Toute cette après-midi, Maurice erra, en proie à cette anxiété, dans les

chemins qui avoisinent Fiesole. Il s'asseyait sous des oliviers dont la

blanche verdure brillait au soleil. Il traversait des allées de cyprès

dont le morne feuillage s'harmonisait avec la couleur de sa pensée. Il

passait devant les villas dans les jardins desquelles les statues de

marbre étincelaient sur l'intense azur. Les résolutions les plus folles

succédaient en lui à des accès de larmes. Il finit par s'arrêter à un

projet dont le caractère déraisonnable avait du moins cet avantage de ne

pas offrir une impossibilité absolue.

--«Le marquis,» se disait-il, «est avant tout un homme du monde... Si je

l'insulte gravement en public, il faudra de toute nécessité qu'il se

batte avec moi. Qu'il me blesse ou que je le blesse, le mariage est

rendu bien difficile, car enfin Lucie m'aime trop et ne l'aime pas assez

pour me sacrifier tout à fait... L'insulter gravement?... Il est

indispensable que le vrai motif de mon antipathie ne soit pas deviné,

par elle au moins... Bonnivet a bien toujours cet air d'impertinence,

même avec moi, dont je puis prendre prétexte...»

En songeant ainsi, Maurice se sentait troublé par cette horreur de

l'action qui est commune à tous les solitaires et particulièrement aux

amoureux chez qui la maladie habituelle de la sensibilité tarit

profondément les énergies. Une agonie le terrassait à l'idée de

l'affront qu'il devrait infliger à son rival, devant des spectateurs.

Ces accès de timidité aboutissent, chez ceux qui les traversent, ou bien

à une paralysie entière du vouloir ou bien à des fureurs de résolution

effrénée. Ce fut le cas pour le cousin de Lucie, qui finit par se

diriger du côté de Florence en proie à la fixe idée de rencontrer son

ennemi et d'en finir ce soir même avec ses doutes:

--«Je le verrai et la circonstance m'inspirera.»

Il alla d'abord tout droit au cercle. Ce fut avec un battement de coeur

qu'il poussa la porte qui donnait entrée dans la salle de jeu. Il venait

d'entendre la voix de Bonnivet qui disait:--«Le roi...»--Le marquis

jouait à l'écarté avec un autre Français de passage à Florence comme M.

Louis Servin, recommandé à Bonnivet comme M. Servin, et comme lui

tributaire de l'adroit joueur. Cinq autres personnes se trouvaient dans

le salon, qui causaient, suivaient les détails de la partie, dépliaient

et repliaient des journaux.

--«Bonjour, Maurice,» fit le marquis avec son plus amical sourire dès

qu'il vit entrer le jeune homme. Ce dernier répondit à cet accueil de la

façon la plus froide, et il se mit à lire un journal à son tour, afin de

se donner une contenance. Tenant droite devant lui la hampe autour de

laquelle s'enroulait l'imprimé, il réfléchissait, avec une ardeur de

fièvre, à la façon dont il exécuterait son projet:

--«Le frapper au visage devant tout ce monde, je ne le peux pas, on

m'enfermerait comme fou et il refuserait de se battre...»

Il regardait alors son ennemi par derrière, cette tête joliment coiffée,

le col blanc, un peu haut, pour cacher les rides, la ligne bien tombante

des épaules. Un geste que le marquis faisait avec sa belle main, au

petit doigt de laquelle luisait une large émeraude et un serpent d'or,

donna soudain une tentation à Maurice. Bonnivet, tout en jouant, fumait

un cigare qu'il posait parfois, pour donner les cartes, sur un cendrier

de métal placé à côté de lui. Maurice se leva, passa tout près de la

table et du bout de la hampe qui tenait son journal, fit tomber le

cigare à terre. Puis il se retourna et regarda le marquis fixement sans

prononcer une phrase d'excuse. Bonnivet, qui crut à une distraction,

sortit simplement un nouveau cigare de sa poche, l'alluma et recommença

de jouer. Au moment où il venait de poser ce second cigare sur le

cendrier, comme le précédent, Maurice repassa du même côté; du bout de

la hampe, il fit encore rouler le cigare. Bonnivet ne put retenir un

geste d'impatience.

