Le prince était content de lui en rentrant vers deux heures du matin

dans le petit logement meublé qu'il occupait au Borgo Ognissanti et

qu'il avait longtemps visé avant de l'obtenir. Il y avait connu un

peintre américain en train de copier les Fra Angelico de Saint-Marc et

qui avait séjourné là plusieurs années. Quatre étages à monter et il se

trouvait chez lui: deux chambres qui donnaient au midi sur l'Arno, avec

un balcon d'où le regard découvrait le plus merveilleux horizon de

clochers, de palais et de villas très au loin, toutes blanches dans la

verdure noire des cyprès. Le service était fait par une servante aux

traits rudes qui prononçait les _c_ à la manière florentine, comme des

_h_ aspirées. La propriétaire de ce petit appartement était une vieille

dame, veuve d'un officier tué dans la guerre de 1866. Elle avait été

riche, et les restes de son opulence passée lui avaient permis de

meubler coquettement le petit salon et la chambre à coucher qui

coûtaient, le service compris, quatre francs par jour. Vitale prenait

cette somme, ainsi que tout son argent, à même la légendaire cassette

posée sur la commode, à côté des objets de son nécessaire de voyage. Il

était là, réellement, comme l'oiseau sur la branche. En quelques heures,

il pouvait avoir fini ses préparatifs et partir pour le tour du monde.

Ce soir-là, il regardait, en se disposant à se coucher, le détail de ce

tranquille appartement, et il souriait de la déconvenue de Bonnivet.

--«Dormirai-je mieux,» se dit-il, «quand je serai le maître et seigneur

de la Folie Wérékiew? Car je le serai, marquis, en dépit de votre

finesse.»

Ce contentement d'un soir s'augmenta encore d'un trait que Lucie lui

décocha par plaisanterie quelques jours plus tard. Il avait fait très

froid le matin, et le prince était venu à la villa en simple redingote.

--«C'est vrai,» dit-elle, «vous n'avez plus de manteau, maintenant que

vous avez laissé le vôtre aux mains de la belle Mme Annerkow.»

--«Ah! madame,» répondit-il, «si j'ai été Joseph, je vous jure que ç'a

été un Joseph sans le savoir.»

--«Elle est bien jolie, pourtant,» reprit Mme de Nançay.

--«Oui, bien jolie, mais, tout Italien que je suis, j'ai le ridicule

d'être fidèle, et quand j'aime une femme, aucune autre n'existe pour

moi.»

Lucie avait rougi un peu, d'une de ces adorables rougeurs des blondes

qui font paraître le bleu de leurs yeux encore plus délicatement bleu.

Cette rougeur avait ravi le prince, d'autant plus que l'amabilité du

marquis diminuait de jour en jour. C'était comme le thermomètre auquel

Vitale rapportait, son succès. «Cette caille est une impertinente,»

chantonnait-il,--et il ajoutait mentalement: «mais nous savons l'art de

la chasser.» Il faisait maintenant des armes avec Mme de Nançay trois ou

quatre fois par semaine, toujours en présence de Bonnivet. Ce dernier,

très adroit tireur, boutonnait son rival à chaque assaut, mais le prince

mettait une grâce diplomatique à se reconnaître inférieur. S'il était

moins habile, il se savait plus souple et plus fort, et il excellait à

le montrer. Sous le costume d'escrime qui moulait son torse et lui

permettait de déployer toute son agilité, il avait un air de jeunesse

avec lequel Bonnivet, si bien conservé qu'il fût, ne pouvait entrer en

lutte. La différence du teint des deux hommes suffisait à révéler leur

âge, ainsi que la prodigalité de mouvements que faisait le prince, et

Lucie ne pouvait se retenir de cette comparaison.

--«Allons, Prince Charmant,» disait-elle au jeune homme entre deux

passes d'armes, «chantez la romance à Madame.»

Le prince alors s'asseyait à terre sans s'aider de ses mains, comme il

se relevait d'ailleurs,--jeu enfantin auquel il aurait pu défier son

rival un peu trop mûr pour ces souplesses,--et, les jambes croisées, se

servant de son fleuret comme d'une guitare, il imitait avec un art de

comédien le son des cordes touchées. Puis il commençait une de ces

folles chansons de Naples que Lucie aimait tant. Il avait une voix pure

et spirituelle, et la plus fantaisiste des mimiques,--une mimique de

jeune fat, cependant, car il ne lui arrivait jamais d'outrer les jeux de

physionomie jusqu'à la grimace, ni la bouffonnerie des gestes jusqu'à la

caricature.

