Quoique cette dernière petite phrase fût tout à fait

_Legrimaudesque_,--comme disait volontiers André,--le reste du discours

relatif à Mlle Gransart révélait des sentiments si extraordinaires chez

l'infortuné, que cela seul m'avait donné une envie démesurée de

connaître cette vieille fille. L'âge où était mort le père et les

vingt-cinq ans de parasitisme avoués par Legrimaudet la classaient dans

cette catégorie où se rencontrent les plus intéressants exemplaires des

caractères féminins. Devait-elle être en effet une sainte créature pour

avoir su dompter ce chien enragé qui mordait toutes les mains par

lesquelles il était nourri! Cette curiosité ne m'aurait cependant pas

décidé à la démarche que je tentai, aussitôt sorti du bouge de la rue

Princesse, si je n'avais jugé urgente l'intervention de cette unique

amie du mourant. Car il était bien malade et il fallait, à tout prix, le

faire transporter ailleurs, pour tenter de lui adoucir au moins ses

derniers jours. J'avais trop vu de quel geste il recevait les offres de

service pour renouveler les miennes, et je ne voyais personne qui pût

mieux réussir. L'autorité de Mlle Gransart serait-elle plus forte? En

tout cas, il était de mon devoir d'essayer. Je saurais sans doute

l'adresse de la vieille fille chez le concierge du Louvre. Me voici donc

hélant un fiacre devant Saint-Germain-des-Prés, et, tandis que la

voiture descendait la longue rue des Saints-Pères, pour gagner la Seine,

je me rappelle être tombé dans une mélancolie plus profonde. Le coeur

étrange de ce terrible homme s'éclairait pour moi jusque dans son plus

intime repli, et c'était justement son geste de refus à mon assistance

qui me le faisait apercevoir ainsi tout entier. Oui, l'orgueil l'avait

perdu, mais d'abord le plus noble orgueil, celui du littérateur qui se

croit élu pour une besogne de gloire. Sous l'influence de cette illusion

déraisonnable, de cette fierté folle de son talent,--et qui s'appelle

chez un véritable grand homme une sublime constance,--il s'était

soustrait au métier. Sans métier, il avait eu faim. Acculé à ce dilemme

tragique: mourir ou mendier, il avait mendié, et de tendre la main lui

avait déchiré, chaque fois, toute l'âme! Sa littérature avait suivi. Les

diverses pièces de cette machine à haine m'apparaissaient jouant les

unes sur les autres avec une logique effrayante. Car s'expliquer avec

cette précision la genèse du mal, c'est toujours risquer d'aboutir au

doute sur la Providence, et quand on est parvenu, après des années de

lutte, à retrouver, sous les arides analyses de la science, la foi dans

l'interprétation consolante de l'Inconnaissable, on a si peur de la

perdre, cette foi et cette espérance, si peur de ne plus prononcer avec

la même certitude la seule oraison qui permette de vivre: «Notre Père

qui êtes aux cieux...» Qu'il est troublant alors de se rencontrer devant

un problème de laideur morale et de douleur physique aussi cruellement

posé que celui-là! Il faut croire qu'il y a un sens mystérieux à ce

douloureux univers, croire que les angoissantes ténèbres de la vie

s'éclaireront un jour, après la mort. Mais comme on est tenté de nouveau

par l'horrible nihilisme en présence de certains naufrages d'âme et de

destinée! Ces réflexions philosophiques me poursuivirent, plus anxieuses

encore, dans le long trajet que j'eus à faire du Louvre où l'on me donna

bien l'adresse de Mlle Gransart jusqu'à la rue Boulainvilliers, à Passy,

où elle demeurait. A mesure que j'approchais et le long des silencieuses

avenues de ce paisible quartier, je voyais se multiplier les petites

maisons, isolées dans leur jardinet, asiles de félicité bourgeoise qui

contrastaient ironiquement avec l'atroce endroit où agonisait le protégé

de la vieille fille; puis je pensais à cette dernière, aux procédés de

délicatesse qu'elle avait dû employer vis-à-vis du monstre pour tant

l'obliger sans jamais le blesser. Je me demandais quelle image cet

esprit innocent se formait du plus venimeux réfractaire de notre âge.

