dans la dernière moitié de novembre. Il faisait une de ces après-midi
froides, claires et sèches, où les plus paresseux aiment à marcher sur
le pavé si net et à respirer sous le ciel si bleu. Je revenais d'un pied
leste par une des rues qui avoisinent la vieille Sorbonne où je suivais
en ces temps-là une conférence de philologie grecque à l'École des
Hautes Études, et je m'arrêtai devant l'étalage d'un bouquiniste en
plein vent à feuilleter quelques livres. Ai-je besoin de dire que ma
vocation d'helléniste n'était guère sérieuse, et que je ne cherchais
pas, dans les casiers ouverts aux passants, les ouvrages de Sophocle ou
de Démosthène? Mes trouvailles à moi étaient des volumes édités par des
libraires du romantisme. L'estampille d'Urbain Canel m'était plus
précieuse que celle d'Elzévir. J'ai récolté ainsi, dans cette glane le
long des ruelles du quartier Latin, quelques livres qui me rappellent
aujourd'hui mes plus naïves, mes plus douces joies de ces années
d'apprentissage: la _Jacquerie_, de Mérimée, sortie des presses d'Honoré
Balzac, imprimeur rue Visconti;--l'_Anglais mangeur d'opium_, par A. D.
M., la première plaquette qu'ait donnée Musset avant les _Contes
d'Espagne_;--un _Rouge et Noir_, de Beyle, publié par Levavasseur, avec
un changement continu du titre, page à page et qui suit le texte de
cette page. Par ce beau jour froid de novembre ma chasse aux premières
éditions m'intéressait sans doute moins qu'à l'ordinaire, car je me
laissai aller à examiner, au lieu du casier placé devant moi,
l'intérieur de la boutique où les livres d'occasion s'entassaient par
piles croulantes, puis, à droite et à gauche, mes voisins et confrères
en bibliomanie. Ils étaient là quatre ou cinq, tous pauvrement et
décemment mis, surveillés par un gardien de l'étalage dans lequel je
reconnus avec stupeur le parasite d'André Mareuil, le mendiant qui
n'avait jamais dit merci, M. Jean Legrimaudet lui-même! Je ne me
trompais pas. Quand la ligne générale du personnage eût permis l'erreur,
chaque détail m'eût convaincu que je ne rêvais pas, que c'était bien lui
en train de surveiller la boutique, lui avec son chapeau roussâtre sur
ses cheveux d'un blanc vert, lui avec ses pieds chaussés de bottines
éculées et montueuses, lui avec sa cravate bleue nouée autour de son col
de chemise en guenillon, lui avec son visage étique et insulteur,
terreux et amer, inexpressif et rogue, lui enfin dans cet habit presque
transparent d'usure, boutonné sur ce tricot fané. Les mains enfoncées
dans les manches trop longues de ce frac comme dans un manchon, il
allait et venait devant l'étalage. De temps à autre, ces deux mains
crevassées sortaient du drap élimé pour reprendre quelque volume à un de
ces humbles lecteurs comme il en foisonne autour de ces boutiques en
plein vent, qui hument un livre au passage comme les affamés reniflent
un repas à travers les soupiraux d'un restaurant. Durant cette opération
de police, la face décolorée de M. Legrimaudet semblait plus arrogante
encore. Pas un mot ne tombait de sa bouche dégoûtée, et il recommençait
sa lente promenade. Certes, je n'étais pas suspect d'une sympathie
analogue à celle de Mareuil pour le détestable pamphlétaire, pour le
calomniateur d'un grand mort et d'un grand vivant, de Diderot et de
Hugo. Je ne pus cependant me défendre d'un serrement de coeur à le voir,
exerçant ce métier de misère, lui, l'auteur de sept à huit volumes, un
homme de lettres, après tout. Et, d'autre part, comment l'exerçait-il
