de... (cherchez dans l'Annuaire), ce n'est pas, comme on pense bien,
pour le simple plaisir de railler doucement un ancien camarade, tombé de
la bohème dans les honneurs. Ce n'est pas non plus pour critiquer le
recrutement du personnel administratif de la troisième République.
L'événement est là qui, dans l'espèce, donne raison au choix du
ministre. Je me suis laissé aller à me souvenir, la plume à la main,
alors que je ne voulais qu'expliquer pourquoi je ne m'attendais guère à
retrouver sur ma route l'ancien parasite de mon ancien ami. Car l'entrée
de Mareuil dans sa nouvelle carrière supprimait les occasions naturelles
de nous voir, et nous ne les provoquâmes ni l'un ni l'autre, ce en quoi
nous fûmes et sommes très sages. Entre deux compagnons de jeunesse
devenus absolument dissemblables sous l'influence de la vie, le rappel
de l'intimité passée n'est jamais qu'un principe de souffrance. Tandis
donc qu'il reposait tranquillement sa barque dans son havre officiel, je
m'appliquais, moi, à diriger de mon mieux la mienne sur les vagues
remuées de ce dangereux océan littéraire qui justifie à tout le moins
cette vieille métaphore par son inconstance et la nécessité de l'effort
quotidien. Pour parler plus prosaïquement, je continuais à écrire des
volumes après des volumes, à subir des articles plus ou moins hostiles,
à vérifier les vieilles remarques des moralistes sur les haines
furieuses que soulève le moindre succès, à m'y résigner ou à m'en
attrister, suivant l'humeur. Après tout, c'est un sort heureux, entre
les divers sorts de ce monde d'épreuve, que celui d'un homme qui exerce
un métier conforme aux goûts profonds de sa première jeunesse. Il a de
mauvaises heures, ce métier, celles par exemple où l'on est calomnié par
un confrère envers lequel on n'eut que de gracieux procédés. Il en a de
bonnes, de délicieuses même, celles où l'on sent venir à soi quelque
chaude effusion de sympathie jeune, et c'est à une de ces bonnes
heures-là que je dois d'avoir retrouvé la trace de l'énigmatique
Legrimaudet. Il s'en est fallu de bien peu qu'il ne fût trop tard; mais
il était dit que cette figure d'un damné de lettres plutôt silhouettée
que dessinée dans ma mémoire par nos deux entrevues et les confidences
d'André, s'y graverait en traits ineffaçables avant de disparaître pour
toujours.
J'avais donc reçu, l'année dernière, en décembre, une de ces lettres
d'inconnus qui caressent invinciblement l'amour-propre d'un auteur, même
lorsque l'expérience lui a démontré que ces sortes de missives servent
de prologue habituel à d'autres lettres moins désintéressées. Celle-là,
signée du nom de Juste Dolomieu, me demandait simplement de vouloir bien
lire un assez copieux manuscrit qui s'appelait de ce titre un peu
juvénile: _La Mort du Siècle_. J'ouvris ce cahier avec défiance, et je
le fermai avec une curiosité presque émue. C'était un roman où l'auteur
avait essayé d'incarner, dans trois ou quatre personnages, les tendances
contradictoires de notre âge: le socialisme et le dilettantisme,
l'esprit cosmopolite et celui d'analyse, le découragement pessimiste et
le réveil de la mysticité. Cette simple indication me dispenserait
d'ajouter qu'un tel ouvrage manquait des qualités indispensables, malgré
tout, à cet art du roman qui ne saurait se réduire à la dissertation
pure. Mais si le drame était absent de cette oeuvre incohérente, et
absente la couleur de la vie, l'éloquence y abondait, ainsi que la
