Le dernier des invités était parti, justement ce prince Vitale, par

l'éloge duquel le marquis de Bonnivet s'amusait d'ordinaire à piquer

Strabane. Mme de Nançay restait seule dans le petit salon où elle

recevait ses intimes,--petit?... Pour une villa italienne, car le

plafond étalait son ciel de fresque à huit mètres au moins du tapis, et

toutes sortes de meubles anciens s'y groupaient à l'aise, révélant

l'extravagance du grand seigneur russe qui avait précédé la nouvelle

locataire. Elle avait modifié la physionomie de cette pièce par des

étoffes jetées un peu partout, par la profusion de menus bibelots

apportés avec elle, par la dispersion de-ci de-là de photographies dans

des cadres modernes, par l'installation, dans un coin, d'une

bibliothèque basse, où s'entremêlaient à côté de reliures précieuses les

cartonnages estampillés des romans empruntés au cabinet de lecture de

Vieusseux. Sur les murs étaient appendus en grand nombre des tableaux

attribués à des maîtres illustres et achetés par Wérékiew avec une telle

absence de discernement que des oeuvres excellentes s'y déshonoraient à

côté de honteuses enluminures. Parmi ces toiles, auxquelles le temps ou

une savante préparation avait donné une patine passée et vieillie, un

portrait surprenait par le tapage de ses couleurs fraîches. C'était

celui de Mme de Nançay, exécuté par Mirant, le maître français alors à

la mode. Elle y était représentée en grande toilette, et de dos,

tournant la tête de manière à montrer son joli profil, légèrement menu

et busqué.--Lucie de Nançay aimait cette peinture qui lui rappelait la

toute jeune femme qu'elle n'était déjà plus, et, ce soir, elle la

regardait, couchée sur un divan dans l'ombre grandissante. Elle se

plaisait toujours à ces longues immobilités silencieuses dans le

crépuscule, et ne sonnait pour avoir de la lumière qu'à la dernière

minute. L'enivrement de la gaieté physique déployée toute la journée se

résolvait en une fatigue alanguie qui la faisait rêver--indéfiniment.

Elle se revoyait dans ce portrait... Elle n'avait pas vingt ans alors.

C'était presque au lendemain de son mariage avec M. de Nançay, un grand

et beau jeune homme qu'elle avait épousé quoiqu'il fût beaucoup moins

riche qu'elle; un peu pour sa belle mine et aussi parce qu'il portait un

nom ancien. Elle-même n'était qu'une demoiselle Olivier, et ce mariage

la faisait la petite-cousine par exemple de Mme de Tillières, l'amie

intime de la comtesse de Caudale. On s'était étonné du consentement

donné par la famille de Nançay à cette union, parce qu'on ignorait le

terrible secret, que la mère du jeune homme savait, elle, trop bien. Ce

malheureux n'avait pas toute sa raison. Ce hardi cavalier, aux manières

toujours un peu brusques, était hanté par une idée fixe. Il savait que

la manie du suicide s'était rencontrée chez quelques membres de sa

famille maternelle. Il en avait peur, et, quand cette pensée devenait

trop forte, il buvait pour l'abolir. Son ivresse aboutissait à des accès

de colère furieuse, durant lesquels il ne se possédait plus et menaçait

de mort quiconque lui résistait. Maintenant encore, Lucie éprouvait un

frisson de terreur à se rappeler la première des affreuses scènes où

elle avait dû affronter ce tragique maniaque. C'était précisément au

retour d'une des séances durant lesquelles elle posait pour ce portrait.

Il lui avait serré le bras avec une force si brutale qu'elle en avait

porté la marque pendant quinze jours, et, depuis lors, les scènes

s'étaient succédé sans interruption, elle, malade de frayeur, et lui, la

menaçant de la tuer si elle parlait à qui que ce fût de ces accès

d'égarement. Elle l'avait cru, tant son regard était féroce, et des mois

et des mois elle avait vécu dans cette épouvante, maltraitée jusqu'aux

coups par cet homme auquel elle se trouvait liée, pensant au suicide

elle-même tour à tour et à une retraite dans un couvent. Les pires

expédients lui semblaient faciles qui l'auraient arrachée à cet enfer.

Puis, tout d'un coup, elle s'était trouvée libre, sans avoir même osé le

désirer. On rapportait Victor de Nançay sans connaissance. Son cheval

l'avait jeté par terre dans une promenade. Il mourait quelques heures

plus tard. Elle avait pourtant fondu en larmes. Était-ce de joie,

était-ce d'épouvante?... Elle n'en savait rien... Mais ce qu'elle

savait, c'est qu'elle était libre!

