Vitale se faisait trop précise. Il apercevait, comme s'il eût eu tous
ces détails, là, devant lui, et la coupe de la joue de la jeune veuve,
et le fin duvet dont s'adombrait cette fine joue, et un signe brun
qu'elle avait au coin de la bouche, à gauche, et son regard. Puis il
évoquait le prince Vitale, avec son mâle et blanc visage qui faisait
songer aux nobles portraits du Titien et du Moro. Il voyait les yeux du
jeune homme, et dans ces yeux un désir de la personne de Mme de Nançay.
Rien qu'à penser que le prince respirait, sir John avait quelquefois un
serrement de coeur, mais quand il croyait constater chez Vitale la
volonté de se faire aimer de Lucie et de l'épouser, la colère le
saisissait, aveugle et cruelle. Il venait de vider son verre rempli de
l'âcre mélange; il le jeta violemment par terre au lieu de le reposer.
Le verre sauta en morceaux.
--«Quel enfantillage!» se dit-il, et il se sentit plus triste encore. Il
venait de s'humilier lui-même, sensation particulièrement insupportable
à un Anglais élevé, comme il l'avait été, dans le respect absolu de soi
pour soi. Ce fut à cet instant qu'on lui apporta le billet de Bonnivet,
auquel il fit répondre qu'il l'attendrait à l'heure dite. Cette petite
interruption détourna le cours de ses pensées du côté du marquis. Il
éprouvait pour cet homme une sympathie à causes complexes. Jeune encore,
et durant son premier séjour à Paris, il avait eu l'honneur de faire
adopter à Bonnivet une mode anglaise pour les chemises d'été: un col
blanc et des manchettes blanches avec le corps d'une toile de couleur.
Durant son actuel séjour à Florence, le marquis avait eu le tact de
recevoir ses demi-confidences sans le blesser. Et puis Bonnivet lui
semblait avoir une bonne influence sur Mme de Nançay. De cette
influence-là, pourquoi sir John aurait-il été jaloux? Il se croyait bien
sûr que jamais le marquis n'avait pensé à demander la main de Lucie.
Elle le disait elle-même en riant: «Il sait si bien vieillir...» Pour
sir John Strabane, le marquis n'était pas un prétendant possible, et
c'était un allié probable. La pensée des services que cet ami pouvait
lui rendre dans sa passion, l'attendrissait malgré lui:--«Oui,»
murmura-t-il, «je le chargerai de lui dire qu'il faut choisir, et tout
de suite.»
Il marchait dans la chambre en parlant ainsi. Non, il ne pouvait pas
supporter plus longtemps cette situation. Il aimait follement, et il
était follement jaloux. De toutes les passions, c'était de celle-là, de
la mortelle et sauvage jalousie, qu'il avait toujours le plus souffert.
L'extrême pureté de sa première jeunesse, jointe aux excès auxquels il
s'était adonné, par genre, à Paris, avait fait de lui une sorte de
barbare corrompu. Du barbare, de l'homme de race intacte et rude, il
gardait, avec la forte charpente, avec le gros appétit, avec la
physiologie violente, une imagination toute physique. Le sang lui
portait au cerveau des visions d'une surprenante intensité. En même
temps, la triste expérience des femmes qui lui restait de sa vie galante
le rendait soupçonneux, comme un animal une fois maltraité.
--«Et si elle refuse de choisir?...» se demandait-il en continuant sa
marche et son raisonnement... «Si elle refuse? Alors, c'est une
coquette, je le lui dirai, je la fuirai pour toujours... J'irai
rejoindre Herbert en Afrique...»
