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PAUL BOURGET
NOUVEAUX
PASTELS
(DIX PORTRAITS D'HOMMES)
[Marque d'imprimeur: FAC ET SPERA--A L]
_PARIS_
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XCI
OEUVRES
DE
Paul Bourget
Édition elzévirienne
Poésies (1872-1876). _Au bord de la mer.--La Vie
inquiète.--Petits Poèmes._ 1 vol. 6 f.
Poésies (1876-1882). _Edel.--Les Aveux._ 1 vol. 6 »
L'Irréparable. _L'Irréparable.--Deuxième Amour.--Profils
perdus._ 1 vol. 6 »
Cruelle Énigme. 1 vol. 6 »
Édition in-18
CRITIQUE
Essais de Psychologie contemporaine. (_Baudelaire.--M.
Renan.--Flaubert.--M. Taine.--Stendhal._) 1 vol. 3 50
Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (_M.
Dumas fils.--M. Leconte de Lisle.--MM. de
Goncourt.--Tourguéniev.--Amiel._) 1 vol. 3 50
Études et Portraits. (_I. Portraits d'écrivains.--II.
Notes d'esthétique.--III. Études Anglaises.--IV.
Fantaisies._) 2 vol. 7 »
ROMAN
L'Irréparable. _L'Irréparable.--Deuxième Amour.--Profils
perdus._ 1 vol. 3 50
Pastels. (_Dix portraits de femmes_). 1 vol. 3 50
Nouveaux Pastels. (_Dix portraits d'hommes_) 3 50
Cruelle Énigme. 1 vol. 3 50
Un Crime d'Amour. 1 vol. 3 50
André Cornélis. 1 vol. 3 50
Mensonges. 1 vol. 3 50
Le Disciple. 1 vol. 3 50
Un Coeur de femme. 1 vol. 3 50
Physiologie de l'Amour moderne. 1 vol. 3 50
EN PRÉPARATION
Une Idylle tragique, roman. 1 vol. 3 50
_Tous droits réservés._
I
Un Saint
_A MADAME GEORGE S. R. T._
Je me trouvais, au mois d'octobre 188., voyager en Italie, sans autre
but que de tromper quelques semaines en revoyant à mon aise plusieurs
des chefs-d'oeuvre que je préfère. Ce plaisir de la seconde impression a
toujours été, chez moi, plus vif que celui de la première, sans doute
parce que j'ai toujours senti la beauté des arts en littérateur, autant
dire en homme qui demande d'abord à un tableau ou à une statue d'être un
prétexte à _pensée_. C'est là une raison peu esthétique, et dont tout
peintre, véritablement peintre, sourirait. Elle seule cependant m'avait
amené, dans le mois d'octobre dont je parle, à passer plusieurs jours à
Pise. J'y voulais revivre à loisir avec le rêve de Benozzo Gozzoli et
d'Orcagna.--Entre parenthèses, et pour ne point paraître trop ignorant
aux connaisseurs en histoire de la peinture, j'appelle de ce nom
d'Orcagna l'auteur du _Triomphe de la Mort_ au _Campo Santo_ de cette
vieille Pise, en sachant très bien que la critique moderne discute à ce
maître la paternité de ce travail. Mais pour moi et pour tous ceux qui
gardent dans leur mémoire les admirables vers du _Pianto_ sur cette
fresque tragique, Orcagna en est, il en restera le seul auteur.--Et puis
Benozzo n'a pas perdu, devant cette douteuse et fatale critique de
catalogues, son titre à la décoration du mur de l'Ouest dans ce
cimetière. Mon Dieu! que j'aurai éprouvé, dans ce petit coin du monde,
des sensations intenses, à me souvenir que Byron et Shelley ont habité
la vieille cité toscane; que mon cher maître, M. Taine, a décrit la
place avoisinante dans sa page la plus éloquente; que ce grand lyrique
du _Pianto_ est venu ici; enfin que Benozzo Gozzoli, le laborieux
ouvrier de poésie peinte, repose enseveli au pied de ce mur où
s'effacent doucement ses fresques. J'ai vu, dans cet enclos du _Campo
Santo_ pisan, et sur cette terre rapportée de Palestine en des siècles
pieux, le printemps nouveau faire s'épanouir des narcisses si pâles au
pied des noirs cyprès; j'ai vu des hivers y semer des flocons si légers
d'une neige aussitôt dissoute; j'ai vu le ciel torride d'un été italien
peser sur cet enclos sans ombre d'un poids si dur!... Et je n'en suis
pas blasé puisque j'y revenais cette automne-là sans m'attendre au drame
moral auquel cette visite devait m'associer sinon comme acteur, du moins
comme spectateur très ému, et presque malgré moi.
* * * * *
Le premier épisode de ce drame fut, comme celui de beaucoup d'autres, un
incident assez vulgaire et que je rapporte pourtant avec plaisir,
quoiqu'il ne tienne au reste de l'histoire que par un lien très frêle.