J'allais bientôt être renseigné, car j'approchais du numéro désigné par

le concierge du Louvre. Le fiacre s'arrêta. Ce n'était pas tout à fait

le petit hôtel avec sa marge de gazon tel que ceux dont je venais de

comparer l'élégance confortable à l'infâme gîte de Legrimaudet,--mais

une maison plus modeste, à quatre étages, de celles qui supposent chez

leurs locataires la sécurité de six, de sept, de dix, de douze mille

francs de rente au plus. Le portier, tailleur de son état, comme

l'indiquait une petite affiche écrite à la main, travaillait, quand je

frappai au carreau de la loge, au raccommodage d'une redingote qui

appartenait sans doute à quelque autre ami plus aisé de la vieille

fille. Au ton avec lequel il prononça son nom pour répondre à ma

question: «Mlle Gransart est-elle chez elle?...» je voulus reconnaître

la preuve d'un respect infini, presque d'une vénération:

--«Mlle Gransart est sortie,» me dit-il, «et comme c'est le jour où

Mademoiselle va chez son frère, aux Batignolles, elle ne rentrera pas

avant dix heures...»

--«Et elle n'a laissé personne à la maison?»

--«Non, monsieur. Mlle Annette accompagne toujours Mademoiselle, quand

Mademoiselle dîne dehors...»

--«Voulez-vous me donner de quoi lui écrire un mot?» demandai-je, tant

j'étais persuadé de la gravité des circonstances et que la bienfaitrice

du malade devait être prévenue aussitôt. Ce ne fut donc pas un mot, ce

fut une vraie lettre que je griffonnai ainsi, sur les deux feuilles de

papier écolier que le portier-tailleur finit par découvrir dans ses

placards, tout en grommelant: «Si ma femme était là! Elle sait où sont

les affaires du petit. Mais elle est allée justement le prendre à sa

classe...» Dans cette lettre, j'expliquais à Mlle Gransart la situation

de M. Legrimaudet, dont je lui donnais l'adresse, sans révéler, bien

entendu, la variété d'hôtel garni qu'habitait le misérable. Je lui

disais, en termes qui durent être émus, car je l'étais moi-même au plus

haut degré, qu'elle seule pouvait avoir assez d'influence sur le malade

pour le décider à un transfert dans quelque maison de santé. Je lui

indiquais, en outre, mon adresse à moi et celle des deux ou trois

hospices payants et décents que je connaissais. Enfin, je mettais mes

modestes ressources à la disposition de cette bonne oeuvre. Hélas! je ne

rapporte tous ces détails que pour arriver à un aveu qui n'est guère en

rapport avec la chaleur de cette missive. Mais je tiens à le faire,

quand ce ne serait que pour caractériser la sorte de charité dont ce

pauvre Legrimaudet avait toujours vécu. Ah! Cette charité parisienne

qu'aucune croyance ne soutient et qui n'est qu'un mouvement de la chair

et du sang, comme elle a tôt fait de s'interrompre quand l'objet de

notre émotion n'est plus sous nos yeux! Quoi d'étonnant si la

sensibilité suraiguë des pauvres a tôt fait, elle aussi, de mesurer le

peu de profondeur de cette pitié dont nous sommes si honteusement fiers?