Il se mit aussitôt à penser à cet ami préféré, lord Herbert Bohun, son
compagnon de première enfance et de jeunesse: Celui-là était franchement
un _women-hater_, un haïsseur de femmes, comme on dit à Oxford, qui
menait une existence bizarre entre Paris où il s'assommait d'alcool, et
les Indes ou bien l'Afrique où il voyageait et chassait. Mais quels
voyages et quelles chasses! Bohun avait fait trois fois le tour du monde
et maintenant il était en Égypte, à la veille d'une excursion sur la
côte de Zanzibar. Dans les salles d'en bas d'une vieille abbaye qu'il
possédait au bord d'un des lacs de Westmoreland, et qu'il n'habitait
jamais, il avait toute une galerie de grosses pièces tirées par lui: de
gigantesques oiseaux, des tigres, deux lions, plusieurs panthères. Sir
John avait reçu de lui tout récemment une lettre d'invitation à le venir
rejoindre. Il revit en souvenir la grosse figure hâlée de son ami, les
rudes journées passées ensemble sur le yacht qui les avait menés tous
deux en Islande. Qui donc lui eût dit en ce temps-là qu'il achèterait
dans un moment d'ennui un palais à Florence, qu'il s'y installerait
comme dans sa maison de Hanover-Square, à Londres, et qu'il finirait par
y mourir d'amour pour les yeux bleus d'une de ces Françaises que lord
Herbert méprisait plus encore que les autres femmes? Une coquette, oui,
une coquette, et qui se moquait de lui avec un fat dont on ne pouvait
même pas dire qu'il fût un gentleman. Une coquette! C'est bientôt dit,
cependant. Et si elle est simplement une gaie et légère enfant?
Quoiqu'elle eût été mariée, n'avait-elle pas une physionomie de jeune
fille qui donnait l'envie de l'appeler: mademoiselle? Une coquette? Non;
tout au plus une étourdie, mais d'un charme si puissant. Il revit ce
délicieux sourire. Hélas! elle l'avait pour Vitale comme pour lui.
A travers toutes ces volte-face d'une imagination souffrante, la soirée
tombait, la nuit venait, la bouteille de whisky se vidait. Mais l'alcool
n'avait pas raison des nerfs du malheureux jaloux. Avec un grand soupir
il ouvrit la boîte où se trouvait sa pharmacie de voyage. Il choisit une
fiole noire qui contenait du laudanum. C'était sa dernière ressource
dans ces soirées véritablement meurtrières. Il sonna, demanda son valet
de chambre, et à neuf heures il dormait, comme écrasé par le double
empoisonnement auquel il se soumettait pour ne plus subir l'assaut de la
jalousie. C'était le moment même où Bonnivet se levait de table chez la
comtesse Ardenza, plus spirituel que jamais, tandis que le prince Vitale
prenait place au fond d'une loge au théâtre, derrière la jolie Mme de
Nançay, pour entendre un nouveau docteur Faust dans le _Mefistofele_ de
Boïto, et que Maurice Olivier lisait, accoudé sur un oreiller, le
délicieux sonnet de Cino de Pistoie:
«_Dove l'Onesta pose la sua fronte._»
Les quatre hommes avaient Lucie dans leur coeur, et pour chacun elle
était une chose différente: pour Bonnivet un objet d'intrigue, pour le
prince Vitale un charme de plaisir, pour Maurice un tendre rêve, pour
sir John, hélas! un sombre cauchemar.
IV
A huit heures, le domestique de Strabane eut de la peine à éveiller son
maître de ce dur sommeil. Sir John en sortit, comme toujours, les nerfs
plus malades, avec une lourdeur de tête que ne put dissiper l'eau froide
dont il s'inondait chaque matin. Pour s'éveiller tout à fait, il but un
large bol d'un café très fort et très noir qui exaspéra encore son
énervement. Il y avait des journées où ce malaise était si intense qu'il
songeait au suicide. Tout en montant à cheval et gagnant le lieu de
rendez-vous fixé par son ami, les petits faits de la veille qui avaient
déterminé sa crise de jalousie lui revenaient aussi présents. Il eut de
nouveau cette angoisse au coeur, insupportable, dont il avait tenté de
se débarrasser avec l'opium. Seulement auprès du marquis et lorsque
leurs chevaux galopèrent dans la grande allée des Cascines, il goûta
quelque répit, grâce à la hâte de la course et au coup de fouet du grand
air.
Il faisait une de ces claires matinées du premier printemps, qui sont
réellement divines à Florence. Comme une poussière verte saupoudrait
toutes les branches des arbres. La ligne des collines à gauche courait
sur un ciel d'un azur tout ensemble profond et léger, une brise fraîche
et chaude à la fois frissonnait dans l'atmosphère, et c'était le long de
l'allée principale un défilé de cavaliers et de voitures sur lequel
Bonnivet lançait une remarque, puis une autre. Il était en veine de
misanthropie, et chacune de ses observations augmentait l'étrange
malaise dont sir John était tour à tour repris et quitté. On eût dit que
le marquis se faisait un jeu de faire revenir toutes les pensées de son
compagnon sur ce fatal chemin de la défiance où il s'ensanglantait si
aisément le coeur.