Mais il évoque pour moi deux figures plaisantes de vieilles filles
anglaises. Au cours de mes visites au Campo Santo, j'avais remarqué ce
couple qui, par son étrange laideur et par la singularité utilitaire du
costume, semblait une illustration vivante et caricaturale du vers si
touchant d'un poète à une morte:
_Tu n'as plus de sexe ni d'âge..._
La plus rousse des deux,--à la rigueur l'autre pouvait passer pour une
blonde un peu ardente,--s'acharnait à laver une aquarelle d'après la
femme du _Triomphe de la Mort_: celle qui, dans la cavalcade de gauche,
se tient de face avec ses yeux candides et sa bouche fine, des yeux et
une bouche qui n'ont jamais pu mentir et que l'on n'oublie pas lorsqu'on
les a aimés. La pauvre Anglaise ne possédait pas le moindre talent, mais
le choix de ce modèle et la conscience de son labeur m'avaient
intéressé. Puis, comme ces demoiselles habitaient le même hôtel que moi,
j'avais assez indiscrètement cédé à ma curiosité en cherchant leurs noms
sur la pancarte destinée aux étrangers. J'y avais vu que l'une des deux
s'appelait miss Mary Dobson et l'autre miss Clara Roberts. C'étaient
deux filles d'environ cinquante ans, en train d'exécuter cette tournée
«abroad,» comme elles disent, que des milliers de leurs courageuses
collègues en célibat forcé ou volontaire entreprennent chaque année hors
de la Grande Ile. Elles se mettent à deux, à trois, quelquefois à
quatre, et les voilà parties seules pour des quinze et des vingt mois,
s'installant dans des pensions clandestines dont toute une
franc-maçonnerie de voyageuses comme elles se transmet l'adresse,
apprenant des langues nouvelles malgré leurs mèches grises, s'appliquant
à comprendre les arts avec une héroïque persévérance, traversant les
pires milieux avec leur pureté d'anges, et partout elles retrouvent une
église anglaise, un cimetière anglais, une pharmacie anglaise, sans
compter qu'elles n'ont pas cessé un jour, fût-ce au fond des Calabres ou
sur le Nil, de se préparer leur thé à l'anglaise et aux heures où elles
étaient habituées de le déguster dans leur salon du Devonshire ou du
Kent. J'ai une telle admiration pour l'énergie morale qui se cache
derrière les ridicules extérieurs de ces créatures, qu'au cours de mes
trop nombreux vagabondages j'ai toujours lié conversation avec elles,
ayant d'ailleurs éprouvé que le goût du fait précis qui domine leur race
les rend souvent précieuses à consulter. Elles ont toujours vérifié
toutes les assertions du guide, et quiconque a erré, un Bædeker à la
main, dans une province perdue d'Italie, avouera que ces
vérifications-là sont trop utiles. Aussi, le troisième soir de mon
séjour à Pise, le départ de quelques convives ayant, à la table d'hôte,
rapproché mon couvert de celui des deux vieilles filles, je commençai de
leur parler, sûr d'avance qu'elles ne perdraient pas cette occasion de
_pratiquer_ leur français.
Vous voyez d'ici le décor et la scène, n'est-ce pas? une pièce d'un
ancien palais transformée en salle à manger d'hôtel et plus ou moins
meublée à la moderne, un plafond peint de couleurs vives, une longue
table avec un petit nombre de couverts, car la saison d'hiver n'est pas
commencée. Sur cette table se balancent dans leurs appuis de cuivre des
_fiaschi_, de ces délicieuses bouteilles au col long, à la panse garnie
d'osier où l'on enferme le vin dit de Chianti. Si la petite montagne de
ce nom fournissait de quoi remplir les flacons étiquetés à son enseigne,
elle devrait donner une récolte par semaine!... Mais ce faux Chianti est
du vrai vin tout de même, dont la saveur un peu âpre sent bien le
raisin, et sa chaleur colore les teints des sept à huit personnes
échouées à cette table: un couple allemand qui accomplit de ce côté-ci
des Alpes le classique voyage de noce; un négociant milanais, avec une
figure à la fois sensuelle et chafouine; deux bourgeois liguriens venus
en visite dans les environs et qui se sont arrêtés ici pour embrasser un
neveu, officier de cavalerie. Il est à table, avec nous, ce neveu, en
costume de capitaine, élégant, jovial, et qui parle haut avec l'accent
un peu guttural de la Rivière. Ses discours, coupés de grands rires,
m'apprennent l'odyssée de ses parents, à laquelle je m'intéresserais
davantage si miss Mary Dobson n'avait commencé un récit qui passionne en
moi le quattrocentiste, l'amoureux des fresques et des tableaux sur bois
d'avant 1500. C'est la plus rousse des deux Anglaises, celle dont le
pinceau d'aquarelliste affadissait si gauchement le rude dessin du
maître primitif; et, après une longue dissertation sur le problème de
savoir si le fameux _Triomphe_ doit être attribué à Buonamico Buffalmaco
ou à Nardo Daddi, voici qu'elle me demande:
--«Vous êtes allé au couvent du Monte-Chiaro?»
--«Celui qui est entre Pise et Lucques, dans la montagne, de l'autre
côté de la Verruca?» lui répondis-je; «mais non. J'ai vu dans le guide
qu'il fallait six heures de voiture, et, pour deux malheureuses terres
cuites de Luca della Robbia qu'il signale et quelques peintures de
l'école de Bologne...»
--«De quand est votre guide?» me demanda sèchement miss Clara.
--«Je ne sais trop,» fis-je un peu interloqué par l'ironie avec laquelle
cette bouche aux longues dents m'interrogeait: «J'ai la superstition de
garder toujours le même depuis que je suis descendu en Italie pour la
première fois. Il y a déjà un peu de temps, c'est vrai...»
--«Voilà qui est bien français...,» reprit miss Clara. Le
préraphaélitisme de celle-là, je le compris aussitôt, n'était qu'une
forme de sa vanité. Je ne relevai pourtant pas cette épigramme
nationale, comme j'eusse pu le faire, du tac au tac, en soulignant
simplement la bienveillance par trop britannique de cette remarque. En
présence des Anglais de l'espèce agressive, le silence est l'arme
véritable et qui les blesse au vif de leur défaut. Ils ont soif et faim
de contradiction, par cet instinct de combativité propre à leur sang et
qui précipite cette race à toutes les conquêtes comme à tous les
prosélytismes. Je subis donc avec la magnanimité d'un sage le regard
aigu des yeux bleus de miss Clara, qui défiait en champ clos le peuple
entier des Gallo-Romains, d'autant plus que miss Mary continuait:
--«C'est qu'on y a découvert, il y a deux ans, de si belles fresques de
votre cher Benozzo, et aussi fraîches, aussi brillantes de coloris que
celles de la chapelle Riccardi, à Florence... On savait bien qu'il avait
travaillé dans le couvent et qu'il y avait peint, entre autres choses,
la légende de saint Thomas. Ce calomniateur de Vasari le raconte. Mais
de ce travail que le maître exécuta environ à la même époque que celui
de Pise, pas de trace, et voyez le hasard... Le Père Griffi, le vieux
bénédictin qui garde le monument depuis que le cloître a été
_nationalisé_, ordonne un jour au domestique de nettoyer une toile
d'araignée tendue dans l'angle d'une des cellules qui servent
aujourd'hui à loger les hôtes... Un morceau de plâtre se détache sous le
premier coup de balai donné trop fort. L'abbé demande une échelle. Il
grimpe en haut malgré ses soixante-dix ans passés.--Il faut vous dire
que ce couvent c'est son amour, sa passion. Il l'a vu peuplé de deux
cents moines, et il a accepté cette mission d'y rester comme gardien,
lors du décret, avec la certitude qu'il le reverra de même. Sa seule
idée est qu'au jour de la rentrée les Pères trouvent l'antique bâtiment
sauvé de toute souillure. C'est pour cela qu'il a consenti à cette
pénible charge de prendre en pension les touristes de passage. Il a eu
peur qu'il ne s'établît une auberge à la porte, comme au Mont-Cassin, et
cette auberge à côté de son couvent, avec des Américaines qui auraient
dansé au piano le soir, il n'en a pas supporté l'idée!...»