Ils discernent ce qu'il entre d'égoïste hypocrisie dans nos

attendrissements superficiels et momentanés, et ils sont ingrats parce

qu'ils sont perspicaces, avec une dureté qui ne prouve sans doute pas la

noblesse de leur coeur, et que cependant nous méritons. Je devais dîner

en ville et aller au théâtre le soir de cette après-midi, employée du

moins utilement. Je m'absorbai si bien dans cette double distraction,

que l'image de M. Legrimaudet s'effaça presque de ma pensée, et le

lendemain j'oubliai d'aller demander de ses nouvelles. Le surlendemain

de même, en proie à ces inutiles et multiples occupations auxquelles les

meilleurs de nous sacrifient sans cesse le soin de ce que les moralistes

chrétiens appellent si justement le Salut, ce travail sérieux et continu

sur notre être intime. Bref, j'avais laissé passer quatre fois

vingt-quatre heures, sans plus m'inquiéter du malade de l'hôtel

Cordaboeuf. Aussi fus-je saisi d'une espèce de honte bien voisine du

remords quand, revenant du théâtre encore dans la nuit de ce quatrième

jour, je trouvai parmi mon courrier la lettre suivante, que je transcris

sans en changer une syllabe, car certains compliments immérités sont

quelquefois la plus dure des satires, et, d'autre part, ce petit

document peut servir à montrer combien le vieux proverbe a raison qui

dit que toute chose est pure pour les purs.

«_Passy, 25 mai._

«Monsieur,

«Vous avez montré un si touchant intérêt à ce digne et malheureux M.

Legrimaudet, que je m'excuse de n'avoir pas renseigné plus tôt votre

sollicitude sur ce cher ami, que nous avons eu, hélas! la douleur de

perdre hier, à la maison des Frères Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot, où

je l'avais fait transporter l'avant-veille, d'après vos bonnes

indications. La misère et l'injustice avaient depuis longtemps miné

cette nature qui cachait sous des dehors parfois irrités une touchante

fidélité à ses anciennes amitiés, et une foi profonde. Aussi Dieu a-t-il

fait à notre ami la grâce de conserver sa connaissance et de mourir en

bon et fervent chrétien. Je crois correspondre à vos désirs en vous

prévenant que le service funèbre sera célébré à l'église

Saint-François-Xavier, demain matin à neuf heures. Le corps sera

transporté ensuite au cimetière Montparnasse.

«Recevez, monsieur, mes compliments empressés,

«ÉVELINE GRANSART.

«P.-S.--J'oubliais de vous remercier de votre offre généreuse dont M.

Legrimaudet aurait été certainement si touché. Je me réservais de la lui

communiquer aussitôt qu'il pourrait supporter une émotion.»