--«C'est la meilleure minute de ma journée,» s'écriait Mme de Nançay.

«Encore une fois ce couplet, Prince Charmant, et comme tout à

l'heure...»

Il était, en effet, charmant, le prince, et, qui plus est, entièrement

charmé. La facilité de caractère qui lui permettait d'être joyeux, comme

un écolier, de la joie de chaque jour, tout en calculant le lendemain

comme un froid ambitieux, lui rendait plus douces les impressions de ce

printemps florentin; et, pêle-mêle, le sourire de Lucie, les espérances

de fortune, le plaisir du soleil, la gaieté de la belle vie physique

s'unissaient en lui pour le faire heureux,--même sa chance aux cartes.

Il s'était remis à jouer, bien que la dame de pique l'eût déjà dépouillé

d'une grosse portion de sa fortune, mais une partie d'écarté à cinq

francs le point, est-ce que cela compte?

Un soir que Lucie avait été plus coquette avec lui que d'habitude,--ils

avaient fait ensemble une promenade en victoria jusqu'à la chartreuse

d'Ema où se voit l'admirable tombeau d'un évêque sculpté pieds nus, la

mitre au front, et couché sur une pierre,--ce soir donc, Vitale monta au

cercle. Il y entrait au moment même où un nouveau venu, diplomate turc,

de passage à Florence, offrait une partie de rubicon au marquis, lequel

s'excusait sur la nécessité d'une visite. Pourquoi le prince ne put-il

pas résister au désir d'humilier son rival? On disait au cercle,--avec

beaucoup de justesse,--que Bonnivet, aussi pauvre que Vitale, sinon

davantage, ne s'asseyait devant le tapis vert qu'avec la certitude de

gagner.

--«Voulez-vous de moi comme partner?» dit le prince à l'étranger; puis,

quand ils furent assis l'un en face de l'autre:

--«A combien le point?» demanda-t-il.

--«Voulez-vous un louis?» fit le Turc. Il était venu en Europe hypnotisé

par Khalil-bey, de fastueuse mémoire, et il devait traverser les clubs

d'Italie, de France, d'Angleterre et d'Espagne avec ce modèle constant

devant les yeux. Un louis le point, c'était le chiffre de Khalil. Ce

serait le sien.

--«Va pour un louis.»

Le prince avait mis dans sa manière d'accepter ainsi les conditions de

son adversaire, vraiment excessives pour un homme ruiné, une coquetterie

qui n'échappa point au marquis.

--«Est-ce qu'il serait sûr du mariage,» se demanda ce dernier, «pour ne

plus compter?»

Il lui fallut sortir sans voir le résultat de la partie engagée, et la

visible contrariété qui se peignait sur ses traits fut pour Vitale un de

ces petits triomphes d'amour-propre qui, dans les rivalités de ce genre,

procurent une sensation délicieuse. Cependant le diplomate turc

commençait de battre les cartes. Il remuait agilement de fines mains

blanches, et les bougies placées sur la table éclairaient étrangement

son long visage creusé, où le reflet de la barbe rasée avait des tons

verdâtres, comme dans quelques anciens portraits.

--«Cet Arabe m'a donné d'affreuses cartes,» se dit le prince en

regardant son jeu, «pas un carreau et pas un as... et le talon est pire

encore... J'y suis de quatre-vingt-dix points pour ce premier coup...

C'est amusant d'embêter Bonnivet, mais j'ai fait une sottise.»

--«Sept cartes, une dix-septième, quatorze d'as,» annonçait l'autre.

--«Plus de deux cents louis d'un coup,» songeait Vitale. «Allons, jouons

serré, mais je m'enfonce.»

Et il joua serré, le Prince Charmant, il venait d'avoir la vision très

nette de son petit trésor, des quelque vingt-quatre billets de banque

enfermés dans sa cassette. C'était à lui de donner, cette fois.

--«C'est comme un fait exprès,» dit son adversaire après les écarts,

«six cartes, une seizième, un quatorze de dames, trois as...»

A la quatrième partie, et quand ils additionnèrent, Vitale était

fortement rubiconné. Il devait un peu plus de cinq cents louis. Ils

firent encore deux tours avec les mêmes chances, et c'est sur une perte

de quinze mille francs que le prince leva la séance à une heure du

matin.