--«Mais quand il fut au haut de l'échelle?...» dis-je pour couper ce
panégyrique de dom Griffi. J'appréhendais qu'il n'aboutît par réaction à
quelque attaque d'un protestantisme intolérant, et miss Clara n'y manqua
point:
--«Le fait est,» dit-elle en profitant de cette interruption, «que je
n'aurais jamais cru, avant de le connaître, qu'on pût être aussi
intelligent et aussi actif sous un tel habit.»
--«Quand il fut au haut de l'échelle,» reprit miss Mary, «il gratta avec
beaucoup de soin un peu de plâtre encore tout autour. Il put distinguer
un front et des yeux, puis une bouche, enfin le visage entier d'un
Christ. Tous ces Italiens sont des artistes. Ils ont cela dans leurs
veines. L'abbé se rendit compte qu'il y avait une fresque de grande
valeur sous ce badigeon de plâtre...»
--«Les moines,» interrompit de nouveau miss Clara, «n'ont rien eu de
plus pressé que de passer à la chaux tous les chefs-d'oeuvre du XVe
siècle ou de remplacer par des ornements de style baroque et des
fresques de décadence les décorations des vieux maîtres...»
--«Ils les avaient commandées pourtant,» dis-je, «ces décorations, ce
qui prouve que le bon et le mauvais goût ne tiennent aucunement aux
convictions que l'on professe...»
--«Naturellement,» reprit la terrible Anglaise, «étant Parisien, vous
êtes sceptique...»
--«Laissez-moi finir mon histoire,» fit miss Mary, dont je constatai
qu'elle n'était pas simplement préraphaélite; elle était bonne aussi, ce
qui, par notre temps de cabotinage esthétique, est plus rare. Elle
souffrait visiblement des dispositions trop militantes de sa compagne à
mon égard. «Chère miss Roberts, vous discuterez ensuite... Comment donc
faire, se demanda le brave abbé, pour débarrasser ce mur de son
revêtement de chaux sans endommager la fresque?... Voici le procédé
qu'il a employé: coller une serviette sur le plâtre, et la laisser
sécher jusqu'à ce que la toile adhère fortement; alors arracher le tout,
puis gratter, gratter pouce à pouce... Il lui a fallu des mois, au bon
vieil homme, pour découvrir ainsi tout un premier pan du mur où se
trouve représenté le saint Thomas justement qui met son doigt dans la
plaie du Sauveur, et puis un second où l'on voit l'apôtre reçu en
audience par le roi des Indes Gondoforus...»
--«Mais connaissez-vous cette légende?» me demanda brusquement miss
Clara. Cette fois je ne lui donnai pas la satisfaction de constater
derechef la superficialité française. J'avais lu ce récit,--oh! bien par
hasard, dans le livre de Voragine, un jour que j'y cherchais un sujet de
conte et pour un journal du boulevard, faut-il l'avouer?--Je m'en
souvenais à cause du noble symbolisme qu'il renferme, en même temps que
son caractère exotique lui donne un charme de pittoresque. Comme saint
Thomas se trouvait à Césarée, Notre-Seigneur lui apparut et lui ordonna
de se rendre chez Gondoforus, attendu que ce roi cherchait un architecte
afin de se bâtir une demeure plus belle que le palais de l'empereur de
Rome. Thomas obéit; il arrive à la cour du prince; il offre ses
services; il est agréé. Gondoforus, sur le point de partir pour une
guerre lointaine, lui donne une énorme quantité d'or et d'argent
destinée à la construction du palais. A son retour, il demande au Saint
où en est le travail. Thomas avait distribué aux pauvres tous les
trésors qui lui avaient été confiés, jusqu'au dernier sou, et pas une
pierre du palais promis n'avait été seulement remuée. Le roi, furieux,
fait emprisonner cet étrange architecte et il commence à méditer sur les
supplices raffinés qu'il réserve au traître. Mais voici que la même nuit
il voit se dresser au pied de son lit le spectre de son frère, mort
depuis quatre jours, et qui lui dit: «L'homme que tu veux torturer est
un serviteur de Dieu. Les anges m'ont montré une merveilleuse demeure
d'or et d'argent et de pierres précieuses qu'il a bâtie pour toi dans le
Paradis...» Bouleversé par cette apparition et par ce discours,
Gondoforus court se jeter aux pieds du prisonnier, qui le relève en lui
répondant: «Ne savais-tu donc pas, ô roi, que les seules maisons qui
durent sont celles qu'élèvent pour nous au ciel notre Foi et notre
Charité?...»
--«Il est certain,» dis-je après avoir rappelé cette légende non sans
une complaisance maligne, «que c'est là un sujet très intéressant pour
un peintre épris, comme Benozzo, des somptueux costumes, des
architectures compliquées, des paysages aux flores démesurées, des
animaux chimériques...»
--«Ah!» s'écria miss Dobson en repoussant dans son exaltation le plat de
figues noires et vertes que lui offrait le garçon, un drôle à la joue
raide d'une barbe de six jours et dont l'habit noir râpé s'ouvrait sur
d'étonnants boutons de corail rose piqués dans un plastron de chemise
élimé. «Vous ne vous imaginez pas la magnificence du Gondoforus, une
espèce de Maure, avec une robe de soie verte relevée d'or et en relief,
avec des bottes jaunes garnies d'éperons qui sont en or aussi; et un
coloris fluide et d'une fraîcheur!... Pensez donc, ce badigeon de plâtre
a dû être appliqué sur ce mur vers la fin du XVIe siècle. Pas une
dégradation, pas une retouche. Et il reste dans cette cellule, qui fut,
paraît-il, l'oratoire des évêques en visite, un grand mur à découvrir et
le dessus d'une fenêtre...»