Je me souviens. Je demeurai longtemps à lire et relire cette lettre, au

lieu de me mettre au lit. N'évoquait-elle pas pour moi tout un drame

comme la vie seule en compose, avec des personnages venus de toutes les

provinces du monde des âmes? Mareuil et sa paradoxale gouaillerie, Juste

Dolomieu et sa ferveur de brave artiste jeune, le petit Henri et son

enfantine férocité, m'apparaissaient tour à tour, puis les pensionnaires

de l'honorable Cordaboeuf, enfin la noble inconnue à la charité

véritable de laquelle Jean Legrimaudet avait dû de ne pas réaliser le

funeste projet de son blasphème final. Et moi-même, avec mon

indifférence tour à tour attristée et distraite, un bon mouvement

m'avait fait contribuer à cette rédemption de la dernière heure, puisque

Mlle Gransart n'avait été prévenue que par moi de la maladie de son

protégé. Allons, je réparerai du moins mon oubli de ces quatre jours en

me levant de bonne heure le lendemain et en assistant au convoi du

malheureux. D'ailleurs, n'y aurais-je pas assisté, même sans cette idée

d'un devoir à remplir, rien que pour voir de près la mystérieuse vieille

fille qui avait trouvé dans son coeur de quoi plaindre et aimer un

Legrimaudet? Dès ce lendemain donc, j'étais à l'église, accompagné de

Juste Dolomieu que j'avais envoyé chercher par mon domestique avec un

mot, pour qu'il y eût du moins deux hommes de lettres à l'enterrement de

cet écrivain qui s'en allait dans une telle misère. Je dois dire que mon

jeune ami s'était prêté de bonne grâce, et malgré ses répugnances

vis-à-vis du pamphlétaire, à cette corvée d'humanité. Nous étions donc

là, debout, les bras croisés, à suivre dans une des chapelles de cette

église, la plus laide, certes, de ce Paris où il en est de si laides,

l'office des morts dépêché par un prêtre pressé, devant le triste

cercueil. Il y avait à quelques pas de nous, agenouillées, deux femmes,

dont l'une était visiblement la servante de l'autre, et cette autre,

tout en noir, montrait en priant un visage doux et mortifié, d'une piété

si sincère que sa laideur un peu commune en était transfigurée. Les yeux

bleus de Mlle Gransart étaient si frais, si tendrement frais et purs,

ils révélaient une telle candeur d'innocence, qu'une femme ne pouvait

plus être laide avec ces prunelles-là. Mais, faut-il l'avouer? c'était

Mlle Gransart que j'étais venu regarder, et je n'avais d'attention que

pour un cinquième personnage qui occupait une chaise à côté d'elle: un

homme d'environ quarante ans, la face rasée, la joue fleurie, l'oeil

autoritaire, la bouche importante, un homme considérable enfin, bien en

point, avec des épaules d'athlète moulées dans une redingote d'un drap

solide, la vraie redingote classique du propriétaire. Sa large main

gantée de noir tenait un petit paroissien, sans doute celui d'une des

femmes de sa maison,--ou de ses maisons,--car j'avais reconnu Cordaboeuf

au geste tout à la fois réservé, recueilli et protecteur qu'il avait

fait à Juste Dolomieu, son locataire. Nous étions debout, comme je l'ai

dit, ce dernier et moi, les bras croisés, qui gardions une attitude,

respectueuse mais peu édifiante, de libres penseurs égarés dans une

église. Cordaboeuf, lui, ne perdait pas une ligne des prières qu'il

lisait dans le paroissien, et il suivait avec une ponctualité

irréprochable les moindres mouvements de sa voisine. Mlle Gransart

s'agenouillait, il s'agenouillait. Elle se signait, il se signait. Elle

baissait la tête, il baissait la tête, montrant entre son col très blanc

et la racine de son épaisse chevelure une nuque de boucher, rouge et

puissante. L'ironie, cette fois, dépassait la mesure. Il était écrit

pourtant que M. Legrimaudet s'acheminerait vers son dernier gîte dans

une ironie encore plus étrange, car, la messe une fois dite, et quand

Mlle Gransart, après avoir suivi le cercueil la première, se fut

retournée vers nous pour nous saluer d'une légère inclinaison de tête,

je pus voir Cordaboeuf arrondir son bras et l'offrir à la sainte fille

qui accepta cet appui pour gagner sa voiture où elle monta, suivie de sa

bonne. Le corbillard de la dernière classe s'ébranlait, escorté de ce

fiacre, et comme nous nous préparions, Juste et moi, à prendre notre

voiture à notre tour, afin d'accompagner aussi le convoi, l'étonnant

personnage s'avança vers nous:

--«Vous allez jusque là-bas, messieurs?» nous dit-il; «je regrette de ne

pouvoir en faire autant! Vous savez, les affaires... Ce n'est pas pour

me plaindre, car cette bonne demoiselle a tout payé, mais c'est ça qui a

fait mourir le vieux, tout de même, de quitter sa chambre... Il était si

tranquille chez nous, et gai, et boute-en-train! Les femmes l'aimaient

bien... Tous les matins en descendant il avait toujours à nous pousser

quelque petite blague...»

* * * * *

Telle fut l'oraison funèbre de M. Jean Legrimaudet venu de Dijon pour

rivaliser avec la gloire de Bossuet, auteur de plusieurs volumes, à qui

la somnambule avait prédit qu'il mourrait millionnaire, sénateur,

officier de la Légion d'honneur et célèbre, et qui l'avait cru.--Pauvre

monstre!

_Paris, décembre 1889.--Palerme, janvier 1891._

III

Maurice Olivier

_A MON BEAU-FRÈRE GERVAIS DESMANÈCHES._

I

Sur la terrasse de la villa Wérékiew,--la Folie Wérékiew, comme on

l'appelait depuis la ruine du prince,--les invités se pressaient les uns

après les autres. La fête que donnait la jeune comtesse de Nançay, la

locataire actuelle de cet étrange palais de marbre, construit par une

fantaisie de maniaque à une heure de Florence, se trouvait coïncider

avec la plus lumineuse, la plus fraîche journée du printemps nouveau. Un

ciel d'un bleu intense enveloppait la campagne semée d'oliviers pâles et

de cyprès noirs, où d'autres villas surgissaient par intervalles. Très

au loin, l'ondulation des collines laissait apparaître le dôme de la

vieille cité toscane, le Campanile, et, à l'extrémité de l'horizon,

l'eau de l'Arno luisait au soleil parmi la verdure des Cascines, comme

une plaque de métal brisée en morceaux épars.

