Le repas se passa, comme tous les autres, à gronder Maurice de ce qu'il

ne mangeait pas, à rendre compte de son équipée matinale, à plaisanter

le pauvre cousin sur ses mines effarouchées quand il s'agissait de

quelque excentricité un peu trop forte, à questionner Mme Olivier sur

les nouvelles données par les journaux français. Puis Maurice sortit, la

tante remonta dans sa chambre, où elle se tenait, au coin de la fenêtre,

des journées entières, à faire des ouvrages infiniment compliqués et

dont elle préparait la surprise à sa nièce,--mais une véritable surprise

et qu'elle avait l'art de dissimuler jusqu'à la dernière heure. Mme de

Nançay, sous le prétexte d'écrire quelques-unes de ses innombrables

lettres en retard, se retira dans son petit salon. Là, elle commença de

fumer ses cigarettes en regardant l'aiguille de la petite pendule de

voyage à parois de cristal, posée entre un cendrier japonais, un roman

français à demi coupé et les deux portraits d'elle qui lui déplaisaient

le moins. Elle avait pris au sérieux son engagement du jardin et elle

calculait la fuite du temps le plus gravement du monde: «deux

heures;--deux heures cinq;--deux heures dix...» Par une instinctive

rouerie, elle avait revêtu, au lieu de sa toilette masculine du matin,

une sorte de robe faite pour la chambre, toute en dentelle blanche sur

un fond d'un rose mort, avec une ceinture et des noeuds de la même

couleur, qui découvrait son bras jusqu'au coude, et ce bras joli et

ferme révélait la solide organisation physique de cet être d'apparence

menue, si réellement robuste et si capable de se dominer... «Deux heures

dix-huit..., deux heures vingt...» L'aiguille allait marquer la demie,

lorsqu'un coup de sonnette retentit, et le domestique vint demander si

Madame voulait recevoir sir John Strabane. La jeune femme eut un petit

sourire de triomphe en répondant: «Certainement,» et un sourire de

câlinerie lorsque Strabane entra, ayant lui-même sur le visage et dans

les yeux cet air de résolution prise que même les moins calculatrices

aiment tant à changer en un air d'obéissance heureuse.

--«C'est gentil, très gentil à vous,» dit-elle, «de ne pas bouder et de

m'apporter vos excuses tout de suite. Voyons,» ajouta-t-elle en se

redressant parmi ses coussins et montrant un siège du bout d'un crochet

qu'elle venait de prendre dans son panier à ouvrage avec une pelote de

laine brune, «asseyez-vous là; ne dites rien, ce n'est pas la peine...

Vous m'avez trouvée _fast_ une fois de plus, n'est-il pas vrai? Vous me

l'avez laissé voir et vous en avez des remords... Je vous tiens quitte

de toute pénitence... Allez en paix, mais ne péchez plus,» ajouta-t-elle

en menaçant le jeune homme du bout de son crochet, coquettement.

--«Vous vous trompez, madame,» répondit sir John d'un ton grave et qui

contrastait avec la légèreté d'accent adoptée par Lucie. «Je ne viens

pas vous faire d'excuses. Je n'ai le sentiment d'aucune espèce de faute

commise envers vous.»

--«Fort bien,» répondit Lucie en posant son crochet et allumant une

nouvelle cigarette, avec une physionomie mutine, «vous venez me faire

une seconde scène.--Une scène ou des excuses, c'est la seule alternative

offerte à un homme qui s'est mis dans son tort... Je vous écoute...»

--«Les Parisiennes ont beaucoup d'esprit,» articula sir John lentement.

Il se rappelait ce qu'il s'était dit avec sa décision enfin reconquise:

«Il faut en finir. Ou bien elle m'aime, ou bien elle ne m'aime pas.

C'est une chose à savoir une fois pour toutes.» Le rire de Lucie

l'énervait au delà de toute expression. Il lui semblait que la jeune

femme eût dû comprendre la crise de jalousie presque tragique dont il

avait été la victime. L'antithèse était insoutenable pour lui entre le

sérieux de sa douleur et le joli accent de plaisanterie mondaine avec

lequel Mme de Nançay l'accueillait.

