seulement et laissez-moi finir avec ce terrible Peppe... Ah! ces gens-là
me feront mourir avant que je n'aie pu revoir les frères ici... Ils
disputent, cinq francs par cinq francs, le paiement de leurs fermages;
mais, vous savez, fermer les yeux et se recommander à Dieu... J'ai votre
promesse?»
--«Vous l'avez,» répondis-je, vaincu par une espèce d'autorité qui
émanait de toute sa personne en ce moment.
--«Et voulez-vous me rapporter le coffret tout de suite?»
--«Je vais vous le chercher, mon Père...»
Malgré la parole donnée, j'eus une peine infinie à me contenir quand,
une demi-heure après cet entretien, je me retrouvai avec Philippe
Dubois, enfin revenu de sa promenade. Je dois reconnaître, à son
honneur, que son visage traduisait, à cette minute, une anxiété
intérieure qui eût achevé de me convaincre si j'avais gardé le moindre
doute sur sa culpabilité. Il devait cependant se croire assuré du
secret, car c'était un bien étrange hasard que mon second examen du
coffret, et, moi excepté, qui pouvait constater l'absence des médailles
dérobées? Nous les avions mentionnées trop vite pour que dom Griffi eût
eu le temps d'en retenir les noms. Aussi ce n'était pas la crainte d'une
découverte de ce vol qui mettait sur ce front intelligent et dans ces
yeux, si vifs encore la veille, cette sombre expression d'inquiétude. Je
devinai que le remords et la honte le déchiraient, tout simplement. Il
était si jeune, malgré son masque de cynisme, si voisin, malgré sa
corruption intellectuelle, du chaud foyer de sa famille, si nourri
encore de loyauté provinciale! Il remarqua bien la tristesse de mon
regard, mais s'il l'attribua d'abord à la véritable cause, le silence
que j'observai, d'après ma promesse, dut le rassurer.
--«J'ai fait une magnifique promenade,» me dit-il sans que je lui
demandasse aucun détail sur l'emploi de sa matinée; «seulement, je me
suis égaré, et j'arrive trop tard pour visiter le couvent... Je ne le
regrette pas, car j'aurais peur de gâter ma sensation d'hier en revoyant
ces fresques au grand jour. A quelle heure repartons-nous?»
--«Vers les deux heures et demie,» lui dis-je.
--«Alors,» fit-il, «si vous me permettez, je vais boucler ma valise.»
Il passa dans sa chambre sous ce prétexte. Je l'entendais qui allait et
qui venait de nouveau comme cette nuit. Ma présence lui était, malgré
tout, insupportable. Que serait-ce quand il reverrait l'abbé?...
J'appréhendais, avec une inquiétude qui allait jusqu'à la douleur,
l'instant où, tous les trois assis derechef à la vieille table des
novices, nous devrions causer, sachant, le prêtre et moi, ce que nous
savions, et lui avec ce poids sur le coeur. Une curiosité se mélangeait
à cette inquiétude. En me demandant le silence absolu auprès de
Philippe, dom Griffi avait certainement son plan. Allait-il essayer de
confesser le jeune homme sans trop l'humilier, en tête-à-tête? Ou bien,
dans la divine bonté que révélaient ses yeux de vrai croyant, s'était-il
décidé à pardonner en silence, comptant que le reste du trésor de dom
Pio suffirait à payer la réparation de la fameuse terrasse? Toujours
est-il que l'heure du déjeuner arriva,--toutes les heures arrivent,--et
dom Gabriele vint nous appeler, avec sa même voix gaie et cordiale:
--«Hé bien! seigneur Filippo,» dit-il, «vous avez pris faim, dans votre
promenade?...»
--«Non, mon Père,» répondit Philippe à qui le Père avait saisi les deux
mains affectueusement et que cette chaude étreinte paraissait gêner,
«j'ai peur d'avoir eu un peu froid.»
--«Alors vous boirez un peu de mon _vino santo_,» reprit le moine, «vous
savez pourquoi nous l'appelons ainsi? Nous suspendons des raisins à
sécher jusqu'au jour de Pâques, et alors nous les pressons. Il y a un
proverbe toscan qui dit: _Nell' uva sono tre vinaccioli_, dans le raisin
il y a trois pépins; _uno di sanità, uno di letizia, e uno di
ubriachezza_, un de santé, un de gaieté, un d'ivresse. Mais, dans mon
_vino santo_, il ne reste que les deux premiers.»