passion intellectuelle et que la pensée. Le jeune homme qui avait
composé ces pages ne deviendrait sans doute pas un romancier. A coup
sûr, il serait un écrivain. Je n'en doutai plus lorsque je vis ce garçon
lui-même qui saisit aussitôt ma sympathie par une des plus captivantes
physionomies de grand artiste jeune que j'eusse rencontrées. Mince et
presque frêle, cet enfant de vingt-trois ans peut-être avait une manière
de pencher la tête en avant qui attestait les longues séances à la table
de travail, comme ses joues pâlies attestaient la nourriture
insuffisante, et ses vêtements propres, mais râpés jusqu'à la corde, une
pauvreté soigneuse. Ses dents blanches, que découvrait son sourire naïf,
et le bel éclat de ses yeux bleus annonçaient en revanche un fond
inattaqué de sève vitale. Ses cheveux longs étaient d'une finesse
presque féminine et les modestes manches de son tricot de laine
laissaient passer des mains jolies et bien tenues. Quand il parlait, son
front éclatait d'idées, et sa voix, un peu basse, plaisait par un charme
analogue à celui de son regard et de son écriture dont j'avais tant aimé
l'élégance nerveuse. Enfin, pour employer un terme devenu banal par
l'abus, mais qui exprime seul une indéfinissable nuance, si jamais
visage mérita l'adjectif d'_intéressant_, c'était celui-là, et ce
premier entretien me prouva bien vite qu'une âme d'élite se cachait
derrière ces apparences de délicatesse. Après avoir discuté avec moi,
sans présomption et sans flatterie, les critiques formulées dans la
lettre que je lui avais adressée sur son roman, il conclut avec une
grâce de modestie fière qui me ravit.--Elle me changeait du ton habituel
à messieurs les nouveaux venus d'aujourd'hui, et puis j'avais eu, très
peu de temps auparavant, une si douloureuse impression de ce que la
férocité de l'ambition précoce peut produire de ravage dans un coeur de
vingt-cinq ans, au cours d'un récent voyage que j'ai raconté
déjà.--(Voir _Un Saint_.)--De rencontrer un vrai jeune homme de lettres
me faisait tant de bien!--Il disait donc:
--«D'ailleurs ce n'est là qu'un livre d'étude. C'est mon second, et je
ne compte imprimer que le huitième ou le neuvième, si j'en suis content
ou moins mécontent. Ai-je raison?...»
--«Mon Dieu!» répliquai-je, «il est assez malaisé de donner un conseil
précis à ce sujet. Certains génies se sont formés au contact du public,
ainsi Hugo et Balzac. D'autres s'y sont déformés tout de suite. Et puis
il y a une première condition qui semble tout à fait secondaire en
pareille matière, et cependant elle domine et a dominé de tout temps une
destinée d'homme de lettres. Vous entendez bien que je veux parler de
l'argent. Laissez-moi vous poser une question un peu indiscrète. Quel
métier avez-vous à côté de votre travail d'écrivain?»
Le costume de Juste Dolomieu trahissait, comme je l'ai dit, une pauvreté
décente qui justifiait ma demande, aussi ne fus-je pas médiocrement
étonné de sa réponse:
--«Mais aucun. Ma vie est assurée pour cinq années.»
--«Je comprends,» fis-je, «votre famille consent à vous servir une
pension pour ce temps-là.»
--«Hélas!» reprit-il avec une expression de grande tristesse, «je n'ai
plus de famille. J'ai perdu mon père il y a trois ans et ma mère l'an
passé...»
--«Pardonnez-moi,» repris-je, «d'avoir touché à ces souvenirs. Mais,»
insistai-je, «c'était la traduction la plus naturelle de votre phrase
sur vos cinq années assurées...»