sans que son protecteur Mareuil en sût rien? Il continuait d'aller et de
venir sans daigner me reconnaître, sans même me regarder, avec une
espèce d'impassibilité dans l'extrême détresse qui me rappela une
anecdote, racontée par l'abbé de Pradt, je crois, sur un soldat de la
garde impériale. Après la retraite de Russie, l'abbé voit ce grenadier
appuyé sur son fusil, dans la cour de l'ambassade, à Varsovie, et en
train de dormir debout. Il le réveille doucement et lui dit: «Il faut
aller vous coucher, mon brave...»--«Ah!» répond l'autre, «on m'a trop
fait lever.» Et il se rendort, toujours debout. L'immobile visage de
Legrimaudet reflétait une endurance égale, toutes proportions gardées, à
celle du vétéran de l'empereur. Mais comment se trouvait-il là, dans ce
poste de surveillant d'un bouquiniste? L'avait-il accepté, ce poste,
depuis peu de jours, afin de ne plus mendier? Dissimulait-il cette
fonction à ses bienfaiteurs afin de cumuler ce maigre profit et leurs
aumônes?... J'eus bientôt l'explication de ce mystère, en voyant
s'approcher de Legrimaudet un autre vieillard, cossu celui-là, le corps
protégé par un pardessus en peau de bique, les mains prises dans des
moufles attachées à son cou par un solide cordon, le chef coiffé d'une
casquette à oreillettes, les pieds à l'aise dans des chaussons de laine
et des galoches. Son teint rouge et les veines dessinées en bleu sur sa
trogne témoignaient de libations fréquentes et de copieux repas. Aux
premiers mots prononcés par ce nouveau venu, je compris que j'avais
devant moi le véritable propriétaire de la boutique, suppléé par la
complaisance de l'autre pour une petite heure.
--«Voilà! monsieur Legrimaudet,» dit-il gaiement, «je ne vous ai pas
trop fait languir?»
--«Donnez-moi l'ouvrage dont j'ai besoin,» répliqua le vieil écrivain
sans daigner répondre à la demi-excuse du libraire. «Par ces mois
d'hiver la nuit tombe vite, et je n'ai pas trop de temps pour mes
études... Je me couche à six heures... Ce n'est pas comme vous...»
--«Oh! moi,» dit le bouquiniste, «une petite partie de rems avec des
amis, une fois les volets bouclés et le dîner mangé... Et puis à onze
heures, bonsoir, plus personne... Tenez, voici vos deux volumes.»
--«Allons, adieu,» reprit Legrimaudet en prenant les livres.
«Soignez-vous, monsieur, soignez-vous... Votre frère est mort d'une
attaque. C'est dans la famille, ces choses-là, et cette vie de café, à
votre âge, hum! il faut vous en défier. Adieu, monsieur.»
* * * * *
Remarqua-t-il que je m'étais approché, pendant cet entretien, et me
reconnut-il alors seulement? Ou bien, ayant attendu mon salut, tandis
qu'il gardait les livres, éprouvait-il le besoin de me décocher
quelqu'une de ces épigrammes goguenardes dont la cocasserie
s'empoisonnait de fiel. Il n'avait pas plutôt pris congé du libraire
qu'il s'avançait vers moi, et, me tirant un grand coup de chapeau:
--«Salut! monsieur le poète,» fit-il; «comment se porte votre Muse? Et
votre ami M. Mareuil, est-il toujours aussi triste? Je ne sais pas ce
qu'ont ces jeunes gens d'aujourd'hui à être là mornes comme des bonnets
de nuit. Moi, monsieur, à votre âge, mais j'étais fou de gaieté... C'est
l'ode à ma louange que vous avez là?» dit-il, en avisant un cahier que
je tenais sous mon bras.
--«Non,» répondis-je naïvement, «c'est le cahier des notes prises à mon
cours de la Sorbonne.»
--«Alors, vous êtes étudiant là-bas?... Dites-moi, monsieur l'étudiant,
avez-vous toujours le même recteur que l'année passée?»