--«Bon, voici la comtesse Nina qui galope avec le prince André. Il
paraît que les actions de ce pauvre Peppe ont baissé...--Emilia est bien
jolie ce matin, à quarante ans passés et après tant de campagnes! Comme
votre cousin lord Randolph Ramsey était amoureux d'elle! Il a été
heureux et elle fidèle six semaines. Un long bail pour cette
inconstante!...--Votre ami James vous salue. Il aura trouvé le moyen de
ne pas réussir auprès de Natacha... Vous pouvez lui dire qu'il est le
seul...»
Qu'étaient-ce que tous ces discours et d'autres semblables, sinon la
menue monnaie des propos débités chaque soir dans cinquante salons de
Florence,--propos dont les uns étaient des médisances, les autres des
calomnies? Mais sir John se trouvait dans une humeur à sentir la vie
avec amertume, et tout en poussant son cheval comme pour fuir son
compagnon, il se sentait saisi d'un farouche désir de s'en aller au
loin, oui, très au loin, pour n'avoir plus rien de commun avec cette
société de mensonge, dont Lucie de Nançay faisait partie. Et puis,
comment savoir si quelques-uns de ces promeneurs des Cascines
n'échangeaient pas, eux aussi, sur lui et sur elle, des phrases toutes
semblables:--«Pauvre Strabane!... La petite de Nançay se moque-t-elle
assez de lui!...» Non, il ne serait pas le jouet d'une coquette, d'une
de ces femmes au coeur altéré de perfidie, qui se réjouissent de
décevoir un homme sincère, comme le joueur d'échecs qui gagne une partie
se réjouit d'un mat habilement donné. Dévoré de mélancolie, il écoutait
à peine Bonnivet, lorsque celui-ci, consultant sa montre, le fit
pourtant s'arrêter en lui criant:
--«Il faut retourner, mon cher, j'ai tout juste le temps d'être exact à
mon rendez-vous avec votre flirt...»
Rien n'irritait davantage sir John que cette appellation légère donnée à
celle dont il voulait faire sa femme.
--«Mme de Nançay vous attend?» demanda-t-il.
--«Je ne vous ai pas conté sa nouvelle folie?» fit le marquis,
naïvement.
--«Non,» répondit sir John, avec un battement de coeur.
--«Imaginez-vous qu'elle fait des armes chez Heurtebise et qu'elle
commence aujourd'hui. Venez-y donc, cela nous amusera toujours une
heure.»
--«Allons,» fit sir John en brusquant son cheval pour le faire tourner.
Et trois quarts d'heure plus tard, ayant confié leurs bêtes, le marquis
à l'homme du manège où la sienne était en pension, sir John au
domestique dont il était suivi, les deux compagnons entraient dans la
maison où Bonnivet avait fait une si courte et si souriante apparition
la veille.
La pièce du rez-de-chaussée qui donnait sur la rue présentait l'aspect
habituel des salles d'armes. Des fleurets étaient appendus le long du
mur, chacun à son clou. Il y avait aussi là des gants, des savates, des
masques et des plastrons. Deux planches longues marquaient la place où
les élèves prenaient leur leçon. Mais cette vaste pièce était toute
vide. Elle se terminait par une porte vitrée du côté de laquelle
arrivaient des bruits d'appels de pieds, des froissements de fleurets,
et les mots: «engagez..., dégagez..., parez quarte..., parez sixte...,
la pointe plus haute..., fendez-vous...» Des éclats de rire
s'entremêlaient à ce jargon d'escrime. Sir John Strabane reconnut le
rire de Lucie et la voix du prince Vitale.
La première porte, en s'entr'ouvrant, avait fait résonner un timbre. La
porte vitrée s'ouvrit comme en réponse, donnant passage à Michel
Heurtebise lui-même, un grand diable d'homme tout en jambes, avec un
visage osseux, que terminait une impériale tournée de côté, comme si
elle fût elle-même allée à la parade. Il n'y avait dans cet étrange
corps que juste ce qu'il fallait pour l'exercice de sa noble profession:
de longues jambes pour mieux se fendre, de longs bras pour mieux filer
un dégagé, et de torse presque rien, de quoi éviter le coup de bouton.