--«Maladroit...,» dit-il en ses dents.

Et tout haut:

--«Voyons, Maurice, on dirait que vous le faites exprès.»

--«Monsieur le marquis,» répliqua Maurice avec un tremblement dans la

voix, «je vous défends, entendez-vous bien, je vous défends de me parler

sur ce ton.»

L'accent dont cette phrase fut prononcée contrastait si fort avec les

manières connues de Maurice, et d'autre part le marquis passait pour un

homme si chatouilleux sur le point d'honneur, que toutes les personnes

présentes attendirent avec une curiosité singulière la réponse et

l'issue de cette altercation subite. Bonnivet avait été surpris lui-même

de telle sorte, qu'il demeura une minute sans pouvoir articuler une

parole. Il aperçut la vérité comme dans un éclair: Maurice aimait sa

cousine, et lui cherchait querelle pour empêcher le mariage.

--«Essayons de voir où il en veut venir,» se dit le marquis. «J'ai fait

mes preuves... Pour une fois, soyons endurant.»

Ce fut donc avec une douceur extraordinaire qu'il répliqua, comme un

maître indulgent qui parle à un élève:

--«Vous ne vous possédez pas, Maurice, ou bien vous m'avez mal entendu.»

--«Je vous ai entendu parfaitement, je me possède parfaitement,»

repartit l'autre, «je vous répète que votre ton me déplaît, et ce n'est

pas d'aujourd'hui. Je vois que vous commencez à en changer... C'est fort

heureux... On s'instruit à tout âge...»

--«Messieurs,» dit le marquis que la colère gagnait, quoiqu'il en eût,

et qui voyait le jeune homme décidé à pousser l'algarade jusqu'au bout,

«je vous demande pardon de cette scène regrettable.--Dans une heure,

monsieur,» continua-t-il en s'adressant à Maurice, «deux de mes amis

auront l'honneur d'aller vous demander sur quel ton vous désirez que je

vous parle.»

--«Et j'aurai l'honneur de les faire se rencontrer avec deux des miens,»

dit Maurice en s'inclinant et se retirant.

--«C'était à moi de donner,» fit le marquis à son partner en rallumant

un troisième cigare; «finissons notre partie, voulez-vous?»

Et tout en battant les cartes, il se disait à lui-même: «La sotte

aventure! Ce jeune insensé n'en voudra pas démordre. Il faudra se

battre. Est-ce triste? Bah! Monsieur mon futur cousin en sera quitte

pour quelques gouttes de sang. Nous nous réconcilierons sur le terrain.

J'expliquerai à Lucie que je l'ai ménagé à cause d'elle. Mais les coups

d'épée ont de tels hasards! J'aurais dû prévoir cette folie. Ce gamin la

dévorait des yeux,--un enfant!... On ne saurait penser à tout, dit le

proverbe... N'importe,--je réussirai...» Et la partie finie, il se leva

pour s'entendre avec deux des personnes qui étaient là et qui avaient

tout vu.--«L'épée, le gant de ville, au premier sang et demain matin.»

C'est par ces mots qu'il leur résuma toutes ses intentions au cas où ils

échoueraient dans toute tentation conciliatrice, et toujours il en

revenait à cette phrase:--«La sotte aventure!»

IX

C'était un mardi que cette scène avait eu lieu, et, le jeudi soir, deux

femmes allaient et venaient presque affolées dans la villa Wérékiew.