--«Oh!» dit-il, «ce n'est pas cinq années, c'est toute ma vie que
j'aurais devant moi, si mon pauvre père était là!... Nous ne sommes pas
de Paris, monsieur, vous avez dû vous en apercevoir tout de suite.» Il
avait bien des mouvements un peu gauches qui pouvaient passer pour du
provincialisme, mais ils s'expliquaient aussi par la timidité de la
jeunesse. «J'ai fait mes études,» continua-t-il, «au lycée d'Amiens. Mon
père était notaire à Beaucamps-le-Vieux, une bourgade toute voisine
d'Aumale et de Tréport. Comment l'idée m'est-elle venue d'être homme de
lettres? Je ne pourrais pas vous le dire. Je sais seulement que je l'ai
toujours eue depuis ma onzième ou douzième année. Monsieur, mon père
était si bon, si intelligent. Il ne s'opposait pas à ma vocation. Il
voulait que je vécusse à la campagne, chez nous, voilà tout. Il avait
beaucoup d'instruction, beaucoup de culture. Il avait réfléchi beaucoup,
et il ne croyait qu'à la littérature locale. J'avais projeté, d'après
ses conseils, une suite de romans où j'aurais appliqué à l'histoire de
ma province le procédé que M. Zola a employé pour son tableau des
diverses classes sociales: suivre une famille Gallo-Romaine à travers
les âges. J'avais devant moi des milieux si nouveaux à peindre, je veux
dire si renouvelés, car la Science nous permet aujourd'hui de
reconstruire le moyen-âge, le seizième siècle et le dix-septième, pour
ne citer que trois époques, comme nos aînés ne le pouvaient pas. Et
quelle ampleur que celle de ce cadre qui permettait un livre sur les
croisades, un sur la guerre de cent ans, un sur l'invasion de l'Italie,
puis sur les guerres de la Révolution, celles de l'Empire! Enfin,
c'était un travail qui eût représenté la formation, couches par couches,
de l'Ame du nord de la France... Ne me croyez pas orgueilleux si je vous
parle ainsi. En vous exposant ce projet qui me fut suggéré par mon père,
je voulais vous montrer quel conseiller j'ai perdu en le perdant... Ce
fut une tragédie bien simple, mais navrante. La fuite d'un banquier
d'Aumale et le désastre financier qui en résulta pour tout le pays
forcèrent mon pauvre père à vendre son étude précipitamment. Il serait
trop long de vous expliquer comment il avait engagé sa signature par
excès de bonté. Enfin, nous étions ruinés. Il en mourut de chagrin, et
ma mère le suivit bientôt. Il ne fallait plus songer aux longs loisirs
que supposait l'exécution du vaste plan caressé dans nos causeries
d'autrefois. D'autre part, le séjour de Beaucamps m'était devenu trop
pénible. Je réalisai les débris de ce qui avait été une petite fortune
de campagne et je me résolus à venir ici. J'avais devant mes yeux
l'exemple du d'Arthez de Balzac, l'exemple de Balzac lui-même. Je me
suis donné ces cinq ans pour apprendre mon métier de romancier et
produire un ouvrage qui me permette de vivre de ma plume en m'ouvrant
l'entrée des feuilletons des journaux. Mon calcul est simple: il faut
bien qu'ils s'alimentent, ces feuilletons, et il est impossible que les
directeurs ne préfèrent pas des romans travaillés aux romans qu'ils
publient et qui sont si peu soignés. D'autre part, si j'ai vraiment
quelque chose là, je ferai mon oeuvre à travers cette besogne, comme nos
maîtres.»
Ce petit discours avait été débité sur un ton à la fois énergique et
tranquille qui me plut beaucoup. Le projet qu'il m'avait tracé d'une
suite de romans sur l'histoire de sa province aurait pu donner prétexte
au déploiement d'une prétention extravagante. Un charme de naïveté s'en
dégageait au contraire. L'image de ce père intéressé jusqu'à la passion
par l'avenir littéraire de son fils et songeant à diriger sa vocation
sans la contrarier, me touchait profondément. Le culte dont le fils
entourait cette chère mémoire ne me remuait pas moins. Enfin, je
trouvais une raison d'estimer le caractère de ce jeune homme aussi haut
que je faisais déjà son précoce talent d'écrire dans l'acceptation
courageuse du métier. Mais ce courage s'accompagnait-il d'une
connaissance exacte des difficultés contre lesquelles il allait se
heurter? Et je lui demandai, après l'avoir complimenté sur la sagesse de
ce projet:
--«Me permettez-vous, maintenant, comme à votre aîné, de pousser
l'indiscrétion plus loin encore? Vous venez d'arriver à Paris, me
dites-vous?»
--«J'y suis depuis cinq mois,» répondit-il.
--«Hé bien! en ces cinq mois, combien avez-vous déjà dépensé d'argent?»
--«Cinq cents francs,» fit-il simplement.
--«Cinq cents francs pour cinq mois?» m'écriai-je, «mais c'est
impossible.»
