touché, voici huit jours, un peu d'argent d'un mauvais pamphlet sur les
maladies des libres penseurs. Quel sujet pour lui!--Sais-tu ce qu'il a
fait de cet argent? Ce malheureux, ce grabataire, cet affamé s'est
acheté une bague d'évêque,--tu as bien entendu, une bague d'évêque avec
une améthyste énorme. Il la porte à la main, cette main que tu te
rappelles! «Monsieur,» m'a-t-il dit, «je les suis toutes depuis des
années. Il y en a vingt-trois chez les brocanteurs de mon quartier.
C'est la plus belle...» Hein! le séminaire, c'est comme l'Université,
crois-tu qu'on les chasse jamais de son sang?...»
Ou encore:
--«M. Legrimaudet? Toujours aussi famélique et des mots de pauvre!--Des
phrases où il passe des sensualités de mendiant qui ne s'est pas assis à
un bon repas depuis sa jeunesse: «L'été a été bon,» m'a-t-il dit. «A
cause du choléra, les fruits étaient pour rien. Je m'en suis régalé. Ils
valaient de la viande.»
Ou encore:
--«M. Legrimaudet? Il s'émancipe. Ce vertueux justicier de l'obscène
Diderot tourne à l'égrillard. Il m'a parlé de ses amours à propos d'une
capeline en laine bleue que lui a tricotée une voisine charitable. «Le
sexe aime les gens célèbres,» m'a-t-il dit d'un air fat, et dans son
style... «Ainsi, monsieur, quand j'étais jeune, avec trois sous de café,
je ne rencontrais pas de cruelles. M. Paul de Kock m'a peint sans me
connaître dans son _Gustave_.» Puis il m'a tiré de sa poche un article
de journal où l'on rapportait ce que coûterait en hommes la prochaine
guerre. «Je m'en réjouis,» a-t-il conclu d'un air scélérat, «ça me fera
plus de femmes.» Et de nouveau, la petite pièce pour la petite chapelle,
et de nouveau un affront... Je te le répète, il est absolu.»
* * * * *
J'en étais là de mes renseignements sur l'individu, quand je me trouvai,
six ans après le jour où j'avais fait connaissance avec lui, assis avec
André Mareuil à une table de souper, le 31 décembre 1880. Me rappelai-je
la date à cause de l'anecdote, ou l'anecdote à cause de la date? Je ne
sais pas. J'étais moi-même entré dans la presse, et j'écrivais des
feuilletons de théâtre dans un journal aujourd'hui disparu. André
Mareuil, qui, de rédacteur parlementaire, était devenu chroniqueur, puis
critique, tenait le même emploi dans une feuille à la mode. Nous nous
étions «accrochés» de nouveau, comme on dit, et nous fraternisions de
notre mieux dans l'entr'acte des vaudevilles à couplets grivois et des
drames à scènes retentissantes. Nous avions donc fait la partie de
souper cette nuit-là, d'après l'ironique coutume qui transforme en une
occasion d'orgie ces diverses fêtes de la fin d'année. Mais notre orgie
à nous devait être surtout une causerie, les coudes sur la nappe, dans
un coin de restaurant, avec une demi-douzaine de natives et un perdreau
froid,--une longue et gaie causerie, comme dans l'ancien temps. Nous en
étions au milieu de ce frugal repas, passablement égayés par les allées
et venues des autres convives qui débarquaient dans ce restaurant de
nuit. Nous nous amusions à les observer du coin de l'oeil, et lui, le
moqueur incorrigible, les caricaturait d'un mot. Tout d'un coup, il se
frappe la tête comme un homme qui s'aperçoit d'une distraction
impardonnable. Il demande son pardessus au garçon, en tire son
portefeuille, et de ce portefeuille extrait une lettre, tout en disant:
--«Et moi qui oubliais de te parler de Lui!»
--«Je parie que je devine,» lui dis-je, «rien qu'au son de ta voix. Il
s'agit du sieur Legrimaudet?»