Libre! Vingt-deux ans et tout près de quatre millions de fortune, car

deux héritages successifs l'avaient enrichie encore. Lucie avait donc

passé tout d'un coup du plus dur malheur à la situation sinon la plus

heureuse, du moins la plus capable de donner les conditions du bonheur.

La chance de recommencer sa vie s'offrait devant elle. Cette fois, elle

se fit à elle-même le serment de ne point la laisser échapper. Avec des

apparences de grande légèreté, c'était une très honnête femme. Elle ne

se dit point qu'elle aurait des aventures, et cela lui était pourtant

bien aisé. Non, elle voulait se marier de nouveau, mais, éclairée par sa

première expérience, elle comptait ne pas se tromper, et elle avait

commencé de regarder autour d'elle avec ses beaux yeux bleus de jeune

fille que le chagrin n'avait pu ternir. Tout au plus l'azur de sa

prunelle s'était-il teinté d'un rien de mélancolie. Depuis quatre

années, cependant, ni ces yeux ni le coeur de celle à qui appartenaient

ces yeux de saphir étoilé n'avaient fixé leur choix. Mme de Nançay

était, sans qu'elle s'en doutât, dans des circonstances dangereuses.

Elle avait assez connu la vie pour n'être plus la naïve enfant de sa

seizième année qui dansait au bal avec une si gaie étourderie. Elle

n'avait pourtant pas acquis une véritable expérience. La crise tout

exceptionnelle de son mariage lui avait donné une appréhension de

l'homme, une excessive facilité à s'effaroucher. En même temps, comme

elle avait été très comprimée, elle devait être très sensible à la

moindre douceur câline. Elle courait le danger de méconnaître des

passions sincères à cause des brusqueries de leur sincérité, tandis

qu'une hypocrisie prudente pouvait aisément trouver grâce devant son

ignorance.

L'ombre noyait le portrait davantage et davantage encore. Lucie de

Nançay rêvait toujours. L'arôme d'un bouquet de roses, posé dans un vase

en verre de Venise, la caressait sans l'entêter. Elle se revoyait dans

les premiers temps qui avaient suivi son veuvage, et qu'elle avait

passés à Paris, chez sa mère, Mme Olivier.--Lucie ne s'était jamais bien

entendue avec cette mère, veuve aussi de très bonne heure et toute

mondaine, qui ne soupçonnait pas le secret tourment du mariage de sa

fille. Elle plaignait la jeune femme de ce que cette dernière ne

pouvait, elle, s'empêcher de considérer comme une délivrance, et puis le

grand hôtel vide que Mme Olivier habitait dans le faubourg

Saint-Germain, exactement en face du dôme des Invalides, exhalait une

mortelle atmosphère d'ennui. Lucie avait donc saisi avec enthousiasme

l'occasion de partir pour l'Italie, avec une de ses tantes et un cousin

malade, Maurice, un enfant de vingt ans, qu'elle avait toujours

considéré comme un petit frère, et qui souffrait de la poitrine. Ils

avaient passé tout un hiver à Rome, puis la santé de Maurice

s'améliorant, ils étaient venus s'établir à Florence, dans cette villa

que Mme de Nançay avait louée au prince Wérékiew. Elle aimait le

mouvement étourdissant de l'existence florentine. Cette liberté

Italienne d'aller et de venir la ravissait, et elle avait eu dès le

premier jour autour d'elle une légion de soupirants. Ils accouraient,

attirés par ses millions et aussi par son joli profil, qui se busquait

si finement dans le sourire. Puis ils se retiraient, les uns après les

autres, découragés, elle s'en rendait à demi compte, comme amants, par

sa ferme façon de rompre à la première familiarité; comme maris, par sa

gaieté, son indépendance entière et ce goût du flirt qu'elle affectait

plus encore qu'elle n'en était possédée:--«Si mon mari est jaloux avant

le mariage,» disait-elle plaisamment, «que sera-ce après?»

A l'heure présente, ces soupirants se réduisaient à trois.--Il y avait

d'abord l'Anglais, sir Arthur Strabane, un très grand nom, une très

grande fortune. Mais pourquoi s'habillait-il comme son grand ancêtre du

temps de Georges III, et pourquoi aussi ce géant roux, au visage osseux,

avait-il dans ses yeux, d'un bleu si clair, ces passages de dureté qui

faisaient peur? N'importe! Il était loyal et vraiment bon. Ce grand

corps se remuait avec une grâce agile qui révélait une vie mâle, les

violents exercices, les longs voyages, l'habitude des robustes efforts,

et puis, quelle indiscutable supériorité dans la tenue de ses chevaux et

de sa maison! Il n'habitait Florence que depuis deux ans, et le vaste

palais qu'il avait acheté, réparé, meublé, avec l'énergie volontaire

d'un Anglais très riche, passait pour un des plus beaux de la ville.