Nous en étions là de notre entretien et je demandais à miss Mary
quelques détails sur les moyens de communication entre Pise et ce
couvent,--il m'attirait déjà à n'y pas résister par cette révélation sur
ces oeuvres inédites de mon peintre favori,--quand la porte s'ouvrit et
donna passage à un couple sans doute déjà connu des deux Anglaises, car
je vis miss Mary rougir et baisser les yeux, tandis que miss Clara
disait en anglais à son amie:
--«Mais c'est ce Français et cette femme que nous avons rencontrés à
Florence à la trattoria. Comment un hôtel respectable reçoit-il des
personnes pareilles?...»
Je regardai à mon tour et je vis en effet s'asseoir à une des petites
tables placées à côté de la grande un ménage dont l'irrégularité était
trop flagrante pour que je pusse accuser de calomnie ma redoutable
voisine. Nier la nationalité du jeune homme m'était également
impossible. Il pouvait avoir vingt-cinq ans, mais ses traits tirés, son
teint pâle, ses épaules maigriotes et la nervosité visible de tout son
être, lui donnaient une physionomie un peu vieillotte, que corrigeaient
deux yeux noirs très vifs et très beaux. Il était vêtu avec une
demi-élégance qui sentait à la fois la prétention et un rien de
bohémianisme. Comment? Je ne saurais pas rendre cette nuance avec des
mots, pas plus que je ne saurais expliquer le caractère général qui
faisait de cet inconnu un type exclusivement, inévitablement français.
C'est une coupe d'habit et c'est un geste, c'est une manière de
s'asseoir à table et de prendre la carte pour commander, et vous savez
que vous avez à deux pas de vous un compatriote. J'aurai le courage de
l'avouer, dussé-je blesser ce qu'un humoriste appelle plaisamment le
patriotisme d'antichambre: une telle rencontre doit plutôt effrayer que
charmer. Il semble que le Français en voyage mette au dehors ses pires
défauts, comme l'Anglais et l'Allemand, d'ailleurs. Seulement, ceux de
l'Anglais me sont indifférents, ceux de l'Allemand me divertissent, et
ceux du Français me font souffrir, parce que je sais combien ils
calomnient notre cher et brave pays. Je n'ai jamais entendu dans un café
d'Italie un Parisien de passage parler haut et «blaguer» la ville où il
se trouvait et celle d'où il venait, avec des phrases malicieusement
dépréciantes, sans songer qu'il y a autour du causeur vingt oreilles à
comprendre ses plaisanteries,--ou du moins la lettre de ces
plaisanteries. Car cinq étrangers sur dix savent notre langue, et
combien savent son esprit, je veux dire l'innocence foncière de sa
moquerie? Un sur cent peut-être. Que d'absurdes malentendus nationaux
s'entretiennent et s'enveniment de la sorte par ces inconsidérés
bavardages en public, comme par des articles griffonnés, sans mauvaise
intention, dans un coin de bureau de journal, pour faire de la _copie_?
Mon inconnu appartenait, heureusement pour mes nerfs, à l'espèce qui
existe aussi, grâce au ciel, des Français silencieux. D'ailleurs sa
compagne de ce soir-là absorbait son attention d'une manière qui
justifiait presque la violente sortie de miss Roberts. Elle pouvait,
cette amie mystérieuse, avoir près de trente-cinq ans, et s'il était,
lui, par tout son aspect, un Français de la classe bourgeoise, elle
était, elle, Italienne, de sa petite tête à ses petits pieds, depuis son
visage un peu trop marqué jusqu'aux fanfreluches de sa robe, et depuis
l'extrémité de son bras chargé de bracelets jusqu'à la pointe de son
soulier au talon un peu haut. Ses yeux très noirs traduisaient, de leur
côté, en regardant le jeune homme, une passion qui ne devait pas être
jouée. Ni l'un ni l'autre ne paraissait se douter qu'ils pussent être
l'objet d'une observation quelconque, et, bien qu'un je ne sais quoi lui
donnât, à lui, une vague expression de sournoiserie et de défiance, cet
air d'un sentiment partagé me les rendit du coup assez sympathiques pour
que j'entreprisse de les défendre contre miss Roberts qui insistait:
--«Avec cela qu'elle a au moins vingt ans de plus que lui...»
--«Mettons en dix,» interrompis-je en riant; «elle est très jolie...»
--«Chez nous, jamais un _gentleman_ ne s'afficherait ainsi avec une
créature qui est aussi peu une _lady_...»
Je lui sus gré d'avoir prononcé cette phrase en anglais, que mon jeune
compatriote ne comprenait peut-être pas, d'autant qu'elle l'avait lancée
d'une voix très claire. Je ne pus cependant m'empêcher de lui répondre
dans le même idiome, un peu par vanité, j'en conviens.
--«Mais comment savez-vous que ce n'est pas une lady?...»
--«Comment je le sais?» Ah! ma petite vanité de lui prouver que je
parlais sa langue, j'en fus puni aussitôt, car elle rectifia
ironiquement ma prononciation en répétant mes propres termes: «Mais
regardez-la manger...»
Je suis obligé de confesser qu'en ce moment-là ces deux exemplaires de
la race latine offraient un spectacle qui ne réalisait aucun des
préceptes enseignés par les gouvernantes d'outre-Manche. En attendant
que le potage fût servi, il avait attaqué, lui, le flacon de Chianti et
le pain posé sur la table. Il s'amusait à tremper son pain dans son vin,
tandis qu'elle, elle suçait à même un morceau de citron pris dans une
des assiettes du couvert! Le contraste entre la fille d'Albion,--comme
on disait dans les romans de 1830,--et ces enfants de la nature était un
peu trop fort. J'eus peur de mon rire, et, comme le dîner était achevé,
je quittai la table en même temps que les Allemands, le Milanais, les
parents de l'officier et l'officier lui-même. Je pensais que mes deux
voisines auraient tôt fait de partir après moi, ce qui ne manqua point,
et de laisser les deux amoureux en tête-à-tête sous la protection
indulgente du «camérier» aux boutons de corail. Peut-être eus-je quelque
mérite à ce départ un peu précipité, car j'avais flairé un petit roman
dans la rencontre paradoxale de ce jeune Français et de cette Italienne.