--«C'est toi qui l'as nommé,» reprit-il en bouffonnant. «Hé bien! je te
fais toutes mes excuses. Tu avais raison. La perfection n'est pas de ce
monde. Le drôle m'a dit merci, ce matin! Entends-tu? Merci,»--il épela
le mot: «m, e, r: mer, c, i: ci, merci!--pour la première et la dernière
fois! Mais d'abord, lis cette lettre,»--et il me tendit un morceau de
papier,--de ce papier dit écolier, en style de collège, sur lequel se
développait, écrite en caractères énormes, presque enfantins, l'épître
suivante:
_«Paris, 23 décembre._
«Jeune, beau et fortuné chroniqueur,
«J'ai su par un avocat que vous étiez revenu de province. Je vous
croyais encore parti, quand le jeune avocat Barré-Desminières, un de mes
Mécènes, m'a dit vous avoir été présenté cette semaine. Vous lui avez
plu. Vous a-t-il plu? Vous avez le même goût pour la toilette.
«Salut à vos succès incroyables! J'irai vous voir demain, veille de
Noël. Serez-vous aussi invisible que vos confrères en journalisme? Jeune
et inconnu, j'ai fait ma visite d'admiration à Chateaubriand, Lamartine,
Lacordaire, Berryer, Paul de Kock, Montalembert. J'ai été reçu
immédiatement et fort bien. J'aurais dû voir les princes de la presse.
Ils vivaient inaccessibles et introuvables à cause de Clichy. Il paraît
que le créancier continue à épouvanter ces messieurs. Ils n'ont plus
peur cependant d'être envoyés en prison sur la plainte de ceux qu'ils
ont floués, comme autrefois où une dette de deux cents francs suffisait.
Demandez plutôt à votre cher ami M. d'Altaï.
«Le paletot d'octobre que m'a donné le modèle des _serviteuses_,--j'aime
ce vieux mot,--me _mareuilise_ très bien. Il a été aimable, cet avocat.
Il m'a remis deux magnifiques paires de chaussures. Je les ai placées
sur une forme que m'a faite, à la mesure de mon pied, un cordonnier de
la rue. Saint Crépin protège le triomphateur de l'impie Diderot. Si
elles avaient des ailes, je les appellerais les chaussures de Mercure.
Je les prendrai demain pour aller vous demander mon cadeau de jour de
l'an.
«La pièce blanche d'habitude ne me suffira pas. Je compte sur un louis
qui sera sans doute ma dernière demande. Il est question pour moi au
ministère d'une pension qui me distinguerait de la cohue des inconnus à
qui l'on donne cent francs. Ce louis m'est très nécessaire, et tout de
suite. Je vous dirai le pourquoi.
«Encore salut. Êtes-vous toujours aussi morose, vous qui avez tous les
trésors de la vie? Le talent est gai. Regardez-moi.
«JEAN LEGRIMAUDET.»
--«En effet, c'est un document,» dis-je en rendant la lettre à Mareuil;
«et quel était le pourquoi du louis?»
--«C'est ici que tu vas triompher,» repartit Mareuil avec un geste de
découragement. «Te rappelles-tu m'avoir parlé d'un petit garçon boiteux
auquel M. Legrimaudet donnait des gâteaux? Tu prétendais que ce
misérable avait dans le coeur un coin de pitié pour cet infirme...»
--«Et tu te moquais de moi,» fis-je en riant.
--«J'avais tort,» reprit André d'un ton découragé, «j'avais grand tort.
Je voyais Legrimaudet plus grand que nature. C'était du romantisme,
comme dit notre ami Zola. La vie est plus médiocre. Le pourquoi du
louis, c'était ce petit garçon boiteux. Ce matin, vers les dix heures,
je vois arriver M. Legrimaudet, et il me raconte, après m'avoir débité
ses impertinences ordinaires, que cet enfant est malade, très malade. Il
ajoute qu'il voudrait, lui, Legrimaudet, faire la surprise de belles
étrennes à ce pauvre petit. Il m'explique comment il s'intéresse à ce
jeune Henri. La mère, une blanchisseuse établie au rez-de-chaussée, lui
soigne son linge pour rien depuis des années. L'enfant est très
intelligent, et si vif! C'est si triste de le voir couché dans son lit,
blanc comme ses draps, avec des yeux qui vont mourir. Enfin, je ne
reconnaissais plus mon Legrimaudet dans cet attendrissement subit. Une
idée diabolique me vient. Il faut te dire que j'ai joué hier au cercle.
