nom.»
--«Vous l'aurez lu dans les journaux,» continua Miraut, dont le visage
s'assombrit; «mais, j'y arrive. Ce Ladrat, qui remportait tous les prix
d'atelier à l'école, était dès lors la victime du terrible vice. Il
buvait. Que voulez-vous? Dans l'existence trop libre que nous menions, à
demi ouvriers et sans cesse mêlés à des modèles ou à des ouvriers, nous
étions exposés à bien des tentations, et, tout d'abord, à celle-là.
Ladrat y avait cédé. Il faut que je vous dise cela pour que vous ne me
jugiez pas trop sévèrement tout à l'heure. Cette triste habitude lui fit
même manquer son prix de Rome. Il s'alcoolisa si bien en loge qu'il
acheva follement, à la diable, une composition commencée de main de
maître. Bref, en 1872, il était le seul de nous qui fut demeuré dans la
bohème, et dans la plus basse. Il était devenu ce que nous nommons un
tapeur, l'homme qui va d'atelier en atelier, empruntant cent sous ici,
davantage ailleurs, avec l'intention bien arrêtée de ne jamais rendre.
Ça dure des années, une vie pareille.»
--«Remerciait-il au moins par un peu d'outrage,» repris-je, «comme ce
Legrimaudet que j'ai connu et qui n'entrait jamais chez Mareuil sans lui
demander quelque chose pour la petite chapelle,--c'était sa formule,--et
sans l'insulter ensuite, pour sauvegarder sa dignité? Un jour, il le
trouve en train de corriger les épreuves d'un article qui allait
paraître. Il mendie. André lui donne. «Monsieur,» fait-il en glissant la
pièce blanche dans sa poche, «voulez-vous reconnaître si un écrivain a
du talent, vous n'avez qu'à savoir si on reçoit sa copie dans un
journal. Si on la reçoit, il est jugé, c'est un médiocre. Adieu...»
Voilà un beau pauvre!»
--«Non,» dit Miraut, «ce n'était pas le genre de Ladrat. Il remerciait,
il fondait en larmes, il jurait de travailler, puis il sortait pour
entrer au café et s'assommer d'absinthe. Il avait honte alors et ne
reparaissait plus de quelques jours. Ses emprunts étaient d'ailleurs
minimes. Cela ne dépassait guère les cent sous. Aussi ne fus-je pas peu
étonné, une après-midi, en rentrant, de trouver une longue lettre de lui
où il ne me demandait pas moins de deux cents francs. Il s'était bien
écoulé six mois depuis que je ne l'avais vu, et il me racontait que
depuis ces six mois il avait lutté contre son vice, qu'il n'avait pas
bu, qu'il avait voulu travailler, que ses forces l'avaient trahi, que sa
femme était malade,--il vivait toujours avec la cantinière,--enfin une
de ces lettres de mendicité navrantes qui vous font mal à recevoir...»
--«Quand on y croit,» insinuai-je, «car, après dix ans de Paris, on a
tant reçu de missives pareilles, et, sur le tas, s'il y en avait deux de
sincères...»