--«Il n'y a pas d'autre moyen,» se disait-il le lendemain, en sortant de

l'hôtel où il venait de régler sa dette à son adversaire de la veille,

«non, il n'y a pas d'autre moyen. Ou bien écrire à mon oncle et me faire

marier par lui à une héritière de là-bas après réconciliation... Ou bien

Mme de Nançay.--Mais je n'ai plus le loisir de marivauder... Encore un

peu de temps et je tomberai dans les dettes, dans les ruses ignobles à

la Bonnivet. A l'action, Iago.»

Et il héla un fiacre qui passait. Ce n'était pas un homme très

scrupuleux que le prince Vitale. Avec ses dehors abandonnés, il y voyait

droit et juste.

--«Je lui ai demandé sa main une fois déjà,» songeait-il, tandis que sa

voiture filait au trot d'un petit cheval leste sur la route de la villa

Wérékiew, «elle a remis la réponse à six mois, et j'ai de quoi les

attendre et au delà. Mais d'ici à six mois, tout peut changer.

Aujourd'hui je me trouve en faveur; profitons-en pour essayer.»

Depuis qu'il connaissait Lucie, le jeune homme avait profondément

réfléchi sur ce caractère de femme: «Si elle avait un amant à l'heure

présente,» s'était-il dit, «elle l'épouserait... Un amant? Et pourquoi

non?...» Il se rappelait leur intimité de ces derniers jours, celle de

la veille. Ne s'était-elle pas gentiment appuyée sur son bras pour

descendre l'escalier en spirale qui mène à la crypte de la Chartreuse?

Et comme elle avait, avec son joli sourire, mis à son corsage les fleurs

qu'il lui avait cueillies dans le petit cimetière abandonné, au milieu

du cloître! A ce souvenir, le prince Vitale se sentait plus décidé. Il

faisait une après-midi un peu orageuse et lourde, «un temps à mal de

nerfs, comme dans les romans français,» se dit le prince en riant... «Si

elle est toute seule, osons.»

Toute seule? Oui, Mme de Nançay était toute seule quand Vitale entra

dans le petit salon de la villa. Elle se tenait assise à une menue table

mobile, écrivant une lettre, et l'extrême finesse de ses traits était

rendue plus sensible par une sorte de fraise qui encadrait son cou

délicat. Elle portait une robe toute en dentelle noire avec des noeuds

orange aux bras, à l'épaule une ceinture de même nuance, et quelque

chose de la langueur du jour flottait dans ses yeux et son sourire.

--«Que vous êtes gentil d'être venu,» fit-elle en tendant la main au

jeune homme, «je suis aujourd'hui dans mes _blue devils_...»

--«J'en ai autant à vous offrir,» fit le prince en prenant place à côté

d'elle sur le divan très bas où elle était assise, et lui baisant la

main.--«La seule différence, hélas! est que vous avez des raisons

imaginaires, et que moi j'en ai de véritables.»

--«Ah!» dit-elle vivement, «comprend-on jamais les souffrances d'un

autre?»

--«Mais,» répondit le prince, «je crois que je vous comprends très bien.

Vous souffrez de mener une vie contraire à la vérité de la nature...

Regardez ce ciel...,» et il lui montrait le profond azur qu'on

apercevait à travers la fine guipure du long rideau,--«regardez ces

fleurs...,» et il touchait de la main à de frêles roses-thé qui

achevaient de mourir dans leurs vases de verre de Venise en embaumant

l'air de la chambre,--«regardez toutes choses autour de vous, dans la

lumière de cet heureux printemps. Ah! madame, tout vous parle d'aimer et

votre coeur aussi... Vous lui dites de se taire et il étouffe... Voilà

tout le secret de vos heures tristes.»

--«L'amour,» dit-elle, d'un ton accablé, «toujours l'amour!... Il semble

que ce soit là toute l'existence de la femme, d'après vous autres.»

--«Je vous plains,» reprit Vitale avec un accent très sérieux. Le

contraste entre cet accent et le ton habituel de sa causerie donnait

plus de valeur à ces paroles qui convenaient du reste à sa beauté. Avec

son front pâle, ses boucles fières, l'éclat de ses yeux, sa jolie bouche

aux dents si blanches, il pouvait prononcer sans ridicule de ces phrases

d'exaltation romanesque qui exercent un attrait tout puissant sur les

femmes, même lorsqu'elles sont débitées avec des physionomies d'hommes

d'affaires.