--«Toujours,» lui répondis-je. «Vous le connaissez?»
--«C'est un âne,» dit-il simplement. «Voulez-vous que je vous le
prouve?»
--«Je l'ai toujours entendu vanter, au contraire, comme un savant très
distingué.»
--«Distingué, monsieur, distingué!... Vous allez en juger.»--Et je lui
emboîtai le pas, entraîné par une invincible curiosité, tandis qu'il
continuait:--«Vous savez, monsieur, quel bruit a fait dans le monde mon
_Ménage et finances de Victor Hugo_. Ah! j'ai vécu là deux ans
d'ivresse. Je ne pouvais pas ouvrir un journal sans y lire mon nom.»
C'était vrai, mais il oubliait d'ajouter que d'ordinaire ce nom
s'accolait de quelque épithète, telle que drôle, cuistre, vermine,
abjecte canaille, maître-chanteur, galfâtre et autres aménités.
«Monsieur, j'ai une malle pleine de ces articles. Quand je suis seul
chez moi, il m'arrive d'en relire quelques-uns. Je peux mesurer ma
gloire aux injures de mes envieux. J'ai des lettres, monsieur, des plus
hauts personnages. Un grand fonctionnaire du Japon m'a complimenté.
L'évêque d'Orléans m'a remercié de mon dernier livre en m'adressant ses
dévoués hommages, ce qu'aucun évêque n'avait fait pour aucun laïque...
Hé bien! monsieur, je reçois, l'an dernier, une lettre de votre recteur
qui me convoque à son cabinet pour affaire me concernant. Je me
consulte: «Que peut-il me vouloir? Ce sera pour la croix, sans doute.
Avec mes opinions, puis-je l'accepter de la République? Bah! Je la
porterai en voyage...» Enfin, je me décide, et je vais à ce rendez-vous.
J'arrive dans cette Sorbonne où vous prenez vos cours. On me fait
attendre. Les professeurs ne savent pas ce que valent nos heures, à nous
autres écrivains. On m'introduit. Savez-vous ce qu'il me dit, votre
recteur distingué: «Monsieur Legrimaudet, vous avez demandé un secours
au ministère de l'instruction publique comme homme de lettres, avez-vous
publié quelques ouvrages?»
--«Qu'avez-vous répondu?» lui dis-je, comme il se taisait; et il épiait
dans mes yeux l'éclair d'indignation que devait y allumer cette
méconnaissance de son génie.
--«Je me suis levé,» reprit-il, «et je lui ai dit: «Monsieur le recteur,
vous ne lisez donc pas les livres de votre bibliothèque? Tous les miens
y sont, allez les lire. Ça vous instruira...» Et je suis parti.»
--«Et votre secours?» lui demandai-je.
--«Monsieur, cet ignorant me l'a naturellement fait refuser. Mais j'y
suis habitué. C'est l'envie. N'ayez pas de talent, monsieur. Soyez comme
votre ami, M. Mareuil. C'est un médiocre, il réussit déjà. Il n'offusque
personne. Moi, monsieur, il y a cinq mois, tous mes Mécènes étaient
absents. Je n'avais pas un centime. J'ai dû acheter pour deux sous de
pommes de terre frites à crédit. C'est dur, quand on est illustre, de
faire de si petits crédits...»
Il jeta cette phrase d'un ton si passionné, que je ne pensai pas à en
sourire, d'autant que, sous cette incroyable folie d'orgueil,
j'apercevais un de ces abîmes de misère devant lesquels tous les dégoûts
s'effacent et toutes les moqueries, et, presque étourdiment, je
l'interrogeai, en continuant à le suivre. Nous remontions la rue
Soufflot, et le Panthéon dressait devant nous son dôme et l'inscription
de sa façade que Legrimaudet regardait d'un étrange regard. Je
commençais à trouver Mareuil moins inexplicable de s'intéresser à ce
réfractaire qui, dans sa pensée, jugeait évidemment que la patrie
manquerait à sa mission si, une fois mort, on ne lui réservait pas une
place dans ce temple destiné aux grands hommes, et je lui dis:
--«Mais vous êtes donc seul au monde? Vous n'avez pas de famille? Pas un
parent? De quel pays êtes-vous?»