--«... Oui,» continua-t-il, «vous avez beaucoup d'esprit, mais vous

rappelez-vous le titre d'une comédie de votre Alfred de Musset?»

--«_Entre la coupe et les lèvres_?...» interrogea Mme de Nançay

malicieusement.

Elle rencontra de nouveau dans les yeux de sir John ce regard de

violence qu'elle avait tant haï chez son premier mari. Ses dispositions

conciliantes changèrent aussitôt.

--«Où avais-je la tête?» se dit-elle. «Ah! messieurs les Anglais, vous

tirez les premiers, on va vous répondre. Il vous faut une leçon. Hé

bien! vous l'aurez...»

--«Non,» reprit sir John sans se départir de son ton sérieux et triste.

«Ce n'est pas: _Entre la coupe et les lèvres_... C'est: _On ne badine

pas avec l'amour_. Permettez-moi, madame, de vous rappeler une

conversation que nous avons eue ensemble, lorsque j'eus l'honneur de

vous demander votre main, il y a trois mois... Vous m'avez répondu...»

--«D'en attendre six,» interrompit Lucie. «Nous ne sommes pas en

juillet, que je sache.»

--«J'ai accepté cette réponse,» continua Strabane, «parce que j'ai cru

que vous vouliez vraiment consulter votre coeur. Mais je n'admets pas

que vous m'ayez fixé ce délai uniquement pour me faire souffrir.»

--«Je suis bonne princesse,» répondit Lucie; «cette séance d'escrime

avec Vitale m'a mise en gaieté. Je vous laisse aller... Pour vous faire

souffrir? Et par quoi?»

--«Par votre intimité avec des hommes dont le seul regard devrait vous

offenser. Lucie,» continua-t-il avec véhémence, «si vous n'avez aucune

intention de devenir ma femme, dites-le-moi, ce sera charité. Si vous

l'avez, sacrifiez-moi ceux qui me portent ombrage. Je sens que je

deviendrai fou de jalousie.»

--«Est-ce du marquis de Bonnivet que vous êtes ainsi jaloux?»

demanda-t-elle.

--«Ah! vous savez bien que je vous parle du prince,» reprit sir John.

«Il vous fait la cour, je le sais, je le sens, je le vois. Que vous

traversiez cette cour avant d'être ma femme, non, je ne le souffrirai

pas.»

Et l'expression de sa bouche devint à la fois douloureuse et cruelle.

Mais cette douleur ne toucha pas Mme de Nançay, elle vit seulement la

cruauté de cette jalousie, et, appréhendant que cet homme, évidemment

hors de lui, ne se livrât à quelque violence, elle se leva. Il se leva

aussi. Elle marcha vers la sonnette, et, le doigt sur le timbre:

--«Vous réfléchirez,» fit-elle, «à ce qu'il y a d'injurieux dans la

manière dont vous venez de me parler. Je vous demande pardon de vous

quitter si vite. J'ai demandé ma voiture pour trois heures, et j'ai à

peine le temps de m'habiller... _Good bye_,» acheva-t-elle en pressant

le timbre.

--«Adieu,» répondit sir John en s'inclinant. L'évidente froideur de Mme

de Nançay venait de lui donner le coup de grâce:

--«Ce n'est qu'une coquette,» se disait-il en regagnant Florence. «Je me

donne ma parole d'honneur d'avoir tout quitté après-demain, sans la

revoir.»

Et il ordonna au cocher de l'arrêter au bureau du télégraphe; le temps

d'annoncer sa prochaine arrivée à lord Herbert.

--«Quel sauvage!» se répétait Lucie, tandis que sa femme de chambre lui

préparait sa toilette des Cascines, «quel sauvage!... Il m'a dit:

Adieu... Bon, je le verrai à mes pieds demain, repentant, soumis. Mais

cela finira mal...»

Et un petit frisson secouait ses jolies épaules.

