--«Voyez le doigt de l'apôtre, comme il hésite, et le geste de

Notre-Seigneur, et sa bouche... On fait ainsi, voyez, quand on a très

mal et que le médecin vous touche... Et le paysage, dans le fond,

reconnaissez-vous la Verruca et la colline de Monte-Chiaro?... Tenez, à

droite, là, ce sont vos chambres, et ces anges, comme leurs yeux sont

devenus plus petits!... Ils pleurent, mais ils ne veulent pas pleurer,

comme cela, et leur nez se fronce un peu, comme ceci... Et le roi

noir?... Regardez ces boucles d'oreilles. Un de nos Pères, qui est mort

ici, après la suppression,--Dieu ait son âme!--avait fait quelques

fouilles dans le voisinage d'un de nos couvents près de Volterra. Il a

trouvé un tombeau étrusque et des boucles d'oreilles toutes semblables,

à côté d'une tête de squelette... Je les ai gardées, je vous les

montrerai... Et ceci?...» En ce moment il se retourna, et je vis qu'il

dirigeait la lumière vers un coin à droite, sur le mur que j'avais

d'abord jugé tout blanc. La flamme magique éclaira sur cette blancheur

une place, grande comme la moitié de la main. Le hasard avait voulu

qu'en commençant un essai de nettoyage, aussitôt interrompu, le vieux

moine eût découvert juste la moitié d'un visage de madone: la ligne du

menton, la bouche, le nez et les yeux. Ce sourire et ce regard de la

Vierge ainsi dévoilés, sur ce large mur passé à la chaux, saisissaient,

comme une apparition surnaturelle. La petite flamme vacillait un peu,

attachée comme elle était à un bâton tenu par des mains de vieillard, et

il semblait que les lèvres de la Madone remuaient, que ses joues

respiraient, que ses prunelles tremblaient. On eût dit qu'une femme

réelle était là, qui allait secouer ce linceul de plâtre et se révéler à

nous dans la libre grâce de sa jeunesse. Notre hôte se taisait

maintenant, mais sa physionomie, à lui, exprimait une piété d'admiration

si profonde que je compris pourquoi il ne se hâtait pas de débarrasser

du badigeon le reste de la fresque. Son sens d'artiste ingénu et la

ferveur de sa foi lui faisaient sentir la poésie de ce divin sourire et

de ces divins yeux, comme emprisonnés dans ce revêtement brutal. Nous

nous taisions. Philippe était maintenant vaincu par la force de

l'impression, et je l'entendis qui murmurait:

--«Mais c'est de l'Edgar Poe, c'est du Shelley...»

Le Père abbé, qui ne connaissait certes de nom ni l'un ni l'autre de ces

deux auteurs, répondit naïvement, sans se douter qu'il formulait une

trop juste critique sur la phrase et la sensation de son jeune voisin:

--«Mais non, c'est du Gozzoli... Je vous montrerai la preuve dans

Vasari; et savez-vous ce qu'il y a derrière? Certainement le miracle de

la ceinture...»

--«Quel miracle?» lui demandai-je.

--«Comment,» fit-il avec une stupéfaction visible, «vous n'avez pas vu,

au dôme de Pistoie, la ceinture de la bienheureuse Sainte Vierge qu'elle

a jetée à saint Thomas après son ascension?... Il était absent

lorsqu'elle monta au ciel en présence des autres apôtres. Il revint au

bout de trois jours, et, comme il doutait encore de la vérité de ce

qu'il n'avait pas vu, la Madone eut la bonté de laisser tomber devant

lui cette ceinture pour qu'il ne doutât plus jamais.»

Il nous racontait cette légende,--qui prouve, entre parenthèses, que la

vieille religion chrétienne avait prévu même les analystes et leur salut

possible,--tout en soufflant le rat-de-cave qu'il rendit à Luigi et en

verrouillant de nouveau la porte. La simplicité de conviction avec

laquelle il parlait de ce miracle finit de m'attester qu'il vivait dans

le surnaturel comme nous autres, enfants du siècle, nous vivons dans

l'inquiétude et la moquerie. Je ne pus m'empêcher de le comparer en

imagination au menu fragment de fresque qu'il venait de nous montrer sur

le troisième mur. Ce coin de peinture suffisait pour animer ce vaste

morceau de plâtre blanc, et lui seul, dom Gabriele, suffisait par sa

seule présence pour animer ce vaste couvent désert. Il en était

réellement l'âme, je le sentais à présent, et une âme qui

_représentait_, au sens exact du mot, toutes les âmes de ses frères

absents. J'ai vu, dans mon enfance, un officier de la Grande Armée

passer sur un des trottoirs de la ville où je grandissais. Ce vieux

brave traînait la jambe, ayant été blessé à Leipzig; il était pauvre, et

sa rosette ornait un habit bien râpé. Il était cependant, pour moi,

l'épopée entière de l'Empire, parce que je savais que l'Empereur l'avait

décoré de sa main! J'éprouvais une impression analogue à suivre

maintenant dom Griffi. Il portait tout son ordre dans le pli de sa

vieille soutane que Luigi soignait si mal. Telle est la grandeur que

nous donnent les abdications absolues de notre personnalité au profit de

quelque oeuvre très large et très haute. Nous nous renonçons et nous

nous grandissons à la fois, par une loi que les sociétés modernes,

éprises d'individualisme grossier, méconnaissent étrangement. L'homme ne

vaut que par son immolation à une idée, et qu'est-ce qu'une armée,

qu'est-ce qu'un ordre, sinon une idée organisée et qui s'est assimilé

ainsi des milliers d'existences? Chacune de ces existences participe à

son tour aux forces réunies de toutes les autres. Qu'eût été dom Griffi

sans son couvent? Sans doute un antiquaire à petit esprit et qui eût

catalogué quelque musée. Car, son exaltation à peine passée, et tandis

que nous remontions vers notre appartement, il nous tenait, lui aussi,

de ces discours de collectionneurs qui oublient le fond de l'oeuvre

d'art pour discuter seulement ses alentours, ses ressemblances et son

authenticité.

--«Il a été traité souvent,» disait-il, «ce sujet de la Madone à la

ceinture et de saint Thomas. Vous trouverez à l'Académie de Florence un

charmant bas-relief de Luca della Robbia, où la Madone entourée d'anges

donne cette ceinture à l'apôtre... Francesco Granacci a traité ce même

motif deux fois, et Fra Paolino de Pistoie, et Taddeo Gaddi, et Giovanni

Antonio Sogliani, et Bastiano Mainardi,--ce dernier à Santa Croce... Les

rougets m'ont déjà envoyé des photographies de toutes ces peintures.

Rien qu'à la tête de la Vierge je suis sûr que celle de notre Benozzino

sera la meilleure... Mais voulez-vous entrer dans ma cellule, je vous

montrerai les boucles d'oreilles et la petite collection de dom Pio

Schedone...»

Nous acceptâmes, poussés, Philippe Dubois peut-être par un fonds

d'archéologue qui persistait en lui sous le futur écrivain, et moi par

la curiosité de voir la figure des objets parmi lesquels vivait notre

hôte. La première pièce où il nous introduisit trahissait par son

désordre l'incurie du falot serviteur qui répondait au nom de Luigi. Des

livres s'y empilaient, dont la grosseur et la reliure révélaient des

Pères de l'Église. A côté, une paire de tenailles, des marteaux et une

boîte remplie de vis, de clous et de ferraille, témoignaient que dom

Griffi savait au besoin se passer d'ouvriers pour quelque raccommodage

de meuble ou de serrure. Des citrons séchaient dans une assiette. Des

fiaschi à la paille noircie et souillée devaient contenir les

échantillons des dernières récoltes en huiles et en vins. Un de ces

vases de terre brune que les femmes de Toscane appellent un _scaldino_

et qu'elles remplissent de braise pour s'y chauffer les mains en le

tenant par son anse, représentait le confort unique de ce cabinet

carrelé, où un chat très noir se prélassait paresseusement. Sans doute

quelque voyageuse anglaise reconnaissante avait envoyé au pauvre moine

le petit appareil d'argent à faire le thé, seule élégance de ce rustique

capharnaüm. Mais Luigi s'étant bien gardé de nettoyer le métal de la

cafetière, même ce petit ustensile noircissait sur son étagère. Un grand

crucifix, posé sur son pied, dominait la table où des feuillets

s'entassaient, couverts d'une large et ferme écriture.

--«Ce sont les sermons de mon maître que je me suis chargé de recopier,»

dit dom Gabriele. «Le bon cardinal est aveugle, et il voudrait que son

oeuvre fût achevée d'imprimer avant sa mort... Il a quatre-vingt-sept

ans... Ah! son écriture est terriblement _perfide_,» ajouta-t-il avec un

nouvel italianisme, «et puis, j'ai si peu de temps... Heureusement je ne

dors que quatre heures par nuit. Voyons, Nero, laisse cette chaise,

laisse cette chaise, mon _micino_, mon _mutzi_...» Il parlait au chat

comme Pasquale à sa jument, et, comme s'il eût compris, Nero s'élança de

la chaise sur les papiers qui contenaient les titres du vieux cardinal à

la gloire. «Bon, asseyez-vous là,» me dit-il, «et vous, seigneur

Filippo.» Il nous avait demandé nos prénoms dès le commencement du dîner

pour ne plus nous nommer qu'ainsi, avec l'aimable familiarité de son

pays. «Voyons,» continua-t-il, «où est cette diablesse de cassette? Bon,

sous ce volume des Pères où j'ai cherché l'autre jour cette citation

dans le traité de saint Irénée contre les Gnostiques... Il s'agissait de

Basilidiens qui prétendaient se dérober au martyre sous le prétexte que

nous ne devons pas faire connaître nos idées au vulgaire. Ah! l'orgueil!

l'orgueil! Vous le trouverez à la base de toutes les hérésies et de tous

les sophismes. Et c'est si bon de croire, c'est si simple surtout!...

Mais, tenez, voilà la boîte. Elle est tout ouverte... Je ne ferme rien

de ce qui est ici, parce que c'est à moi et non pas au couvent. Allons,

où sont ces anneaux?...»

Il avait, en effet, durant ce discours, dégagé un coffret de cuir, dont

la fermeture avait dû être assez compliquée pour qu'une fois faussée

elle eût défié les pauvres ouvriers de ce trou perdu. Le couvercle levé,

nous pûmes voir que l'intérieur contenait un assez grand nombre de menus

objets soigneusement recouverts d'enveloppes de papier toutes

étiquetées. La forme ronde de la plupart de ces plis indiquait

suffisamment que la collection de feu dom Pio Schedone se composait

surtout de médailles. Je constatai avec étonnement que le travail des

boucles d'oreilles étrusques était très fin. Je pris au hasard un des

petits paquets ronds, et je lus sur son papier: _Julii Cæsarius aureus_.

Je crus reconnaître, en examinant la pièce d'or, qu'elle était

absolument authentique. Je la tendis à Philippe qui me fit remarquer la

tête de Marc-Antoine sur le revers et qui me dit:

--«C'est une très belle monnaie, extrêmement rare...»

J'en pris une seconde, une troisième, et je tombai avec un étonnement

encore plus grand sur un Brutus dont je me trouvais par hasard savoir la

valeur. Voici comment. Ayant, l'année précédente, à faire mes cadeaux de

1er janvier, j'avais eu l'idée d'offrir, à quelques-unes des dames chez

lesquelles j'avais dîné, de petites médailles pour les suspendre à leurs

bracelets, et mon cher ami Gustave S***, un des plus distingués

numismates de l'heure présente, avait bien voulu m'accompagner à cet

effet chez un marchand spécial. Là j'avais beaucoup admiré cette pièce

d'or qui porte d'un côté la tête de Brutus le Jeune et de l'autre celle

de Brutus l'Ancien. Mon ami S*** n'avait pu s'empêcher de sourire de mon

ignorance quand, ayant dit: «Je prendrais volontiers celle-là,»

l'antiquaire me répondit: «Pour vous, monsieur, à cause de Monsieur, ce

sera treize cents francs.» Et cette pièce, cotée de la sorte sur la

place, elle était là, parmi soixante autres, dans le coffret de dom Pio.

Je ne pus retenir une exclamation et je montrai la monnaie à Philippe en

lui racontant ce que je savais de son prix.

--«Je m'en serais douté,» me dit-il, «car j'ai un peu étudié aussi la

numismatique; et remarquez qu'elle est en parfait état et à fleur de

coin...»

--«Mais vous avez là un trésor, mon Père,» dis-je à dom Griffi, qui

m'avait écouté sans avoir trop l'air de prendre au sérieux mes paroles,

et j'insistai, lui expliquant les raisons pour lesquelles je croyais

pouvoir lui affirmer la valeur d'une au moins de ses pièces, et la

compétence de mon compagnon.

--«C'est ce que me répétait dom Pio,» fit-il en changeant peu à peu

d'expression. «Il avait ramassé ces monnaies de côté et d'autre, dans

ses fouilles... Quand le pauvre Pio est mort, c'était le temps le plus

dur, nous venions d'être frappés, et j'ai eu tant à faire que j'ai

négligé de faire examiner sa collection par le professeur Marchetti que

vous aurez vu à Pise. Je l'avais tout à fait oublié, et, sans le roi

Gondoforus, je n'aurais jamais songé à les regarder seulement... C'est

l'autre jour, en dérangeant ces bouquins, que je me suis souvenu d'avoir

vu entre les mains de dom Pio une paire de boucles d'oreilles assez

étranges. Je cherche dans le coffret, je les trouve, je vous en parle.

Ma foi,» ajouta-t-il en se frottant joyeusement les mains, «je voudrais

beaucoup que vous eussiez raison. Il y a une terrasse qui menace ruine

près du donjon et le gouvernement me refuse de l'argent; avec quatre

mille francs on en viendrait à bout; mais quatre mille francs!...» Et il

hocha la tête avec incrédulité en montrant le coffret.

--«Mon Dieu,» lui répondis-je, «à votre place, je consulterais vraiment

le professeur dont vous parlez, mon Père, car je trouve encore là un

aureus de Domitien avec un temple à son revers, que je crois bien avoir

vu aussi parmi les pièces rares...»

--«Rarissime,» dit Philippe, qui examina la monnaie de très près, «et ce

Dide Julien, rarissime aussi, et cette Didia Clara... Ce sont de

magnifiques échantillons. Il est probable qu'un paysan aura tout

simplement trouvé près de Volterra quelque trésor d'une légion perdue à

la suite d'une déroute et vendu le tout à dom Pio...»

--«Si c'était vrai,» dit l'abbé en se frottant de nouveau les mains, «ça

prouverait une fois de plus que le cher cardinal a bien raison de

répéter: _Dio non manda mai bocca, che non mandi cibo_[4]. J'ai tant

prié pour cette terrasse! C'est là que les frères malades allaient

prendre le soleil à leur convalescence. J'écrirai donc à M. Marchetti de

venir me rendre visite aussitôt qu'il pourra. Ah! c'est un de mes amis,

et qui se plaît tant à Monte-Chiaro!... Demain matin, à ma messe, je

remercierai le Seigneur et je prierai aussi pour vous... Bon, j'allais

oublier de prévenir Luigi qu'il doit être prêt à me la servir à six

heures, à sept j'ai des rendez-vous...»

[4] «Dieu n'envoie jamais de bouche sans envoyer aussi de la

nourriture.»

--«Savez-vous,» disais-je un peu plus tard à Philippe en lui souhaitant

le bonsoir à mon tour, «que l'on comprend avec quelle facilité certaines

circonstances prennent une apparence providentielle, quand on voit des

aventures comme celle-là... Ce pauvre moine a besoin d'argent pour son

couvent. Il prie Dieu de toutes ses forces, et deux étrangers lui

découvrent qu'il le possède, cet argent, là, sous sa main...»

--«C'est la bêtise du hasard,» dit Philippe en haussant les épaules;

«avez-vous jamais entendu raconter qu'un jeune homme de talent et auquel

il ne manquerait qu'une petite somme pour être mis à même de montrer son

talent, ait trouvé cette somme? Qu'un grand écrivain ait gagné un

centime à une loterie? Tenez, j'ai connu des bourgeois riches et

stupides, dans ma province, qui ont vu leurs obligations de la Ville de

Paris sortir aux tirages et leur rapporter des deux cent mille francs.

Un mien cousin m'en avait laissé une, à moi, de ces obligations-là. Je

l'ai vendue, fort heureusement. En dix ans, vous croyez qu'elle est

seulement sortie une fois! Pas même pour me rapporter six mille francs,

deux mille francs, mille.--Et voilà ce frocard imbécile qui va les

avoir, lui, ces six mille francs, plus peut-être, et il les

emploiera,--à quoi? A consolider une terrasse pour des moines qui ne

reviendront jamais... Chamfort disait que le monde est l'oeuvre du

diable devenu fou. S'il avait dit: devenu gâteux!»

--«En attendant,» fis-je avec une humeur jouée et comme si j'eusse parlé

à un petit garçon malade, pour ne pas avoir à me fâcher contre ce qui

n'était après tout qu'une plainte trop justifiée, «allez dormir et

laissez-moi en faire autant.»

Comme le vent s'était levé,--un mélancolique vent d'automne qui

tournait, doux et plaintif, autour du monastère, j'éprouvai une certaine

difficulté à réaliser moi-même ce programme et à m'endormir dans le lit

un peu dur des anciens abbés généraux. J'entendais Philippe Dubois aller

et venir dans sa chambre, et je me demandais si, malgré son ironie, trop

outrée pour n'être pas factice, il ne se sentait pas troublé, lui aussi,

par le beau spectacle d'une vie si résignée, si pieuse, que notre hôte

nous avait donné, tout ce soir. Les phrases du prêtre sur le caractère

providentiel de certaines rencontres me revenaient. Est-il possible de

réfléchir profondément, sincèrement à sa propre destinée et à celle de

ses proches sans subir cette obscure intuition qu'un esprit plane en

effet sur nous tous, qui nous mène, par des chemins quelquefois très

détournés, vers des fins que nous ne comprenons pas? Mais surtout dans

le châtiment de nos fautes, ce mystérieux esprit révèle sa présence

reconnue par les moralistes de tous les temps, depuis les poètes grecs

qui adoraient la _Némésis_, l'obscure équité universelle, jusqu'à

Shakespeare et Balzac, les maîtres de l'art moderne. Leur oeuvre

n'est-elle pas dominée par cette vision d'une grande justice finale

enveloppant l'existence humaine? Puis je me faisais des objections par

cette triste habitude du pour et du contre que l'on ne dépouille pas

avec tant de simplicité, quoi qu'en pensât notre hôte. Je songeais à

cette autre loi de décroissance qui veut que tout meure des plus belles

parmi les choses humaines, depuis un être moral comme est un couvent,

jusqu'aux chefs-d'oeuvre des arts. Les fresques de Benozzo venaient

d'être retrouvées, après quatre cents ans, pour disparaître à nouveau

dans quelques autres centaines d'années, mais détruites par l'invincible

travail du Temps. Oui, tout meurt, et tout recommence... Dom Gabriele

Griffi a parlé tout à l'heure des Basilidiens, de leurs théories

subtiles et de l'orgueil qui est à la base de toutes les hérésies. Je me

souvins de l'étonnante analogie qui éclata pour moi, lorsque j'étudiai

les doctrines d'Alexandrie, entre ces paradoxes et nos maladies morales

d'aujourd'hui. Mon jeune compagnon n'en était-il pas la preuve, lui qui

m'avait énoncé, à propos des relations des écrivains et du public,

exactement ce sophisme du mensonge par mépris cher aux Gnostiques? Et je

l'entendais marcher toujours,--en proie à quelle agitation?--jusqu'à ce

qu'à travers ces raisonnements contradictoires je finis par fermer les

yeux, et quand je me réveillai le matin, ce fut pour voir au chevet de

mon lit l'innocent Luigi, les bras chargés d'un plateau sur lequel était

préparé du café au lait, et presque aussitôt le moine entrait dans ma

chambre:

--«Ah! bravo,» me dit-il, avec son bon rire, «vous avez pu bien reposer,

et vous avez fait mentir le proverbe: _Chi dorme non piglia pesci_[5].

Car un paysan vous a apporté des truites toutes fraîches pour votre

déjeuner... Quant au seigneur Filippo, il est déjà à courir la montagne.

Quand je suis revenu de la messe, à six heures et demie, je l'ai vu qui

grimpait du côté du village, leste comme un chat... Quand vous serez

levé, nous irons revoir les Benozzo au grand jour... Le seigneur Filippo

sera revenu, sans doute... Vous verrez aussi la bibliothèque du

couvent... Ah! si vous saviez comme elle était riche avant la première

suppression, celle de Napoléon Ier... Mais patience, puisqu'il paraît

que nous allons déjà ravoir notre terrasse. _Multa renascentur..._»

[5] «Qui dort ne prend pas de poissons.»

Une heure plus tard, j'étais levé, j'avais bu, sans trop faire la

grimace, le café à base de chicorée passé par Luigi; le Père et moi nous

rendions de nouveau visite au roi indien Gondoforus et au sourire de la

Vierge. Dom Griffi eut le temps de me montrer les réfectoires, le grand

et le petit, les bibliothèques, les chapelles, le vivier, les citernes,

l'étroit jardin où il élevait des cyprès minuscules, en attendant de les

planter. Philippe était toujours absent. S'était-il égaré, ou bien

éprouvait-il pour la conversation et la société du Père une de ces

antipathies dont les nerveux comme lui subissent les irrésistibles

atteintes? Je me serais posé ces questions avec une certaine

indifférence, je l'avoue, tant son continuel persiflage m'avait agacé,

si, vers les onze heures, et à notre retour de la visite à travers le

couvent, je n'avais été littéralement frappé d'épouvante par un petit

fait très inattendu et que je provoquai sans en avoir le moindre

pressentiment. Dom Griffi venait de s'excuser. Il était obligé de me

laisser seul jusqu'au déjeuner. Je n'avais pas de livres avec moi. Ma

correspondance était, par extraordinaire, au courant. «Si je revoyais

ces médailles d'hier?» pensai-je, et voici que je demande le coffret au

Père, qui me l'apporte lui-même. Installé paisiblement dans ma chambre,

je déploie les papiers, les uns après les autres, admirant ici un profil

d'empereur lauré, là une Victoire. Je ne sais pourquoi la fantaisie me

prend de revoir l'_aureus_ de César avec la tête d'Antoine. Je cherche

cette pièce parmi les autres. J'ai de la peine à la trouver. Je prends

les médailles une par une, et je ne vois plus le nom du dictateur écrit

sur aucune des enveloppes. «Nous les avons mal remises,» me dis-je, et

j'ai la patience de les défaire toutes. Pas de médaille de César. Pas de

médaille de Brutus non plus. Je ne crois pas avoir éprouvé dans ma vie

une angoisse comparable à celle qui me serra le coeur quand je constatai

cette absence de deux monnaies qui valaient certainement près de deux

mille francs, et qui étaient là, encore hier au soir. Je les avais

tenues dans ma main. J'en avais regardé le détail comme à la loupe. J'en

avais moi-même indiqué le prix approximatif au Père, et elles avaient

disparu. J'eus l'espérance qu'il les avait mises de côté, sur cette

indication, pour les expédier à Pise aussitôt, et faire contrôler plus

vite leur authenticité, et je courus à sa cellule, au risque de le

déranger. Il m'eût été impossible de ne pas vérifier sur-le-champ cette

hypothèse. Dom Griffi était occupé, avec un grand pendard de paysan

roux, à recouvrer quelque créance, car le paysan tenait à la main un

portefeuille de cuir des poches duquel sa main calleuse tirait, avec le

plus comique regret, des coupures de cinq et de dix francs. L'abbé vit à

ma figure que j'avais une nouvelle importante à lui annoncer:

--«Votre ami n'est pas malade?...» me demanda-t-il vivement.