--«Vous êtes bien superficiel, monsieur,» répondit-il solennellement;
«et de quel pays voulez-vous que je sois, sinon de celui de Bossuet?
Monsieur, je suis de Dijon. Mon père était boulanger comme le père du
général Drouot. A dix ans, j'étonnais la ville par la précocité de mon
intelligence. J'entrai au petit séminaire d'abord, puis au grand. J'ai
trop bien prêché, monsieur, j'ai excité la jalousie de l'évêque, et j'ai
dû quitter avant la fin. Sans cela, j'aurais le chapeau maintenant...
Mais je ne le regrette pas. Je n'aurais pas écrit mon _Diderot_ avec
cette verve, si je n'étais pas venu à Paris.»
--«Vous y êtes arrivé aussitôt après votre sortie du séminaire? Il y a
longtemps?» l'interrompis-je.
--«Très longtemps,» répliqua-t-il évasivement. «Je fus admis d'abord
comme clerc dans une étude d'avoué, grâce à un de mes cousins qui est
mort.--Pauvre tête, mais bon coeur!...--Cette cléricature m'a été très
utile pour mon _Hugo_, monsieur. J'ai appris là les affaires et j'ai été
tout préparé à mettre au net les comptes du soi-disant poète avec ses
éditeurs. J'aurais pu rester dans la basoche. J'y excellais. Mais le
talent d'écrire ne pardonne pas. La plume me démangeait. Quand mon père
est mort, j'ai eu quinze mille francs; je me suis lancé dans les
lettres. J'ai débuté par une _Histoire des Grands Hommes_. Je cherchais
encore ma voie. Puis j'ai attaqué mon _Diderot_. C'était à l'époque du
coup d'État. Je l'ai publié, monsieur. Malgré la politique, il a fait un
bruit! C'est alors que l'envie a commencé de s'acharner sur moi. Elle ne
m'a plus lâché. On m'a fermé tous les journaux et tous les libraires.
Mon parti m'a trahi. On veut me faire taire, monsieur, et on a choisi un
moyen sûr: la faim...»
--«Vous n'avez pas pensé à prendre quelque place pour travailler à
côté?»
--«Une place? Et mon temps, monsieur? Je n'en ai déjà pas assez pour
composer. D'ailleurs, je n'ai pas peur de l'avenir. Ce n'est qu'une
question de patience.»
--«Vous avez quelque héritage à recueillir?» repris-je, étonné du ton
mystérieux avec lequel ce loqueteux à cheveux blancs parlait de
l'avenir. L'avenir, c'était l'hôpital, la table de dissection, et au
mieux la fosse commune! Mais un indicible éclair de chimérique espérance
éclairait sa physionomie hargneuse. L'infâme cédait la place à
l'illuminé.
--«Monsieur,» me dit-il, «coupez-moi de vos cheveux, je vous ferai tirer
votre horoscope. Je connais une somnambule qui a prédit son succès à
l'empereur Napoléon III. Il est allé la consulter déguisé en jockey. Je
le sais. C'est moi qui endormais cette femme en 1855. Je suis un
magnétiseur extraordinaire. Elle me donnait le déjeuner et j'y allais de
midi à trois heures. Nous nous sommes brouillés à cette époque, parce
qu'elle me déconseillait de publier mon _Hugo_. Elle avait raison,
monsieur, pour ma tranquillité. Elle m'a prédit que je mourrai riche et
sénateur. Aussi, je peux emprunter sans honte. Tout est noté. Tout sera
rendu. Votre ami M. Mareuil a son compte chez moi. Oui, tout, je payerai
tout, à un centime près... Sinon,» ajouta-t-il d'une voix sourde, «je
renie Dieu, et je meurs damné...»