Et ce fut ainsi de sa part une suite de phrases doucement enjouées tout
le long du repas, qui se composait cette fois des truites promises, de
châtaignes grillées, d'oeufs en omelette qualifiés de frits, et de
grives,--de ces grives gorgées de raisins et de genièvre, qui font le
régal d'automne dans ce coin béni d'Italie.
--«Je n'ai jamais pu toucher à un de ces petits oiseaux,» nous dit le
Père, «je les vois voler de trop près ici. Mais nos paysans les chassent
à la glu. Les avez-vous vus passer avec une chouette apprivoisée? Ils
disposent le long de la vigne des bâtons enduits de cette glu. Puis ils
posent la chouette à terre, attachée à un autre bâton. Elle volète çà et
là. Les oiseaux s'approchent par curiosité. Ils touchent aux baguettes,
et les voilà pris. Je me suis toujours étonné qu'un poète n'ait pas fait
une fable avec ce joli tableau...»
Mais d'allusion aux pièces disparues, pas un mot. Pas un mot non plus
qui marquât une différence entre ses dispositions à mon égard et à
l'égard de mon compagnon,--peut-être un peu plus de câlinerie cependant
pour lui, que je voyais comme brisé par cette sympathie presque
affectueuse de notre hôte si indignement trahi. Vingt fois je distinguai
des larmes sur le bord des yeux de ce garçon, qui n'était évidemment pas
né pour le mal. Vingt fois je fus sur le point de lui dire: «Allons,
demande pardon à ce saint prêtre, et que ce soit fini...» Puis Philippe
fronçait les sourcils, ses narines se crispaient. Le feu de l'orgueil
séchait ses prunelles, et la conversation continuait, ou plutôt les
monologues de dom Griffi, qui comparait maintenant son Monte-Chiaro au
Monte-Oliveto, et il parlait avec tendresse de son ami qui est aussi le
mien, le cher abbé de N***, préposé à une besogne de garde toute
pareille. Puis il nous racontait toutes sortes d'anecdotes sur le
couvent, les unes infiniment intéressantes,--une visite, par exemple, du
connétable de Bourbon en marche sur Rome, et commandant en secret au
prieur une messe pour le lendemain de sa mort;--d'autres, enfantines et
relatives à des légendes naïves... Ce ne fut qu'après ce repas et une
fois remontés dans notre salon, que je compris son intention et quelle
idée lui avait suggérée une connaissance de coeur humain, qu'un
confesseur peut seul avoir. Nous ayant quittés quelques minutes, il
rentra, tenant à la main la cassette de dom Pio. Je regardais Philippe.
Il était devenu livide. Mais le visage ridé de notre hôte n'annonçait
cependant aucune sévère interrogation:
--«Vous m'avez enseigné le prix de ces médailles,» nous dit-il
simplement en posant le coffret sur la table. «Il y en a bien trop pour
ce que j'ai à faire reconstruire. Permettez-moi de vous demander d'en
choisir pour vous, chacun deux ou trois, que vous garderez en souvenir
du vieux moine, qui a prié pour vous deux ce matin...»
Il m'avait regardé, en prononçant ces quelques mots, d'un regard où je
pus lire le rappel de ma promesse. Il était sorti, que nous étions là,
Philippe Dubois et moi-même, immobiles. Je tremblais qu'il ne devinât,
que je savais son secret. La sublime indulgence de dom Griffi, destinée
à produire un repentir presque foudroyant par l'excès de la honte, ne
pouvait avoir son plein effet sur cette âme en détresse que si
l'amour-propre blessé n'y mêlait pas son fiel.
--«Que c'est bon, un bon prêtre!...» dis-je simplement pour rompre le
silence. Philippe ne répondit rien. Il s'était vivement retourné contre
la fenêtre et il regardait le vert paysage que nous avions admiré le
soir en entrant, plongé dans une rêverie profonde. J'avais ouvert le
coffret, et pris au hasard une des médailles pour obéir à notre hôte,
puis je passai dans ma chambre. Mon coeur battit, je venais d'entendre
le jeune homme qui sortait en courant, et ses pas qui se dirigeaient
vite, vite, vers la cellule du vieux moine. L'orgueilleux était vaincu.
Il allait rendre les pièces volées et avouer sa faute. En quels termes
parla-t-il à celui qu'il avait d'abord comparé si insolemment à feu
Hyacinthe, et que lui répondit ce dernier? Je ne le saurai jamais.