Lady Strabane?... Ce nom sonnait bien. Elle aurait une existence

magnifique... Oui, mais l'aimait-elle? Tout d'un coup, elle se

représenta plus nettement les yeux du jeune homme, et la sauvagerie qui

se lisait dans leur arrière-fond lui fit courir un frisson dans les

épaules. Elle se souvint de son mari.--«Que je suis sotte,»

songea-t-elle, «celui-ci est un _teetotaller_, comme ils disent; il ne

boit que de l'eau; jamais une goutte de brandy, ni même de vin. Pourquoi

ces cols, et pourquoi ce regard?»

Sir Arthur Strabane imposait l'estime. Mais le prince Vitale? Ah! le

prince Vitale était charmant. Ce Napolitain au front si blanc, avec

cette ombre bleue que sa barbe rasée mettait sur sa joue, avait les yeux

noirs les plus délicieusement tendres et caressants que Lucie eût

rencontrés, et quelle fantaisie dans la conversation, quelle bonne

humeur jamais interrompue, et quelle voix! Lorsqu'il chantait, lui

aussi, des romances de son pays, il remuait en elle une émotion qu'elle

n'aurait pas su définir, et puis encore, sous des allures de joyeux

compagnon, quelle finesse Italienne!... Quand il clignait son oeil

droit, comme cela, si peu, elle était sûre qu'un piège de conversation

était tendu où d'autres tomberaient, mais le prince Antonio, jamais. Il

était de cette race de voluptueux qui séduisent ou désarment par leur

indolence poussée jusqu'au plus absolu, jusqu'au plus héroïque

désintéressement. Ce n'était un mystère pour personne qu'après avoir

gaspillé, prodigué plutôt, à des vingtaines de parasites un opulent

patrimoine, il finissait de manger sa fortune à même, comme un

personnage d'Alfred de Musset, auquel la naïve imagination de Lucie le

comparait toujours. N'était-elle pas assez riche pour s'offrir le luxe

d'épouser un homme ruiné, si cet homme lui plaisait beaucoup, et le

prince n'était-il pas celui avec lequel sa vie s'écoulerait le plus

légèrement, dans une fête ininterrompue? Il y avait des heures où l'idée

de traverser l'existence, comme un bal, parmi les rires, l'animation et

la musique, lui paraissait la seule raisonnable, et alors son coeur

penchait pour Vitale;--mais Lucie se piquait d'Idéal, elle voulait

souvent passer aux yeux des autres et aux siens propres pour une grande

âme et capable de nobles aspirations. Ces jours-là elle ne songeait pas

tendrement au prince Vitale:--«Je ne l'aime pas,» se disait-elle,

«puisque je ne l'aime pas le matin et le soir, le lendemain, comme la

veille.»

Restait le marquis de Bonnivet. Celui-là était-il amoureux d'elle? A de

certains jours elle se prenait à le penser, tant il lui parlait avec un

intérêt inexplicable sans la passion. A d'autres moments, la réserve du

gentilhomme la faisait revenir sur cette idée. D'ailleurs lui-même

semblait considérer comme impossibles, de lui à elle, d'autres rapports

que ceux de l'amitié. Il se plaisantait sur le privilège de camaraderie

que lui donnaient ses quarante ans passés,--passés de combien? Elle

n'aurait su le dire, tant il avait gardé une jolie et fière tournure, un

visage d'une beauté fine et mâle. Les aventures Parisiennes dont elle

avait entendu si souvent parler avant de le connaître, ne se marquaient

pas en rides sur ce visage impassible. Bonnivet avait été une espèce de

Don Juan, s'il fallait en croire la chronique, mais le Commandeur était

déjà venu sous la forme de la dette. Du moins c'était la version

officielle qu'un matin, le marquis avait réuni ses créanciers, réglé

tout ce qu'il pouvait, et obtenu crédit sur le reste. Il vivait à

Florence par économie, disait-il souvent, afin d'achever de se libérer.