--«Oui, je vous plains, et malgré les atroces mélancolies que je peux

cacher sous ma gaieté, combien je trouve mon sort préférable au vôtre!

Je souffre, moi aussi, mais je vis, du moins... Je vous aime tant!...»

continua-t-il en lui prenant la main.

Elle se retournait vers lui, touchée par la musique de cette voix, et

son regard se fit doux et caressant à rencontrer celui du jeune homme.

Celui-ci n'attendait que ce moment pour agir. Tout en prononçant ses

phrases tendres et s'abandonnant, lui aussi, à l'émotion qu'il

exprimait, il ne perdait pas de vue la résolution prise. Il passa la

main qu'il avait libre autour de la taille de Lucie et il l'attira vers

lui, si faiblement d'abord qu'elle ne résista point. Ce ne fut qu'à la

seconde où elle sentit le souffle de cet homme sur son visage, où elle

l'entendit lui dire: «Ah! Lucie, aimez-moi...» qu'elle se leva, comme

d'un bond, et repoussa Vitale. Ce dernier, au lieu de la laisser s'en

aller, se leva à son tour et l'attira sur le divan, d'une étreinte plus

forte. Elle se débattit. Le prince, perdant à cette lutte son sang-froid

de tout à l'heure, la prit par les poignets, et la renversa d'un

mouvement si brusque qu'il lui fit mal. Elle jeta un cri, et la colère

qui se lisait sur son joli visage fit comprendre à cet homme que cette

défense n'était pas jouée.

--«Je n'ai pas mérité cela,» disait-elle, «je n'ai pas mérité cela...»

Et se dégageant, avec un effort suprême, elle s'enfuit à l'autre bout de

la pièce. Mais, là, au lieu d'appeler, et comme si la dépense d'énergie

nerveuse qu'elle venait de faire l'avait épuisée, elle se mit à fondre

en larmes en jetant ces mots:

--«Vous vous êtes conduit comme un drôle. Ne me parlez plus jamais,

jamais, de votre amour...»

--«Encore une partie de perdue,» se dit le prince, «c'est une série.»

Et tout haut:

--«Ah! madame, comment me faire pardonner ma conduite?--Si je fais un

pas en avant,» songeait-il, «elle sonne, et je suis perdu.»

--«Je ne vous la pardonnerai jamais,» lui répondit-on.

La colère de Lucie était d'autant plus forte qu'elle avait ressenti un

mouvement de véritable émotion à écouter les discours du prince. Mais à

travers toutes ses inconséquences, elle était une très honnête femme,

très pure, et surtout, comme beaucoup de femmes mariées dans des

conditions douloureuses, elle avait une horreur de la brutalité de

l'homme, une répugnance pour le délire auquel elle venait de voir Vitale

en proie qui détruisaient du coup le charme dont elle s'était laissé

envelopper depuis le départ de sir John. Un coup de cloche vint

interrompre un tête-à-tête du plus cruel silence. Lucie regarda le

prince comme pour lui dire: «Vous voyez à quelles surprises vous

m'exposez...» C'était la comtesse Ardenza qui arrivait toute

languissante à cause de la chaleur et qui commença son gentil

papotage:--«Cencio m'a dit... Cencio m'a montré... Cencio par-ci, Cencio

par-là...»--On voyait que son _patito_ et son fils étaient ses seules

préoccupations, et aussi que Cencio était réellement pour elle une

espèce de factotum. Il y a dans les liaisons italiennes comme un côté

bourgeois et pot-au-feu qui ne ressemble ni de près ni de loin à ce que

nous entendons, de ce côté-ci des Alpes, par amour et par intrigue. Mais

bien loin d'être choquée par ces détails d'une intimité de cet ordre,

Lucie s'en trouva touchée.

--«Cencio l'aime,» songeait-elle, «il ne peut pas l'épouser et il la

traite comme sa femme. Et Vitale qui peut m'épouser me traite comme une

fille.»

Son dégoût augmenta le lendemain quand Bonnivet lui révéla les pertes au

jeu qu'avait éprouvées le prince.

--«Ah!» se dit-elle, «ce n'était même pas de la passion, c'était du

calcul! Et je me suis brouillée avec sir John pour ce misérable!...»