Cent personnes environ allaient et venaient, les unes en plein air, les

autres sous la large tente dressée à l'une des extrémités de la terrasse

et qui abritait une grande table chargée de tout l'appareil du goûter

parmi des touffes de fleurs. En face de cette tente, quatre musiciens

napolitains chantaient des airs de leur pays. Ils étaient gras,

luisants, vêtus d'une manière à la fois sordide et prétentieuse, avec

des pantalons et des jaquettes donnés par quelque généreux dilettante,

des cravates de couleur vive, des bagues où flamboyaient de grosses

pierres fausses, et ils portaient des chapeaux de haute forme. L'un

touchait de la mandoline, deux tenaient le violon et le quatrième le

violoncelle. Et ils chantaient avec une ardeur infatigable, non pas

comme des mercenaires, mais pour eux, pour le plaisir de donner de la

voix, exagérant la mimique des paroles prononcées. Quelquefois l'un

d'eux dansait en mesure, et les mélodies populaires paraissaient plus

chaudes, plus vibrantes sur cette terrasse, devant la façade claire de

la maison, au bord de ce jardin où frémissaient des lilas, où des

statues brillaient, blanches parmi les premières verdures si tendres.

Mais l'assemblée de gens du monde qui se trouvait là, toute mêlée

d'hommes et de femmes de dix nationalités différentes,--comme il arrive

dans cette Cosmopolis qui est Florence,--continuait son papotage de

chaque jour. On causait par cinq et par six, par deux aussi, mais dans

les allées du jardin. Cela donnait l'impression d'une sorte de journée

d'un décaméron moderne, auquel manquaient seulement les fiers costumes,

la poésie d'âme des décamérons d'autrefois et leur charme de naïveté.

--«Quelles nouvelles avez-vous du différend entre la Russie et

l'Angleterre, sir Arthur?» disait, en prenant une tasse de thé, un des

plus élégants parmi les hommes qui se trouvaient là. Il était grand,

mince, merveilleusement pris dans sa redingote ajustée, et il avait une

de ces physionomies sans âge que conserve des années et des années un

art de la toilette poussé jusqu'à son plus extrême raffinement. Son

profil busqué rappelait vaguement, même sous le chapeau moderne, quelque

ancien portrait de seigneur du XVIe siècle, et, de fait, ce personnage

n'était rien de moins que le marquis Hercule-Henri de Bonnivet, un des

descendants les plus authentiques du célèbre ami de François Ier. Le

personnage qu'il avait appelé sir Arthur était, lui, un long et bizarre

Anglais, au visage glabre, aux os énormes, ainsi qu'en témoignaient ses

pieds et ses mains, vêtu d'une façon trop originale et qui eût paru

excentrique s'il n'avait eu si grand air, avec des pantalons trop

larges, une jaquette d'une coupe ancienne, un col très haut, qui le

faisait ressembler à une figure du temps du Directoire, et, répandu sur

tout cela, un air d'impertinence qui attestait, chez cet homme de trente

ans, une conscience absolue de sa supériorité.--«Regardez-moi bien,»

semblait-il dire, «je suis Sir Arthur Strabane, baronnet, j'ai

vingt-cinq mille livres sterling de revenu, je suis apparenté à deux

ducs et je ne sais combien d'autres barons. J'ai pris mes degrés à

Oxford et j'ai des muscles d'athlète. Comment ne vous serais-je pas

supérieur?»

--«Non, marquis,» répondit-il dans le plus pur français, «aucune

nouvelle, sinon le mot de l'ambassadeur de Russie à Londres, chez lady

Banbury: Si l'Angleterre nous prête de l'argent et si nous lui prêtons

des hommes, on pourra se battre... Voilà où nous a mis, en quelques

années, la politique de ces scélérats... Pauvre lord Beaconsfield! Ah!

si l'Angleterre n'était pas le premier pays du monde, elle serait déjà

morte de ce Gladstone...»