L'une était Mme Olivier, l'autre Lucie. Le marquis avait eu raison de

redouter les hasards des coups d'épée. Dans ce malheureux duel, une

charge à fond de Maurice, assez bon tireur quoiqu'il ne pratiquât guère,

avait contraint Bonnivet à une riposte aussi vigoureuse que l'attaque.

Le jeune homme était tombé, frappé gravement. La mère, folle de douleur,

trouvait à peine la force de vaquer aux soins ordonnés par le docteur

qui avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer. Elle venait de se

trouver mal au moment d'aller dans la chambre de son fils afin de le

veiller.--«J'irai,» avait dit Lucie. Le sommeil, lorsqu'elle y pénétra,

avait clos les yeux du jeune homme, qu'elle regarda longtemps, si pâle

du sang qu'il avait perdu: «Et pourquoi s'est-il battu?» se demandait la

jeune femme. Prévenue par un mot du marquis, elle avait en vain supplié

Maurice de laisser arranger l'affaire, et elle n'osait pas voir en face

la terrible vérité. Tandis qu'elle regardait autour d'elle, le visage

même de la pièce paraissait répondre à cette question. Sur les murs

encombrés de photographies, que retrouvait-elle? Des souvenirs de

voyages faits avec elle. Sur la table posée en travers et devant la

fenêtre, de façon à pouvoir regarder le jardin où elle se promenait si

souvent, quels portraits étaient placés, dans les cadres qu'elle lui

avait donnés? Des portraits d'elle, une dizaine, correspondant aux

diverses phases de sa vie. Elle était là toute petite fille, en cheveux

flottants, de profil,--puis de face, et jeune fille dans un petit

déguisement où elle avait joué la comédie, «en Pierrette triste,» disait

Maurice,--et puis encore jeune fille, et puis jeune femme, et puis telle

qu'elle était à Florence. Aucun des objets qui garnissaient cette table

n'était étranger à son souvenir. Elle reconnut un porte-plume, qui avait

été un accessoire de bal dans une fête où elle avait justement dansé le

cotillon avec son cousin. Un noeud de ruban qu'elle avait porté se

fanait, suspendu au-dessus du petit cadre à marquer les jours. Elle

s'assit à cette table et ouvrit le buvard distraitement. La première

chose qu'elle vit fut une lettre fermée sur laquelle Maurice avait écrit

son nom à elle. Le coeur serré, presque avec épouvante, elle brisa le

cachet, un cachet où elle pouvait encore se retrouver, car elle avait

choisi pour Maurice la pierre gravée dont l'empreinte, une Diane

chasseresse, se voyait sur la cire, et elle lut cette lettre, dont

l'écriture hâtive lui fit mal:

«_Mercredi, une heure du matin._

«Si tes yeux tombent jamais sur ces lignes, Lucie, hé bien! c'est que

jamais, jamais plus ces beaux yeux que j'ai tant aimés, ne rencontreront

les miens, et alors tu ne pourras pas m'en vouloir de t'avoir écrit ce

que je t'écris, et, pour une fois, pour la première et la dernière, il

m'aura été permis de sentir tout haut devant toi. Ah! _sweet lady of my

heart_,--vois, je n'ose pas te dire dans notre langue de chaque jour le

nom que je t'ai donné dans ma pensée,--ce que je t'écris là, je serais

mort avant que ma bouche en pût proférer seulement une syllabe. Mais si

je suis mort quand tu liras cette lettre, et mort à ton service, comme

les chevaliers d'autrefois mouraient pour leur dame, il faudra bien que

tu penses à moi un peu autrement qu'à un enfant malade,--oui, mon aimée,

il le faudra, et cette seule idée me rend presque douce la perspective

de la rencontre de demain.