--«Il vaut mieux risquer d'être dupe toutes les autres fois que de
manquer ces deux-là,» repartit le peintre. «D'ailleurs, sur le moment,
je ne mis pas en doute la sincérité de Ladrat. Le hasard voulait que
j'eusse touché le jour même les quinze cents francs de l'_Ophélie_. J'ai
toujours été très méticuleux dans mes affaires d'argent. Je n'avais pas
de dettes, et je gardais une somme à peu près égale dans mon tiroir. Mon
atelier était installé, ma garde-robe fournie pour toute l'année. Je me
souviens que je dressai en idée le bilan de ma position, tout en
brossant mon habit pour me rendre à un de mes premiers dîners dans le
monde, un de ces dîners de triomphateur où l'on apporte un appétit
d'affamé et un amour-propre d'écolier. On croit également à
l'authenticité des vins et à celle des éloges! Je comparai ma situation
à celle de mon ancien copain du Quartier, et j'eus un de ces bons
mouvements, naturels à la jeunesse comme la souplesse et la gaieté. Je
pris dix louis que je mis dans une enveloppe, j'écrivis l'adresse de
Ladrat, puis j'appelai mon concierge. Si cet homme avait été là, mon
vieux camarade aurait eu l'argent dès le soir même. L'homme était en
course. «Ce sera pour demain,» me dis-je, et je partis en laissant
l'enveloppe toute préparée sur ma table. Ma résolution était si bien
prise, que j'éprouvai par avance ce chatouillement de petite vanité que
nous procure la conscience d'une action généreuse. Elle n'est pas très
jolie, cette vanité, mais elle est humaine, et il y en a tant d'autres
qui n'ont pas ce prétexte élevé, témoin celle qui succéda pour moi à
celle-là, presque tout de suite! Je me trouvai assis, dans la maison où
je dînais, entre deux femmes très élégantes qui rivalisèrent à mon égard
de flatterie et de coquetterie. Bref, je sortis de là vers les onze
heures, en proie à une de ces crises de fatuité où l'on se sent le
maître du monde, et je débarquai dans notre cercle, qui occupait alors
l'hôtel de la place Vendôme, conduit par un des convives qui s'était
offert à m'en faire les honneurs. N'y connaissant guère personne, je n'y
avais pas mis les pieds depuis six semaines que j'avais été reçu. Deux
peintres m'avaient servi de parrains, et la perspective de l'Exposition
annuelle m'avait seule décidé à cette candidature, malgré la cotisation
qui me semblait alors très forte. Nous arrivons dans la grande salle.
J'étais si naïf que je demandai à mon guide le nom du jeu qui ramassait
tant de personnes autour de la table. Il se mit à rire et me démontra en
deux mots les règles du baccarat: «Ça ne vous tente pas?» me
dit-il.--«Pourquoi non?» répondis-je, un peu vexé de mon ignorance,
«mais je n'ai pas d'argent sur moi.» Il m'expliqua, en riant toujours,
comment il me suffisait de signer un bon pour avoir sur parole jusqu'à
trois mille francs, quitte à les rendre dans les vingt-quatre heures.
J'ai compris depuis que ce garçon m'avait tenté pour jouer lui-même sur
la chance d'un débutant. Mais je me serais tenté tout seul. J'étais dans
une de ces minutes où l'on crierait, comme l'autre, au batelier dans la
tempête: «Tu portes César et sa fortune...» Oh! un très petit César et
une très petite fortune, car je pris place à la table en disant à mon
compagnon: «Je vais signer un bon de cinq louis, et, si je perds, je
m'en vais...»
--«Et vous avez perdu, et vous êtes resté. Il y a de l'écho dans mon
portefeuille,» interrompis-je; «je me souviens d'avoir tant de fois
formé ces sages résolutions et de ne pas les avoir tenues!...»
--«Ce ne fut pas aussi simple que cela,» reprit Miraut. «Mon tentateur,
qui s'était assis près de moi, me dit d'attendre ma main. Je lui obéis.
La main m'arrive. J'abats neuf. J'avais risqué mes cinq louis. «Faites
paroli,» me souffle mon conseiller. J'abats huit. Je parolise encore,
sept, et je gagne. Enfin, de neuf en huit et de huit en sept, et
parolisant toujours, je passe six fois de suite. Au septième coup et
toujours soufflé par mon compagnon, je fais un louis seulement. Je
perds. Mais j'avais environ trois mille francs devant moi. Mon guide,
qui en avait gagné presque autant, se lève et me dit: «Si vous êtes
raisonnable, faites comme moi.» Mais, à présent, je ne l'écoutais pas.
Je venais d'éprouver une sensation trop forte pour m'en détacher ainsi.
Je ne suis pas de l'école de ceux que vous appelez les analystes, et que
j'appelle, moi, passez-moi le mot, des coupeurs de cheveux en quatre et
des égoïstes. Je ne passe pas ma vie à me regarder penser et sentir.
Pardonnez-moi donc si je ne vous exprime qu'en gros et par des images ce
qui se passait en moi. Durant les courts instants où j'avais gagné, il
s'était fait dans tout mon être comme une subite invasion d'un enivrant
orgueil. Un sentiment exalté de ma personne me remuait, me soulevait.
