C'était durant les minutes où l'image du sourire de Lucie au prince

Vitale se faisait trop précise. Il apercevait, comme s'il eût eu tous

ces détails, là, devant lui, et la coupe de la joue de la jeune veuve,

et le fin duvet dont s'adombrait cette fine joue, et un signe brun

qu'elle avait au coin de la bouche, à gauche, et son regard. Puis il

évoquait le prince Vitale, avec son mâle et blanc visage qui faisait

songer aux nobles portraits du Titien et du Moro. Il voyait les yeux du

jeune homme, et dans ces yeux un désir de la personne de Mme de Nançay.

Rien qu'à penser que le prince respirait, sir John avait quelquefois un

serrement de coeur, mais quand il croyait constater chez Vitale la

volonté de se faire aimer de Lucie et de l'épouser, la colère le

saisissait, aveugle et cruelle. Il venait de vider son verre rempli de

l'âcre mélange; il le jeta violemment par terre au lieu de le reposer.

Le verre sauta en morceaux.

--«Quel enfantillage!» se dit-il, et il se sentit plus triste encore. Il

venait de s'humilier lui-même, sensation particulièrement insupportable

à un Anglais élevé, comme il l'avait été, dans le respect absolu de soi

pour soi. Ce fut à cet instant qu'on lui apporta le billet de Bonnivet,

auquel il fit répondre qu'il l'attendrait à l'heure dite. Cette petite

interruption détourna le cours de ses pensées du côté du marquis. Il

éprouvait pour cet homme une sympathie à causes complexes. Jeune encore,

et durant son premier séjour à Paris, il avait eu l'honneur de faire

adopter à Bonnivet une mode anglaise pour les chemises d'été: un col

blanc et des manchettes blanches avec le corps d'une toile de couleur.

Durant son actuel séjour à Florence, le marquis avait eu le tact de

recevoir ses demi-confidences sans le blesser. Et puis Bonnivet lui

semblait avoir une bonne influence sur Mme de Nançay. De cette

influence-là, pourquoi sir John aurait-il été jaloux? Il se croyait bien

sûr que jamais le marquis n'avait pensé à demander la main de Lucie.

Elle le disait elle-même en riant: «Il sait si bien vieillir...» Pour

sir John Strabane, le marquis n'était pas un prétendant possible, et

c'était un allié probable. La pensée des services que cet ami pouvait

lui rendre dans sa passion, l'attendrissait malgré lui:--«Oui,»

murmura-t-il, «je le chargerai de lui dire qu'il faut choisir, et tout

de suite.»

Il marchait dans la chambre en parlant ainsi. Non, il ne pouvait pas

supporter plus longtemps cette situation. Il aimait follement, et il

était follement jaloux. De toutes les passions, c'était de celle-là, de

la mortelle et sauvage jalousie, qu'il avait toujours le plus souffert.

L'extrême pureté de sa première jeunesse, jointe aux excès auxquels il

s'était adonné, par genre, à Paris, avait fait de lui une sorte de

barbare corrompu. Du barbare, de l'homme de race intacte et rude, il

gardait, avec la forte charpente, avec le gros appétit, avec la

physiologie violente, une imagination toute physique. Le sang lui

portait au cerveau des visions d'une surprenante intensité. En même

temps, la triste expérience des femmes qui lui restait de sa vie galante

le rendait soupçonneux, comme un animal une fois maltraité.

--«Et si elle refuse de choisir?...» se demandait-il en continuant sa

marche et son raisonnement... «Si elle refuse? Alors, c'est une

coquette, je le lui dirai, je la fuirai pour toujours... J'irai

rejoindre Herbert en Afrique...»