--«Vous êtes aimable pour la France,» fit en riant une jeune femme qui

venait de se rapprocher, «mais croyez-vous que je vous donne ce thé pour

que vous parliez politique dans un coin et comme au club? Regardez la

comtesse Sonia qui ne peut plus se débarrasser de ce terrible Karéguine.

Il lui raconte toute l'histoire de l'empereur Nicolas. Courez la sauver,

sir Arthur, sous prétexte de la conduire au buffet.--Et vous, marquis,

dites-moi ce que vous pensez de la petite fête organisée par votre

élève, mon cher maître?...»

En parlant ainsi, elle fumait une cigarette de tabac d'Orient enfilée

dans un petit bout d'ambre noire sur lequel était incrusté un trèfle en

diamant. Quoiqu'elle eût vingt-cinq ans passés et qu'elle fut veuve

depuis trois ans déjà, Mme de Nançay avait l'aspect délicat d'une toute

jeune fille. Blonde et frêle avec de gais yeux bleus qui luisaient de

malice, sa taille fine prise dans une robe de printemps de nuance

claire, elle se tenait devant Bonnivet réellement comme une écolière qui

mendie un éloge. C'était sa grâce irrésistible que ces soudains

enfantillages, si sincères que leur maniérisme plaisait au lieu de

choquer. Les instruments continuaient de jouer et enveloppaient de leur

musique le brouhaha des conversations. Mme de Nançay se rapprochait

encore du marquis, fermant à demi les yeux, une main posée sur sa hanche

et lançant par petites bouffées la fumée blanche de sa cigarette qui lui

faisait une vague auréole.

--«Maintenant que l'amour-propre de l'Anglais ne va pas s'en fâcher,»

répondit Bonnivet, «on peut bien vous dire qu'il n'y a au monde qu'une

Parisienne pour organiser une fête comme celle-ci, tout en surveiller,

tout en conduire et n'en avoir pas l'air.»

--«C'est que le jour est divinement bleu,» fit la jeune femme,--et une

impression poétique succéda sur son menu visage au sourire de fierté

naïve que le compliment du marquis y avait éveillé.--«C'est le beau ciel

qui arrange tout... Vous regardez ce porte-cigarettes,» ajouta-t-elle en

remettant cet objet dans son étui, «reconnaissez-vous le style russe?...

Des diamants et encore des diamants... C'est une philippine que j'ai

gagnée à Nicolas Labanoff... Y a-t-il un autre pays que l'Italie pour

avoir de ces horizons-là et de cette musique?...» Et elle fredonna

l'accompagnement de la romance que les Napolitains chantaient, puis,

changeant d'idée, comme à son ordinaire, sans transition:

--«Voyons, mon petit marquis, soyez gentil: racontez-moi le dernier

potin de Florence.»

--«Mais c'est l'aventure de votre ami, le prince Vitale,» dit le

marquis; «il paraît qu'il porte toute sa fortune, ou ce qui lui en

reste, dans un coffret qui ne le quitte jamais... Il change

d'appartement avant-hier, et déménage tout, excepté le coffret. Le

maître de l'hôtel installe ce même jour deux étrangers, un monsieur et

une dame, dans cet appartement devenu libre du matin... Et voilà qu'à

onze heures du soir, au cercle, notre Vitale s'avise de sa

distraction... Et de courir à cet hôtel. Il frappe à la porte de son

ex-appartement. Pas de réponse. Il frappe encore et encore. Enfin un

homme sort, très pâle. Le voyage du personnage et de sa compagne était

tout à fait illégitime. Excuses et explications. Vous devinez la scène.

Et le prince est rentré avec sa cassette, mais sans avoir vu la dame,

qui a été malade de frayeur toute la nuit. Vingt-cinq mille francs

environ en billets de banque. S'il les avait perdus, comment les

retrouver?...»