C'était le marquis de Bonnivet qui le protégeait à Florence où l'ancien
prévôt de régiment s'était installé, depuis l'évacuation de Rome par nos
troupes.
--«Mme la comtesse est là,» dit le maître d'armes aussitôt qu'il eut
salué ses visiteurs, «elle prend sa leçon dans la salle réservée avec M.
le prince Vitale. Ah! Elle ira bien, si elle travaille... Elle avait
déjà pris leçon du vivant de M. le comte, à ce qu'elle m'a dit... Elle
n'a rien désappris... Mais voyez...»
Sir John et le marquis entraient en effet dans la seconde pièce, plus
petite que l'autre, et ils s'arrêtèrent quelques minutes à regarder un
spectacle d'une grâce singulière. Lucie était là, vêtue d'une de ces
robes en flanelle blanche, à large col, que les Anglaises adoptent pour
jouer au tennis. Ses pieds fins étaient chaussés de minces souliers de
cuir jaune, dont la couleur contrastait joliment avec ce que l'on voyait
de la soie noire de ses bas. Son chapeau, sa voilette, son ombrelle à
gros pommeau, un cache-poussière en étoffe grise étaient posés sur une
chaise. Quelques-unes des mèches de ses beaux cheveux blonds étaient
défaites et remuaient autour de son masque sous lequel on devinait son
joli visage, animé d'une joie enfantine. Ses yeux brillaient, ses dents
blanches luisaient à travers le treillis de fil de fer, et l'on voyait
qu'un peu de rose teintait ses joues, d'ordinaire trop pâles. La
souplesse aisée de ses gestes, tandis que son bras droit allait et
venait, armé du fleuret, laissait deviner, sous sa toilette, un corps
jeune et leste, d'une vigueur de muscles qu'on n'eût pas attendue de
cette femme à la taille presque trop menue, aux poignets si frêles. En
face d'elle, le prince Vitale, le visage masqué aussi, le torse pris
dans une veste à plastron de peau blanche, bien assis sur ses jambes, la
main gauche relevée pour faire balancier, s'acquittait avec une adresse
accomplie de ses fonctions de professeur improvisé.
--«Bonjour, vous autres,» fit Lucie en continuant de raccourcir et de
tendre le bras pour parer et riposter; «le temps de finir la reprise, et
je suis à vous.»
Les deux arrivants s'assirent et la leçon continua. Le marquis de
Bonnivet donnait à son visage cet air à la fois railleur et indulgent,
avec lequel un frère aîné accueille les innocentes folies de sa soeur,
toujours traitée en enfant gâtée.
--«Brava!» disait-il. «Voyons, votre pied gauche ne tient pas assez à
terre... Vous permettez?...» Et il se levait pour assurer de sa main la
petite bottine jaune sans talon.--«Le torse plus immobile, la tête plus
droite... Vous permettez?...»
Et respectueusement, de sa main, il inclinait un peu en arrière le front
de la jeune femme. Ce n'était pas de ces familiarités que souffrait sir
John, et cependant sa crise de douleur était plus intense encore qu'à la
minute où il avait vidé dans un petit verre les gouttes noires de
l'endormeuse drogue. Non, mais la fantaisie, cette fois, dépassait les
bornes. Était-ce l'action d'une lady de venir dans une salle d'armes
croiser le fer avec un prétendant à sa main? Il regardait le prince,
dont le corps bien d'aplomb gardait une élégance si mâle sous le costume
d'escrime, et plus il constatait la beauté de ce fier garçon, plus il
haïssait Lucie de sa nouvelle escapade.
--«Qu'en dites-vous?» fit la jeune femme, lorsque son partner eut lancé
le traditionnel:--En place, repos.--«Je n'ai pas trop perdu,»
ajouta-t-elle en enlevant son masque; puis elle glissa sous son bras
gauche son fleuret à poignée nickelée, et tendant aux nouveaux venus sa
main droite, dont la joliesse n'était plus visible sous le gros gant de
peau grise à crispin verni: «Les fleurets sont excellents et si légers,»
dit-elle au marquis. «Est-ce que vous allez être des nôtres, sir John?