Mais je mourrai avant d'avoir pu pratiquer sans remords ce rôle d'espion
que les écrivains modernes appellent la recherche du document, et dont
ils se vantent comme d'une vertu professionnelle!
* * * * *
J'avais donc à peu près oublié ces deux convives plus ou moins
morganatiques, pour ne penser qu'aux fresques découvertes par dom Griffi
et au moyen d'aller au couvent de Monte-Chiaro. J'étais dans le bureau
de l'hôtel à discuter ce petit voyage avec le secrétaire, un
ex-garibaldien si fier d'avoir porté la blouse rouge des Mille qu'il en
demeurait hébété de révolutionnarisme outrancier, tout en s'occupant
avec la plus recommandable activité de l'eau chaude à envoyer au «6» ou
du thé commandé au «11.»
--«On est trop indulgent pour ces conspirateurs,» disait-il en me
parlant des pauvres moines, au lieu de me répondre sur le chemin à
suivre, le véhicule à prendre et le prix à offrir. Mes amies les
Anglaises avaient, elles, profité d'une diligence, puis fait une partie
de la route à pied. Je finis cependant par arracher au cavalier Dante
Annibale Cornacchini,--ainsi s'appelait cet ancien compagnon du
héros,--la promesse qu'un cocher de son choix m'attendrait avec une
voiture légère, pour le _tocco_. Quelle jolie expression que celle-là et
digne de ce peuple, tout de sensation! Cela veut dire un coup de marteau
et aussi une heure après midi, l'heure d'un seul coup de sonnerie dans
l'horloge! Quel fut mon étonnement, lorsque je quittai le bureau où la
statuette bronzée du général en blouse et celle de Mazzini en redingote
trônaient sous des annonces d'hôtels, et que je me trouvai en face du
jeune homme de la veille. Il paraissait m'attendre et il m'aborda, non
sans grâce. D'ailleurs quel écrivain ne serait indulgent à la démarche
d'un inconnu qui lui débite une phrase dans le goût de celle-ci:
--«Monsieur, j'ai vu votre nom sur la liste des étrangers, et comme j'ai
lu tous vos ouvrages, je me permets?...»
Il suffit d'être entré dans la publicité à un titre quelconque pour
savoir le peu que valent ces compliments. Mais l'enfantine vanité de
l'homme de lettres est telle qu'il s'y laisse toujours prendre, et l'on
fait comme je fis; car, après m'être bien juré de ne pas gâter ma
sensation de la chère et morne Pise par des causeries oisives et des
connaissances nouvelles, j'étais dix minutes plus tard à me promener le
long du quai avec ce jeune homme; une demi-heure plus tard j'errais,
encore avec lui, sous les voûtes du Campo Santo; à une heure je l'avais
décidé à m'accompagner jusqu'au couvent, et nous montions ensemble dans
la _carrozzella_ à un cheval qui devait nous conduire au
Monte-Chiaro.--Cette soudaine intimité de voyage s'était organisée sans
que j'eusse l'excuse de me rapprocher au moins de la jolie et naturelle
Italienne qui dînait avec lui la veille. Un de ses premiers soins avait
été, bien entendu, de m'en parler. J'appris ainsi que cette inconnue aux
traits si expressifs, à la pâleur si passionnée, aux gestes presque
populaires, était une actrice d'une troupe en tournée à Florence,
qu'elle avait dû repartir le matin pour jouer la comédie ce soir même,
et qu'il n'avait pu la suivre. Il ne m'en donna pas la raison. Je la
devinai par tout le reste de son histoire qu'il me raconta dès la
première demi-heure. Même sans l'attrait romanesque de cette petite
aventure, le personnage m'eût assez vivement saisi comme le type très
nettement dessiné de toute une classe de jeunes gens que je crois
pourtant connaître assez bien. Mais on ne fréquente jamais trop les
représentants de la génération qui vient. Comment leur être secourable,
ce qui est notre devoir à nous tous qui tenons une plume, sans causer
avec eux, et beaucoup? Hélas! ce n'est pas des impressions de cet ordre
que j'étais venu chercher sur le bord du glauque et mélancolique Arno.
Devrai-je donc retrouver ainsi un peu de ce que j'aime le moins dans
Paris, toujours et partout, sans pouvoir me retenir de m'y intéresser
comme si je l'aimais, et ma curiosité de l'âme humaine ne cessera-t-elle
jamais d'être plus forte que mes sages projets d'existence tout idéale
parmi les belles oeuvres d'art?
Ce jeune homme s'appelait simplement du nom peu aristocratique de
Philippe Dubois. Il était le quatrième fils d'un universitaire assez
haut placé, mais peu fortuné. Après des études brillantes dans son lycée
de province, il était venu à Paris, comme boursier, d'abord de licence,
puis d'agrégation. Il avait passé ses deux examens, et la protection
d'un des amis de son père lui avait fait obtenir une mission en Italie,
en vue de recherches archéologiques. Cette mission était terminée du
mois présent, et il rentrait en France. J'ai trop vécu durant ma
jeunesse dans un milieu analogue à celui-là pour ne pas m'être rendu
aussitôt compte de ce que les conditions faites par sa famille à
Philippe devaient représenter de médiocrité serrée. Il devait ne lui
rester que juste assez d'argent pour son retour. Voilà pourquoi
l'actrice était partie sans qu'il la suivît. En résumant ici l'ensemble
de ces confidences je reconnais, une fois de plus, combien les faits
extérieurs ne sont rien et comme tout réside dans l'âme qui en ressent
le contre-coup. Elle prend déjà une physionomie de jolie idylle
sentimentale, n'est-ce pas? cette aventure survenue entre un jeune
savant, épris de ce monde antique où tout n'est que beauté, et une bonne
fille d'artiste passionnée et désintéressée. Il a fallu se quitter. On a
beaucoup pleuré. Puis on a accepté d'aller chacun où la destinée vous
appelle. C'est tout le romanesque du caprice, cela, et toute sa poésie.