--«Madame de Nançay... Madame de Nançay...,» crièrent plusieurs voix

tandis que la jeune femme riait aux éclats de cette anecdote sur un des

jeunes hommes de sa société qu'elle goûtait le plus pour la fantaisie

extravagante de sa vie et de son esprit.

--«Ils ne me laisseront pas m'amuser pour moi cinq minutes,» dit-elle.

«Qu'y a-t-il?»

--«Le photographe attend pour le groupe.»

--«Hé bien, nous y courons,» fit-elle. «Voyons, Bonnivet, ici, et vous,

Strabane, et vous... et vous...»--Et elle disposait les assistants. «Ah!

ici, Vitale,» cria-t-elle au prince qui venait d'arriver: «Voulez-vous

que je vous envoie chercher un coffret pour le tenir sur vos genoux?...»

--«Ah! On vous a déjà dit?...»

--«Silence dans le rang,» s'écria-t-elle...

En ce moment tous les invités s'étaient groupés au bord de la tente;

chacun avec l'expression qu'il croyait devoir le mieux lui convenir:

celui-ci rêveur, cet autre souriant. Des types de toutes les races se

trouvaient là, reconnaissables à des formes de visage, des couleurs de

cheveux, de prunelles et de teint. Des Espagnols et des Polonais, des

Anglais et des Russes, jusqu'à des Danois et des Américains se tenaient

coude à coude devant l'objectif braqué sur eux et qui allait immobiliser

le joli souvenir de cette claire après-midi. Les chanteurs napolitains

s'étaient placés dans un des coins, faisant des mines qu'ils jugeaient

dramatiques et gracieuses. Il y eut quelques minutes d'un entier

silence.

--«C'est fait,» cria le photographe.--«Une seconde épreuve,» dit-il

encore.--«C'est fait,» cria-t-il de nouveau.

Et aussitôt le faisceau du groupe se rompit et la fête recommença, les

musiciens ayant repris leurs chansons, et les causeurs leur entretien.

Des calèches arrivaient, amenant des retardataires qu'un coup de cloche

annonçait. D'autres s'avançaient jusqu'au pied du perron et emportaient

ceux qui, venus plus tôt, s'en allaient plus tôt. C'étaient alors des

adieux qui révélaient toute la furie de divertissement propre à cette

gaie Florence.--«Vous verra-t-on à la casa Radesky ce soir?--Oui, vers

dix heures. Je dîne chez lady Ardrahan, et puis j'ai accepté chez Mme

Chiaravalle. J'irai dans l'intervalle.--Voulez-vous que je vous enlève

jusqu'aux Cascines?--Jetez-moi en route chez la baronne de Nürnberg.»

--«Et dire que c'est ainsi tous les jours,» faisait Bonnivet après avoir

pris place dans le duc de sir Arthur Strabane. Ce dernier conduisait

lui-même ses magnifiques chevaux noirs qui steppaient le long de la

route déjà bordée de rosiers et de champs d'iris, blancs ou violets.

«Oui,» continuait le marquis, «cette vie de Florence est un carnaval

perpétuel. Je ne comprends pas que nous ne mourions pas tous de

fatigue.»

--«Et moi qui passerai peut-être la saison à Londres,» fit l'Anglais.

«Mais, nous autres, nous sommes entraînés à cela. Un de nos voyageurs

disait qu'il se sentait moins fatigué après avoir traversé le désert,

qu'après avoir vécu à Londres juin, juillet et août... Dites donc,»

ajouta-t-il après un silence, «avez-vous remarqué les aparté de Mme de

Nançay et de Vitale?...»

--«Il est bien joli garçon,» répondit le marquis. «Avez-vous un cigare?»

--«Prenez l'étui dans ma poche à droite,» fit Strabane.

Il venait, en effet, comme violemment contrarié par la phrase de son

compagnon, de donner un coup de fouet un peu vif à ses chevaux, et ses

deux mains s'occupaient à les retenir. Il continua cependant:

--«Il y a dans le compartiment d'en haut des allumettes qui brûlent dans

le vent et sans odeur. C'est une nouvelle invention de Londres... Est-ce

que vous trouvez le prince vraiment aussi joli garçon que cela?...»

II

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 9 / 22 段