--«C'est bien vrai, cependant,» reprit-il avec un sourire où il y avait
presque une enfantine gaieté. «Je paie ma chambre quinze francs par mois
et trois francs de service. Je mange à la portion dans une petite
crèmerie fréquentée par des ouvriers et où mon dîner ne me coûte pas
vingt sous. Je prends le repas du matin chez moi avec un peu de
charcuterie, du pain, du fromage, et une tasse de café que je me prépare
moi-même, je n'en ai pas pour quinze sous. J'ai du linge et des habits
pour plusieurs années. Le soir, je travaille à la bibliothèque
Sainte-Geneviève et je me lève avec le jour. J'économise ainsi la
lumière. Contre le froid, j'ai une petite chaufferette comme les bonnes
femmes de chez moi. Or mon budget est établi sur le pied de cent vingt
francs par mois. Mille cinq cents francs par an pour ces cinq ans... Je
suis donc en avance de ce moment de plus de cent francs.»
--«Mais si par hasard une des valeurs qui composent votre petite réserve
diminuait? Si on vous les volait? Dans quelle société les avez-vous
déposées?»
--«Dans aucune,» dit-il avec un air avisé. «J'avais l'exemple de mon
pauvre père. Je me suis fait fabriquer par le charron de Beaucamps,
avant de partir, une ceinture de cuir comme en portaient autrefois les
voyageurs, garnie de petites poches tout autour. J'y ai serré mon
argent, et je la garde à même la peau, sous mes vêtements.»
--«Et vous avez pu dénicher cette chambre à quinze francs, rue
Princesse, si près du faubourg Saint-Germain?» C'était l'adresse qu'il
m'avait mise sur la feuille de garde de son manuscrit. Cette rue
débouche parallèlement à la rue Bonaparte dans le paquet de vieilles
maisons ramassé entre Saint-Sulpice et Saint-Germain-des-Prés. Je me
trouvais la connaître, y ayant eu autrefois mon relieur. Si étroite
qu'elle soit et peu digne de son nom aristocratique, je ne la voyais pas
dans mon souvenir assez misérable pour fournir des logements de cette
exiguïté de prix. Juste Dolomieu eut de nouveau son joli sourire de
triomphe.
--«Ah!» s'écria-t-il, «ça n'a pas été facile. Je voulais me loger dans
le quartier Latin pour être plus près des deux bibliothèques, celle de
la Sorbonne et celle de Sainte-Geneviève. Je n'ai rien trouvé. Les
logements meublés y sont devenus inabordables depuis que l'institution
des bourses de licence a encore multiplié le nombre des étudiants qui
peuvent payer leur chambre des quarante, des cinquante francs sans
presque s'en apercevoir. Pour trente francs, vous n'avez qu'une
soupente, au lieu que ma thébaïde de la rue Princesse est relativement
spacieuse, quoique juchée un peu haut. Mais j'ai une échappée de vue sur
la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et chaque soir je peux me
répéter les vers de Baudelaire:
_Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent._
«Il m'a déjà porté bonheur, ce petit logis, car j'y ai composé tout le
roman que vous avez lu. Trois cents pages en cinq mois. C'est quelque
chose. Et puis, ces hôtels de troisième ordre, à Paris, sont pleins de
mystères, et maintenant que j'ai achevé la besogne que je m'étais fixée
pour cette fin d'année, je vais me mettre en observation. A tout instant
je heurte dans l'escalier des femmes élégantes qui sont venues à quelque
rendez-vous. Et puis, j'ai pour voisin un vieux monsieur qui
m'intrigue!... Imaginez-vous un personnage de Dickens, tout petit, tout
blanc, et toujours en habit. Il avait commencé de causer avec moi, mais
depuis qu'il sait que je m'occupe de littérature, il m'évite. Il a sans
doute peur que je ne le mette dans quelque livre, le pauvre bonhomme! Je
n'ai pas besoin de vous dire que j'aurais soin, si je l'utilisais, de le
démarquer au point de le rendre méconnaissable. Oui, le pauvre homme!