«Vois, je t'écris sans fièvre,--bien posément,--pour t'expliquer le

secret de ma vie; et, de toute cette longue souffrance répandue sur des

années, je ne peux rien, presque rien exprimer maintenant. Tout me

paraît contenu dans une phrase que je te dis parce qu'elle est au passé,

que je n'aurais jamais osé te dire au présent: je t'ai aimée, Lucie,

depuis tant de jours!--Te rappelles-tu ton mariage? Tu traversais

l'église avec ton visage sérieux et fier. L'orgue entonnait une marche

triomphale. Tu n'as pas cherché du regard le jeune homme qui n'avait pas

voulu prendre place dans le cortège, parce qu'il savait qu'il pleurerait

trop; et que ces larmes-là devaient couler, comme coulaient les miennes,

dans l'ombre de l'église, et non sous les yeux des indifférents!--Oui,

je t'aimais, alors comme aujourd'hui, avec adoration et avec désespoir.

Ce qui faisait mon supplice, ah! ma chère âme, comprends-moi un peu,

c'est que tu m'aimais, toi aussi, d'une manière qui ne devait jamais

changer. Quand tu me souriais si doucement, quand tu me caressais les

cheveux avec la main, quand tu venais dans ma chambre, quand tu

m'emmenais partout avec toi dans ta voiture, ce que je sentais avec une

douleur mêlée de si folles délices, c'était une tendresse venue de toi,

qui devait demeurer celle d'une soeur. Mais, moi, ce n'était pas comme

un frère que je t'aimais. Et que je t'aimais! Avec quels bonheurs,

malgré tout, j'ai vécu auprès de toi depuis ton veuvage,--oui, malgré

tout,--car si tu ne m'aimais pas, tu n'aimais personne! Je souffrais

certes de jalousie, mais je savais bien, au fond, que tu restais

libre.--C'est parce que je ne peux pas supporter l'idée que tu cesses de

l'être que j'ai fait ce que j'ai fait.

«Allons, il faut que je rassemble mes pensées... Oui, c'est la

conversation que nous avons eue l'autre jour qui m'a décidé. L'amour

rend étrangement perspicace, Lucie, on l'a dit souvent, et c'est du

premier jour que j'ai deviné dans l'homme avec qui je me battrai demain,

le plus dangereux des rivaux. Heure par heure, j'ai suivi son plan pour

s'approcher de toi, la tactique habile par laquelle il s'est tour à tour

débarrassé de ceux qui pouvaient gêner, non pas son amour, mais son

ambition!... Que tu fusses mariée à un autre, c'était déjà une douleur à

ne pas la supporter; mais mariée à un homme qui ne voulait de toi que ta

fortune! Non, ma douce aimée, tu ne te rends pas compte de l'étude que

j'ai faite du caractère et du passé du marquis pour arriver à cette

certitude. Et c'est lui que tu aurais épousé, que tu épouserais si je

n'agissais! Il fallait mettre entre lui et toi quelque chose

d'irréparable. J'ai pris le moyen le plus rapide. Dans quelque douze

heures, ma cousine, et qui m'aime, ne pourra se marier avec l'homme que

j'aurai blessé ou qui m'aura blessé,--qui m'aura tué peut-être. Mais si

tu savais la joie profonde que j'éprouve à exposer ma vie pour que tu ne

sois pas la proie de celui qui allait s'emparer de toute la tienne! Tu

te moquais souvent de mon caractère romanesque, et c'est vrai que je

n'ai pas été absolument pareil aux autres. Mon existence, à moi, s'est

tout entière dépensée à rêver de toi, auprès de toi, à t'aimer dans des

agonies et des extases dont tu n'as rien soupçonné.--Du moins, si je

meurs, mon secret ne sera pas mort avec moi et je ne t'aurai pas vue

emmenée loin de notre intimité par quelqu'un que je méprise.--Hélas!

demeurée seule, peut-être la révélation du sentiment que j'aurai eu pour

toi, te touchera-t-elle assez pour que jamais, jamais plus tu ne te

laisses prendre à ces hypocrisies de coeur, qui n'ont de commun avec

l'amour que les paroles. Moi, ton pauvre Hamlet, comme tu m'appelais en

me plaisantant, j'aurai lutté pour toi, mon Ophélie.--Et si je

reviens,--peut-être aurai-je alors le courage de te montrer tout mon

coeur, et toi, tu ne riras pas de l'enfant qui t'aura prouvé qu'il est

un homme et qu'il saurait mourir pour tes chers yeux.--Ah! qu'ils

étaient beaux, et que je les aurai aimés!»