J'ai ressenti une émotion analogue en nageant par une grosse mer. Cette
vaste houle mouvante qui vous menace, qui vous balance et que l'on
domine de sa force, oui, c'est bien le symbole exact de ce que fut le
jeu pour moi dans cette première période, celle du gain; car je gagnai
de nouveau dans les mêmes proportions que tout à l'heure, et puis de
nouveau encore. Je ne risquais de grosses sommes que sur ma main, et,
sur celle des autres, des enjeux insignifiants; mais, à chaque fois que
je touchais les cartes, ma veine était si insolente que c'était autour
de moi un silence d'abord, puis, quand j'abattais, comme un frémissement
d'admiration. Peut-être, sans cette admiration, aurais-je eu le courage
de ne pas continuer. Hélas! j'ai toujours eu un amour-propre de tous les
diables, qui m'a fait commettre cent sottises, et, avec mes cheveux
gris, il m'en fera sans doute commettre d'autres encore. Je le connais,
je m'en rends compte, et puis, va te promener, quand la galerie me
regarde, je ne peux pas supporter qu'on dise: Il a reculé. C'est sublime
d'être ainsi quand la scène se passe sur le pont d'Arcole; mais à une
table de baccarat, et devant le hasard d'une carte, c'est imbécile.
Pourtant cet orgueil d'enfant fut la cause qu'après m'être étalé dans ma
bonne chance, je ne voulus pas plier devant la mauvaise, quand je la
sentis approcher. Car je la sentis. Il vint une seconde où je compris
que j'allais perdre, et l'espèce de lucidité victorieuse qui m'avait
fait prendre les cartes avec une confiance absolue s'éclipsa tout d'un
coup. Il était dit que je traverserais dans une même séance toutes les
émotions que le jeu procure à ses dévots, car, après avoir connu
l'ivresse de la veine, j'ai connu la sèche et cuisante ivresse de la
guigne. Oui, c'en est une. Vous savez le mot célèbre: «Au jeu, après le
plaisir de gagner, il y a celui de perdre...» Je ne trouve pas d'autre
phrase pour vous expliquer cette espèce d'ardeur empoisonnée, ce mélange
d'espoir et de désespoir, de lâcheté et d'acharnement. On compte vaincre
la mauvaise fortune, et l'on est certain que l'on sera vaincu. On perd
la faculté de raisonner, et l'on joue des coups que l'on sait absurdes.
Et le gain file, les plaques d'abord, puis les jetons rouges, puis les
blancs, et l'on signe des bons nouveaux.--Après avoir eu, dix années
durant, la force de regarder aux six sous d'un tramway, comme moi, on
joue des cinq cents, des mille francs sans hésiter. Mais je vous
résumerai tout d'un mot: j'étais entré au cercle à onze heures, à deux
je tournais la clef de ma porte ayant perdu sur parole les trois mille
francs de mon crédit, et c'était, comme je vous l'ai dit, à peu près
tout ce que je possédais.»
--«Hé bien!» fis-je, «si vous n'êtes pas devenu joueur après cette
secousse-là, c'est que vous n'étiez pas doué. C'était à se perdre pour
jamais.»
--«Vous avez raison,» reprit Miraut. «Quand je me réveillai le lendemain
du sommeil accablé qui suit de pareilles sensations, la scène de la
veille ressuscita devant ma pensée, et je n'eus plus que deux idées:
celle de prendre ma revanche le soir même, et celle de combiner mes
paris d'après l'expérience que j'avais acquise. Je reconstituais
mentalement certains coups que j'avais perdus et que j'aurais dû gagner,
les uns en tirant, les autres en ne tirant pas à cinq. Tout à coup mes
yeux tombent sur l'enveloppe à l'adresse de Ladrat laissée la veille sur
la table. Un involontaire calcul s'accomplit en moi, qui me montre dans
le don de cet argent un sacrifice insensé. Quand j'aurais payé les trois
mille francs de ma dette, il ne me resterait presque rien. Pour me
refaire une mise qui me permît de retourner là-bas le soir,--et je
sentais que je ne pouvais pas ne pas y retourner,--il me fallait
emprunter au marchand de tableaux, brocanter quelques études. Je
ramasserais bien cinquante louis ainsi, et sur ces cinquante louis
j'allais en distraire dix pour ce paresseux, pour cet ivrogne, pour ce
menteur!--Car j'essayai de me démontrer à moi-même que sa lettre n'était
qu'un tissu de faussetés. Je la pris et je la relus. Son accent me
déchira de nouveau le coeur. Mais, non. Je ne voulus pas entendre cette
voix, et je me jetai à bas de mon lit pour écrire précipitamment un
billet de refus. Je le fis rapide et sec, afin de mettre l'irréparable
entre mon vieux camarade et ma pitié. Mon billet parti, j'en eus bien un
peu de honte et de remords; mais je m'étourdis de mon mieux à travers
les démarches que je dus faire. «D'ailleurs,» me disais-je pour achever
d'apaiser ma conscience, «si je gagne, je serai toujours à temps
d'envoyer la somme à Ladrat demain,--et je gagnerai.»