VI

«Et d'un!» soupirait le marquis de Bonnivet en revenant chez lui de la

gare, où il avait accompagné sir John Strabane, soi-disant rappelé en

Angleterre par une dépêche urgente. «Je connais le pèlerin. Il n'écrira

pas. Je connais Lucie. Elle ne remuera pas son petit doigt pour le

rappeler. Avec deux orgueils brouillés, on romprait le mariage le mieux

assorti. A l'autre maintenant...»

Il se mit à songer profondément au jeune prince napolitain. Il lui

suffisait de se rappeler ces yeux noirs aussi impénétrables qu'aimables

pour comprendre que Vitale n'avait rien de commun avec le violent mais

sincère Strabane.

--«Il faudra jouer serré,» se dit-il. «Nous nous sommes devinés depuis

longtemps...»

Il pleuvait, et le marquis s'abritait sous son parapluie, tout en

songeant. Il manoeuvrait ses fines bottines à travers la boue et les

flaques d'eau avec l'adresse d'un chat qui se promène sur une table

encombrée de bibelots. Une éclaboussure que lui jeta une roue maladroite

ramena son souvenir vers l'époque de son opulence:

--«Quand je serai le mari de Mme de Nançay, je ne connaîtrai plus ces

misères,» pensait-il.

Certes, il y avait bien d'autres mariages opulents auxquels il pouvait

prétendre en vendant son nom. C'était là un marché qu'il ne ferait

cependant qu'à la dernière extrémité. Par un contraste inexplicable, il

n'avait pas hésité à commettre une indélicatesse au jeu pour avoir de

l'argent, et il répugnait à son amour-propre de faire dire qu'il avait

épousé une guenon deux fois millionnaire. Sa vanité d'homme à bonnes

fortunes se révoltait contre l'existence possible d'une marquise de

Bonnivet outrageusement laide. Il n'était venu à Florence que pour

guetter justement au passage une femme qui joignît à des conditions de

richesse et d'indépendance un grand charme personnel. Toutes ces

qualités, Lucie se trouvait les réunir. Aussi faisait-il le siège de la

jeune veuve avec une suite et une prudence accomplies.

--«Vitale a beau être fin,» se dit-il encore, «si je ne l'enfonce pas,

je ne suis plus le Bonnivet d'autrefois, et puis Mme Annerkow est si

jolie!...»

La femme associée ainsi au plan de campagne du marquis se trouvait être

une grande dame russe, séparée de son second mari, et qui venait

d'arriver à Florence depuis quinze jours. Elle avait rencontré le jeune

Vitale dans le monde, et elle en était devenue éperdument amoureuse.

Elle avait fait la confidence de cette passion à une de ses

compatriotes, Mme Denisow, une blonde et gaie créature, toujours en

mouvement, toujours en train de rire et de causer. Pâle et mince, l'air

romanesque, avec des yeux gris qui étincelaient, Mme Denisow ne pensait

qu'à des intrigues de galanterie, qu'elle prenait toutes au sérieux,

sous le prétexte de sentiments. Elle adorait Bonnivet à cause de sa

réputation d'autrefois.

--«C'est idéal, mon cher,» lui avait-elle dit, en prononçant _idéhalle_,

«c'est adorable..., c'est le coup de foudre de votre écrivain... Je ne

trouve plus son nom, j'adore ses romans pourtant..., ravissants!... Elle

l'a vu deux fois et elle l'aime, elle l'aime...--Je suis donc en folie

de lui, me racontait-elle; faites-le-moi connaître...--Quel métier, mon

doux marquis, quel métier!...»

--«A-t-elle déjà eu des aventures?» avait demandé Bonnivet.

--«Si elle en a eu,» avait répondu Mme Denisow en s'exaltant, «mais, mon

cher, c'est pour elle que s'est tué Boris, vous savez donc bien, Boris,

de la table... Boris Fedorovitch, enfin, Karatiew, dont je vous ai conté

l'histoire... Nous étions chez la princesse Sofia, et nous nous amusions

à faire tourner des tables... Il y avait là des sceptiques comme vous...