Il négligeait d'ajouter qu'il avait dû donner sa parole à quatre membres

du _Jockey_ de ne plus remettre les pieds à Paris, à la suite d'une

indélicatesse au jeu que ces Messieurs avaient surprise et qu'ils

avaient tue, par respect pour un nom de cette noblesse-là.--«Je veux

vieillir en patriarche,» disait Bonnivet avec une grâce simple et

touchante. Pour le moment, l'existence de cet ancien prince de la mode

était irréprochable de dignité, quoiqu'elle n'eût rien perdu en

supériorité d'élégance. Les deux pièces qu'il occupait dans un vieux

palais sur l'Arno étaient meublées d'une manière exquise, simplement

avec les débris du décor magnifique de son ancienne installation. Une

entente approfondie de toutes les choses de la vie sociale faisait de

cet homme un arbitre presque vénéré des principales maisons de Florence.

Il ne recherchait pas ce rôle. Il ne le fuyait pas. C'était comme sa

fonction naturelle de discerner, en toute circonstance, la règle

d'aristocratie. Pourquoi Lucie de Nançay s'attardait-elle à se dénombrer

les qualités de ce viveur ruiné? Elle était très femme, quoique très

honnête femme, et peut-être la légende de séduction dont une intrigue

avec une princesse de sang royal avait enveloppé Bonnivet, agissait-elle

sur sa pensée. Elle se sentait vaguement curieuse de connaître le

prestige qui avait valu à cet homme des passions comme celle encore de

cette pauvre duchesse de Loré. Tous les salons de Paris avaient retenti

du désespoir de cette pauvre martyre, devenue folle par l'abandon du

marquis. Était-ce le souvenir de ce crime inconscient qui voilait

parfois de son ombre les prunelles du dandy vieillissant?...

Un bruit de pas tira Mme de Nançay de sa rêverie. Un jeune homme entrait

dans la chambre, dont le demi-jour laissait deviner plutôt que voir la

minceur, les membres grêles, le teint souffrant. Il s'était arrêté

quelques minutes pour regarder Lucie, dont la forme blanche faisait une

tache de clarté sur l'ombre de cette heure. Puis, quand elle avait

relevé la tête, si cette ombre n'eût pas été déjà épaisse, elle aurait,

aperçu rougir son cousin,--car c'était lui qui s'approchait d'elle

ainsi.

--«Tu m'as fait peur, Maurice,» dit la songeuse avec un éclat de rire.

«Ah! sauvage, tu n'as pas tenu ta parole, tu as manqué à ma petite

fête.--Tiens,» ajouta-t-elle, «veux-tu sonner pour la lampe?... Chez

quelle Anglaise esthétique as tu passé l'après-midi?--Mais, les belles

fleurs!...» fit-elle en remarquant un gros bouquet d'oeillets blancs que

son cousin tenait à la main.

--«Je les ai cueillies pour toi dans le jardin de lady Rylstone,»

répondit-il.

--«Comme tu as chaud,» reprit Mme de Nançay, en touchant le front du

jeune homme avec un geste de soeur. «Voyons, il faut monter tout de

suite et te changer. Enfant,» continua-t-elle en lui caressant les

cheveux avec la main.--Elle s'était levée et le domestique venait

d'entrer avec une première lampe dont l'unique clarté tombait sur cette

taille souple et gracieuse.--«Oui, enfant, tu n'as pas trop de deux

mères pour te soigner. J'entends ta vraie maman qui rentre. Sauve-toi,

pour ne pas être grondé.--Bonjour, ma tante,» fit-elle en se précipitant

vers une des portes, celle qui donnait sur la villa, tandis que,

machinalement, Maurice Olivier sortait par l'autre. Il tenait de nouveau

dans sa main le bouquet d'oeillets que sa cousine lui avait rendu sans

réflexion, à l'approche de la vieille mère. A peine entré dans sa

chambre où le feu brûlait doucement, où les bougies allumées, les

vêtements préparés sur le lit, les rideaux baissés attestaient le

confort quotidien dont on l'entourait, il se jeta sur son lit en

sanglotant:

--«Elle n'a pas pris mes fleurs, et comme elle s'est amusée

aujourd'hui!...»

Les visages des rivaux qu'il savait avoir auprès d'elle lui apparurent.

--«Si elle soupçonnait seulement combien je l'aime,» soupirait-il à

travers ses larmes. «Mais elle me l'a dit. Je suis un enfant pour elle.

Comme je l'aime!... Et que cela fait mal!»