Seulement, lorsque nous fûmes remontés tous deux en voiture et que
Pasquale eut dit à sa jument: «Allons, Zara, cherche tes jambes...,» je
me retournai pour revoir le couvent que nous quittions et saluer l'abbé,
venu jusqu'au seuil, et je reconnus, dans le regard que mon compagnon
jetait de son côté sur le simple moine, _l'aube d'une autre âme_.--Non,
l'ère des miracles n'est pas close, mais il y faut des saints,--et ils
sont trop rares.
_Pérouse, novembre 1890._
II
Monsieur Legrimaudet
_A FRANCIS MAGNARD._
I
SA VIE
J'ai pu étudier, depuis mon entrée dans ce pays bizarre qui s'appelle le
Monde des Lettres, bien des figures originales, bien des existences de
paradoxe, à faire trouver tout simple le Z. Marcas de Balzac et tout
simple aussi ce neveu de Rameau, croqué sur le vif par le plus hardi
prosateur du dix-huitième siècle. Je ne crois pas avoir connu de
personnage aussi étrange qu'un parasite professionnel, ennemi justement
du grand Diderot, mais ennemi personnel et fielleux comme le pire des
rivaux, M. Jean Legrimaudet. Il est mort aujourd'hui, et son livre de
calomnies contre les Encyclopédistes, qui obtint un succès de réaction
vers 1855, est bien oublié. Bien oubliés ses deux volumes contre Victor
Hugo, répertoire de racontars fantastiques, d'anecdotes aussi sottes et
fausses que scandaleuses. Je ne sais qui disait de lui plaisamment:
«Legrimaudet! On est préservé de sa diffamation par son style...,» et,
de fait, la phraséologie de ce cacographe, sa rhétorique vague et
prétentieuse, la badauderie de son information toujours puérile et
inexacte, les naïves iniquités d'un soi-disant catholicisme qui consiste
à mettre hors la loi humaine tout adversaire suspect de libre pensée,
rien, en un mot, dans les quelques livres qu'il a laissés, ne donne la
moindre idée de l'originalité animale, si l'on peut dire, du
pamphlétaire lui-même. Par un singulier caprice du hasard, chaque
nouveau tournant d'année,--je dirai tout à l'heure pourquoi,--me rend
présente à nouveau cette physionomie disparue d'un authentique Diogène
et que j'ai pu voir de mes yeux, écouter de mes oreilles. Et voici que
la tentation m'est venue d'esquisser en deux études le portrait de ce
solitaire qui vivait plus abandonné dans Paris que Robinson dans son
île. Je raconterai d'abord l'anecdote qui, pour moi, rattache
bizarrement ce souvenir à cette fin du mois de décembre. Peut-être les
curieux d'excentricités consulteront-ils avec intérêt ces deux «crayons
d'après nature.» Peut-être aussi quelque lecteur, soucieux de
conclusions pratiques, trouvera-t-il dans ce simple récit une preuve de
plus à l'appui du grand précepte de l'Évangile, si profond, si méconnu:
«Vous ne jugerez pas.» Il m'a semblé souvent que la plus haute moralité
d'une oeuvre d'art, j'entends d'une oeuvre littéraire, consistait à
redoubler en nous le sentiment du mystère caché au fond de tout être
humain, du plus lamentable et du plus comique comme du plus sublime.
«L'âme d'autrui,» disait Tourguéniev, «c'est une forêt obscure...» Ah!
la belle parole! et qui l'aurait vivante en soi s'épargnerait tant de
ces injustices quotidiennes, tant de ces meurtrissures du coeur des
autres qui ne sont jamais que des ignorances!