Nous avions quitté la place du Panthéon et nous arrivions sur le
trottoir à l'angle de la rue de la Vieille-Estrapade quand M.
Legrimaudet s'arrêta pour proférer cette phrase. Il faut croire qu'il y
a dans l'orgueil avoué, avéré, poussé à son paroxysme, une force de
fascination, car ce cri, où éclatait de la manière la plus extravagante
la confiance indomptable de ce misérable dans sa destinée de gloire, me
saisit à cette minute par je ne sais quelle sinistre poésie. Les appels
des écoliers en train de jouer dans le préau d'un collège voisin
troublaient seuls le silence de ce coin provincial de Paris,--ce Paris
où mon compagnon avait su se construire une si étrange demeure
d'illusions et d'infamie. Sans doute il éprouvait le besoin de penser
tout haut, car, reprenant sa marche et m'entraînant du côté de la rue
Tournefort, puis par un lacis de ruelles que je ne connaissais pas, il
continuait:
--«Monsieur, il y a cinq mois, à l'époque de cette détresse,--la plus
dure que j'aie traversée,--j'ai failli désespérer. J'ai voulu me tuer.
J'ai pensé au moyen. Je me serais pendu à la statue du chef des
Encyclopédistes, de Voltaire, monsieur, pour déshonorer mon parti. Juste
en ce moment j'ai fait un héritage. Une veuve qui avait été ma voisine
autrefois m'a donné toute la défroque de son mari. Les marchands
d'habits sont des voleurs. Mais de ces hardes j'ai tiré tout de même
assez d'argent pour attendre. On réimprime mon _Hugo_. C'est une affaire
superbe, malgré la cabale. Monsieur, je ne suis pourtant pas bien
exigeant. Avec cinq cents francs par an je suis riche. Ça vous étonne,
parce que vous ne savez pas vivre. Comptons. J'ai une très bonne chambre
pour quinze francs par mois, dans un hôtel de la rue de la Clef, tout
près d'ici. C'est une maison d'ouvriers. Voilà qui m'est bien égal. On
ne m'y connaît que sous le nom de M. Jean. Je me réserve de faire savoir
plus tard, quand je serai riche, à quelle habitation un Legrimaudet fut
réduit par l'envie de ses contemporains. J'ai une cheminée, qui m'est
très utile pour ma cuisine. Voilà pourquoi je conserve cette chambre
malgré son grand défaut. Par les temps de neige, comme la fenêtre est en
tabatière, et que je ne peux l'ouvrir pour la nettoyer, il fait noir
toute la journée; mais c'est quelque chose que de manger chaud, et puis
le quartier est rempli de rôtisseurs, à cause des ouvriers. Le matin,
monsieur, si vous me voyiez passer quand je vais aux provisions, tenant
sous mon bras la boîte en fer-blanc qui me sert à mes emplettes, j'ai
l'air de porter un pâté de six francs. Par exemple, il faut savoir
acheter, et connaître les adresses et les jours. Ainsi, monsieur, rue du
Pot-de-Fer-Saint-Marcel, il y a un traiteur. Le mercredi, c'est le
patron qui sert lui-même, et il est généreux,--comme un voleur. Pour
sept sous j'ai là une portion qui me dure deux jours. Le samedi, à cause
de la paye, la viande rôtie abonde. Mais on doit choisir ses
fournisseurs. En allant rue du faubourg Saint-Jacques, un peu haut, à
une adresse que je vous donnerai, et si vous avez soin d'arriver avant
neuf heures, vous aurez une tranche de boeuf saignant!... Ces matins-là,
je déjeune mieux que M. Hugo, malgré ses millions mal gagnés et son
avarice. Deux sous de pain, et me voilà lesté pour le travail. A dix
heures, si je n'ai pas eu de courses forcées, j'arrive à la
Bibliothèque; j'en ai pour jusqu'à quatre heures à lire et à prendre mes
notes. Je lis beaucoup. J'ai lu tout Bayle l'année dernière. Il est bien
surfait. Vers cinq heures je rentre, et je me fais ma soupe au vin ou
mon lait-thé. Ce n'est que du lait et du thé, mais j'aime ce jeu de
mots. C'est mon léthé, à moi, puisque je vais dormir. Dans la belle
saison, je retourne d'abord à la bibliothèque Sainte-Geneviève. En
hiver, je me couche tout de suite à cause du froid. Les nuits sont
longues. Je me réveille vers deux heures. Ce quartier est plein de
couvents. C'est très commode. On n'a pas besoin de montre. J'allume ma
pipe et je fume dans mon lit, sans lumière. Ce sont là mes heures
d'inspiration. J'ai trouvé ainsi le plan de mon prochain livre, pour
lequel j'avais besoin de ces deux volumes.»