Il se mit aussitôt à penser à cet ami préféré, lord Herbert Bohun, son

compagnon de première enfance et de jeunesse: Celui-là était franchement

un _women-hater_, un haïsseur de femmes, comme on dit à Oxford, qui

menait une existence bizarre entre Paris où il s'assommait d'alcool, et

les Indes ou bien l'Afrique où il voyageait et chassait. Mais quels

voyages et quelles chasses! Bohun avait fait trois fois le tour du monde

et maintenant il était en Égypte, à la veille d'une excursion sur la

côte de Zanzibar. Dans les salles d'en bas d'une vieille abbaye qu'il

possédait au bord d'un des lacs de Westmoreland, et qu'il n'habitait

jamais, il avait toute une galerie de grosses pièces tirées par lui: de

gigantesques oiseaux, des tigres, deux lions, plusieurs panthères. Sir

John avait reçu de lui tout récemment une lettre d'invitation à le venir

rejoindre. Il revit en souvenir la grosse figure hâlée de son ami, les

rudes journées passées ensemble sur le yacht qui les avait menés tous

deux en Islande. Qui donc lui eût dit en ce temps-là qu'il achèterait

dans un moment d'ennui un palais à Florence, qu'il s'y installerait

comme dans sa maison de Hanover-Square, à Londres, et qu'il finirait par

y mourir d'amour pour les yeux bleus d'une de ces Françaises que lord

Herbert méprisait plus encore que les autres femmes? Une coquette, oui,

une coquette, et qui se moquait de lui avec un fat dont on ne pouvait

même pas dire qu'il fût un gentleman. Une coquette! C'est bientôt dit,

cependant. Et si elle est simplement une gaie et légère enfant?

Quoiqu'elle eût été mariée, n'avait-elle pas une physionomie de jeune

fille qui donnait l'envie de l'appeler: mademoiselle? Une coquette? Non;

tout au plus une étourdie, mais d'un charme si puissant. Il revit ce

délicieux sourire. Hélas! elle l'avait pour Vitale comme pour lui.

A travers toutes ces volte-face d'une imagination souffrante, la soirée

tombait, la nuit venait, la bouteille de whisky se vidait. Mais l'alcool

n'avait pas raison des nerfs du malheureux jaloux. Avec un grand soupir

il ouvrit la boîte où se trouvait sa pharmacie de voyage. Il choisit une

fiole noire qui contenait du laudanum. C'était sa dernière ressource

dans ces soirées véritablement meurtrières. Il sonna, demanda son valet

de chambre, et à neuf heures il dormait, comme écrasé par le double

empoisonnement auquel il se soumettait pour ne plus subir l'assaut de la

jalousie. C'était le moment même où Bonnivet se levait de table chez la

comtesse Ardenza, plus spirituel que jamais, tandis que le prince Vitale

prenait place au fond d'une loge au théâtre, derrière la jolie Mme de

Nançay, pour entendre un nouveau docteur Faust dans le _Mefistofele_ de

Boïto, et que Maurice Olivier lisait, accoudé sur un oreiller, le

délicieux sonnet de Cino de Pistoie:

«_Dove l'Onesta pose la sua fronte._»

Les quatre hommes avaient Lucie dans leur coeur, et pour chacun elle

était une chose différente: pour Bonnivet un objet d'intrigue, pour le

prince Vitale un charme de plaisir, pour Maurice un tendre rêve, pour

sir John, hélas! un sombre cauchemar.

IV

A huit heures, le domestique de Strabane eut de la peine à éveiller son

maître de ce dur sommeil. Sir John en sortit, comme toujours, les nerfs

plus malades, avec une lourdeur de tête que ne put dissiper l'eau froide

dont il s'inondait chaque matin. Pour s'éveiller tout à fait, il but un

large bol d'un café très fort et très noir qui exaspéra encore son

énervement. Il y avait des journées où ce malaise était si intense qu'il

songeait au suicide. Tout en montant à cheval et gagnant le lieu de

rendez-vous fixé par son ami, les petits faits de la veille qui avaient

déterminé sa crise de jalousie lui revenaient aussi présents. Il eut de

nouveau cette angoisse au coeur, insupportable, dont il avait tenté de

se débarrasser avec l'opium. Seulement auprès du marquis et lorsque

leurs chevaux galopèrent dans la grande allée des Cascines, il goûta

quelque répit, grâce à la hâte de la course et au coup de fouet du grand

air.

Il faisait une de ces claires matinées du premier printemps, qui sont

réellement divines à Florence. Comme une poussière verte saupoudrait

toutes les branches des arbres. La ligne des collines à gauche courait

sur un ciel d'un azur tout ensemble profond et léger, une brise fraîche

et chaude à la fois frissonnait dans l'atmosphère, et c'était le long de

l'allée principale un défilé de cavaliers et de voitures sur lequel

Bonnivet lançait une remarque, puis une autre. Il était en veine de

misanthropie, et chacune de ses observations augmentait l'étrange

malaise dont sir John était tour à tour repris et quitté. On eût dit que

le marquis se faisait un jeu de faire revenir toutes les pensées de son

compagnon sur ce fatal chemin de la défiance où il s'ensanglantait si

aisément le coeur.