C'était Casal qui tenait la banque, et une guigne! Bref, j'ai gagné à la
ponte une cinquantaine de louis. Mon homme me paraissait sincère.
C'était le cas ou jamais de sonder la profondeur de son ingratitude. Je
prends dans mon portefeuille un billet de cent francs et je le lui mets
dans la main en lui disant: «Voyons, messire Legrimaudet, faisons-le à
nous deux, ce cadeau à votre petit malade. Voilà votre louis et quatre
de plus. Achetez-lui un jouet comme il n'en a jamais rêvé...» Tu ne peux
pas imaginer la mine de l'animal pendant que je lui tenais ce discours.
C'était dans ses yeux, sur sa bouche, dans toutes les rides crasseuses
de l'affreux parchemin qui lui sert de visage, une lutte étonnante entre
le saisissement de plaisir que lui causait mon offre, d'une part, et, de
l'autre, la haine féroce que je lui inspire depuis des années...»
--«Soyons franc,» l'interrompis-je, «tu la mérites. Avoue qu'il y a
quelque chose de presque atroce dans l'ironie de ta charité pour lui.»
--«Oui, belle âme,» continua Mareuil; «enfin, spectacle inouï,
invraisemblable, incroyable, j'ai vu de mes yeux la reconnaissance
l'emporter sur cette haine dans ce coeur que je croyais plus fort! Oh!
Ce fut court et simple! Ses prunelles exprimèrent une espèce d'effort
indicible. Son visage grimaça. Sa bouche édentée s'ouvrit, et j'en
entendis sortir un merci, qui lui écorchait la gorge, en même temps
qu'il me prenait la main... Je te le répète, une seconde! Et il partit
en disant: «Je vais de ce pas chez le marchand.»
--«C'est toi que j'aurais voulu voir pendant ce temps-là,» repris-je en
riant à mon tour. J'étais à la fois touché de ce que mon ami me
racontait et un peu irrité contre lui qui affectait, même devant moi, de
railler sa propre émotion. Car je le sentais remué, lui aussi, par cette
aventure. Mais il n'en eût pas convenu pour un empire.
--«Moi,» fit-il, «je devais avoir la figure du baron dans _On ne badine
pas_, quand Blasius lui annonce que Perdican s'amuse à jouer aux
ricochets avec les filles du village... «Allons nous enfermer dans notre
cabinet pour penser à ces choses...» Mons. Legrimaudet n'eut pas plutôt
passé le seuil de ma porte que je me trouvai stupide d'avoir cru à cette
fantastique histoire... Cet enfant malade, ce louis demandé pour ce
jouet du premier de l'an, cette blanchisseuse philanthrope...--Mareuil,
mon ami, me dis-je, vous n'êtes qu'un niais.--Sur quoi je passe mon
pardessus, je coiffe mon chapeau, et me voici dans la rue à la poursuite
de M. Legrimaudet. J'allais bien voir s'il m'avait menti en prétendant
aller de ce pas chez le marchand. Je n'eus pas de peine à l'apercevoir
qui traînait sa patte à l'extrémité de ma rue. Il tourne à gauche. Je
tourne à gauche. Il descend le boulevard Haussmann. Je le descends
derrière lui. Un quart d'heure plus tard, je voyais mon homme entrer
dans un magasin de jouets de la rue de Rivoli... Positivement, il y
entrait. J'eus là un moment de pure joie à contempler la tête effarée du
commis en présence de ce haillonneux qui demandait un objet de cinq
louis. Le commis va parler au patron, qui vient lui-même parler à
Legrimaudet, puis qui retourne en causer avec sa femme. Je me prépare à
entrer à mon tour afin de justifier le pauvre diable, si on l'accuse
d'avoir volé le billet bleu qu'il tient à la main et que le commis, le
patron et la patronne regardent l'un après l'autre à contre-jour avec la
plus insultante défiance. A la fin, on se décide à lui montrer des
boîtes de soldats de plomb,--tu sais, de ces boîtes comme nous en avons
tous rêvé, avec canons qui se tirent, cavaliers qui se séparent de leurs
chevaux, voitures qui s'ouvrent, tentes qui se démontent? Il choisit, on
lui empaquette sa boîte, et il sort, ce fardeau sous le bras, après
avoir laissé son billet, tout son billet, et le marchand ne lui a pas
rendu un sou de monnaie. Ce qui prouve que ce sportulaire, cet affamé,
ce lamentable a bien donné ses cent francs, tous ses cent francs, sans
que personne pût le vérifier, pour apporter ce cadeau absurde à ce petit
garçon malade,--et cet enfant l'aura peut-être reçu, d'après ce que tu
m'as conté autrefois, sans lui dire merci.»
--«Malheureux Legrimaudet!» ne pus-je m'empêcher de dire.
--«Hé bien! moi,» conclut Mareuil avec une indignation comique, «j'ai
envie de le consigner à ma porte maintenant... Qu'est-ce que tu veux?
Voilà huit ans qu'il me trompe. J'ai cru nourrir le parfait ingrat, le
monstre littéraire dans toute sa splendeur. Je le voyais en marbre, en
airain, en ce que tu voudras..., d'un seul bloc... Et puis, ce côté
petit-manteau bleu!... Non, vrai, ça me le gâte!»
II
SA MORT
Des mois et des mois avaient passé depuis ce soir du 31 décembre, où
nous soupions si gaiement, André Mareuil et moi, pour nous reposer de
notre corvée de critiques dramatiques incompétents, et s'il y avait un
personnage que je fusse assuré de ne plus jamais rencontrer, c'était
bien cet étrange et contradictoire Jean Legrimaudet. Voici pourquoi:
André, le seul homme qui pût servir de lien entre nous, s'était marié
dans des conditions un peu délicates, et il avait fini par quitter
presque définitivement Paris. Ayant pris comme maîtresse la jolie et
fine Christine Anroux, il en avait eu un enfant, et cette paternité
avait affolé ce sceptique, au point de lui faire épouser la mère, ce qui
n'était pas bien raisonnable. Mais, après tout, ce pouvait être un joli
sentiment de générosité qui ne lui eût nui auprès d'aucun de nous, si
Christine avait été une brave femme d'écrivain, sans autre ambition que
d'aider son bohémien de mari à mieux travailler. Hélas! elle était
précisément le contraire. Mareuil ne l'avait pas épousée depuis trois
mois, que nous observâmes, nous tous qui goûtions en lui le Parisien
fringant et froufroutant, le railleur léger, le dilettante humoriste,
une étrange modification dans sa manière. Il s'essayait au portrait
politique, lui, André, l'auteur inédit de _L'Art de Rompre_ et le
conteur de ce chef-d'oeuvre immoral: _Le Jupon d'Hortense_! Ce brin de
plume, trempé autrefois dans une encre de si petite vertu, s'appliquait
à quoi? à nous dessiner les profils d'apprentis ministres, arrivés au
pouvoir par la sottise des électeurs et en train de s'y maintenir par de
basses roueries entre les centres et l'extrême gauche! Et le malheureux
gardait son talent d'écrire au cours de cette ingrate besogne, qu'il ne
pouvait pas justifier, comme son courrier parlementaire d'autrefois, par
le besoin d'argent. Il la remplaça bientôt par une pire. Il quitta la
feuille du boulevard, où il chroniquait depuis des années, pour
commencer dans un journal grave une suite d'_Études sociales_, et, par
une bizarrerie qui me fut, pour ma part, plus inexplicable encore, il
releva, pour signer ces articles d'un radicalisme aux apparences à la
fois scientifiques et gouvernementales, un titre très mince et peu
élégant, qu'il avait autrefois laissé tomber par antipathie pour son
père: Mareuil des Herbiers! Je me souviens que peu de jours après
l'apparition de cette signature presque ridicule au bas d'une colonne de
prose plus déplorable encore de tendances,--et le joli style pourtant,
si aigu, si vif, si vraiment français!--j'avais chez moi à déjeuner mon
pauvre Claude Larcher, sur le point de partir pour notre chère Auvergne,
où il est mort. C'est même la dernière fois que j'aie vu ce meilleur ami
de mon enfance et de ma jeunesse, qui avait été l'ami aussi d'André.
Nous en vînmes tout naturellement à parler des _Études sociales_ et de
leur auteur.