Je n'eus pas de peine à constater que Philippe Dubois n'éprouvait aucune
des émotions tristes et touchantes que comportait son petit roman. Il
n'y avait pas la moindre nuance de tendresse dans les phrases par
lesquelles il m'initiait à cette facile intrigue. Il ne laissait
transparaître que la vanité d'avoir été aimé par une femme que j'ai su
depuis être assez en vue. Mais quoi! S'il eût été l'amoureux naïf qu'il
aurait dû être, aurait-il captivé mon attention, comme il fit, lorsque
je découvris que toute cette existence de studieuse jeunesse n'avait été
qu'un décor, de même que cette amourette n'était pour lui qu'un
accident? Ce qui constituait le fond même de l'être chez ce garçon,
c'était l'une des plus violentes ambitions littéraires que j'aie
rencontrées depuis que je fréquente des débutants, et une ambition
d'autant plus âpre que son orgueil, joint à une certaine timidité
farouche, l'avait jusqu'alors empêché précisément de débuter. A travers
les quatre ou cinq années d'arides études qui le séparaient de sa sortie
du collège, il avait ainsi cultivé en lui le _monstre littéraire_ dans
toute la candeur cruelle que cette maladie représente. Il y avait en
lui, distinctement, deux personnes: l'une officielle et soumise, le fils
de l'universitaire, en mission; l'autre, le romancier et le poète
inédit, avec toutes les âpretés de rancune précoce que suppose la
vocation comprimée. Cette dualité attestait une nature volontaire, mieux
encore, supérieure par la souplesse et par la puissance de se dominer
soi-même. Mais cette âcreté décelait en même temps une âme sans amour,
et qui rêvait surtout, dans la carrière d'écrivain, les satisfactions
brutales de la renommée et de l'argent.
--«Vous comprenez bien,» me disait-il après m'avoir détaillé plusieurs
scènes de ses relations avec la pauvre actrice, où il jouait un rôle
suffisamment Juanesque pour se complaire à ce souvenir, «vous comprenez
bien que je n'ai pas laissé perdre ces émotions-là... J'ai presque fini
un petit volume de vers que je vous montrerai... Ah! Ce que j'en ai
assez des tombeaux étrusques, des inscriptions grecques et de ce travail
de cuistre auquel je n'ai consenti que pour avoir un gagne-pain... Mais,
aussitôt docteur, je demande un congé et je débute. J'ai dans la tête
une série d'articles... J'en ai envoyé déjà quelques-uns à plusieurs
journaux, signés d'un pseudonyme... Ils n'ont pas paru... Je sais, ce
sont des envieux qui les lisent...»
--«Il faut excuser les malheureux directeurs de n'avoir pas le temps de
tout examiner eux-mêmes,» lui dis-je. «Ils ont des engagements pris, et
puis il faut bien admettre les situations acquises, les talents
connus...»
--«Parlons-en,» fit-il en riant avec un rire amer, où j'achevai de
reconnaître la colère sourde de l'écrivain inédit, déjà empoisonné par
l'envie, avant même de s'être mesuré à ses rivaux; et il commença de me
prendre un par un les écrivains les plus en renom de l'heure actuelle.
Celui-ci n'était qu'un anecdotier sans pensée; celui-là qu'un imagier
d'Épinal pour ouvriers; cet autre un Paul de Kock modernisé; ce
quatrième un intrigant de salon, habile à sucrer Stendhal et Balzac pour
l'estomac affadi des femmes du monde... A tous il accolait de ces basses
anecdotes comme il s'en colporte par milliers à Paris, dans ce petit
monde enfantinement cruel des débutants littéraires. Je le laissais
aller avec une profonde tristesse; non que j'attache une importance
extrême à ces sévérités des nouveaux venus pour leurs aînés, dont je
suis déjà. Elles ont existé de tout temps et elles ont leur valeur
bienfaisante: c'est le sarcasme de Méphistophélès qui contraint Faust à
travailler. Mais je devinais sous cette espèce de dureté par laquelle il
s'imaginait peut-être me plaire, en critiquant mes confrères,--le pauvre
enfant!--une souffrance réelle. J'y retrouvais surtout cette excessive
fureur d'orgueil prématuré propre à notre âge,--j'entends dans le monde
de ceux qui pensent. Car autrefois la dureté des ambitions était
pareille, seulement elle sévissait moins chez les lettrés. Aujourd'hui
que l'universel nivellement donne à l'artiste connu une situation plus
brillante, au moins en apparence, les lettres apparaissent à beaucoup
comme une chance de fortune rapide. Ils les abordent donc, comme
d'autres entrent à la Bourse, exactement pour les mêmes motifs. Il y a
pourtant une différence. Le «féroce» de la coulisse ou de la remise se
sait un homme d'argent. Le «féroce» de lettres prend volontiers sa
fièvre de parvenir pour une fièvre d'apostolat. Cela fait, vers quarante
ans, si le succès n'est pas venu, des âmes terribles où les passions les
plus douloureuses et les plus viles saignent à la fois. On l'a trop vu
parmi certains écrivains de la Commune. Tout en écoutant discourir ce
jeune homme, je sentais percer en lui le réfractaire enragé pauvre; mais
c'était un réfractaire à la date du jour et de l'heure. Il s'était gardé
à carreau, par un fond de prudence bourgeoise et aussi par un goût de la
haute culture qui eût dû le sauver, qui le sauverait peut-être.
N'avait-il pas eu assez d'intelligence et de patience pour acquérir,
malgré sa fièvre d'artiste cupide, une science, un métier? Et cela me
donnait l'idée qu'une lutte devait s'être livrée, se livrer encore en
lui.
--«Vous êtes bien sévère pour vos aînés,» lui dis-je pour l'arrêter dans
sa nomenclature de calomnies parisiennes. Je les connais toutes. Elles
sont si monotonement misérables et fausses!
--«Vous verrez quand j'écrirai!» fit-il avec une fatuité à la fois naïve
et scélérate; «hé! hé! il faut traiter nos devanciers comme on traite
les vieillards en Océanie. On les fait monter sur un arbre que l'on
secoue. Tant qu'ils ont la force de se tenir, tout va bien. S'ils
tombent, on les assomme et on les mange...»
Je ne relevai pas la jeune sauvagerie de ce paradoxe. Philippe Dubois me
«faisait poser,» pour employer un mot très expressif d'un argot un peu
démodé. Je ripostai en l'interrogeant sur ses travaux d'archéologie, ce
qui le mit visiblement d'assez mauvaise humeur; puis je lui donnai
nettement le conseil, sitôt rentré en France, de ne pas commencer par le
journalisme et d'accepter une place en province, où il fût utile et d'où
il débutât par quelque grand livre. Hélas! on m'a donné, à moi aussi,
des conseils pareils, quand j'avais son âge, et je ne les ai pas suivis.