Ah! qu'il est pauvre! Mais il a dû se trouver autrefois dans une
meilleure position, et appartenir à une famille mieux qu'aisée. Il
possède des bijoux qui ne peuvent être arrivés à quelqu'un comme lui que
par héritage. Ainsi, pas plus tard que l'autre semaine, j'entends des
voix qui disputaient sur notre carré. J'ouvre ma porte et je le
reconnais qui pressait le garçon de lui rendre un petit objet. C'était
une bague d'évêque en or, avec une énorme améthyste. Ce garçon l'avait
prise au vieillard, et il lui disait: «Et vous, rendez-moi les dix
francs que vous me devez depuis un mois, ou je la porte au
mont-de-piété,» et le vieux répondait:--«Rendez la bague. Vous savez
bien que je n'ai pas touché l'argent que j'attendais. C'est pour dans
huit jours, rendez la bague.»--«Mes dix francs, ou plus de bague,»
reprenait l'autre, avec une mauvaise figure d'Hercule roux. Si vous
aviez vu le désespoir de M. Jean,--c'est le nom de mon voisin,--l'espèce
de rage désolée qui crispait sa misérable face, vous auriez fait comme
j'ai fait...»
--«Vous avez donné les dix francs au garçon et vous avez remis la bague
au pauvre diable.»
--«Naturellement,» dit-il.
--«Et M. Jean vous a immédiatement insulté avec cet accent...» Et je
contrefis de mon mieux l'inimitable voix du sire Legrimaudet que je
venais de deviner à ces trois signes encore plus inimitables que cette
voix: son éternel habit, l'_incognito_ de son prénom et cette bague
d'évêque, achetée sur ses économies de meurt-de-faim par un dernier
ressouvenir du séminaire.
--«Vous le connaissez donc?» répondit Jules Dolomieu. «En effet, comme
je lui disais: «Vous me rendrez cela, mon voisin, quand vous
pourrez.»--«Monsieur,» a-t-il repris, «dans une maison comme celle-ci il
n'est pas difficile de gagner de l'argent quand on est jeune. Ce garçon
en a beaucoup. Vous aussi, sans doute. Ces dames ne sont pas gâtées...»
Je n'ai compris qu'après son départ qu'il me soupçonnait de recevoir de
l'argent d'une de ces femmes élégantes qui viennent souvent.»
--«C'est lui!» m'écriai-je. «C'est bien lui!... Je reconnais la manière
du Maître. De petits yeux vairons, n'est-ce pas? Une bouche
affreuse,--et amère? Une jambe qui traîne en marchant, avec un énorme
oignon au pied gauche?... Des cheveux d'un gris vert comme ceux des
portraits anciens?» Et voyant que Juste répondait par un geste
affirmatif à chacune de mes questions. «Il n'y a pas de doute,» fis-je,
«c'est M. Jean Legrimaudet.» Quand j'eus prononcé avec une emphase
intentionnelle ce nom célèbre dans les fastes de la littérature
diffamatoire, je pus lire sur le visage transparent de mon jeune
visiteur un dégoût indigné que n'effaça pas même l'anecdote du jouet de
cent francs donné au petit garçon malade. Cette indignation, je la lui
enviai. Moi aussi je l'avais éprouvée autrefois à ma première rencontre
avec le bas pamphlétaire. Dieu! Qu'elle était loin de moi! C'est
toujours cette vérité si éloquemment, si mélancoliquement formulée par
le philosophe antique: nous mourons humiliés par la vie. Elle ne nous
laisse aucun des nobles sentiments qui seuls la rendaient
supportable.--Pourquoi la vivre, alors?--Vingt années d'existence
parisienne ne permettent plus guère à un homme de lettres qui les a
subies qu'un seul étonnement: celui de ne pas rencontrer les pires
rancunes de la haine jalouse chez nos compagnons de jeunesse demeurés un
peu en arrière, chez nos obligés la calomnie, chez nos cadets la fureur
de la précoce envie, et chez nos maîtres les plus chers souvent cette
même envie quand les hasards de la vogue nous mettent en concurrence
avec eux. Ah! Cette affreuse passion d'envie, cette maladie commune à
tous, mais qui semble propre à la gent artiste, tant elle rencontre un
terrain approprié dans ces coeurs amoureux de gloire, comment garder en
soi la force de s'indigner contre elle, après avoir tant constaté
qu'elle ne se connaît pas elle-même? C'est la pire des tristesses,
celle-là. Il est rare que l'envieux s'avoue son horrible vice. Le plus
souvent il cherche à l'antipathie furieuse qu'il éprouve pour l'objet de
sa funeste passion des motifs honorables. Il n'a pas de peine à
découvrir les communes faiblesses humaines chez celui qu'il envie. Il
les enfle de toute la rage qui le tourmente. Il ne voit plus qu'elles et
il en arrive à prendre sa sincérité de haine pour une conviction, sa
brutalité pour une franchise, et ses calomnies pour un devoir. Je ne
suis pas sûr qu'un Legrimaudet ne s'imagine pas faire oeuvre d'honnête
homme en insultant avec cette âcreté de bile tant d'écrivains illustres.