--«Et avez-vous gagné?» lui dis-je comme il se taisait.
--«Oui,» répondit-il d'une voix tout à fait altérée, «et plus de cinq
cents louis; mais, le lendemain, il était trop tard. Aussitôt après
avoir reçu mon billet de refus, Ladrat, qui ne m'avait pas menti, fut
saisi de la folie du désespoir. Sa compagne et lui prirent la fatale
résolution de s'asphyxier. On les trouva morts dans leur lit,--et c'est
moi, vous entendez bien, moi, qui fis forcer la porte. J'arrivais avec
les deux cents francs... Oui, c'était trop tard!... Voilà comment vous
vous rappelez avoir lu ce nom de Ladrat dans les journaux.
Comprenez-vous maintenant pourquoi la vue seule d'une carte me fait
horreur?»
--«Allons,» lui dis-je, «si vous lui aviez envoyé l'argent la veille, ça
l'aurait sauvé un mois, deux mois. Il serait retombé, le vice l'aurait
repris, et il aurait fini de même.»
--«C'est possible,» reprit le peintre; «mais, voyez-vous, dans la vie,
il ne faut jamais être la goutte d'eau qui fait déborder le vase.»
_Paris, février 1889._
V
Autre Joueur
_A HENRY RIDGWAY._
SOUVENIR DE NOËL
«Quoiqu'il fût ton cousin germain,» dis-je à Claude, après avoir lu le
télégramme qu'il venait de me tendre, «je suis sûr que tu ne pleureras
pas sa mort. Il s'est fait justice, et je n'attendais pas tant de lui.
Son suicide épargne à ton vieil oncle le scandale d'un affreux procès.
Mais quelle histoire!... Cette vieille femme assassinée, et pour lui
voler ses misérables économies. En être venu là, de dégradations en
dégradations, lui que nous avons connu si fier, si élégant!... Je le
vois encore, et son arrivée dans notre vieille ville de province,
lorsqu'il eut été nommé lieutenant d'artillerie. Nous le suivions à la
promenade avec tant d'orgueil naïf. Il avait vingt-sept ans, et toi et
moi à peine le tiers... Ah! malgré tout, pauvre, pauvre Lucien!»
--«La destinée est parfois bien étrange,» répondit mon compagnon. En
prononçant cette phrase d'un ton extrêmement sérieux et qui excluait
toute idée de banalité, il tisonnait le feu et y regardait... quoi?...
C'était le 24 décembre. Nous avions formé le projet d'une soirée au
théâtre, puis d'un souper dans un restaurant du boulevard. J'étais venu
à cette intention, et voici qu'au lieu de sortir, nous demeurions à
deviser. Le silence de la nuit d'hiver était infini autour de ce vieil
hôtel Saint-Euverte dont mon ami occupait toute l'aile droite.--«Oui,
bien étrange,» répéta-t-il, «et c'est une coïncidence à faire croire aux
causes occultes, que j'apprenne cette mort aujourd'hui, veille de Noël,
et à cette heure,» il regarda la pendule.--«Que penserais-tu,»
continua-t-il, «si je t'avouais qu'à de certains moments j'ai comme
l'hallucination que toute la responsabilité de la vie de Lucien pèse sur
moi? Le plus inexplicable des hasards a voulu que je fusse mêlé d'une
façon très mystérieuse, presque fantastique et pourtant très étroite, à
la première grosse faute de cette vie, à cette tricherie de jeu au
cercle Desaix, à Clermont, qui le fit chasser de la ville et le
contraignit de donner sa démission... Tu sais le reste, et comment il a
roulé depuis lors.»