* * * * *
Quand je rencontrai Legrimaudet pour la première fois, c'était en 1874,
vers la fin de l'automne, chez mon plus ancien camarade de jeunesse,
André Mareuil, qui fut, pendant une époque, chroniqueur à la mode,--et
depuis!... Mais en ces temps-là il remplissait les modestes fonctions de
simple employé à la Bibliothèque nationale. Dès lors il professait une
espèce de goût enfantin pour ce qu'il croyait être la vie élégante. Avec
ses dix-huit cents francs d'appointements, il habitait près du parc
Monceau, sous les combles d'une grande diablesse de maison neuve. Je
vis, ce jour-là, installé au coin du feu, dans le petit cabinet de
travail de mon ami, un homme d'environ soixante ans, d'aspect minable et
qui appuyait aux chenets deux pieds monstrueux de gibbosités, deux
horribles pieds, déformés par les oignons et les engelures comme ceux
d'un goutteux, et suppliciés dans des bottines évidemment achetées
d'occasion ou données par quelque bienfaiteur peu généreux. La tête du
personnage aurait fait dire au Philistin le plus ignorant des choses de
l'art: «C'est un Daumier,» tant elle reproduisait le type favori de ce
tragique dessinateur. Des cheveux grisonnants, verdâtres par place,
encadraient une face terreuse, une face grise et flétrie où clignotaient
entre des paupières rougies de petits yeux vairons d'une malice presque
sauvage. Une bouche flétrie, une barbe sale, des rides pareilles à des
raies noires s'harmonisaient à la misère du chapeau à haute forme que
l'inconnu tenait sur ses genoux et qui montrait une soie délavée par
d'innombrables averses. Cet homme portait un habit de soirée, échoué sur
ses épaules--après quels hasards?... Un habit? Non, un souffle d'habit,
un tissu arachnéen, dont chaque fil était usé, dont la trame semblait
devoir se déchirer au moindre geste, et qui croisait sur un gilet de
tricot jadis marron. Une cravate bleue nouée autour d'un col de chemise
effiloché, un pantalon en guenille, achevaient de lui donner cet aspect
de délabrement auquel se reconnaît dans notre société le réfractaire
définitif et inguérissable, le vaincu de la vie qui s'est résigné à
subsister d'aumônes; et cependant il garde, même dans sa détresse, une
je ne sais quelle tenue bourgeoise qui le distingue encore de l'ouvrier
déchu. Quoique je fusse très jeune alors et mal renseigné sur les
variétés de cette vaste espèce: les mendiants de lettres, je n'hésitai
pas à reconnaître, dans l'hôte singulier qui chauffait ses loques au
foyer de Mareuil, un parasite de bas étage. Mon ami ne me le nomma pas
tout d'abord; il jouissait visiblement de la curiosité que m'inspirait
le pittoresque inconnu qui, lui, ne semblait pas s'apercevoir de mon
existence. Il avait, répandu sur toute sa personne, un air d'insolence
outrageante, comme une carrure dans l'ignominie, qui déconcertait la
pitié. J'ai su depuis qu'il lui échappait de dire en parlant de son
frac:
--«Je suis l'homme de France qui porte le mieux l'habit. Voilà quinze
ans que je n'ai pas quitté celui-ci...»
Et il était de bonne foi! Toute son attitude révélait d'ailleurs son
terrible orgueil, condensé en un mépris pour ce qui l'entourait dont
j'eus le témoignage dès cette première entrevue. Tout en causant, André
et moi, nous en étions venus à parler du _Journal de Lestoile_ que mon
ami lisait alors, et il m'en montrait un curieux exemplaire, avec
annotations marginales du temps, emprunté à sa Bibliothèque. L'inconnu,
qui n'avait pas ouvert la bouche depuis un quart d'heure, sinon pour
cracher bruyamment dans le foyer, demanda tout d'un coup à Mareuil:
--«Voulez-vous me laisser regarder ce livre?»
Il le prit de sa main décharnée, à la maigreur de laquelle on devinait
le dépérissement de tout son pauvre corps, feuilleta quelques pages, et,
rendant le volume à André:
--«Savez-vous, monsieur,» fit-il, «que c'est un mauvais métier que celui
de bibliothécaire? Ils sont trop tentés. Ils finissent tous par voler
les ouvrages qui leur sont confiés. Adieu, monsieur.»
Il se levait, en effet, pour prendre congé sur cette extraordinaire
impertinence. Je vis que Mareuil réprimait la plus violente envie de
rire.
--«Attendez,» dit-il, «je veux vous présenter l'un à l'autre.» Et il me
nomma. Puis, avec solennité:--«Monsieur Jean Legrimaudet, l'ennemi
personnel de Diderot et de Hugo, l'auteur de l'_Histoire de l'ivrognerie
en littérature_.»
--«Monsieur est homme de lettres?» demanda Legrimaudet.
--«Poète,» répondit Mareuil.
--«Ah! monsieur est poète» (il prononçait poâte). «Faites-moi une ode,
alors, monsieur, faites-moi une ode. Savez-vous comment M. Veuillot
appelle le poète, monsieur? Un moineau lascif. Et quand il a publié ses
vers, moi j'ai fait sur lui cette épigramme:
_Veuillot,
Tardif
Moineau
Lascif..._
Je suis donc votre confrère en Apollon. Monsieur et cher confrère,
adieu...»