J'essayai vainement d'expliquer ces raisons de mon indulgence à mon
intransigeant interlocuteur. Il avait l'âge des belles révoltes, et moi,
je l'avais passé. Quand il m'eut quitté, je me souvins que je ne pus
reprendre le travail interrompu de la matinée. J'admirais une fois de
plus les étranges rencontres du hasard et l'intensité des antithèses
auxquels il semble se complaire. En réunissant ainsi Juste Dolomieu et
Jean Legrimaudet sur un même palier d'hôtel borgne, ne semblait-il pas
avoir voulu symboliser à mon regard les deux pôles extrêmes de la vie
littéraire, l'artiste à l'aurore du talent et de la vie, d'une part, et,
de l'autre, le vaincu de la plume à sa dernière étape dans la sinistre
déroute de toutes ses espérances? L'un et l'autre m'avaient exposé une
même misère de budget, un même effort de lutte contre la destinée, une
même résolution de ne pas se rendre. Le jeune homme si fier
d'aujourd'hui finirait-il comme le vieillard? Ce vieillard avait-il eu,
à vingt-deux ans, lorsqu'il débarquait de Dijon à Paris pour écrire son
_Histoire des Grands Hommes_, quelques-unes des fiertés du jeune
romancier? «Quel dommage,» songeai-je, «que Mareuil ne soit plus
Mareuil! A quelles _méditations_ nous serions-nous livrés
ensemble?»--C'était son mot favori à une époque pour se moquer de Claude
Larcher en train d'écrire sa _Physiologie de l'Amour_, sous cette forme
naïvement renouvelée de Brillat et de Balzac!--J'imaginais les sarcasmes
auxquels ce rieur d'André se fût abandonné, dans sa verve d'avant
l'habit brodé. Puis je me demandais, avec un renouveau de curiosité, à
la suite de quelles aventures le Grand Ingrat de France avait déserté
son asile de la rue de la Clef. Pour ces grabataires aux abois qui
vivent d'une incertaine aumône, la question du gîte est cruellement
importante. Un coin où ils soient connus, où ils puissent, au besoin,
obtenir un crédit de quelques jours, de quelques semaines, mais c'est le
salut, par ces mois d'hiver surtout dont nous ne soupçonnons pas les
meurtrières rigueurs, nous tous qui, depuis octobre jusqu'à mai, avons
des bûches blanches de cendre dans notre cheminée et le loisir de
tisonner en suivant notre rêve. Mais un Legrimaudet, c'est, à Paris, une
bête dans son bois. Il lui faut son terrier d'abord, le trou dans lequel
se tapir par les nuits glacées où la mort le guette, la hideuse mort au
coin d'un quai ou sur le banc d'un boulevard désert. D'ailleurs une
affection vraie, la seule de ce douloureux et sinistre coeur, le
retenait dans la maison devant laquelle j'avais vu jouer sur le trottoir
le petit garçon boiteux. Cet enfant était-il mort, comme Legrimaudet
avait paru le craindre lors de sa conversation avec André à la veille du
jour de l'an,--de ce jour de l'an déjà si lointain que nous avions fêté,
mon ami et moi, avec une gaieté à jamais perdue? Toutes ces questions se
posaient devant mon esprit, pêle-mêle, et elles aboutirent, huit jours
environ après cette première conversation avec Juste Dolomieu, à une
visite rue Princesse qui me secoue encore d'un frisson lorsque j'y
songe. Mais l'esquisse que j'ai commencée de ce maudit ne serait pas
complète sans le récit de cette nouvelle rencontre et de l'événement qui
en résulta.
* * * * *