--«Oui, je me souviens de tout cela,» repris-je à mon tour, «ton oncle
blanchit en quelques jours après cette histoire. Lorsqu'il passait sur
le cours, cet hiver-là, et que nous nous y promenions aussi, tu me
faisais éviter son côté, de peur de rencontrer ses yeux, tant il était
triste. Il descendait de sa maison par la rue qui tourne, là où se
dressait le mur de la fabrique d'eaux gazeuses. Je voudrais savoir si
les petits garçons d'aujourd'hui s'amusent encore à y chercher, comme
nous, dans le ruisseau, des morceaux de verre de couleur. En avons-nous
ramassé quand ta bonne Miette et ma bonne Mion causaient sur le banc qui
est à trois arbres de là!...»
--«Si je ne pouvais pas soutenir la mélancolie du regard de mon vieil
oncle,» continua Claude, «c'était pour des raisons plus fortes que tu ne
l'as jamais soupçonné. Ah! ce sont d'anciennes, de très anciennes
choses; j'ai eu si souvent la tentation de te les raconter alors, puis
je n'ai pas osé,» et, comme mon visage exprima sans doute une muette
curiosité, il s'accouda au bras de son fauteuil, le front sur sa main,
les yeux perdus, dans l'attitude de quelqu'un qui rassemble des
impressions lointaines: «Tu te rappelles,» fit-il, «la boutique du père
Commolet, le marchand de jouets?...»
--«Derrière la cathédrale, au bout de la rue des Notaires. On obliquait
à gauche et c'était une étroite, une longue ruelle, tout assombrie par
les arceaux gothiques. Nous l'appelions _la rue Froide_. Des gargouilles
surplombaient, avec des sculptures d'une laideur terrible. Il tombait de
là de longues cascades d'eau par les jours de pluie, et, par les jours
d'orage, aussitôt le coin passé, quel soufflet vous donnait le vent,
embusqué le long du chevet de la vieille église!»
--«Oui, mais tu te souviens que la devanture de la boutique de Commolet
illuminait pour tous les enfants de la ville ce coin sinistre. Il
jaillissait de cette boutique une source de tentations, intarissable. Il
y avait derrière ces vitres, toujours brouillées, d'idéales bergeries,
des troupeaux de boeufs et de moutons coloriés, rangés sur des prairies
factices, des forteresses défendues par des fantassins tout ronds, au
lieu que les soldats de plomb des autres marchands étaient plats. Les
cavaliers contre lesquels luttaient ces fantassins se démontaient de
leurs chevaux et ce simple détail les rendait vivants comme de
véritables dragons et des cuirassiers réels. Il y avait là aussi des
bateaux pontés avec des écoutilles, d'autres qui marchaient par la
vapeur, et de microscopiques canons de cuivre qui se chargeaient à
poudre. Moi, l'imperceptible trou percé dans leur culasse pour mettre le
feu à la poudre me poursuivait avec la fascination d'un regard.
Revois-tu, comme je fais, Commolet en train de se promener au milieu de
ces prestigieux objets, dans ce paradis surnaturel, et sa casquette de
drap jaunâtre à oreillières qui ne quittait jamais sa tête? Ce mince
personnage, avec une face grise en lame de couteau, son nez infini et
deux yeux d'un bleu pâle, me semblait un jouet de plus, quelque bizarre
et compliqué pantin, parmi les autres. Quand nous pouvions décider nos
bonnes à revenir du cours par cette rue, aujourd'hui démolie et qui
méritait bien son surnom, tu te rappelles que le coeur nous battait dès
l'apparition de l'église par-dessus les toits des maisons. Mais, cette
année-là, c'était en 1861, l'année où l'on te mit pensionnaire, j'étais
seul à faire cette route quand je revenais du collège, et il y avait à
cet ensorcelant étalage un objet qui effaçait pour moi tous les
autres,--un sabre de cuivre doré. Littéralement, ce sabre me remplissait
cette rue Froide d'un éclat de soleil. Comment j'en étais arrivé à un
désir frénétique de posséder ce jouet, cela ne t'étonnera pas, toi qui
sais l'ardeur de mon imagination d'alors et que j'ai vécu à l'état de
fièvre chaude jusqu'à ma quinzième année. L'or de ce fourreau fulgurait
pour moi dans cette ruelle grise; il éclaboussait de rayons les teintes
sombres des pierres. Le ceinturon était de cuir rouge, la poignée
incrustée de nacre. Boucler ce cuir rouge autour de ma taille, manier la
nacre de cette poignée, tirer cette lame de ce fourreau damasquiné,
constituait pour ma tête de neuf ans un de ces rêves de félicité, si
violemment caressés qu'ils deviennent invraisemblables. Hélas! le sabre
d'or coûtait vingt-quatre francs. Ma soeur Blanche, qui me donnait
toujours des livres, m'avait bien dit: «Si tu arrives à avoir dix francs
d'économie, je te compléterai la somme.» Économiser ces dix francs sur
nos chétives semaines d'écolier, tu sais si nous le pouvions. Ma seule
chance était qu'à Noël de cette année, mon oncle m'octroyât, comme cela
lui était arrivé une fois déjà, une petite pièce; mais lui aussi était
pour les livres. Mon espoir était donc bien faible, et cette faiblesse
augmentait encore l'ardeur de ma convoitise.»