Ce qui prouve que cette loterie de misère et de gloire qu'on appelle la
profession d'homme de lettres tentera toujours de même certaines âmes de
jeunes gens. Faut-il l'avouer? Je trouvai une certaine ironie, presque
une hypocrisie, dans ce rôle de moraliste que je jouais auprès de lui.
Cela me donna quelque remords, et puis, comme le fonds de mécontentement
intérieur sur lequel il paraissait vivre m'apitoyait, malgré tout, je
finis par lui proposer cette excursion au couvent. Elle devait amener ce
drame rapide à l'explication duquel ces trop longs préparatifs étaient
pourtant nécessaires. Il ne s'agissait pour Philippe que de reculer son
voyage de deux jours; il accepta, et nous partions comme une heure
sonnait, suivant la promesse de l'ex-Mille dont je ne puis m'empêcher de
citer encore un mot délicieux. Comme nous attendions le cocher, il
saisit cette occasion de me communiquer ses idées sur le Parlement
français actuel: «Ils ont perdu les traditions des révolutionnaires,» me
dit-il, et, après un discours terroriste que je ne transcris pas, il
conclut, avec la plus comique mélancolie: «Enfin, je les crois même
capitalistes!...»
* * * * *
Grâce à cette phrase, dont Philippe se divertit autant que moi, nous
partîmes _in high spirits_, comme eût dit miss Mary Dobson, moi très
disposé, et lui de même, à jouir de la route. Celle qui conduit de Pise
à Monte-Chiaro court d'abord parmi le plus gracieux paysage de vignes
entrelacées à des mûriers. Des roseaux gigantesques frémissent au vent,
des villas entourées de cyprès montrent des lions de marbre sur les
colonnes de leur entrée, et toujours au fond se creusent les gorges de
cette montagne dont parle Dante, et qui empêche les Pisans de voir
Lucques:
_Cacciando 'l lupo e i lupicini al monte,
Per che i Pisan veder Lucca non ponno[1]._
[1] _Inf._, c. XXXIII, v. 29-30.
--«Voilà ce qui nous manque en France,» dis-je à mon compagnon après lui
avoir cité ces deux vers. «Un poète qui ait attaché une légende de
gloire aux moindres coins de la terre natale.»
--«Vous trouvez?» répliqua-t-il; «moi, ce côté guide Joanne m'a toujours
dégoûté de la _Divine Comédie_.»
Sur cette réponse et voyant que sa gaieté de tout à l'heure était déjà
passée, je commençai à regretter de l'avoir emmené. Je prévoyais que
s'il se mettait à jouer du paradoxe, il ne désarmerait pas, et un jeune
homme de cette sorte, une fois engoncé dans une attitude de vanité, s'y
raidit de plus en plus, dût-il se faire très mal à lui-même. Je tombai
donc dans le silence et je m'efforçai de m'absorber davantage dans la
nature qui déjà s'ensauvageait. La légère voiture allait au pas
maintenant. Nous nous engagions dans une contrée presque sans
végétation. Des mamelons nus se dressaient de toutes parts, énormes
boursouflures d'argile grise, ravinées par les pluies. Plus de
ruisseaux, plus de vignes, plus d'oliviers, plus de villas: mais une
véritable approche de désert. Le cocher était descendu de son siège.
C'était un petit homme à la face carrée et fine qui interpellait sa
jument grise du nom de Zara, et il transformait, comme tous les Toscans,
le _c_ dur du commencement des mots en _h_ aspirée: _Huesta havalla_,
disait-il en parlant de sa bête au lieu de _questa cavalla_, «cette
jument.»
--«Je l'ai achetée à Livourne, cher monsieur,» me racontait-il, «elle
m'a coûté deux cents francs parce qu'on la croyait boiteuse... Vous
voyez si elle boite.--Hé! Zara, courage!--Elle me suit, cher monsieur,
comme un chien. Aussi je l'aime, je l'aime!... Ma femme en est jalouse,
mais je lui réponds: «La Zara me gagne mon pain, et toi, tu me le
manges...» Tenez, cher monsieur, regardez ces rochers, c'est là que
Laurent de Médicis faillit être assassiné après le massacre des
Pazzi...»
--«Est-ce assez curieux,» dis-je à mon compagnon, «cet homme qui n'est
qu'un cocher de louage, et, dans la même phrase, il nous parle de sa
jument Zara et de Laurent de Médicis?... Ah! ces Italiens!... Comme ils
savent l'histoire de leur cher pays et comme ils en sont fiers!...»
--«Oui, je sais,» dit Philippe en haussant les épaules, «il y a un mot
d'Alfieri sur eux: «La plante humaine naît plus verte ici
qu'ailleurs...» La vérité, c'est qu'ils apprennent dès leur bas âge à
exploiter l'étranger... On les dresse à la chasse au pourboire. Ça n'a
pas fini de téter que c'est déjà _cicerone_... Ah! j'en écrirai un roman
sur l'Italie moderne et sa colossale mystification!... J'ai toutes mes
notes... Je montrerai ce que c'est que ce peuple...»
Et il s'engagea dans une violente diatribe contre la douce contrée où
résonne le _si_ et que je continuerai, pour ma part, à voir toujours
comme elle m'est apparue en 1874 pour la première fois, la patrie unique
de la Beauté! Cette sortie me rappela davantage encore les conversations
que j'entendais dans mes années de début, quand je fréquentais les
cénacles des poètes et des romanciers à venir. Presque tous employés de
ministère et cruellement enragés de leur vie médiocre, ils dépensaient
des heures à s'injecter l'âme de fiel, inondant de leur mépris choses et
gens, avec une espèce d'âcre éloquence qui, en ces temps-là, me faisait
douter de tout et de moi-même. J'ignorais alors, ce que j'ai trop
constaté à l'user, que cette éloquence est une forme de l'envie
impuissante et qui déjà se sait telle. Tout grand talent commence et
finit par l'amour et l'enthousiasme. Les dégoûtés précoces sont des
malheureux qui perçoivent d'avance leur stérilité future et ils s'en
vengent déjà. Mon Dieu! Comme j'aurais voulu que ce garçon me parlât,
fût-ce avec une exaltation un peu ridicule, de cette Florence où il
avait travaillé, où il avait été aimé, qu'il me parlât de cet amour
surtout!... Il avait si bien l'air de l'oublier, et au lieu de cela, il
s'engageait, à propos de son livre sur l'Italie, dans des questions
nouvelles sur le salaire des principaux auteurs.
