

Je n'aimais donc pas beaucoup à sortir, et cependant, par ce soir de

Noël, l'idée de dîner chez l'oncle Gaspard Larcher me souriait.

N'avais-je pas la secrète espérance qu'il me donnerait une piécette

d'or, de la couleur du sabre qui miroitait à la devanture connue?

«_Ch'est que ch'est un richeu chouchou..._» J'entendais d'avance

l'accent auvergnat du père Commolet et je le voyais approcher du

fourreau convoité sa main cordée de rides. A cette seule image, j'étais

presque obligé de fermer les yeux.»

--«Oui, c'est bien sa phrase,» dis-je en riant, «et quand il débattait

la vente avec son «_à che prix ch'est donné_!...» Mais pardon de te

couper ton récit et arrivons chez l'oncle Gaspard. Qu'y avait-il là?»

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 15 / 22 段