* * * * *
Et il sortit sur cette bouffonnerie, débitée avec une voix âcre, qui ne
permettait pas de savoir s'il était sérieux ou plaisant, s'il divaguait
de bonne foi ou si son affectation de plaisanterie,--et quelle
plaisanterie!--cachait une intention de bas persiflage. Il n'eut pas
plutôt passé le seuil de la porte que Mareuil s'abandonna enfin à son
fou rire, tandis que je lui demandais:
--«Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Il ressemble vraiment trop à
ses livres!... Et pourquoi reçois-tu des drôles pareils?»
--«Pour un drôle,» dit André, «c'en est un. Mais que veux-tu? J'ai pour
lui un goût malsain. Il me divertit, et puis chacun a sa marotte en ce
bas monde. La mienne, c'est de vouloir lui faire dire merci. Ça
t'étonne? Mais je te jure que je suis sérieux. Voilà deux ans que j'y
travaille. Il n'y a pas moyen. J'ai fait pour lui vingt-cinq démarches.
Je lui ai payé son terme. Je l'ai habillé. Je lui ai envoyé du vin quand
il était malade, un médecin, fourni des remèdes... Jamais, tu m'entends,
jamais autre chose qu'une insolence comme celle de tout à l'heure. Tu
connais notre grand ami d'Altaï et tu sais que sa faiblesse est de
cacher son âge. Hé bien! Il a nourri Legrimaudet pendant vingt ans.
Devine ce que celui-ci a imaginé l'année dernière? Il écrivit à la
mairie de la ville natale du pauvre d'Altaï pour avoir l'acte de
naissance de son ancien bienfaiteur. Ci trois ou quatre francs, et il en
est à deux sous près. Il s'est procuré des lettres en cuivre découpé,
comme les enfants en ont pour leurs jeux, et nous avons été cent dans
Paris à recevoir une carte sur laquelle M. Legrimaudet avait imprimé:--2
novembre 1810. Naissance du jeune monsieur d'Altaï.--C'est un rien, mais
exquis. Ah! je crois que c'est le scélérat complet, sans crime,
entendons-nous! On devrait créer pour lui un titre: Grand Ingrat de
France... Et c'est si naturel. Depuis son _Hugo_, il se croit un célèbre
écrivain persécuté... Vrai! Je te jure que c'est un homme!»
* * * * *
Je me souviens que je ne répondis pas un mot à cette sortie de mon
camarade. Il professait dès cette époque un dandysme de misanthropie que
j'ai encore aujourd'hui beaucoup de peine à comprendre. L'infamie
humaine l'égayait d'une gaieté que je jugeais affreuse et qui se
conciliait en lui avec les plus rares délicatesses d'amitié. En lisant,
depuis, la correspondance de Gustave Flaubert, j'y ai rencontré un
sentiment identique, l'aveu d'une féroce allégresse devant la vilenie
morale. Y a-t-il là un simple phénomène d'énervement, la souffrance
d'une sensibilité froissée, mais qui, ne voulant pas s'avouer froissée,
dissimule sa blessure sous une ironie d'une nature spéciale? Est-ce la
triste satisfaction d'un pessimisme qui se complaît à vérifier ses
doctrines au spectacle de la bassesse où peut descendre cet animal
prétentieux qui est l'homme? Ou bien reste-t-il dans certains civilisés,
enseveli au fond d'eux-mêmes, un sentiment analogue à ce goût du monstre
qui se manifeste dans certains cultes primitifs, goût presque cruel et
qui, plus près de nous, explique seul la présence autour des rois de
nains difformes comme ceux dont Velasquez a immortalisé la laideur au
musée du Prado? Quand je grondais André sur cette disposition d'esprit,
que je ne pouvais m'empêcher de trouver un peu avilissante, en lui
disant: «Il faut s'indigner,» il me répondait un: «Oui, Prudhomme,» qui
me désarmait. Je ne lui reprochai donc pas son Legrimaudet. Je pensai en
moi-même que mon paradoxal ami avait une fois de plus bien mal placé sa
fantaisie en s'engouant d'un grotesque et d'un misérable, et, malgré la
silhouette si caractérisée de ce gueux de lettres, j'aurais sans doute
perdu jusqu'à son souvenir, si le hasard ne m'avait mis de nouveau en
présence du Grand Ingrat de France, comme disait baroquement Mareuil,
dans des circonstances que, cette fois, je ne pouvais pas aussi vite
oublier.
* * * * *