--«Et peut-on en savoir le sujet?» lui demandai-je.
--«Non, monsieur, je connais trop la vie littéraire pour raconter un
sujet à qui que ce soit avant d'avoir publié l'ouvrage.»
* * * * *
Ce discours, pris et repris à travers les cent embarras de ces étroits
passages, nous avait conduits jusqu'au paquet de maisons qui avoisinent
Sainte-Pélagie, et je pus lire sur une plaque le nom de la rue de la
Clef. Je ne suis pas retourné dans ce quartier depuis bien des années.
J'ignore s'il foisonne, comme alors, en pensions bourgeoises d'aspect
sinistre, et en boutiques d'Auvergnats remplies de ces détritus informes
dont les enfants du Cantal savent encore tirer des gros sous. La
présence dans cette rue d'une population de revendeurs avait décidé un
de leurs compatriotes à installer l'hôtel meublé devant lequel
Legrimaudet m'arrêta. Il portait sur sa façade l'inscription suivante:
«Hôtel de l'Écu et de Saint-Flour réunis,» et le débit de vins qui
occupait la moitié du rez-de-chaussée étalait cette autre enseigne,
dépourvue de sens pour tout autre que pour un compatriote de
Vercingétorix et de Pascal: «Vins de Coran et de Chanturgue.» De l'autre
côté, une boutique de blanchisserie déployait les fraîcheurs douteuses
d'un pauvre linge bleuâtre, et l'entrée béait, garnie d'une porte à
claire-voie peinte en vert. Un escalier humide se dessinait au bout d'un
couloir, et, à en juger par la façade jaune, qui suintait la saleté, par
les fenêtres sans volets, par le tassement de toute la bâtisse comme
affaissée sur elle-même, les chambres de ce coupe-gorge devaient être
des tanières à forçats. Que c'était bien la demeure naturelle d'un
Legrimaudet, le taudis fatal de ce galérien du livre diffamateur! Il se
taisait depuis l'angle de sa rue et ne paraissait pas se rappeler ma
présence. Je l'avais vu, à peine arrivé devant cette maison borgne,
fouiller soigneusement dans les poches de son habit et en tirer quelque
chose que je reconnus être un gâteau enveloppé dans du papier. Il prit
ce gâteau entre ses mains, et, avec un sourire que je n'aurais jamais
attendu de cette bouche venimeuse, il s'approcha d'un enfant, de six ans
peut-être, qui jouait devant la blanchisserie,--ah! le chétif garçonnet,
tout pâlot, tout maigriot, et qui serrait le coeur à le voir sautiller
comme un insecte malade! Il boitait et, pour courir, manoeuvrait une
mince béquille assez adroitement:
--«Bonjour, Henri,» disait Legrimaudet; «comment ça va-t-il aujourd'hui?
Je t'ai apporté un bon gâteau.»