Ce serait si amusant!... Mais vous autres, Anglais, vous méprisez le
_fencing_.--C'est trop fin pour eux,» ajouta-t-elle avec un sourire
malicieux, en se tournant vers Vitale, «il leur faut de violents et
pénibles exercices d'athlète.»
--«Un coup droit, sir John,» interrompit Bonnivet en riant.
--«Je ne riposterai pas,» fit l'Anglais, «je ne suis pas de force.--Me
permettez-vous seulement de vous dire un mot, madame?»
--«Cent, si vous voulez.»
--«Mais un mot à part, pour la petite commission dont vous m'avez
chargé.»
--«Que de mystère!...» répondit Lucie, dont le sourcil venait de se
contracter. «Allons.»
Et elle passa dans la pièce voisine.
--«Que signifie cette liberté?» fit-elle aussitôt qu'elle fut seule avec
Strabane, et à voix basse; mais on sentait la colère dans cet accent
étouffé.
--«Rien, madame,» répliqua le jeune homme, «sinon que je ne peux pas
supporter de vous voir vous compromettre ainsi, et comme personne ne
vous dira la vérité, il faut que vous l'écoutiez... Je vous en supplie,
retournez à la villa tout de suite et que cette folle leçon d'armes soit
la dernière... Voulez-vous être la fable de Florence?»
Elle le regarda, partit d'un éclat de rire strident, et tout en lui
jetant un «merci,» elle rentra dans la seconde salle et dit au prince:
--«Une autre reprise, voulez-vous?»
Et sir John en s'en allant put entendre la voix de son rival qui faisait
de nouveau:
--«Engagez... une, deux... Parez tierce..., bon... Parez quarte...»
--«Ah! sans coeur, sans coeur!» grommelait le malheureux homme en
regagnant à pied son palais. Et tout haut:--«Il faut en finir!»
V
Mme de Nançay, une fois sir John parti, continua de faire des armes
comme auparavant, peut-être même avec plus de vivacité, pendant quelque
deux ou trois minutes, puis brusquement elle jeta son fleuret.
--«Voyez donc si ma voiture est là,» dit-elle au marquis.
Et sur la réponse affirmative de ce dernier, elle regarda la petite
montre qui pendait à sa ceinture de cuir, en forme de breloque:
--«Onze heures passées. Je me sauve,» dit-elle.
Et en un tour de main elle eut posé son chapeau sur ses cheveux, noué sa
voilette, enveloppé de son long manteau gris son excentrique toilette.
Ses cils trop longs soulevaient sa voilette blanche nouée un peu trop
près.
--«Adieu, messieurs,» dit-elle avec un sourire énervé.
--«Elle n'est pas contente,» fit le prince Vitale, quand elle fut
remontée dans sa victoria.
--«Querelle d'amoureux entre sir John et elle,» répondit Bonnivet.
--«Bah!» répliqua l'autre, «il se trouvera bien quelqu'un pour les
raccommoder.»
Ce disant, il regardait son interlocuteur de ses yeux si noirs, si fins:
«Ah! monsieur le marquis,» disaient ces yeux, «vous voudriez bien nous
faire croire cela et nous rendre jaloux et savoir nos intentions. Vous
ne saurez rien, sinon que nous nous moquons de votre petit manège et que
nous le connaissons comme vous-même.»
Et, tout haut:
--«Tirez-vous, ce matin?»
La victoria de Mme de Nançay courait maintenant le long des rues de la
ville, où les barres bleuâtres d'ombre froide et les barres blanches de
brûlant soleil alternaient sur le pavé clair. Elle passait devant les
vieux palais dont les rudes blocs, les fenêtres grillées, les murs
garnis d'énormes anneaux révélaient l'existence dangereuse d'autrefois.
A la base de ces palais, c'était comme une bordure de printemps mise par
l'étalage des marchands de fleurs qui avaient déposé là par gerbes des
oeillets blancs, des tulipes rouges, des roses rouges et blanches, des
narcisses pâles au coeur jaune. Le contraste de ces éclatantes couleurs
avec le ton noirâtre des pierres n'amusa pas une minute les yeux bleus
de Lucie qui se fixaient ailleurs sous la ligne de leurs sourcils
froncés. Un des traits enfantins de ce caractère était la préoccupation
excessive de l'opinion d'autrui. Comme il arrive à beaucoup de personnes
victimes de ce sentiment pusillanime, elle bravait et froissait
volontiers cette opinion, puis elle souffrait des critiques ainsi
provoquées. C'est le sort habituel de la vanité naïve: elle se
singularise pour être remarquée, et le blâme qui suit toute singularité
lui est une blessure.