Hé bien, mon cher, la table a dit:--Je suis l'âme de Boris...--Quel

Boris? demande mon frère.--Boris Fedorovitch, reprend la table.--Pas

possible, s'écrie mon frère, je l'ai quitté cette après-midi...--C'était

à Pétersbourg, nous envoyons chez Karatiew, il s'était brûlé la cervelle

à huit heures, il en était dix... Et la cause!... Irène Annerkow, mon

cher, qui l'avait quitté pour un de mes amis, un charmant garçon.»

Ces étranges phrases de Mme Denisow revenaient au souvenir du marquis,

tandis qu'il achevait de gagner son appartement. Elles le poursuivirent

à la table où il dîna, puis le soir encore chez la comtesse Ardenza, où

son protégé, le futur de Figon (sans S.), eut un succès prodigieux, en

donnant dix-sept imitations d'acteurs parisiens sur la célèbre chanson

de Musset: «_Si vous croyez que je vais dire..._» C'était là un des

procédés par lesquels ce jeune homme se poussait dans le monde.

--«Moi-même,» avait-il commencé,--«_si vous croyez que je vais dire..._»

Et il avait récité le couplet simplement... «Mlle Sarah Bernhardt,» et

penchant la tête, flûtant sa voix, il avait reproduit la mimique et

l'accent de la célèbre tragédienne... «M. Baron... M. Delaunay... M.

Got...» Et pour finir, il avait tiré de sa poche un faux-nez qu'il

s'était collé adroitement,--«M. Hyacinthe...»

--«Ah! ces Français!» s'écriait Mme Denisow au milieu des

applaudissements, «je les adore! Mon doux marquis, présentez-moi

celui-là, que je l'aie à ma soirée d'après-demain. Croyez-vous qu'il

voudra bien recommencer pour nous ces ravissantes imitations?...»

Tout en amenant Servin de Figon auprès de Mme Denisow, le marquis

entrevoyait une possibilité de mettre à profit ce qu'il savait du

caprice de Mme Annerkow pour Vitale. Il avait consenti, comme patron du

jeune Français, à organiser un souper que Servin désirait offrir chez

Doney avant son départ. Mme Denisow et son amie seraient de ce souper.

On placerait la belle Mme Annerkow à côté du prince. Oui, elle était

bien belle, peu scrupuleuse, et lui bien jeune. Une bonne petite

infidélité, dûment constatée par tous les potins de la ville,

n'avancerait pas beaucoup ses affaires auprès de Lucie... «Ce sera

toujours autant de fait,» se disait le marquis, «et nous trouverons

autre chose ensuite...» Il se rendait compte que Mme de Nançay serait,

avant tout, déterminée dans le choix de son second mari par la croyance

dans la profondeur du sentiment qu'elle inspirait. Aussi avait-il eu

toujours bien soin, depuis qu'il avait commencé son investissement, de

ne pas donner lieu sur lui-même au moindre racontar. Cette sagesse ne

lui coûtait plus guère. Le prince Vitale avait d'autres tentations à

vaincre.

Le résultat de ces calculs fut que, dix jours après la soirée de la

comtesse Ardenza et le départ de sir John, vers onze heures et demie du

soir, le prince Vitale se rendait à pied au restaurant de la rue

Tornabuoni, invité par M. Louis Servin de Figon (une couronne de baron

en haut de la carte, simplement). Le jeune Napolitain se sentait en

avance, et par cette belle nuit de printemps il longeait le quai de

l'Arno avec ravissement. La rivière coulait si douce, et le bruit de

l'eau contre un barrage pratiqué du côté des Cascines arrivait, continu

et sourd. Les boutiques, juchées sur les arcades du Pont Vieux, se

détachaient sous un clair de lune qui faisait aussi ressortir en

noirceur la petite colline de San-Miniato. Le fourmillement des étoiles

emplissait le vaste espace. Le prince jouissait avec délices de sa

promenade par cette admirable nuit. Il s'arrêtait, s'accoudait sur le

parapet, regardait le paysage. Il fumait un de ces longs cigares percés

d'une paille que l'on allume en les plaçant au-dessus d'une bougie sur

un instrument de cuivre. Tout en dégustant ce cigare de Virginie, très

noir et très fort, il fredonnait l'air d'une des chansons populaires de

son pays, entendues chez Mme de Nançay: «Beau chasseur qui vas à la

chasse,--cette caille est une impertinente, oui,--elle en a déjà trompé

tant d'autres,--peut-être, peut-être, elle te trompera...»