VIII

--«Que penses-tu du marquis de Bonnivet?» disait, à quelques semaines de

là, Lucie de Nançay s'adressant à son cousin, Maurice Olivier. Tous les

deux se promenaient dans le jardin de la villa par une après-midi du

commencement de juillet, bleue et déjà brûlante. De sir John Strabane

aucune nouvelle. Vitale avait quitté Florence à la suite de sa déception

et rejoint son oncle à héritage dans son château de Manduria, pas très

loin de Lecce. Bonnivet, devenu l'hôte quotidien de la maison, ne

cachait déjà plus son désir. A la question posée par Lucie, Maurice

sentit une soudaine angoisse lui serrer le coeur. Les passions

absolument cachées et silencieuses, comme celle qu'il éprouvait pour sa

cousine, sont douées d'une étrange lucidité. Leur méditative solitude

est remplie par des réflexions continues sur les moindres faits qui se

rapportent à l'être aimé. Ces réflexions se ramassent en un corps de

raisonnement, et il en résulte des phénomènes de sagacité qui

ressemblent à ceux de la double vue. On dirait que celui qui aime a des

sens particuliers pour observer et interpréter la vie de la personne

qu'il aime. Maurice était bien rarement présent aux visites que recevait

Mme de Nançay, et cependant il avait assisté en pensée aux péripéties

diverses qui, durant ces derniers mois, avaient tour à tour éloigné,

puis rapproché d'elle sir John Strabane et le prince Vitale.

Aujourd'hui, et grâce à des indices de toutes sortes, il se rendait

compte que le marquis s'imposait davantage, et d'heure en heure, à la

sympathie de Lucie. Cet habile homme avait enveloppé la jeune femme de

si délicates prévenances, il avait eu un art si doux de la plaindre à

l'occasion des violences de l'Anglais et des perfidies du Napolitain, il

avait su la convaincre de son culte avec une si rare entente des

moindres effarouchements d'une âme souffrante, qu'elle commençait à

concevoir un mariage avec lui comme la meilleure solution d'une

existence qui ne pouvait se prolonger. L'audacieuse tentative du prince,

en lui montrant le danger des familiarités irraisonnées, l'avait guérie

pour toujours de ce goût innocent du flirt, auquel s'était tant complue

sa fantaisie de jeune veuve, demeurée à demi jeune fille.

--«Hé bien,» s'était-elle dit, «Bonnivet n'a plus trente ans, il n'en a

même plus quarante, ni quarante-cinq, mais il est charmant. Il sait la

vie d'une façon supérieure et il est bon, si bon! Il m'aimera un peu

comme un père, mais du moins sans la brutalité que je hais tant. Je ne

serai peut-être pas heureuse. Je serai contente... Être aimée comme dans

les livres, cela n'est qu'un rêve. Il faut redevenir pratique et

raisonnable...»

Sous l'influence de ces idées, elle s'était abandonnée avec délices à

l'intimité du marquis. Quoique aucune parole définitive n'eût été

prononcée entre eux, l'un et l'autre sentaient trop bien vers quel but

ils marchaient, et Bonnivet, au contact de cette femme si fine et si

jeune encore, s'attendrissait autant que sa sèche nature de Don Juan

vieilli et peu scrupuleux pouvait lui permettre un attendrissement. Il

se surprenait à être ému de la félicité qu'il prévoyait, pour les années

de sa décadence. Lucie était aussi candide qu'elle était riche et jolie.

--«Ce sera,» songeait-il, «une fin digne de moi...»

Sans que Maurice eût aperçu toute la profondeur de ce caractère, les

nuances des relations de cet homme avec Lucie ne lui échappaient pas, et

il souffrit plus encore de l'entendre répéter avec insistance:

--«Oui, que penses-tu du marquis?... Il me semble que tu ne l'aimes

pas...»

--«Qui te fait croire?...» dit le jeune homme en rougissant. Il s'était

habitué aux ivresses et aux tourments de la passion silencieuse, et

maintenant il souffrait le martyre rien qu'à penser à une révélation

possible de son sentiment. Avouer l'antipathie qu'il éprouvait pour le

marquis, n'était-ce pas en avouer la cause secrète? Et il répondit:

--«Je ne connais pas assez M. de Bonnivet pour le juger, mais il me

paraît un très charmant et très galant homme.»

Le joli visage de Lucie s'éclaira d'une lumière, comme il lui arrivait

lorsqu'elle était joyeuse. Par un de ces gestes d'une grâce enfantine

que son rôle de grande soeur aimait à prodiguer à son cousin, elle lui

prit la main et la caressa.

--«Que tu me fais plaisir de parler ainsi,» dit-elle, «j'avais si

peur!... Alors,» continua-t-elle en rougissant à son tour, «tu ne serais

pas trop malheureux s'il devenait ton cousin?»

Il la regarda et il lut dans ses yeux bleus toute l'importance qu'elle

attachait à cette question. Depuis bien des jours,--il n'aurait pu en

dire le compte, pas plus qu'il n'aurait pu dire quand il avait commencé

de l'aimer,--oui, depuis bien des jours il était préparé à cette fatale

minute où elle lui dirait: Je me marie. Mais il en est de ces

préparations-là comme du courage des parents qui veillent sur l'agonie

d'un poitrinaire. Ils le savent condamné, puis cette agonie les frappe

en pleine espérance. Maurice crut, à l'extrême douleur ressentie, qu'il

allait défaillir. Il prononça pourtant ces mots:

--«Hé quoi! notre douce vie va finir?...»

--«Non, non, jamais,» fit Lucie comme avec emportement, «tu continueras

à demeurer avec moi, comme par le passé. Ah! mon frère aimé,»

ajouta-t-elle en l'attirant et lui donnant un baiser sur le front,

«peux-tu croire que je te quitterais?... La première condition du

contrat, si je me marie, sera que je garde avec moi mon cher Maurice.»

--«Tu le dis,» répliqua le jeune homme, «et puis ton mari dira

autrement.»

--«Mais, bête, c'est pour cela que je choisirai le marquis. Si tu savais

comme il parle de toi avec délicatesse!»

Cette sympathie de Bonnivet blessa le jeune homme au coeur plus encore

que tout le reste. Les bons procédés de ceux que nous haïssons,

lorsqu'ils ne désarment pas notre haine, l'exaspèrent singulièrement. Il

se détourna pour cacher l'altération que son visage devait subir et il

cueillit deux roses qu'il tendit à Lucie sans la regarder. Celle-ci

s'aperçut bien du trouble de son pauvre cousin, mais comment

l'aurait-elle attribué à sa véritable cause? Comment aurait-elle cru que

le jeune homme d'aujourd'hui, l'enfant d'hier, grandi avec elle,

l'aimait d'un sentiment autre que celui d'un frère pour sa soeur? Elle

le savait d'une susceptibilité de coeur presque maladive. Elle se disait

que leur existence intime, passée, depuis des mois et des mois, tout

entière entre Mme Olivier, son fils et elle, devrait forcément se

modifier un peu par l'introduction d'un nouvel hôte, et elle se disait

aussi que Maurice voyait cette modification inévitable et qu'il en

souffrait.

--«Allons, sois sage,» dit-elle en l'embrassant de nouveau, «sois sage.

Et puis,» dit-elle encore avec un sourire, «rien n'est fait.»

--«Non, rien n'est fait, et il faut que rien ne se fasse,» répétait le

jeune homme, resté seul après cet entretien. Comme machinalement, il

était rentré à la villa lorsqu'on était venu pour appeler Lucie qu'une

visite réclamait. Puis il était sorti et il marchait sur la grande

route.

--«Oui, cela ne se fera pas, mais comment l'empêcher? Puis-je lui dire

que je l'aime? Elle rirait. Elle ne me croirait pas... Si elle me

croyait, ce serait pire. Elle ne m'aime pas... Elle ne voudrait plus de

ma présence... Ah! si seulement elle épousait quelqu'un qui fût digne

d'elle, mais ce scélérat de Bonnivet!...»

Maurice, halluciné par la plus frénétique des jalousies, apercevait en

ce moment le marquis sous un jour affreux. Quoiqu'il ignorât la

véritable tache qui souillait l'honneur de Bonnivet, il en savait trop

sur le passé galant de cet homme pour ne pas le mépriser, lui qui était

demeuré presque pur, à travers les chutes de conscience que la curiosité

inflige aux jeunes gens les plus scrupuleux. La seule idée d'une

existence uniquement dépensée en bonnes fortunes lui causait donc une

espèce d'horreur. Il détestait de même l'esprit du marquis, tout en

papotages mondains ou en épigrammes. Vingt raisons d'antipathie et de

situation se réunissaient pour lui rendre insupportable la pensée du

mariage de son ennemi avec sa cousine. Mais comment agir?

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 13 / 22 段