L'enfant regarda le vieil écrivain avec un air de cruelle répugnance. Il
prit le gâteau et le flaira. Les doigts maladroits du bonhomme avaient
laissé leur trace sur le sucre glacé.
--«Il est presque aussi sale que toi,» dit-il, et il recommença de
courir avec ses deux compagnons de jeu, en mordant à même la friandise,
et sans faire plus attention à Legrimaudet qui, revenant vers moi et me
montrant l'hôtel, me dit, d'une voix plus mordante encore et avec un
clignement d'yeux plus menaçant:
--«Voilà où m'a mené tout ce qu'on a écrit pour et contre moi; je suis
_Monsieur Beaucoup de bruit pour rien_ tourmenté par faute d'argent;»
puis, après un instant de calme, et me tendant la main d'un geste humble
et morose: «Vous n'auriez pas une pièce blanche, pour la petite
chapelle?» Puis, comme je lui glissais vingt sous pris dans mon
porte-monnaie bien mal garni d'étudiant: «Qu'est-ce que vous voulez que
je fasse de ça?» répondit-il en enfouissant avec un inexprimable mépris
cette trop faible aumône dans la poche de son tricot, et, ce singulier
remerciement une fois lancé, il poussa la porte à claire-voie qui fit
entendre un grêle tintement, et il s'enfonça sans se retourner dans le
corridor aux murs détrempés.
* * * * *
Je suis très certain de n'avoir pas altéré dix mots de cette
conversation, que je consignai le soir même dans mon journal de cette
époque. Dès la minute où je quittai M. Legrimaudet,--essayez donc de
nier après cela qu'il y ait un destin dans la physionomie des
noms!--j'eus le sentiment que je venais de voir dans sa vérité, comme je
le disais en commençant ce récit, un personnage unique, un exemplaire
d'humanité enragée et souffrante sans comparaison possible avec aucun
autre. Oui, j'avais pu regarder dans son fond l'âme d'un damné social,
toute en misère, en orgueil, en haine et en démence, une âme de
grotesque en même temps et d'avorté définitif. Et dans cette âme de
laideur une délicatesse survivait, cette pitié pour cet enfant estropié,
et cet enfant, ingrat à son tour, méprisait ce grand méprisant. Cette
suprême, cette seule sensibilité de ce malheureux était méconnue. Qui
sait pourtant s'il n'y avait pas là, dans cette dernière tendresse de ce
coeur gangrené, la trace d'un salut possible? Un de ces sublimes
guérisseurs des consciences troublées, comme nous imaginons que serait
un vrai prêtre, trouverait là sans doute matière à ne pas désespérer de
cet homme. Cet entretien m'avait si profondément saisi, et ces questions
se rattachaient d'une manière si étroite aux idées philosophiques qui
passionnaient alors ma jeunesse, que je ne pus m'empêcher de raconter à
André Mareuil cette découverte d'un bon sentiment chez l'homme qui
n'avait jamais dit merci. Mon camarade se mit à rire méchamment:
--«Allons donc,» fit-il, «tu as mal vu, ou c'est que Legrimaudet tape la
blanchisseuse d'une pièce ou deux, de temps à autre. Je t'en prie, ne me
le diminue pas. Il est plus complet que tu ne peux même l'imaginer. Je
suis tout de même content de savoir qu'il t'a outragé, sitôt ses vingt
sous demandés et reçus. Il ressemble à ces instruments de métal qu'on
voit dans les foires. On met deux sous dans une petite fente, il vient
un caramel. Chez lui, c'est un affront et plus immanquable encore.»
--«Mettons que je suis un naïf, et n'en parlons plus,» répondis-je sans
insister davantage.