--«Non,» pensa le prince, «elle ne me trompera pas, la jolie caille,

mais il voudrait bien me tromper, l'autre chasseur.» Le profil

diplomatique de Bonnivet, dont les moindres rides révélaient la ruse et

la surveillance de soi, occupa une minute cette vive imagination de

Méridional, et il raisonnait: «Depuis que l'Anglais est parti, le sire

est tout sucre et miel. Mais si on ne prend pas les mouches avec du

vinaigre, on ne prend pas don Antonio Vitale avec du miel et du

sucre...» Et tout en prononçant cette phrase au dedans de lui, le prince

cligna son oeil, comme cela lui arrivait dans ses minutes d'ironie, et

l'expression de son regard devenait alors inexprimable. Il s'y lisait de

la défiance et de l'ironie, de la dureté avec de l'hypocrisie, ce qui

faisait dire méchamment à Bonnivet:--«Je vois bien que Vitale a le

mauvais oeil, mais je ne sais pas lequel!...»--«Bah!» fit le jeune homme

en humant une bouffée de tabac, «je serais bien naïf de me tourmenter

maintenant. Soyons calme et voyons venir, comme le conseille toujours le

père Heurtebise... Quelle nuit divine!...» C'était un trait bien italien

du caractère du prince qu'il pût jouir sans arrière-pensée de la

sensation présente à la minute même où il était le plus intéressé par un

but à poursuivre.

--«Si j'épouse Lucie,» continuait-il à se répéter intérieurement, «je

retourne là-bas six mois de l'année,» il pensait à Naples et à la terre

d'Otrante, les deux pays entre lesquels s'était écoulée sa première

jeunesse, «et nous y vivons sans aucun souci... Ah! fils de ma mère,

pourquoi n'y suis-je pas dès aujourd'hui?--Mais parce qu'il vous reste

vingt-deux mille trois cents et quelques francs, mon prince, et pas un

centime de plus... Avant les événements, cela m'eût suffi. Mon oncle

aurait-il raison de prétendre que tout le génie de Cavour n'était rien,

puisqu'il n'a pas appliqué à l'Italie entière le code de Naples? Cher

homme d'oncle! Quelle idée de lui avoir soufflé Bianca, sa danseuse, et

de m'en être fait un ennemi à jamais? Qu'importe? Lucie est bien jolie,

elle sera princesse, et notre marquis y perdra sa peine.»

L'heure sonna à une prochaine église de cette claire sonnerie qui vibre

si finement dans l'atmosphère florentine.--«Encore dix minutes de

flânerie,» se dit le prince, «et nous irons souper. J'ai une faim de

loup, ce soir. Pourquoi Bonnivet m'a-t-il fait inviter par ce petit

imbécile de Français auquel il gagne une poignée de louis par jour sous

prétexte de le protéger? Pour m'empêcher d'y voir clair dans son jeu en

se montrant tout aimable?... Il me croit terriblement bête. _Meno male._

C'est la finesse des finesses de passer pour un nigaud.» Et Vitale,

ayant jeté son cigare, monta l'escalier du restaurant le sourire aux

lèvres. Qui le voyait, ce joli sourire, songeait involontairement à ces

délicieux seigneurs du XVIIIe siècle dont l'unique affaire était de

s'amuser d'abord et d'amuser ensuite, et il fredonnait un autre couplet

de la même chanson: «A Pausilippe--je veux aller ce soir,--avec la

meilleure jeunesse...»

--«Exact comme un soldat,» lui dit Bonnivet en le recevant sur le seuil

du petit salon d'attente qui précédait la pièce où l'on devait dîner.