--«Quelle diable d'idée a-t-il eue là?» dis-je à un moment. «Aller
sortir le des Herbiers dont il s'est tant moqué du vivant de son père,
de son bâtard, comme il l'appelait pour le renier, à la manière de
Beyle? Et cela, quand il est en train de tourner au rouge ponceau! Tu as
lu son apologie de la persécution religieuse? Il se fait républicain et
il ramasse sa particule le même jour? Ça n'a pas de sens.»
--«Patience,» répondit Claude, «il y a de la Christine là-dessous. Je ne
sais pas quelle cuisine cette sorcière mijote. Mais ce des Herbiers
n'est qu'un commencement...»
--«Le commencement de quoi?» fis-je en haussant les épaules.
--«Mais,» dit Claude, «d'un secrétariat d'ambassade, d'une maîtrise des
requêtes au conseil d'État, d'une trésorerie générale, d'une
préfecture...» Et comme je l'interrompais par des: «oh! oh!» il
continua, en proie à l'irritation nerveuse qui le prenait dans ces
derniers temps au moindre prétexte. «Et pourquoi pas? Je te trouve
étonnant encore! Avec cela qu'il ne ferait pas honneur à toutes ces
places. N'a-t-il pas dans son petit doigt plus de talent que tous les
titulaires réunis de ces belles fonctions qui t'en imposent toujours, ma
parole d'honneur?...»
--«Va pour le talent,» repris-je, afin de lui couper sa tirade.
J'appréhendais le morceau sur la supériorité de l'homme de lettres, que
je connais trop. Je le débite aussi de temps à autre devant la
scandaleuse sottise de certaines fortunes, et à quoi bon? «Mais la
tenue?...»
--«La tenue! La tenue! Et la surveillance de Christine? Tu la comptes
pour rien?--André!... Elle a une manière de prononcer ces deux
syllabes... C'est d'un froid, d'un froid à geler le mercure du
thermomètre qu'il a dans son cabinet de travail maintenant... Elle ne
veut pas qu'il se congestionne. Et elle vient vérifier le degré,--et,
par la même occasion, avec quel ami André s'attarde. Croirais-tu qu'elle
l'a brouillé avec moi en lui racontant que je lui avais fait la cour?
Elle s'est défiée. Comme elle a eu tort! Je l'adorais, moi, leur
idylle... Lorsqu'on apportait Bébé, comme elle dit, et qu'elle lui
faisait faire risette à Papa, me vois-tu, moi, entre eux, quand je me
souvenais des soupers avec elle, Gladys et Casal, d'une part, et de nos
dévotions, avec André, à l'autel de la Vénus commode? Non. C'était à
payer ma place. Mais voilà, je vais tout droit lui citer un mot de ce
Casal justement l'autre jour, qui m'a tant fait rire. J'avais déjeuné
chez lui, avec lord Herbert Bohun, et nous étions au fumoir, où Casal me
montrait des photographies de leur dernier voyage dans les Montagnes
Rocheuses. Il se trompe d'album et en ouvre un où je reconnais plusieurs
de ses anciennes maîtresses... «Ça,» dit-il en tournant rapidement les
feuillets, «c'est une collection de portraits de femmes dont la plupart
se détestent.»
--«Le fait est qu'aller citer ce propos chez Madame Mareuil!»
--«Ma foi,» dit Claude ingénument, «je l'avais oublié. Elle a si peu
l'air d'être la même femme que j'en arrive à ne plus la reconnaître.
Toujours est-il qu'elle riposta et me parla avec aigreur de mon dernier
recueil de nouvelles. «Vous ne pourrez donc jamais écrire une page où il
y ait du sentiment,» disait-elle, «quelque chose qui fasse du bien, qui
rafraîchisse.»--«Je ne tiens pas l'article pruneaux,» lui répondis-je.»
--«Et Mareuil, là dedans?»
--«Des Herbiers? Un peu penaud, comme tu penses, de ces mots amers, et
depuis, il détourne la tête quand il m'aperçoit. A peine un bonjour,
bonsoir, quand nous nous heurtons nez à nez, comme il nous est arrivé
l'autre jour chez notre tailleur. Enfin, pour nous deux, c'est la
brouille... C'est égal, quand Mme des Herbiers sera conseillère
d'ambassade, ou maîtresse des requêtes, ou trésorière générale, ce sera
considérable, très considérable!...»