Lucie de Nançay lut et relut cette étrange lettre, dont l'enfantillage

ne pouvait plus la faire sourire après le dangereux duel qui avait

suivi, et elle s'abandonna en arrière sur le fauteuil. Comme un éclair

illumine tout un horizon, toute leur vie commune lui apparut à la clarté

de cette confidence qui avait failli être un aveu d'outre-tombe, et sous

un autre jour. Elle comprit que cet amour dont elle était éprise, dévoué

jusqu'à la mort, respectueux jusqu'à là piété, délicat jusqu'au silence,

elle l'avait eu auprès d'elle et qu'elle n'en avait rien su, et

reprenant la lettre, elle la couvrit de baisers en fondant en larmes.

Elle retourna auprès du jeune homme qui dormait toujours et elle le

regarda longuement en lui touchant les cheveux d'une main si légère que,

même éveillé, il ne l'eût pas sentie. Puis elle marcha de nouveau vers

la table et, dans un buvard qu'elle avait apporté elle-même pour écrire,

elle prit une autre lettre, très longue celle-là, et qui portait sur son

cachet les armes des Bonnivet. C'était celle que le marquis lui avait

envoyée le jour même et par laquelle il lui demandait de la revoir pour

lui expliquer de vive voix l'état d'angoisse où il se trouvait lui-même.

Elle approcha cette lettre de la bougie et la brûla,--puis, revenant

vers le lit du blessé:--«Ah!» dit-elle, «il est bien jeune. Je

vieillirai avant lui... Et cependant!...» Et sentant les larmes lui

venir de nouveau, elle mit la main sur son coeur comme pour en contenir

le battement et elle dit tout bas: «Ah! mon Dieu! ne le laissez pas

mourir... Je sens que je l'aime!»

_Houlgate, août 1885._

IV

Un Joueur

_A GEORGES BRINQUANT._

J'étais entré au cercle en sortant du théâtre, et je m'attardai devant

la table de baccarat. Je regardais, juché sur une de ces chaises hautes

à l'usage des joueurs qui n'ont pas trouvé de place près du tapis vert,

ou des simples curieux comme moi. C'était ce que l'on appelle, en termes

de _club_, une belle partie. Le banquier, un joli jeune homme en tenue

de soirée, la boutonnière fleurie d'un gardénia, perdait environ trois

mille louis, mais sa physionomie de viveur de vingt-cinq ans se tendait

à ne trahir aucune émotion. Seulement le coin de la bouche d'où

tombaient les sacramentels: «J'en donne... En cartes... Bac... Voilà le

point...,» n'aurait pas mâchonné avec tant de nervosité un bout de

cigare éteint, si la frénésie froide du jeu ne lui eût serré le coeur.