--«Bon, voici la comtesse Nina qui galope avec le prince André. Il

paraît que les actions de ce pauvre Peppe ont baissé...--Emilia est bien

jolie ce matin, à quarante ans passés et après tant de campagnes! Comme

votre cousin lord Randolph Ramsey était amoureux d'elle! Il a été

heureux et elle fidèle six semaines. Un long bail pour cette

inconstante!...--Votre ami James vous salue. Il aura trouvé le moyen de

ne pas réussir auprès de Natacha... Vous pouvez lui dire qu'il est le

seul...»

Qu'étaient-ce que tous ces discours et d'autres semblables, sinon la

menue monnaie des propos débités chaque soir dans cinquante salons de

Florence,--propos dont les uns étaient des médisances, les autres des

calomnies? Mais sir John se trouvait dans une humeur à sentir la vie

avec amertume, et tout en poussant son cheval comme pour fuir son

compagnon, il se sentait saisi d'un farouche désir de s'en aller au

loin, oui, très au loin, pour n'avoir plus rien de commun avec cette

société de mensonge, dont Lucie de Nançay faisait partie. Et puis,

comment savoir si quelques-uns de ces promeneurs des Cascines

n'échangeaient pas, eux aussi, sur lui et sur elle, des phrases toutes

semblables:--«Pauvre Strabane!... La petite de Nançay se moque-t-elle

assez de lui!...» Non, il ne serait pas le jouet d'une coquette, d'une

de ces femmes au coeur altéré de perfidie, qui se réjouissent de

décevoir un homme sincère, comme le joueur d'échecs qui gagne une partie

se réjouit d'un mat habilement donné. Dévoré de mélancolie, il écoutait

à peine Bonnivet, lorsque celui-ci, consultant sa montre, le fit

pourtant s'arrêter en lui criant:

--«Il faut retourner, mon cher, j'ai tout juste le temps d'être exact à

mon rendez-vous avec votre flirt...»

Rien n'irritait davantage sir John que cette appellation légère donnée à

celle dont il voulait faire sa femme.

--«Mme de Nançay vous attend?» demanda-t-il.

--«Je ne vous ai pas conté sa nouvelle folie?» fit le marquis,

naïvement.

--«Non,» répondit sir John, avec un battement de coeur.

--«Imaginez-vous qu'elle fait des armes chez Heurtebise et qu'elle

commence aujourd'hui. Venez-y donc, cela nous amusera toujours une

heure.»

--«Allons,» fit sir John en brusquant son cheval pour le faire tourner.

Et trois quarts d'heure plus tard, ayant confié leurs bêtes, le marquis

à l'homme du manège où la sienne était en pension, sir John au

domestique dont il était suivi, les deux compagnons entraient dans la

maison où Bonnivet avait fait une si courte et si souriante apparition

la veille.

La pièce du rez-de-chaussée qui donnait sur la rue présentait l'aspect

habituel des salles d'armes. Des fleurets étaient appendus le long du

mur, chacun à son clou. Il y avait aussi là des gants, des savates, des

masques et des plastrons. Deux planches longues marquaient la place où

les élèves prenaient leur leçon. Mais cette vaste pièce était toute

vide. Elle se terminait par une porte vitrée du côté de laquelle

arrivaient des bruits d'appels de pieds, des froissements de fleurets,

et les mots: «engagez..., dégagez..., parez quarte..., parez sixte...,

la pointe plus haute..., fendez-vous...» Des éclats de rire

s'entremêlaient à ce jargon d'escrime. Sir John Strabane reconnut le

rire de Lucie et la voix du prince Vitale.

La première porte, en s'entr'ouvrant, avait fait résonner un timbre. La

porte vitrée s'ouvrit comme en réponse, donnant passage à Michel

Heurtebise lui-même, un grand diable d'homme tout en jambes, avec un

visage osseux, que terminait une impériale tournée de côté, comme si

elle fût elle-même allée à la parade. Il n'y avait dans cet étrange

corps que juste ce qu'il fallait pour l'exercice de sa noble profession:

de longues jambes pour mieux se fendre, de longs bras pour mieux filer

un dégagé, et de torse presque rien, de quoi éviter le coup de bouton.