J'étais trop habitué aux exagérations de Claude pour attacher la moindre
importance à son pronostic, qui se trouva cependant vérifié, à ma grande
stupeur, je l'avoue. D'abord, je jugeais absolument impossible cette
transformation du plus fantaisiste de nos amis en un fonctionnaire
respectable. Et puis, il y avait le passé de Christine Anroux. J'avais
tort deux fois, et Claude avait raison pour André, et surtout pour
Christine. Ce qui fait la force des femmes, c'est qu'elles osent tout
entreprendre, persuadées qu'elles sont, avec justesse, de la puissance
invincible des petits moyens et de l'universel oubli. Ce n'était rien,
ce des Herbiers. C'était l'abolition de tout le bagage littéraire de
Mareuil, passablement compromettant, et puis c'était aussi une petite
barrière de plus contre l'enquête rétrospective. Ah! elle le conseilla
supérieurement. Suivez les étapes: il fallait éviter le ridicule de cet
ennoblissement, ou réennoblissement tardif. Comme on devait s'y
attendre, un chroniqueur du boulevard qui n'aimait pas Mareuil se moqua
de cette prétention nouvelle, et, par une sanglante et grossière
allusion au passé de la pauvre Christine, il déclara qu'André aurait dû
signer «des Herbages.» Mareuil envoie ses témoins au personnage, et il a
la bonne chance de lui camper une balle dans le côté gauche, qui faillit
débarrasser la presse d'un des plus infâmes sycophantes de la
corporation. Il profite du mouvement de sympathie soulevée par cette
exécution d'un confrère aussi redouté que haï, pour publier son acte de
naissance à lui-même et démontrer, pièces en mains, son droit à la
particule, et il abdique du coup le Mareuil, car l'article où il
«demandait la parole pour un fait personnel,» suivant la formule, se
terminait par le Des Herbiers tout court, et ce fut ainsi les jours qui
suivirent. Sur quoi sa collaboration aux journaux doctrinaires de gauche
se fonce encore. Il se présente comme candidat ministériel dans un
département de l'Ouest, d'où il est originaire. Il échoue, mais le voilà
passé politicien, et quand, sept petits mois après cette élection
manquée, l'_Officiel_ enregistra la nomination de M. des Herbiers à une
des préfectures du centre, il ne se trouva personne pour s'étonner de
cette aventure, qui me valut la dernière dépêche que j'aie reçue de
Claude et que je copie sous sa forme ironique, en ne supprimant que
l'adresse, et en respectant la signature, où se trouve un mauvais jeu de
mots sur le titre d'un beau livre dont Claude raffolait. «Ai-je eu
raison? Prie lire dernier mouvement administratif et si possible me
réconcilier avec préfète pour qui professe admiration définitive.
Amitiés.--Frère Ivre.» Qu'a dû penser de cette rédaction le receveur du
bureau de Saint-Amand-Tallende (Puy-de-Dôme) près Saint-Saturnin, d'où
elle est datée?--Et il eut raison après sa mort, ce charmant et absurde
ami, car je tiens de source autorisée que M. des Herbiers est un des
préfets le mieux notés et que Mme des Herbiers a réconcilié la
préfecture et l'évêché. Elle a trouvé sa voie et lui la sienne! Ce qui
prouve, entre parenthèses, que les unions les plus déraisonnables sont
quelquefois les plus sages. S'il n'avait épousé la jolie petite Anroux
dans une heure de folie paradoxale, que ferait André, je vous prie? Des
dettes et des chroniques, les unes payant les autres, et de la mauvaise
hygiène, au lieu qu'il est rajeuni, un peu engraissé, pas trop, décoré,
assez sceptique à la fois et assez disert pour présider avec bonne grâce
au «grand ralliement des conservateurs à la forme républicaine, etc...,»
qui constitue le programme de son ministre. Il n'y a qu'une chose qui
m'intrigue: aux temps de sa vie galante, Christine, qui ne savait pas
l'orthographe, se faisait écrire ses lettres d'amour par une personne
extraordinaire dont elle était affublée, une ancienne élève de
Saint-Denis, devenue secrétaire pour grandes cocottes peu éduquées.
L'a-t-elle gardée? Et est-ce la même qui écrit les lettres à l'évêque?
* * * * *