III

Le marquis de Bonnivet s'était fait déposer par sir John Strabane à la

porte du palais habité par l'Anglais, une grandiose demeure construite

par Michel-Ange pour le neveu d'un pape, ainsi qu'en témoignait

l'inscription encore lisible sur le fronton. Puis il avait marché, comme

d'habitude, jusqu'au club, non sans avoir fait un crochet vers une

maison dont l'enseigne portait: «Michel Heurtebise, maître d'armes

français.» A coup sûr, la réponse à la question qu'il était allé poser à

ce prévôt réjouissait le vieux mauvais sujet,--comme l'appelait le

prince Vitale par une plaisanterie peu goûtée de celui qui en était le

prétexte.--Car il se souriait à lui-même en montant au cercle ou il fit

une partie de rubicon avec un jeune Français de passage à Florence, qui

lui était recommandé particulièrement par un de ses parents. C'était un

jeune bourgeois de vingt-quatre ans, fils d'un négociant, et qui ne se

tenait pas de joie sur sa chaise de jouer aux cartes avec un homme qui

portait un des plus beaux noms de France. Le marquis gagna trente louis

à M. Louis Servin de Figon, c'était ainsi que s'appelait ce jeune snob,

qui n'avait pas encore osé réduire son vrai nom de Servin à une S

invisible et destinée à disparaître devant le Figon à particule.

--«Je vous dévalise,» fit l'heureux joueur avec un de ces jolis sourires

qu'il savait avoir.

--«Vous jouez, marquis, comme vos pères se battaient,» répliqua l'autre

qui, rentré le soir dans sa chambre d'hôtel, devait écrire à sa mère le

bulletin de son voyage et lui annoncer sa familiarité avec un Bonnivet!

Le prudent gentilhomme, guéri à jamais du goût de corriger la fortune

par d'adroites finesses,--comme on disait autrefois,--ne jouait plus

guère qu'avec les étrangers et comme par condescendance. Sa supériorité

d'attention était telle qu'il gagnait presque toujours. Qui donc aurait

pu croire que ces quelques pièces d'or, ainsi récoltées au hasard des

cercles, et si rarement, formaient le plus clair de ses revenus? Il

n'avait l'air ni plus gai, ni plus soucieux que d'ordinaire quand il

avait perdu ou ramassé une somme insignifiante pour le Bonnivet

d'autrefois, considérable pour celui de maintenant. Le soir de sa partie

avec M. Servin, il rentra, comme il faisait chaque soir, pour s'habiller

avant l'heure du dîner en ville. Il était invité ainsi quotidiennement.

Le matin il déjeunait _at home_ de deux oeufs à la coque et d'une tasse

de thé, soi-disant afin de maigrir, quoiqu'il ne pût donner cette raison

de son économie sans quelque invraisemblance. De son luxe de jadis il

avait gardé les divers brimborions en argent ciselé d'un nécessaire de

voyage qui avait été, comme il le disait, ridiculement complet. Le valet

de chambre, qui était en même temps son cuisinier, le servait avec une

dévotion singulière qui se manifestait dans un accent et des tours de

phrase copiés sur ceux de son maître d'une façon presque comique.

--«Monsieur le marquis paraît tout content, ce soir,» disait ce

domestique en le coiffant avec une science que seul il possédait pour

faire valoir les restes d'une chevelure déjà un peu dévastée et le tour

d'une moustache demeurée charmante.

--«Tu le seras moins,» répondit le gentilhomme qui tutoyait son valet,

suivant l'ancienne mode, «quand tu sauras qu'il te faut aller ce soir

même à la villa Wérékiew pour y porter ce billet, ainsi que chez sir

John.»

--«Cela me fera marcher,» répondit Placide. «Je fais si peu

d'exercice... Je deviendrai goutteux au service de Monsieur le marquis.»

--«Tu n'es pas digne d'avoir la goutte,» répliqua Bonnivet qui ne put

s'empêcher de sourire en retrouvant dans la bouche de son familier une

formule qu'il employait souvent lui-même pour justifier l'habitude

économique de ne jamais prendre un fiacre. Après tout, peut-être

l'économie se trouvait-elle en rapport avec l'hygiène. Le marquis le

pensa en se regardant, maintenant que sa toilette était finie, dans une

grande glace encadrée de fleurs peintes qui formait un des murs du

cabinet où il s'habillait. Sa sveltesse, dessinée par l'habit noir,

faisait de lui le rival de n'importe quel jeune homme. Il reconnaissait

bien le Bonnivet qui tenait autrefois conseil de costume et que les

débutants venaient visiter quand il s'habillait, comme ils font

aujourd'hui pour un Raymond Casal ou pour un Philippe de Vardes.