C'était le marquis de Bonnivet qui le protégeait à Florence où l'ancien

prévôt de régiment s'était installé, depuis l'évacuation de Rome par nos

troupes.

--«Mme la comtesse est là,» dit le maître d'armes aussitôt qu'il eut

salué ses visiteurs, «elle prend sa leçon dans la salle réservée avec M.

le prince Vitale. Ah! Elle ira bien, si elle travaille... Elle avait

déjà pris leçon du vivant de M. le comte, à ce qu'elle m'a dit... Elle

n'a rien désappris... Mais voyez...»

Sir John et le marquis entraient en effet dans la seconde pièce, plus

petite que l'autre, et ils s'arrêtèrent quelques minutes à regarder un

spectacle d'une grâce singulière. Lucie était là, vêtue d'une de ces

robes en flanelle blanche, à large col, que les Anglaises adoptent pour

jouer au tennis. Ses pieds fins étaient chaussés de minces souliers de

cuir jaune, dont la couleur contrastait joliment avec ce que l'on voyait

de la soie noire de ses bas. Son chapeau, sa voilette, son ombrelle à

gros pommeau, un cache-poussière en étoffe grise étaient posés sur une

chaise. Quelques-unes des mèches de ses beaux cheveux blonds étaient

défaites et remuaient autour de son masque sous lequel on devinait son

joli visage, animé d'une joie enfantine. Ses yeux brillaient, ses dents

blanches luisaient à travers le treillis de fil de fer, et l'on voyait

qu'un peu de rose teintait ses joues, d'ordinaire trop pâles. La

souplesse aisée de ses gestes, tandis que son bras droit allait et

venait, armé du fleuret, laissait deviner, sous sa toilette, un corps

jeune et leste, d'une vigueur de muscles qu'on n'eût pas attendue de

cette femme à la taille presque trop menue, aux poignets si frêles. En

face d'elle, le prince Vitale, le visage masqué aussi, le torse pris

dans une veste à plastron de peau blanche, bien assis sur ses jambes, la

main gauche relevée pour faire balancier, s'acquittait avec une adresse

accomplie de ses fonctions de professeur improvisé.

--«Bonjour, vous autres,» fit Lucie en continuant de raccourcir et de

tendre le bras pour parer et riposter; «le temps de finir la reprise, et

je suis à vous.»

Les deux arrivants s'assirent et la leçon continua. Le marquis de

Bonnivet donnait à son visage cet air à la fois railleur et indulgent,

avec lequel un frère aîné accueille les innocentes folies de sa soeur,

toujours traitée en enfant gâtée.

--«Brava!» disait-il. «Voyons, votre pied gauche ne tient pas assez à

terre... Vous permettez?...» Et il se levait pour assurer de sa main la

petite bottine jaune sans talon.--«Le torse plus immobile, la tête plus

droite... Vous permettez?...»

Et respectueusement, de sa main, il inclinait un peu en arrière le front

de la jeune femme. Ce n'était pas de ces familiarités que souffrait sir

John, et cependant sa crise de douleur était plus intense encore qu'à la

minute où il avait vidé dans un petit verre les gouttes noires de

l'endormeuse drogue. Non, mais la fantaisie, cette fois, dépassait les

bornes. Était-ce l'action d'une lady de venir dans une salle d'armes

croiser le fer avec un prétendant à sa main? Il regardait le prince,

dont le corps bien d'aplomb gardait une élégance si mâle sous le costume

d'escrime, et plus il constatait la beauté de ce fier garçon, plus il

haïssait Lucie de sa nouvelle escapade.

--«Qu'en dites-vous?» fit la jeune femme, lorsque son partner eut lancé

le traditionnel:--En place, repos.--«Je n'ai pas trop perdu,»

ajouta-t-elle en enlevant son masque; puis elle glissa sous son bras

gauche son fleuret à poignée nickelée, et tendant aux nouveaux venus sa

main droite, dont la joliesse n'était plus visible sous le gros gant de

peau grise à crispin verni: «Les fleurets sont excellents et si légers,»

dit-elle au marquis. «Est-ce que vous allez être des nôtres, sir John?