--«Marquis, l'exactitude est la politesse des princes,» dit l'étonnant

Servin en serrant la main du nouveau venu. Rien qu'à la manière dont il

prononçait ces deux mots: «marquis,--prince...,» on eût deviné la joie

profonde qu'il éprouvait à traiter des personnages authentiquement nés.

Ce souper, les parties de rubicon avec Bonnivet, une demi-bonne fortune

avec une vicomtesse,--âgée de cinquante ans!--qu'il n'avait pas voulu

inviter ce soir par discrétion, ce devaient être là les principaux

événements de son séjour à Florence qui lui avait coûté cher cependant.

Il y était venu avec une demi-mondaine, cette Pauline Marly que ses

relations avec plusieurs grands seigneurs ont fait surnommer par Casal

«la Gothon du Gotha.» Servin l'avait emmenée de Paris par vanité et

renvoyée de même, moyennant un cadeau considérable, pour aller dans un

monde titré. Il avait osé la faire passer, confidentiellement, auprès de

ceux qui les avait vus ensemble, pour une grande dame. On pense s'il

avait trompé un Bonnivet!

--«Mais, cher comte,» répondait-il à un homme d'un certain âge qui lui

conseillait de s'arrêter à Sienne pour y voir les Pinturicchio de la

cathédrale, «je n'ai même pas eu le temps de visiter ici la chapelle des

Médicis. Invitation par-ci, invitation par-là, vous êtes si aimables

qu'on n'a pas une minute dans sa journée... Et puis je ne peux pas

manquer les courses de Pise, et tout de suite après je dois être à Paris

pour la représentation de la duchesse de Nade.»--Il ne la connaissait

que par les journaux!--«Est-ce que vous ne l'avez pas vue, il y a deux

ans, ici, cette bonne Yolande?... Pardon, voici Mme Annerkow avec Mme

Denisow... Vous m'excuserez, comte... Et Mme Ardenza...»

Cette dernière arrivait accompagnée de Vanini, son ami, qui ne la

quittait jamais. Il faisait ses commissions, s'occupait des dépenses de

la maison, de l'éducation du fils, et cette liaison qui durait depuis

quatre ans avec une fidélité absolue, avait rendu peu à peu à la

comtesse Ardenza son rang dans le monde, compromis autrefois par une

série d'inconstances.

--«Mon mari vous fait ses excuses,» dit-elle à Servin, «il ne peut pas

veiller à cause de ses migraines.--Cencio,» dit-elle en s'adressant à

son sigisbée, «avez-vous dit au cocher pour une heure et demie?»

--«Nous sommes tous là,» dit Bonnivet à son protégé, «offrez votre bras

à la comtesse.»

Le petit salon présentait alors un tableau en raccourci de toute la

portion cosmopolite de la société florentine. Il y avait là dix

personnes: les deux Russes d'abord, Mmes Annerkow et Denisow,--puis une

Anglaise, l'honorable mistress Brown, une femme de quarante ans, au

teint couperosé, férocement rousse et plus grande de la tête que la

moitié des hommes,--une Italienne, la comtesse Ardenza,--un Hollandais

qui passait pour l'attentif de Mme Denisow, Vincenzio Vanini qui était

le patito de Mme Ardenza, le comte polonais, admirateur de Sienne et des

peintres primitifs, qui prétendait à la main de Mme Brown, Bonnivet, le

descendant d'un connétable, compagnon de François Ier, Vitale,

l'héritier d'un grand nom Italien,--et l'amphitryon, pour représenter

dans ce milieu d'aristocratie composite l'intrusion de la démocratie

moderne. Car le grand-père Servin, qui labourait la terre en pleine

Beauce, voici soixante ans, eût été passablement étonné de voir son

petit-fils offrir à souper à des convives de cette variété de rang et

d'origine. Les portes s'ouvrirent et la table apparut toute garnie de

fleurs, avec le miroitement de ses cristaux et de son argenterie.

--«Dix personnes à souper, c'est le meilleur nombre,» disait Servin de

Figon à sa voisine. «On peut causer chacun à part et généralement... Le

marquis est de cet avis... Ah! comtesse, que je suis heureux qu'il ait

bien voulu devenir mon ami...»