«Surtout,» leur disait-il, «n'ayez pas l'air pioché.» Et lui-même,

quoique les détails de sa mise fussent examinés et calculés par le menu,

ne semblait avoir cherché ni le large ruban de moire suspendu à son

gilet par un mince crochet d'or qui soutenait son lorgnon de forme

ancienne, ni la coupe spéciale de son col et de ses manchettes, ni la

fine cambrure de son gilet blanc que des boutons d'or mobiles fermaient

coquettement. Ce soir-là, un je ne sais quoi de presque triomphant

éclatait en lui, qui le rendait réellement si jeune que Placide ne put

s'empêcher de le lui dire:

--«Ah! Monsieur le marquis est toujours leur maître à tous. Avec un

tailleur et de l'argent, moi je serais comme eux, et, sans tailleur, ils

seraient comme un de nous...»

De quels personnages mystérieux parlait ainsi le valet de chambre, et

qui désignait-il par ces «ils» et ces «eux?» Le marquis ne chercha pas à

le savoir, mais ce compliment naïf lui fit plaisir, et ce fut en

fredonnant un air d'Offenbach,--souvenir de sa jeunesse,--avec un

visible entrain, qu'il s'assit à sa table pour écrire deux petits

billets: l'un informant Mme de Nançay que les fleurets et les gants

étaient arrivés, que le rendez-vous chez le maître d'armes était pour

dix heures et qu'elle prévînt le prince Vitale;--l'autre adressé à sir

John Strabane et lui demandant s'il lui plaisait de monter à cheval à

huit heures et demie pour aller de compagnie aux Cascines. Ces deux

billets si simples avaient-ils l'un avec l'autre une énigmatique

corrélation? Toujours est-il qu'en les fermant et apposant sur la cire

le chaton de sa bague,--une bague donnée par François Ier à l'amiral

Bonnivet, le vieux mauvais sujet avait dans sa moustache blonde un

sourire qui n'eût rassuré ni Lucie de Nançay ni sir John sur ses

intentions. Mais quel intérêt pouvait-il avoir à les brouiller puisqu'il

était l'ami de sir John? Avait-il donc l'intention secrète d'épouser

Lucie? Et cependant c'est avec une malice aiguë dans l'éclair de ses

yeux qu'il s'achemina vers la maison où il allait dîner, maniant de sa

main fine une canne au pommeau de laquelle était ciselé un combat de

Titans, chef-d'oeuvre d'un rival de Cellini. Un homme si évidemment

préoccupé de tous ses devoirs de fatuité que le moindre objet à son

usage était choisi avec un soin jaloux, pouvait-il suivre un plan de

conduite dans la vie? A coup sûr, Lucie de Nançay, en recevant son

billet deux heures plus tard, ne le pensa pas une minute, et pas

davantage sir John quand on vint lui transmettre l'invitation du marquis

dans le petit salon où il s'était retiré.

L'Anglais était rentré chez lui sous une impression de grande tristesse.

Il avait réellement souffert des aparté de Lucie et du prince Vitale, il

avait ressenti à cette occasion cette sorte de malaise physique dont

tous les jaloux connaissent trop bien le supplice, et la simple petite

phrase du marquis sur la beauté de son rival avait encore augmenté cette

angoisse. Il donna l'ordre qu'on dételât les chevaux, écrivit un billet

pour se dégager d'un dîner auquel il était prié, passa un costume de

fumoir,--car, en sa qualité de sujet de Sa Majesté la reine Victoria, il

poussait jusqu'à la manie l'habitude d'une tenue spéciale pour chaque

nouveau rite de la vie,--et, couché sur un grand divan de cuir de sa

pièce favorite, celle où il se renfermait quand il avait l'âme noire, il

commença de fumer du tabac très fort et très brun dans une courte pipe

de bois de bruyère. C'était une mauvaise habitude contractée dans son

collège de Christ-Church, à Oxford, et il la reprenait dans toutes ses

tristes heures. De moment en moment, il faisait sauter le bouchon d'une

bouteille de soda, en versait le contenu dans un grand verre, et coupait

le tout d'une forte dose de whisky. Lui qui ne touchait, dans le monde

et à sa table, ni à un verre de vin, ni à un verre de liqueur, il aimait

à s'intoxiquer seul ainsi avec cette boisson Irlandaise qui sent la

fumée et qui grise durement.

--«Cette idée,» s'écriait-il par moment, «est intolérable.»

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 10 / 22 段