En face de lui un personnage en cheveux blancs, joueur professionnel

celui-là, faisait le croupier, et il manifestait sans hypocrisie sa

mauvaise humeur contre la déveine, qui, de coup en coup, diminuait le

tas des jetons et des plaques entassés devant lui. En revanche, la plus

joyeuse allégresse illuminait les visages des pontes qui, assis autour

de la table, allongeaient leurs mises et marquaient sur le papier, avec

la pointe du crayon, les alternances de la passe, cet «esprit de la

taille» auquel les moins superstitieux ne sauraient s'empêcher de croire

aussitôt qu'ils touchent une carte. Il y a, certes, dans le spectacle de

toute lutte, fût-ce le combat d'un sept contre un huit et d'un roi

contre un as, une je ne sais quelle fascination qui intéresse bien

profondément la curiosité; car nous étions là, autour de ces joueurs,

moi cinquantième, à suivre cette partie sans nous apercevoir que la nuit

avançait. Quel philosophe expliquera ce phénomène encore, cette inertie

d'après minuit qui, à Paris, immobilise tant de gens, n'importe où, mais

hors de chez eux où ils se reposeraient du travail et du plaisir? Pour

ma part, je ne regrette pas d'avoir cédé, cette nuit-là, au charme

malsain du noctambulisme, car si j'étais sagement rentré à une heure

convenable, je n'aurais pas rencontré, dans le salon où l'on soupe, mon

ami le peintre Miraut en train de boire une tasse de bouillon, seul à sa

petite table. Il ne m'aurait pas proposé de me mettre devant ma porte

dans sa voiture, et je ne l'aurais pas entendu me raconter une histoire

de jeu que j'ai transcrite de mon mieux le lendemain matin et qu'il m'a

donné la permission de raconter à mon tour, la plume en main.

--«Que diable faisiez-vous au cercle passé minuit,» me demanda-t-il,

«puisque vous ne soupiez pas?»

--«Je regardais jouer,» lui répondis-je; «j'ai laissé le petit Lautrec

en bonne voie. Il perdait dans les soixante mille...»

Le coupé s'ébranlait comme je prononçais cette phrase. Je voyais Miraut

bien de profil, qui allumait sa cigarette avec cet air à la François

Ier,--le François du Titien au Louvre,--dont ses cinquante ans bien

sonnés ont seulement amplifié, comme étoffé la beauté. Est-ce assez

étrange qu'avec ses épaules de lansquenet, l'opulence de sa carrure et

son masque de sensualité gourmande, presque gloutonne, ce géant demeure

le plus délicat, le plus nuancé de nos peintres de fleurs et de

portraits de femmes? Il convient d'ajouter qu'une voix musicalement

douce sort de ce coffre de gladiateur, et que les mains, je les

remarquais de nouveau tandis qu'elles maniaient la petite bougie et la

cigarette, ont une finesse incomparable. Je sais en outre, par

expérience, que ce soudard est d'une vraie bonté de coeur, et je ne

m'étonnai pas trop de la mélancolique confidence involontairement

provoquée par ma phrase sur le jeu. Il eut par bonheur tout le temps de

me détailler son récit. A mesure que nous approchions de la Seine, le

brouillard s'épaississait, et notre voiture avançait au pas, tandis que

mon compagnon se laissait aller à se souvenir tout haut d'une histoire

déjà ancienne. Des sergents de ville erraient portant des torches.

D'autres torches brûlaient à l'angle d'un pont que nous traversions,

posées à même la pierre et répandant comme un ruisseau de résine en feu.

La fantastique silhouette des autres coupés qui croisaient le nôtre dans

cette brume acre, presque noire, trouée par places de flammes mouvantes,

ajoutait sans doute à cette impression du passé qui envahissait

l'artiste, car sa voix se faisait plus adoucie et plus basse, comme s'il

s'en allait, en esprit, loin, bien loin de moi qui l'interrompais juste

assez pour susciter sa mémoire:

--«Moi,» avait-il commencé, «je n'ai jamais joué que deux fois, et, me

croirez-vous? aujourd'hui, je ne puis même pas regarder jouer... Il y a

des heures, vous savez, de ces heures où on n'a pas les nerfs bien en

place, dans lesquelles la vue seule d'une carte me force à sortir de la

chambre... Ah! c'est qu'elles me représentent, ces deux seules parties,

un si terrible souvenir...»