Tandis que le brouhaha d'un commencement de souper, avec sa gaieté un

peu forcée, retentissait autour de lui, le prince, qui avait l'habitude

des regards des femmes, reconnaissait sans peine qu'il plaisait beaucoup

à Mme Annerkow. Il l'avait rencontrée un très petit nombre de fois, mais

sa fatuité naturelle ne s'étonnait guère que ces entrevues eussent suffi

à lui conquérir le coeur de la jeune Russe.

--«Est-ce que vous habitez toujours Florence, mon prince,» lui

disait-elle. Et rien que dans l'accent dont elle détachait ces deux

syllabes «mon prince,» elle avait mis cette indiscernable nuance de

flatterie tendre par laquelle les femmes qui veulent plaire spécialement

savent montrer leur désir. D'autres questions et d'autres réponses

partaient de tous côtés autour d'eux:--«Étiez-vous hier à la _Cavalleria

Rusticana_?...--Vous a-t-on raconté le poisson d'avril qu'on prépare au

capitaine Guardi? Une dépêche signée de son colonel et qui le rappelle

immédiatement!... Il est en Sicile...--Est-ce que la partie était belle

au cercle, hier au soir?»

--«Mon Dieu, madame,» répondit le jeune Vitale, «je ne peux pas dire si

j'habite ou non Florence, non plus qu'une autre ville... Je m'ennuie

ici, je vais là... Je m'ennuie là, je reviens ici.»

--«Alors,» reprit-elle, «vous ennuyez-vous ou vous amusez-vous à

Florence?»

La conversation ainsi engagée en était arrivée, après le premier

service, à un tel degré d'expansion, que la jeune Russe exposait au

prince sa théorie sur l'amour.

--«Je n'admets pas,» disait-elle, «tous les compromis de l'hypocrite

morale du monde. L'amour est complet ou il n'est pas... Je n'ai jamais

lu qu'un vrai livre de passion, c'est l'_Abbé Mouret_, de Zola... Le

connaissez-vous?»

Au moment même où il écoutait cette phrase en se laissant aller au

charme des yeux caressants de sa voisine, Vitale aperçut un sourire de

Mme Denisow, qui, par-dessus la table, indiquait à Bonnivet le groupe

qu'il formait avec Mme Annerkow. Le marquis répondit par un sourire

aussi et par un haussement des paupières, comme pour dire:

--«Que voulez-vous, c'était fatal.»

--«Nous y voici,» pensa Vitale dans un éclair. Et il reposa son verre

plein de vin qu'il se préparait à boire:--«Nous ne tomberons pas dans ce

grossier piège, monsieur le marquis. Vous n'irez pas demain raconter

hypocritement à Mme de Nançay ma bonne fortune avec la belle Russe.»

Puis, à voix haute, déplaçant du coup la conversation:

--«Je ne lis jamais de romans, madame. Nous autres, malheureux Italiens,

nous avons eu, depuis vingt ans, notre chère patrie à refaire... Vous

savez, l'action et la littérature ne vont guère ensemble.--Avez-vous vu

le volume des lettres de la marquise d'Azeglio?»

Et il commença d'entretenir Mme Annerkow du magnifique rôle des femmes

piémontaises dans le _risorgimento_, entremêlant ses discours

d'anecdotes sur Cavour, sur Victor-Emmanuel, sur Garibaldi, si bien

qu'en se levant de table, ils en étaient, elle et lui, au même point

qu'en s'y asseyant.

--«Bataille gagnée?» fit Mme Denisow en s'approchant de son amie.

--«Pas même livrée,» répondit l'autre en riant d'un mauvais rire. «C'est

un beau garçon, mais ces Italiens ne savent plus ce que c'est qu'une

femme. La politique, le comte Camille, le roi, l'alliance allemande...

Il est ennuyeux comme un journal.»

--«Vitale!... De la politique!... Pas possible!... On me l'a changé.»

VII

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 12 / 22 段