Je blâmais à part moi la gouaillerie de Mareuil, et cependant cette
gouaillerie m'intimidait. J'étais à l'âge où les jeunes gens rougissent
volontiers de leurs meilleurs instincts. Ils ont l'impression confuse
d'être dupes au jeu de la vie s'ils s'abandonnent à la naïveté de leurs
premières croyances. Ils recherchent alors parmi leurs amis, ceux dont
le précoce cynisme les fait le plus souffrir, et ils n'osent donner
libre cours à ces élans du coeur dont on ne reconnaît le prix que plus
tard, quand ils ont cédé la place à l'égoïsme atone et calculateur. La
loi du développement de notre personne veut que nous traversions cette
crise singulière dont l'extrême acuité se marque par la fanfaronnade de
vices si familière à la vingt-deuxième année. Je ne me sentis pas la
force de dire à Mareuil que j'étais sûr, très sûr de la sincérité de son
infâme parasite dans ce mouvement de pitié affectueuse envers le petit
boiteux. Je n'osai pas ajouter que son devoir à lui, André, eût été de
montrer au pauvre homme, non pas cette charité ironique et moqueuse,
mais un peu de sympathie émue. Nous cessâmes de parler, en effet, de M.
Legrimaudet ce jour-là. Puis d'autres jours, et d'autres jours
encore,--en grand nombre,--passèrent sans que nous pussions reprendre
cette conversation-là ou une autre. Le hasard voulut que, très peu de
semaines après cette longue causerie avec le cynique habitant de la rue
de la Clef, je quittasse Paris pendant plusieurs mois. J'allai pour la
première fois en Italie et en Grèce. Quand je revins, Mareuil était
lancé dans un tourbillon d'existence qui rendit nos relations presque
impossibles. Il avait quitté la Bibliothèque, et ses premiers rêves de
littérature désintéressée s'étaient transformés en un désir plus
pratique de battre monnaie tout de suite avec son réel talent d'écrire.
Il avait donc accepté le poste de rédacteur parlementaire dans un
journal du soir. Nous nous rencontrions maintenant, comme on se
rencontre à Paris, une fois tous les trois mois: «Bonjour.--Tu vas
bien?--Il faudra prendre un rendez-vous pour dîner ensemble un de ces
jours.» On est de bonne foi, et pourtant on ne le prend jamais, ce
rendez-vous, si bien que l'on se trouve être demeuré des quatre et des
cinq ans dans la même ville sans avoir passé une couple d'heures avec un
ami que l'on aime encore de tout son coeur. Quoique je n'eusse, depuis
cette fameuse après-midi, jamais revu M. Legrimaudet, cette figure
énigmatique m'était demeurée présente jusqu'à l'obsession, et à chacune
de ces causeries avec André je ne manquais guère de le questionner sur
le vieil écrivain. J'étais sûr d'amener sur les lèvres de mon ancien
camarade son rire de jadis, rien qu'à prononcer le nom de son parasite
favori, et c'était chaque fois quelque anecdote caractéristique et qui
précisait quelque trait de l'étrange personnage.
--«M. Legrimaudet? Toujours aussi ingrat. Je continue à ne pas pouvoir
lui arracher un merci. L'autre semaine, je pars pour la campagne. Je
laisse l'ordre à ma bonne de le nipper des pieds à la tête: chapeau,
bottines, pantalon, jaquette, chemise. Il m'écrit. Je tremble en ouvrant
sa lettre. Allait-il enfin se démentir et me remercier de ce cadeau
inattendu? Il me chargeait d'une commission auprès d'un directeur de
journal, et sa seule allusion à mon présent d'habits était la
suscription de la fin de sa lettre: Tout à vous, sauf les chaussettes...
Ma bonne avait oublié de lui en donner, et il me le rappelait avec sa
sévérité habituelle.»
Ou encore:
--«M. Legrimaudet? Toujours aussi goguenard. A mon retour d'Angleterre,
il vient me voir. «Vous n'avez pas une pièce blanche pour la petite
chapelle?» Tu connais la formule. Je donne la pièce blanche. «Monsieur,»
répond-il en l'empochant, «vous êtes revenu d'Angleterre beaucoup mieux
élevé. Les voyages vous profitent. Adieu.»
Ou encore: