--«Mais c'est feu Hyacinthe du Palais-Royal!» s'écria Philippe; et

c'était vrai qu'ainsi aperçu sur le seuil du couvent et à l'extrémité de

l'allée, le pauvre moine se présentait sous un aspect bien minable. Il

portait une soutane délabrée, dont la nuance, primitivement noire,

tournait au verdâtre. J'ai su depuis par lui-même qu'il avait été

reconnu par l'État comme administrateur du couvent confisqué à la

condition de renoncer au beau costume blanc de son ordre. Son grand long

corps, que l'âge voûtait un peu, s'appuyait sur un bâton, et son chapeau

montrait la corde. Son visage, en ce moment tendu vers les nouveaux

venus, et tout glabre, ressemblait vaguement en effet à celui d'un

acteur comique, et un nez infini s'y développait, un vrai nez de priseur

de tabac, rendu encore plus long par la maigreur des joues et par le pli

de la bouche où manquaient les dents de devant. Mais le regard du

vieillard corrigeait aussitôt cette première impression. Quoique ses

yeux ne fussent pas grands et que la couleur d'un vert brouillé en fût

indécise, une flamme y brûlait qui eût arrêté toute plaisanterie chez

mon jeune compatriote, s'il avait eu la moindre expérience de ce que

vaut une physionomie humaine. Sa phrase impertinente de mauvais plaisant

me choqua d'autant plus qu'il l'avait prononcée à voix très claire dans

le grand silence de cette fin d'après-midi d'automne. Mais dom Gabriele

Griffi savait-il le français, et, le sût-il, que lui représentait le nom

du pauvre comédien qui jouait si drôlement Marasquin dans le _Mari de la

débutante_? Dans un éclair, à cause de cette maudite plaisanterie, les

scènes de cette pièce délicieuse s'évoquèrent devant moi,--quel

contraste!--et les quatre petites filles qui disaient si gaiement sous

le nez désespéré du même Hyacinthe en levant leur joli pied en l'air

toutes à la fois: «... Sa femme l'a quitté... pour aller faire la

noce... et allez donc...» Et cependant l'ermite dont nous allions

devenir les hôtes nous disait, lui, dans un italien excessivement

élégant et pur:

--«Vous venez visiter le couvent, messieurs; mais pourquoi ne pas

m'avoir prévenu par un mot? Tu n'as donc pas averti ces messieurs,

Pasquale, qu'il faut m'écrire à l'avance?...» ajouta-t-il en s'adressant

au cocher.

--«Mais j'ai cru que ces messieurs l'avaient fait, Père abbé, quand le

secrétaire de leur hôtel me les a confiés pour les conduire ici.»

--«Enfin, ils mangeront ce qu'il y aura;» et, s'adressant à nous avec un

bon sourire et montrant le ciel: «Quand les choses vont mal, il faut

fermer les yeux et se recommander là-haut...»

Je balbutiai, moi, dans un italien médiocrement correct, une excuse que

le Père coupa d'un geste:

--«Venez d'abord voir vos chambres. Pour vous consoler du repas que vous

serez obligés de manger, je vais vous faire abbés généraux.»

Il riait de nouveau en hasardant cette innocente plaisanterie que, sur

le moment, je ne saisis pas bien. J'étais d'ailleurs pris trop

complètement par le spectacle singulier qu'offrait, aux clartés du

soleil baissé, ce vaste édifice tout rouge, et dont je pouvais mesurer

la grandeur en même temps que j'en constatais la solitude. Monte-Chiaro

a été bâti en plusieurs époques, depuis le jour où le chef de la famille

della Gherardesca, l'oncle même du tragique Ugolin, se retira dans cette

vallée perdue, pour y faire pénitence, avec neuf compagnons, en 1259. Au

dernier siècle, plus de trois cents moines y logeaient à l'aise, et

l'abbaye se suffisait à elle seule avec son four à pain, son vivier, ses

pressoirs, ses écuries. Mais les innombrables fenêtres de cette grande

ferme pieuse étaient maintenant toutes closes, et la couleur blanchâtre

de leurs volets, jadis peints en vert, attestait l'abandon, comme

l'herbe poussée sur la terrasse devant l'église, comme le voile de

poussière tendu sur les murs des corridors dans lesquels nous nous

engageâmes à la suite de dom Griffi. Les moindres détails de

l'ornementation disaient l'ancienne puissance de l'abbaye, depuis le

vaste lavabo de marbre à têtes de lions, placé à l'entrée du réfectoire,

jusqu'à l'architecture des trois cloîtres successifs et tous les trois

décorés de fresques. Mais ce premier coup d'oeil suffisait pour

reconnaître dans ces peintures le goût pédant du XVIIe siècle italien,

et peut-être ce coloriage académique recouvrait-il quelque autre

chef-d'oeuvre spontané d'un Gozzoli ou d'un Orcagna. Nous gravîmes les

marches d'un escalier le long duquel pendaient des toiles noircies par

le temps, entre autres un charmant chevalier de Timoteo della Vite, le

vrai maître de Raphaël, échoué là, par quelle aventure? Puis nous

enfilâmes un nouveau corridor, au premier étage, cette fois, troué de

portes de cellules, avec les inscriptions: _Visitator primus_,

_Visitator secundus_, et ainsi de suite, pour nous arrêter devant une

dernière en haut de laquelle se voyaient une mitre et une crosse. Le

Père, qui n'avait pas prononcé un mot depuis le seuil, sinon pour nous

indiquer le Timoteo, nous dit en français, cette fois, avec un léger

italianisme et très peu d'accent:

--«C'est ici un des _quartiers_ que je donne aux hôtes;» et, nous

introduisant: «Voici les pièces que tous les supérieurs ont occupées

pendant cinq cents ans.»

Je regardai du coin de l'oeil le sieur Philippe, qui avait pris une

physionomie assez penaude en constatant chez notre guide une

connaissance aussi complète de notre langue. Il s'était de nouveau

permis, le long des corridors, deux ou trois plaisanteries d'un goût

très douteux. L'abbé les avait-il remarquées et tenait-il à nous

prévenir qu'il comprenait nos moindres paroles? Ou bien voulait-il, par

une simple attention d'hospitalité, nous éviter l'effort de chercher nos

mots? Il me fut impossible de le deviner aux grands traits immobiles de

son visage. Il paraissait tout entier absorbé par les souvenirs que

l'aspect de cette vaste pièce voûtée éveillait en lui. Quelques chaises

modernes, une table carrée et un canapé la meublaient pauvrement. Une

porte entr'ouverte à l'un des angles laissait voir un autel avec des

toiles enfumées, sans doute celui où le supérieur disait ses prières.

Une autre porte, en face, et grande ouverte, montrait deux autres

chambres en enfilade, chacune avec un lit de fer, des chaises aussi et

des cuvettes posées à même sur de chétives commodes. Le carreau n'était

même pas passé au rouge. Des fentes lézardaient le bois de ces portes et

celui des fenêtres. Mais un paysage se découvrait, véritablement

sublime. C'était, sur une hauteur, en face, un hameau aux maisons

serrées, et de ce hameau jusqu'au monastère une végétation descendait,

merveilleuse, non plus de mornes cyprès, mais de chênes dont le

feuillage vert s'empourprait par places. D'autres traces de culture se

découvraient dans le bas de ce vallon, placé au midi, où des oliviers

alternaient avec les chênes. Là, évidemment, avait porté tout l'effort

des moines exilés dans cette thébaïde. Au delà de cette oasis, la

solitude recommençait, plus sévère encore, et dominée par le pic le plus

élevé de ces montagnes pisanes, par cette Verruca où s'écroule un

château ruiné, repaire de quelque seigneur contre lequel avait dû être

construit le bastion carré qui défendait le couvent de ce côté-là. Ce

petit fortin carré profilait aussi derrière cette fenêtre le renflement

de son crénelage en pierre rousse, détaché sur le bleu du ciel semé de

nuages roses. Mon compagnon ne songeait plus à plaisanter, frappé, comme

moi, au plus vif de sa nature artiste, par la sévérité gracieuse de cet

horizon qu'avaient dû regarder, dans des heures pareilles, les yeux

aujourd'hui fermés de tant de moines; les uns occupés uniquement de

l'autre monde,--et ceux-là entrevoyaient, dans des ciels rosés de ce

doux rose, les mirages de roses paradis, au lieu que d'autres, des

ambitieux et des dominateurs, rêvaient, à cette place et dans ce

silence, le chapeau de cardinal, la tiare peut-être.

_Puis le vaste et profond silence de la mort..._

Ce vers des _Contemplations_ me revint à la mémoire comme à chaque

rencontre avec le passé, quand je subis cette sensation presque

douloureuse que donne un contact trop immédiat avec ce qui fut et qui ne

sera plus jamais. Cela dura une minute à peine, mais, pendant cette

minute, la vie ancienne du monastère s'évoqua, pour moi, tout entière,

incarnée dans les songes humbles ou superbes de ceux qui en avaient été

les princes, et qui maintenant avaient pour successeur unique le vieil

abbé, à la soutane usée, aux souliers non cirés, qui, rompant le premier

le silence, nous disait:

--«N'est-ce pas que cette vue est admirable? Il y a quarante ans que

j'habite le couvent, sans en sortir, et je ne m'en suis pas lassé...»

--«Quarante ans!» m'écriai-je presque malgré moi. «Et sans en sortir!...

Mais vous avez fait quelques voyages?»

--«C'est vrai, deux en tout,» répondit-il, «chacun de six jours... Je

suis retourné à Milan, dans mon pays, à la mort de ma soeur qui m'a

demandé pour lui porter les sacrements. Pauvre sainte âme d'ange! et je

suis allé à Rome pour la remise du chapeau à mon vieux maître, le

cardinal Peloro... Oui,» continua-t-il, en fixant dans l'espace un point

imaginaire, «je suis arrivé ici en 1845. Comme Monte-Chiaro était beau

alors, et quelles messes chantées! Avoir vu ce couvent comme je l'ai vu

et le voir comme je le vois, c'est retrouver un corps sans âme là où on

avait connu la jeunesse et la vie... Mais patience, patience!

_Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque

Quæ nunc sunt in honore..._

«Allons, messieurs, je vous quitte pour aller commander votre dîner...

Luigi vous apporte vos valises. Avec lui, vous savez, patience,

patience... Il faut fermer les yeux et se recommander à Dieu!...»

* * * * *

Dom Gabriele Griffi sortit sur ce conseil et cette citation. Il n'eut

pas plutôt passé le seuil de la porte que Philippe se laissa tomber sur

un des fauteuils, en riant de son éternel mauvais rire:

--«Ma foi,» dit-il, «ce grotesque-là valait le voyage...»

--«Je ne sais pas où vous voyez du grotesque dans ce que vous a dit ce

prêtre,» lui répondis-je; «il vous a raconté fort simplement l'histoire

de son couvent qui ne peut pas ne pas être une grande douleur pour lui,

et il la supporte avec l'espérance d'un vrai croyant. J'ai près de

quinze ans de plus que vous, j'ai couru le monde comme vous le courrez

sans doute, à la poursuite de bien des chimères, et je sais, hélas!

qu'il n'y a rien de plus sage et de plus beau ici-bas qu'un homme qui

travaille à la même oeuvre, avec le même Idéal, dans un même coin de

terre...»

--«_Amen_,» conclut mon jeune compagnon en riant davantage. «Que

voulez-vous? Ses belles messes chantées, son maître le cardinal, l'âme

d'ange de sa soeur, et, brochant sur le tout, ces citations d'Horace et

ces fonctions de maître d'hôtel!... Car enfin nous la payons bien, son

hospitalité, et ça vaut bien une lire à la nuit, ce taudis-là,»

continua-t-il en me prenant la main pour m'entraîner dans la première

des deux chambres à coucher. «Mais,» conclut-il avec ironie, «puisque

cela vous déplaît, cher maître...»

L'étrange garçon! Je ne puis mieux comparer la sensation qu'il me

causait qu'à celle d'un volet qui grince à tous les vents. A chaque

nouvelle impression de la vie, il semblait que ses nerfs rendissent un

son faux. Mais ce qu'il y avait de déconcertant et que je ne crois pas

avoir assez vanté chez lui, c'était la flamme d'intelligence qui courait

à travers ses boutades d'un enfant de méchante humeur et peu élevé. J'ai

négligé de dire que le long de la route il m'avait étonné par deux ou

trois remarques sur la composition géologique du pays que nous

parcourions, et, s'étant avancé sur un balcon qui desservait nos deux

chambres, voici qu'il commença, devant le petit fortin qui défendait

l'abbaye, à me parler de l'architecture florentine comme quelqu'un qui a

bien lu et bien regardé,--ces deux actions trop rares!--Ces

connaissances, si étrangères à celles qui révélaient ses diplômes,

achevaient de me prouver une étonnante souplesse d'intelligence, à moi

qui avais déjà constaté son énorme érudition de la haute et basse

littérature contemporaine. Mais cette intelligence paraissait lui

appartenir comme un bijou, ou mieux comme une machine. Elle était

extérieure à lui. Elle n'était pas lui. Il la possédait et elle ne le

possédait pas. Elle ne lui servait ni à croire ni à aimer.

Involontairement je le comparai à ce dom Gabriele Griffi qu'il venait de

railler. Certes, ce pauvre moine ne semblait guère briller par la

subtilité intellectuelle, mais je l'avais aussitôt senti si vrai, si

sincèrement dévoué à sa mission, à cette surveillance de son cher

couvent jusqu'au retour espéré de ses frères. Des deux, quel était le

jeune homme, quel était le vieillard, si la jeunesse consiste à

embrasser son Idéal d'une forte, d'une invincible étreinte? Mais tout

consumé d'ironie et de nihilisme précoce, mon jeune compagnon était du

moins de son propre avis. S'il formait une antithèse avec le pauvre

prêtre préposé à la garde du monastère vide, c'était une antithèse

franche, l'opposition de cette moitié de siècle à l'esprit simple et

pieux des temps anciens. N'étais-je pas plus malheureux encore, moi qui

aurai passé ma vie à comprendre également l'attrait criminel de la

négation et la splendeur de la foi profonde, sans jamais m'arrêter ni à

l'un ni à l'autre de ces deux pôles de l'âme humaine?

Ces réflexions s'imposèrent à moi davantage lorsque je me trouvai assis,

vers les sept heures, au repas que l'abbé avait fait préparer pour nous,

dans une grande salle qui servait autrefois, nous dit-il, de réfectoire

aux novices. Une lampe de cuivre à quatre becs et d'ancienne forme, avec

son accessoire de mouchettes, d'aiguilles et d'éteignoirs pendus à des

chaînettes du même métal, éclairait d'un jour un peu fumeux le coin

d'une énorme table, garnie de carafes aux armes du couvent. Chacun de

nous en avait deux à côté de lui, une remplie de vin et l'autre d'eau.

C'étaient les bouteilles qui mesuraient aux moines la parcimonieuse

quantité de liquide accordée à leur soif. Un plat de figues fraîches et

un plat de raisins étaient là pour notre dessert. Des assiettes déjà

remplies de potage nous attendaient, et du fromage de chèvre dans une

assiette. Du jambon cru dans une autre, du pain rassis dans une

troisième et des châtaignes bouillies complétaient ce menu, dont la

frugalité provoqua chez le vieux moine une citation latine du même ordre

que la précédente. Il avait dit le _Benedicite_ en s'asseyant avec nous.

«_Castaneæ molles et pressi copia lactis_,»

fit-il en nous montrant les assiettes auxquelles s'appliquait le vers de

Virgile.

--«Je l'attendais,» me chuchota Philippe, qui, de son plus grand

sérieux, commença de discuter avec notre hôte sur la nourriture des

anciens. J'appréhendais, non sans raison, que cette amabilité apparente

ne servît d'acheminement à quelque mystification.

--«Mais quand vous n'avez pas d'hôtes de passage, vous mangez seul ici,

mon Père?» demandait-il.

--«Non,» dit l'abbé, «il y a encore deux autres frères dans le couvent.

On nous avait laissés sept. Quatre sont morts de chagrin tout de suite

après la suppression. Nous avons tous été malades les uns et les autres,

et nous nous soignions entre nous comme nous pouvions... Mais Dieu n'a

pas voulu que nous disparaissions tous...»

--«Et quand vous et les deux frères ne serez plus là?» insista Philippe.

--«_Con gallo e senza gallo, Dio fa giorno_,» dit en italien le prêtre

sur le front duquel passa un nuage aussitôt dissipé; cette question le

touchait cruellement à la place la plus sensible de son être: «Avec ou

sans coq, Dieu fait le jour,» traduisit-il.

--«Mais à quoi occupez-vous votre temps, mon Père?» repris-je à mon

tour, en proie à la curiosité la plus vive devant l'évidence d'une foi

si profonde, que je m'imaginais être en présence d'un homme du

moyen-âge.

--«Ah! je n'ai le loisir de rien,» fit dom Griffi. «J'ai pris à ferme,

tel que vous me voyez, le couvent et toutes les terres autour. J'emploie

quinze familles de paysans à les cultiver. Depuis le matin, c'est un

défilé chez moi, dans ma cellule, qui ne me laisse pas une heure; et

c'est des comptes à régler, c'est des confessions à recevoir, c'est un

remède qu'ils viennent me demander... Je suis un peu médecin, un peu

pharmacien, un peu juge, un peu instituteur.--Oui, c'est encore des

enfants à qui je donne des leçons. Ainsi Luigi est un de mes élèves. Il

ne me fait pas honneur, mais c'est un bon garçon...--Et cicerone, et

c'est des étrangers à qui montrer le couvent. Oh! pas beaucoup...»

--«J'ai rencontré justement à Pise deux demoiselles anglaises, miss

Dobson et miss Roberts, qui venaient de Monte-Chiaro,» lui dis-je.

--«Hé!» fit-il en riant, «ce sont mes deux rougets. Je les appelle comme

cela, à cause de leurs cheveux rouges... Ce sont des protestantes, mais

de bonnes âmes tout de même. _Lascia fare a Dio ch'è santo vecchio[2]._

Elles vont à Rome. Je leur ai dit: Saint Pierre est un pêcheur,

puisse-t-il prendre mes deux rougets dans son filet... L'Angleterre se

rapproche de Dieu, chaque jour, depuis le Puséisme,» continua-t-il en se

frottant les mains. «Vous verrez peut-être ce beau spectacle, vous qui

êtes jeunes: tous les chrétiens sous un même père. Ensuite viendra

l'Antéchrist, ensuite le Jugement dernier, et puis ce sera la grande

paix...»

[2] Laissez faire Dieu, c'est le plus vieux des saints.

Ses yeux brillaient d'un feu de vision tandis qu'il prononçait ces mots.

Un des croyants de l'An mil n'était pas plus fervent. Nous nous

regardâmes, Philippe et moi. Je vis dans son regard à lui une malice, et

je l'écoutai, avec stupeur, répondre:

--«Chez nous aussi, mon Père, le catholicisme fait beaucoup de progrès.

Nous avons eu quelques bien édifiants exemples de sainteté. Notamment,

un écrivain, M. Baudelaire, et quelques-uns de ses disciples. Ils sont

si humbles qu'ils s'appellent eux-mêmes décadents. Ils écrivent des

hymnes qu'ils récitent en commun. Ils ont des journaux qui prêchent la

bonne parole. Et rien n'est plus édifiant qu'une pareille foi dans un

âge si jeune...»

--«Voilà ce que je ne savais pas,» répondit le Père. «Décadents,

avez-vous dit?»

--«Oui,» continua Philippe, «qui descendent, qui cherchent ceux d'en

bas...»

--«Je comprends,» fit le Père, «ils se repentent, ils ont raison. Nous

avons un proverbe en Italie: _Non bisogna aver paura che de' suoi

peccati._ Il ne faut avoir peur que de ses péchés.»

--«Cher Père,» dis-je pour couper court à l'absurde plaisanterie de mon

jeune compagnon et comme notre sobre souper s'achevait, «ne verrons-nous

pas dès ce soir les fresques de Gozzoli dont ces demoiselles anglaises

m'ont parlé?»

--«Vous ne les jugerez peut-être pas très bien à la lumière,» fit dom

Griffi; puis, le plaisir de montrer sa découverte l'emportant: «Mais

vous les reverrez encore demain. Ah! Quand les moines reviendront, comme

ils seront heureux de ces belles peintures! J'espère avoir le temps de

les nettoyer entièrement cet hiver. Luigi, va chercher le bâton avec la

cire, tiens, à la chapelle, avec cette clef;» et il tira de sa poche un

trousseau d'énormes clefs. «Il faut beaucoup fermer de portes ici,»

dit-il, «avec ces paysans qui vont et qui viennent à toute heure. C'est

de braves gens, mais il ne faut pas tenter le pauvre.»

Luigi revint bientôt, apportant une espèce de rat-de-cave attaché à

l'extrémité d'un bâton qui servait visiblement à allumer les cierges. Le

moine se leva et redit le _Benedicite_, puis, avec une gaieté d'enfant,

il prit la lampe par l'anneau d'en haut. «Je marche devant vous,»

reprit-il en riant, «et, comme nous allons entrer dans un vrai

labyrinthe, vous pouvez dire avec Dante:

_Per la impacciata via, retro al mio duca[3]..._»

[3] Par la voie embarrassée derrière mon guide. (_Purg._ Ch. XXI, v.

5.)

--«Encore le Dante!» me soufflait Philippe à l'oreille; «ces animaux-là

ne peuvent rien faire, pas même manger un morceau de gorgonzola, de leur

infâme fromage vert, sans qu'il leur vienne un vers de leur grand niais

de Florentin qui s'appelait Durante, c'est-à-dire Durand. Saviez-vous

cela? C'est Vallès qui a trouvé cette bonne plaisanterie. La Divine

Comédie signée Durand!... J'ai envie de servir cette fumisterie à notre

hôte.»

--«Vous tombez mal,» repris-je, «je vous ai déjà dit mon admiration pour

ce grand poète.»

--«Je sais,» fit-il, «c'est votre côté idolâtre, dévotieux et

sacrificateur. Mais moi, voyez-vous, je suis d'une génération

d'iconoclastes, voilà toute la différence entre nos deux bateaux...»

Tandis que nous échangions ces propos à mi-voix, la soutane de notre

guide, fantastiquement éclairée par la lampe dont les flammes sans

protection tremblaient à l'air, s'enfonçait dans d'interminables

corridors. Nous montions un escalier. Nous en descendions un autre. Nous

contournions les arceaux d'un cloître. Parfois un oiseau de nuit

s'envolait à notre approche, ou bien un chat courait, silencieux et

effrayé. S'il eût fait un rien de clair de lune, c'eût été un extrême

atteint dans le romantisme, à en subir le cauchemar, que cette promenade

à travers cet énorme couvent. J'y évoquais en pensée les religieux des

autres siècles qui avaient passé là, aux heures des ténèbres, pour les

offices de nuit. Notre guide lui-même m'apparaissait à quarante ans en

arrière, suivant les mêmes corridors dans la file de ses frères, jeune,

fervent de croyance, épris de son ordre. Quels souvenirs devaient

s'agiter en lui, maintenant qu'il survivait presque seul dans le vaste

bâtiment abandonné? Hé bien, non! Non, il était gai dans ce désastre,

presque jovial, par la fermeté de sa foi. Quelle puissance dans ce

phénomène si mystérieux qui constitue la croyance absolue, entière,

inattaquable?... Mais déjà dom Griffi s'était arrêté à une porte. Il

cherchait de nouveau une clef dans le trousseau de geôlier qu'il tenait

de sa main libre. La vieille serrure cria sur ses gonds, et nous

entrâmes dans une haute pièce où la lumière tremblotante des quatre becs

de la lampe éclaira vaguement deux murs peints à fresque et un quatrième

qui, au premier regard, me parut encore tout blanc de chaux.

--«Mon enfant,» disait l'abbé à Luigi, «donne-moi le rat-de-cave, que je

l'allume. Tu ferais encore tomber de la cire sur ma soutane qui n'en a

pas besoin.»

Il avait en effet posé la lampe à terre, et soigneusement vérifié

l'attache du lumignon au bout de la gaule. Puis, ayant mis le feu à la

petite mèche, il commença de faire aller et venir cette flamme le long

du mur, et, comme par magie, les divers morceaux de la peinture du vieux

maître se remirent à vivre à cette clarté. Le vieux moine la promena,

cette petite flamme, sur un premier mur, et nous vîmes la plaie

saignante du Christ, la main de l'apôtre blessant encore cette blessure,

le douloureux regard du Sauveur, et sur le visage de saint Thomas un

mélange de remords et de curiosité; et des anges emportaient au ciel les

instruments de la Passion avec des larmes sur leurs fines joues. Nous

vîmes, sur un autre mur, détail par détail, les broderies d'or et la

tunique verte de Gondoforus; les pierreries précieuses débordaient des

vases offerts à l'apôtre, tandis que des paons déployaient leurs queues

ocellées sur des balcons, que des perroquets bariolés perchaient aux

branches des arbres et que des seigneurs chassaient, traînant des

guépards à la chaîne, dans des chemins de montagnes. Et la petite flamme

continuait d'errer, pareille à un feu follet. Quand elle avait passé, le

coin tiré de l'ombre vague y rentrait soudain. Juger l'ensemble de cette

oeuvre était impossible, mais, entrevue ainsi, elle avait un charme de

fantastique étrangement approprié au lieu et à l'heure, d'autant plus

que dom Griffi, en nous montrant ainsi ces deux fresques, obéissait

enfantinement au passionné plaisir qu'elles lui procuraient. Il

jouissait de les revoir, comme un avare qui manie les diamants de son

trésor. N'était-ce pas sa création, à lui, le précieux joyau dont il

avait enrichi son cher couvent? Et il parlait, mimant ses phrases avec

les rides de sa vieille face expressive:

Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes) · 第 2 / 22 段