Ce serait si amusant!... Mais vous autres, Anglais, vous méprisez le

_fencing_.--C'est trop fin pour eux,» ajouta-t-elle avec un sourire

malicieux, en se tournant vers Vitale, «il leur faut de violents et

pénibles exercices d'athlète.»

--«Un coup droit, sir John,» interrompit Bonnivet en riant.

--«Je ne riposterai pas,» fit l'Anglais, «je ne suis pas de force.--Me

permettez-vous seulement de vous dire un mot, madame?»

--«Cent, si vous voulez.»

--«Mais un mot à part, pour la petite commission dont vous m'avez

chargé.»

--«Que de mystère!...» répondit Lucie, dont le sourcil venait de se

contracter. «Allons.»

Et elle passa dans la pièce voisine.

--«Que signifie cette liberté?» fit-elle aussitôt qu'elle fut seule avec

Strabane, et à voix basse; mais on sentait la colère dans cet accent

étouffé.

--«Rien, madame,» répliqua le jeune homme, «sinon que je ne peux pas

supporter de vous voir vous compromettre ainsi, et comme personne ne

vous dira la vérité, il faut que vous l'écoutiez... Je vous en supplie,

retournez à la villa tout de suite et que cette folle leçon d'armes soit

la dernière... Voulez-vous être la fable de Florence?»

Elle le regarda, partit d'un éclat de rire strident, et tout en lui

jetant un «merci,» elle rentra dans la seconde salle et dit au prince:

--«Une autre reprise, voulez-vous?»

Et sir John en s'en allant put entendre la voix de son rival qui faisait

de nouveau:

--«Engagez... une, deux... Parez tierce..., bon... Parez quarte...»

--«Ah! sans coeur, sans coeur!» grommelait le malheureux homme en

regagnant à pied son palais. Et tout haut:--«Il faut en finir!»

V

Mme de Nançay, une fois sir John parti, continua de faire des armes

comme auparavant, peut-être même avec plus de vivacité, pendant quelque

deux ou trois minutes, puis brusquement elle jeta son fleuret.

--«Voyez donc si ma voiture est là,» dit-elle au marquis.

Et sur la réponse affirmative de ce dernier, elle regarda la petite

montre qui pendait à sa ceinture de cuir, en forme de breloque:

--«Onze heures passées. Je me sauve,» dit-elle.

Et en un tour de main elle eut posé son chapeau sur ses cheveux, noué sa

voilette, enveloppé de son long manteau gris son excentrique toilette.

Ses cils trop longs soulevaient sa voilette blanche nouée un peu trop

près.

--«Adieu, messieurs,» dit-elle avec un sourire énervé.

--«Elle n'est pas contente,» fit le prince Vitale, quand elle fut

remontée dans sa victoria.

--«Querelle d'amoureux entre sir John et elle,» répondit Bonnivet.

--«Bah!» répliqua l'autre, «il se trouvera bien quelqu'un pour les

raccommoder.»

Ce disant, il regardait son interlocuteur de ses yeux si noirs, si fins:

«Ah! monsieur le marquis,» disaient ces yeux, «vous voudriez bien nous

faire croire cela et nous rendre jaloux et savoir nos intentions. Vous

ne saurez rien, sinon que nous nous moquons de votre petit manège et que

nous le connaissons comme vous-même.»

Et, tout haut:

--«Tirez-vous, ce matin?»

La victoria de Mme de Nançay courait maintenant le long des rues de la

ville, où les barres bleuâtres d'ombre froide et les barres blanches de

brûlant soleil alternaient sur le pavé clair. Elle passait devant les

vieux palais dont les rudes blocs, les fenêtres grillées, les murs

garnis d'énormes anneaux révélaient l'existence dangereuse d'autrefois.

A la base de ces palais, c'était comme une bordure de printemps mise par

l'étalage des marchands de fleurs qui avaient déposé là par gerbes des

oeillets blancs, des tulipes rouges, des roses rouges et blanches, des

narcisses pâles au coeur jaune. Le contraste de ces éclatantes couleurs

avec le ton noirâtre des pierres n'amusa pas une minute les yeux bleus

de Lucie qui se fixaient ailleurs sous la ligne de leurs sourcils

froncés. Un des traits enfantins de ce caractère était la préoccupation

excessive de l'opinion d'autrui. Comme il arrive à beaucoup de personnes

victimes de ce sentiment pusillanime, elle bravait et froissait

volontiers cette opinion, puis elle souffrait des critiques ainsi

provoquées. C'est le sort habituel de la vanité naïve: elle se

singularise pour être remarquée, et le blâme qui suit toute singularité

lui est une blessure.