--«Non,» lui répondis-je. «Mais je voudrais me permettre de vous poser

une question, mon Père. Avez-vous retiré du coffret de dom Pio

quelques-unes des pièces d'or que nous avons maniées hier?»

--«Aucune,» fit le bonhomme ingénument, «le coffret est demeuré là, tel

que nous l'avions laissé.»

--«Ah! mon Dieu!» m'écriai-je avec terreur, «c'est qu'il en manque au

moins deux, et des plus importantes, le César et le Brutus...»

Je n'eus pas plutôt prononcé cette phrase que j'en sentis la terrible

portée. Personne, jusqu'à notre arrivée, n'avait soupçonné ce que

représentait d'argent la collection de dom Pio. Ce César et ce Brutus

étaient justement, parmi les monnaies, celles que nous avions le plus

remarquées. Elles avaient été dérobées. Ce n'était pas Luigi qui avait

pu les choisir ainsi entre les autres, ni un des paysans pareils au

rustre que je voyais en ce moment compter de nouveau avec son doigt

calleux ses malpropres petits billets de banque. D'autre part, je ne

pouvais pas être soupçonné. J'étais au lit au moment où le Père disait

sa messe et où sa chambre était vide. Depuis, nous ne nous étions plus

quittés. L'éclair d'une atroce évidence me fit dire tout haut:

--«Non, non, ce n'est pas possible...»

Je venais de voir Philippe tenté, aussitôt après notre conversation

d'hier, par le voisinage si proche de ce petit trésor. Le bruit de ses

pas, la veille, très tard dans la nuit, me résonna dans la mémoire et

s'expliqua pour moi d'une manière affreuse. Il m'avait tant parlé,

durant la route, de son besoin d'une petite somme qui lui servît à

débuter à Paris. Il avait vu cette somme à sa portée. Il avait lutté,

lutté...,--et puis, il avait cédé. Il avait accompli ce vol si facile et

deux fois infâme, puisque le pauvre vieux moine était notre hôte. Il lui

avait suffi de se lever un peu avant l'heure de la messe. Il était sorti

de sa chambre. Il s'était glissé jusqu'à celle du Père. Il avait pris

les deux médailles qu'il savait les plus précieuses, sans doute d'autres

encore. Puis il s'était en allé dans la campagne, afin de donner un

prétexte d'une part à sa disparition matinale et aussi pour dompter le

trouble dont il devait être bouleversé. Entre les paradoxes les plus

hardis d'immoralité intellectuelle et une action honteuse comme

celle-là, il y a un abîme. Je me sentis, devant cette accablante

probabilité, saisi d'une telle émotion que les jambes me manquèrent et

je dus m'asseoir tandis que dom Griffi disait à son paysan avec sa

douceur habituelle:

--«Va m'attendre dans le corridor, Peppe. Je t'appellerai.»

Puis quand nous fûmes tous les deux seuls:

--«Voyons, mon enfant,» commença-t-il d'une voix que je ne lui

connaissais pas encore, celle non plus de l'hôte amical, mais du prêtre,

et en me prenant les mains. «Regardez-moi bien en face. Vous sentez que

je sais que ce n'est pas vous, n'est-ce pas? Ne me dites rien, ne

m'expliquez rien, et faites-moi une promesse...»

--«De forcer ce malheureux à vous rendre ces pièces... Ah! mon Père,

quand je devrais les lui arracher de mes mains ou le livrer moi-même aux

gendarmes...»

--«Vous ne m'avez pas deviné,» reprit-il en secouant la tête, «et je

veux au contraire que vous me promettiez sur l'honneur de ne pas

prononcer un mot qui laisse soupçonner que vous avez découvert la

disparition de ces médailles... Pas un mot, entendez-vous, et pas un

geste... C'est mon droit de vous le demander, n'est-il pas vrai?...»

--«Je ne comprends pas,» l'interrompis-je.

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 3 / 22 段