--«Est-il vrai que Jacques Molan ait un franc cinquante par volume? on
m'a dit que Vincy est payé deux francs la ligne... Ah! le misérable!...»
Ce que je discernais maintenant derrière cette critique aiguë et cette
dureté excessive de désillusion, c'était le furieux désir de l'argent,
et, par une inconséquence pourtant explicable, je lui pardonnais ce
sentiment-là plus que son ironie. Elle pèse si dure, la main de fer de
la nécessité, sur une tête dans laquelle fermentent toutes les énergies
de la jeunesse et qui voit dans un peu d'or l'affranchissement de sa
personne intime!
--«Et dire,» conclut-il avec une amertume infinie, «que mon père ne me
donnera seulement pas les trois premiers mille francs qu'il me faudrait
pour passer six mois à Paris avant de débuter. Oui, cela me suffirait
pour connaître mon terrain et livrer la première bataille. Trois mille
francs! ce que rapportent à un médiocre comme *** (ici nouveau nom d'un
auteur en vogue) cinquante pages de copie!»
J'ai négligé de dire que dans l'entre-temps il m'avait esquissé de son
père et de sa mère un portrait peu flatté. Comment expliquer qu'avec
tout cela il continuât de m'intéresser? Il m'énonçait précisément les
idées que je déteste. Il me montrait les sentiments qui me paraissent
les plus opposés à ceux qu'un artiste jeune doit éprouver. Mais je le
sentais souffrir et je comptais sur le retour, une fois son premier
effet produit, pour reprendre mes sages conseils et rectifier, s'il
était possible, deux ou trois de ses absurdes points de vue; d'autant
que sa manière de s'exprimer et ses références achevaient de révéler une
véritable culture et une intelligence plus que fine,--forte et
originale. Cependant l'horizon était devenu plus farouche encore. Nous
avions laissé derrière nous, très au loin, l'immense plaine où repose
Pise. Le dôme et la tour penchée reparaissaient par moments, entre deux
pics, comme sculptés sur une carte en relief. Livourne alors se
profilait là-bas et la mer toute bleue, tandis qu'autour de nous
s'ouvraient en abîmes ces grands trous creusés dans cette terre friable
et que l'on appelle dans le pays des _balze_. Des cimes surplombaient,
nues et menaçantes. Les boeufs qui paissaient, plus rares maintenant,
n'étaient plus ces belles bêtes blanches de la Maremme, aux longues
cornes. Leurs cornes, à ceux-là, étaient courtes et retournées, leur
robe, grisâtre comme le sol. Pour la première fois depuis notre départ,
Philippe Dubois dit quelques mots qui révélaient un abandon à la
sensation présente:
--«Ne trouvez-vous pas que c'est un paysage couleur de bure et vraiment
fait pour y construire un cloître?»
Presque au même instant le cocher, dressé sur son siège, m'interpellait
pour me crier:
--«Monsieur, voici Monte-Chiaro.»
Et du bout de son fouet tendu il nous montrait dans un détour de la
montagne une vallée plus ravinée encore que les autres, au milieu de
laquelle se dressait sur un monticule planté de cyprès une longue
bâtisse construite en brique rouge. Par ce jour tout bleu, cette couleur
des murs contrastait d'une manière si vive avec le noir des feuillages
qu'elle justifiait aussitôt ce surnom de Monte-Chiaro. Je n'ai vu qu'au
mont Olivet, près de Sienne, un sanctuaire de retraite aussi
farouchement placé loin de toute approche de vie humaine. D'après les
renseignements du garibaldien de Pise, qui complétaient ceux des
Anglaises, je savais que l'abbé avait accepté, dans ses plus humbles
détails, la charge d'héberger les hôtes venus pour visiter le couvent,
sécularisé depuis 1867.
--«Quelle cuisine va-t-on nous faire dans cette thébaïde?» dis-je à mon
compagnon, à qui j'avais expliqué les conditions d'après lesquelles nous
allions passer cette soirée et le lendemain.
--«Puisqu'il y a un tarif de cinq francs par jour,» répondit-il, «ce
prêtre ne serait pas de ce pays s'il n'en mettait pas trois dans sa
poche.»
--«Enfin, un beau Benozzo Gozzoli vaut bien un mauvais dîner,»
répliquai-je en riant.
* * * * *
Une demi-heure après avoir ainsi aperçu du haut de la route cet ancien
asile de bénédictins, autrefois célèbre dans toute la Toscane et
aujourd'hui si tristement solitaire, la blanche jument Zara commençait à
gravir la colline plantée de cyprès. Nous étions descendus pour mieux
regarder les petites chapelles construites de cinquante pas en cinquante
pas, au bord de l'allée, saisis, mon compagnon comme moi, et quoiqu'il
en eût, par la majesté mélancolique de cette approche de cloître. Je
revoyais en pensée les innombrables frocs de laine blanche qui avaient
défilé dans ces sombres avenues, les bénédictins du Monte-Chiaro
s'étant, comme ceux du Monte-Oliveto, voués à la Vierge.--Mon Anglaise
m'avait renseigné encore sur ce petit point de costume.--Je songeais aux
âmes simples pour lesquelles ce farouche horizon avait marqué le terme
du monde, aux âmes lasses et qui s'y étaient reposées, aux âmes
violentes, et rongées, ici comme ailleurs, par l'envie, par l'ambition,
par tous ces appétits d'orgueil que l'apôtre range avec tant de justesse
entre les oeuvres de chair. Mon absorption dans cette rêverie se fit si
profonde que je fus comme réveillé en sursaut, lorsque le cocher, qui
marchait à cette dernière montée en tenant sa Zara par la bride pour
l'aider et qui causait avec elle pour l'encourager, m'interpella tout
d'un coup:
--«Cher monsieur, voici le Père abbé qui vient au-devant de nous. Il
aura entendu la voiture.»