--«De quel droit sir John se permet-il de me juger,» pensait-elle, «et

de me le dire? Oui, de quel droit? Est-ce que j'ai fait quelque chose de

mal, et, quand je l'aurais fait, est-ce qu'il est mon mari, ou mon

fiancé?...»

L'évidence de ce raisonnement ne prévalait pas contre une colère

insupportable, celle de subir une dépréciation dans l'esprit du jeune

Anglais. Une des places invisibles de son amour-propre s'était mise à

saigner.

--«Mais est-ce que je l'aime,» se demanda subitement Lucie, «qu'une

opinion de lui ait le pouvoir de me jeter dans un tel état?»

Elle s'étudia tout de suite avec le mélange d'angoisse et d'espérance

qu'elle apportait à cette sorte d'examen. Elle le renouvelait souvent,

et paralysait ainsi son coeur, sans même s'en douter, par l'effort des

réflexions qu'elle faisait sur elle-même. Elle se regardait dans le fond

de l'âme, et chaque fois elle constatait les insuffisances d'un

sentiment qui, pour grandir, eût dû s'ignorer et se développer dans le

mystère. Puis elle se disait: «Non, ce n'est pas cela,» et elle

recommençait, comme ce matin où, dans sa voiture maintenant lancée sur

la route, parmi les haies de roses, elle se demandait:--«Voyons, est-ce

que j'aimerais sir John?»

Elle s'abandonnait au bercement des roues, les yeux fermés à demi pour

mieux ramener sa pensée sur elle-même:

--«Quel est le signe le plus certain de l'amour?» se disait-elle. «Que

la présence de ce qu'on aime soit indispensable au bonheur... Mais la

présence de sir John ne me manquait pas ce matin... Je faisais des armes

avec Vitale, sans plus penser que l'autre existât... Non, je ne l'aime

pas.»

Et tout de suite elle se posa la question, qui, dans la tête d'une

femme, accompagne inévitablement ce genre d'enquête:

--«Et lui, m'aime-t-il? Comme ses yeux s'allument quand il me regarde!

Mais, chez les hommes, le désir et la jalousie produisent des effets

pareils à ceux de l'amour.»

Involontairement elle se rappela, en pensant aux yeux de sir John, les

yeux de son mari, lorsqu'il se préparait à lui faire une de ces

tragiques scènes dont elle avait failli mourir. Elle eut un petit

frisson de peur:

--«C'est assez d'une fois. Je ne serai jamais lady Strabane,»

conclut-elle à la porte de sa villa. Elle descendit pour marcher un peu

avant de rentrer. Il était midi. Le vert jardin dormait sous le soleil

qui faisait étinceler le marbre des statues et qui avivait les couleurs

sur la façade peinte de la maison. Mme de Nançay s'engagea sous un

massif qui conduisait à une allée de lilas. Ces arbustes n'étaient pas

encore en pleine floraison. Çà et là, une grappe plus ouverte que les

autres commençait de s'épanouir. Lucie cueillit quelques branches et les

respira, tout en regardant l'azur lumineux du ciel. L'émotion

désagréable que la tyrannique sortie de sir John lui avait infligée s'en

allait, lui laissant seulement le souvenir de ne pas s'être ennuyée ce

matin-ci. Le parfum des fleurs était si doux qu'un attendrissement

s'empara d'elle qui changea la nuance de ses réflexions:--«Malgré tout,

comme il est sincère!» En disant ces mots, elle songeait à

l'Anglais.--«Il m'aime vraiment... Viendra-t-il aujourd'hui s'excuser de

son algarade?» Elle regarda sa montre, et, comme une pensionnaire, elle

battit des mains:--«S'il vient avant deux heures et demie, c'est un

signe qu'il m'aime, et je serai très douce. S'il vient après, je serai

très mauvaise...» Et, toute souriante de ce pacte enfantinement conclu

avec sa propre coquetterie, elle rentra dans la villa, où Maurice et Mme

Olivier l'attendaient pour le déjeuner.

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 11 / 22 段