--«Ce que je t'en ai connu de ces émotions-là, mon pauvre Claude,»
interrompis-je; «mais je ne savais pas l'histoire du sabre. Je t'ai vu
en revanche amoureux, je ne peux pas employer un autre mot, d'un
horrible petit diadème de madone, tout garni de pierreries fausses, qui
rutilait chez un marchand d'objets religieux, et tu rêvais d'en
couronner Aline Verrier, la jolie et blonde Aline, qui jouait aux
épingles avec nous chez ta soeur quand j'allais y goûter.»
--«Était-il si horrible que cela?» fit-il en hochant la tête. «Je le
vois, pour ma part, aussi beau que le diadème de la reine Constance
qu'on montre à Palerme, dans le trésor!... Mais, puisque tu n'as pas
oublié la rage de mes fantaisies, tu comprendras mieux le drame moral
qui se joua en moi durant cette nuit de Noël d'il y a vingt ans. Ma
soeur Blanche était souffrante comme toujours, elle avait eu dans la
journée une migraine si forte qu'elle avait dû se coucher. Mon
beau-frère, qui prévoyait la catastrophe prochaine, ne la quittait plus
et tous les deux avaient consenti à ce que j'allasse dîner chez mon
oncle. «Il faut pourtant bien qu'il s'amuse un peu,» disait-elle en
caressant mes boucles avec sa main maigre, dont la moiteur froide me
faisait une si saisissante impression. Elle ne devinait pas, chère
soeur, que sa chambre de malade, si tiède et si calme, était l'endroit
où je me plaisais le mieux du monde. Tu sais comme depuis la mort de
notre père et de notre mère elle avait été bonne pour moi, et, si elle
avait vécu, que j'aurais été autre!... Cette chambre, tu t'en souviens,
donnait sur la place d'Armes. Par les fenêtres, on voyait la statue d'un
maréchal du premier Empire, en grand costume et le bras tendu pour
donner un ordre. N'ayant d'autre ami que toi qui ne pouvais pas venir
chez nous parce que l'on craignait notre bruit pour ma soeur, cette
pièce tendue de bleu, où je jouais seul et silencieusement durant des
heures, s'animait et se métamorphosait au gré de mon caprice. Les
meubles devenaient des personnes auxquelles je prêtais des gestes, des
discours, des intentions, des actes. Une des chaises était toi, une
autre Aline. Je me livrais, en votre compagnie, à des jeux imaginaires,
tandis que Blanche lisait, couchée sur sa chaise longue, auprès du feu,
avec son pauvre visage d'une poitrinaire de vingt-cinq ans. Elle était
mon aînée de tout cela. Par les fenêtres closes, arrivaient les cris des
gamins de la rue en train de jouer autour du bronze du soldat célèbre...
Je n'aimais donc pas beaucoup à sortir, et cependant, par ce soir de
Noël, l'idée de dîner chez l'oncle Gaspard Larcher me souriait.
N'avais-je pas la secrète espérance qu'il me donnerait une piécette
d'or, de la couleur du sabre qui miroitait à la devanture connue?
«_Ch'est que ch'est un richeu chouchou..._» J'entendais d'avance
l'accent auvergnat du père Commolet et je le voyais approcher du
fourreau convoité sa main cordée de rides. A cette seule image, j'étais
presque obligé de fermer les yeux.»
--«Oui, c'est bien sa phrase,» dis-je en riant, «et quand il débattait
la vente avec son «_à che prix ch'est donné_!...» Mais pardon de te
couper ton récit et arrivons chez l'oncle Gaspard. Qu'y avait-il là?»