--«Qui n'en a pas de cet ordre?» interrompis-je. «Et moi qui étais

présent quand notre pauvre Paul Durieu se prit de querelle, pour un coup

douteux, dans ce même cercle dont nous sortons, et puis ce fut cet

absurde duel, et nous l'enterrions quatre fois vingt-quatre heures après

que je lui avais serré la main, là, devant cette table verte. Il y a

toujours un peu de tragédie autour des cartes, et des crimes, et des

déshonneurs, et des suicides. Mais tout cela n'empêche pas qu'on y

retourne, comme on retourne en Espagne aux courses de taureaux, malgré

les chevaux éventrés, les picadors blessés et le taureau massacré.»

--«Soit,» reprit Miraut, «mais il ne faut pas avoir été soi-même la

cause d'une de ces tragédies, et voilà ce qui m'est arrivé, dans des

circonstances toutes simples. Mais quand je vous les aurai dites, vous

comprendrez pourquoi le plus innocent des bésigues m'inflige ce petit

frisson d'horreur que ressentirait, devant un tir de campagne, un homme

qui aurait tué quelqu'un par mégarde en nettoyant une arme. C'était

justement l'année de mon entrée au cercle, en 1872, qui fut celle aussi

de mon premier succès au Salon...»

--«Votre _Ophélie parmi les fleurs_?... Si je me la rappelle?... Je vois

encore la touffe de roses blondes, près des cheveux blonds, des roses

d'un blond si pâle, si tendre, et puis sur le coeur ces roses noires,

comme tachées de sang... Qui a ce tableau, maintenant?»

--«Un banquier de New-York,» fit le peintre en poussant un soupir, «et

qui l'a payé quarante mille francs. Moi je l'ai vendu quinze cents à

l'époque... Vous voyez, je n'étais pas encore l'artiste fortuné dont

votre _alter ego_ Claude Larcher disait méchamment: «Heureux Miraut! son

métier «consiste à regarder toute la journée une Américaine qui lui

rapporte quinze mille francs...» Entre nous, il aurait pu faire des mots

sur d'autres que sur ses vieux amis... Enfin, Dieu ait son âme.--Mais si

je vous parle argent,» continua-t-il en me touchant le bras, il sentait

que j'allais répondre et défendre la mémoire de mon vieux Claude,

«croyez bien que ce n'est pas pour vanter ma valeur commerciale. Non.

Seulement, ces quinze cents francs se rattachent à mon aventure.

Imaginez-vous que je n'avais jamais eu à moi d'un coup une somme

pareille. Mes débuts ont été si durs. J'étais arrivé à Paris avec un

secours de ma ville natale, mille francs par an, et pendant six ans je

m'en suis contenté... ou presque.»

--«J'ai connu ces misères-là,» dis-je, «mais pas longtemps. Mangiez-vous

chez Polydore, comme nous, rue Monsieur-le-Prince, où pour dix-huit sous

on arrivait à déjeuner? Lorsque vous verrez Jacques Molan et qu'il vous

ennuiera avec ses femmes du monde et les élégances de son prochain

roman, parlez-lui de cette crèmerie. Ça ne traînera pas, et en cinq

minutes vous en serez débarrassé...»

--«Nous avions résolu le problème, nous autres, par le phalanstère,»

reprit le peintre; «quelques camarades et moi, nous faisions la popote

ensemble. La petite amie d'un de nous, qui avait été cuisinière,--telles

étaient nos élégances, à nous,--préparait nos deux repas par jour, pour

quarante-cinq francs par mois et par tête. Quinze francs de chambre. Pas

de service. Je faisais mon lit moi-même. Ci: soixante francs pour

l'essentiel. J'étais fagoté comme un voleur, mais je ne savais pas ce

que c'était que de prendre l'omnibus. Mes camarades vivaient comme moi,

et nous ne nous en sommes pas trop mal trouvés. Il y avait là Tardif le

sculpteur, Sudre l'animalier, Rivals le graveur, et puis, le mieux doué

de tous, le cantinier de notre cantinière, comme nous les appelions,

Ladrat...»

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 14 / 22 段