--«De quel droit sir John se permet-il de me juger,» pensait-elle, «et
de me le dire? Oui, de quel droit? Est-ce que j'ai fait quelque chose de
mal, et, quand je l'aurais fait, est-ce qu'il est mon mari, ou mon
fiancé?...»
L'évidence de ce raisonnement ne prévalait pas contre une colère
insupportable, celle de subir une dépréciation dans l'esprit du jeune
Anglais. Une des places invisibles de son amour-propre s'était mise à
saigner.
--«Mais est-ce que je l'aime,» se demanda subitement Lucie, «qu'une
opinion de lui ait le pouvoir de me jeter dans un tel état?»
Elle s'étudia tout de suite avec le mélange d'angoisse et d'espérance
qu'elle apportait à cette sorte d'examen. Elle le renouvelait souvent,
et paralysait ainsi son coeur, sans même s'en douter, par l'effort des
réflexions qu'elle faisait sur elle-même. Elle se regardait dans le fond
de l'âme, et chaque fois elle constatait les insuffisances d'un
sentiment qui, pour grandir, eût dû s'ignorer et se développer dans le
mystère. Puis elle se disait: «Non, ce n'est pas cela,» et elle
recommençait, comme ce matin où, dans sa voiture maintenant lancée sur
la route, parmi les haies de roses, elle se demandait:--«Voyons, est-ce
que j'aimerais sir John?»
Elle s'abandonnait au bercement des roues, les yeux fermés à demi pour
mieux ramener sa pensée sur elle-même:
--«Quel est le signe le plus certain de l'amour?» se disait-elle. «Que
la présence de ce qu'on aime soit indispensable au bonheur... Mais la
présence de sir John ne me manquait pas ce matin... Je faisais des armes
avec Vitale, sans plus penser que l'autre existât... Non, je ne l'aime
pas.»
Et tout de suite elle se posa la question, qui, dans la tête d'une
femme, accompagne inévitablement ce genre d'enquête:
--«Et lui, m'aime-t-il? Comme ses yeux s'allument quand il me regarde!
Mais, chez les hommes, le désir et la jalousie produisent des effets
pareils à ceux de l'amour.»
Involontairement elle se rappela, en pensant aux yeux de sir John, les
yeux de son mari, lorsqu'il se préparait à lui faire une de ces
tragiques scènes dont elle avait failli mourir. Elle eut un petit
frisson de peur:
--«C'est assez d'une fois. Je ne serai jamais lady Strabane,»
conclut-elle à la porte de sa villa. Elle descendit pour marcher un peu
avant de rentrer. Il était midi. Le vert jardin dormait sous le soleil
qui faisait étinceler le marbre des statues et qui avivait les couleurs
sur la façade peinte de la maison. Mme de Nançay s'engagea sous un
massif qui conduisait à une allée de lilas. Ces arbustes n'étaient pas
encore en pleine floraison. Çà et là, une grappe plus ouverte que les
autres commençait de s'épanouir. Lucie cueillit quelques branches et les
respira, tout en regardant l'azur lumineux du ciel. L'émotion
désagréable que la tyrannique sortie de sir John lui avait infligée s'en
allait, lui laissant seulement le souvenir de ne pas s'être ennuyée ce
matin-ci. Le parfum des fleurs était si doux qu'un attendrissement
s'empara d'elle qui changea la nuance de ses réflexions:--«Malgré tout,
comme il est sincère!» En disant ces mots, elle songeait à
l'Anglais.--«Il m'aime vraiment... Viendra-t-il aujourd'hui s'excuser de
son algarade?» Elle regarda sa montre, et, comme une pensionnaire, elle
battit des mains:--«S'il vient avant deux heures et demie, c'est un
signe qu'il m'aime, et je serai très douce. S'il vient après, je serai
très mauvaise...» Et, toute souriante de ce pacte enfantinement conclu
avec sa propre coquetterie, elle rentra dans la villa, où Maurice et Mme
Olivier l'attendaient pour le déjeuner.