M. Taffin murmura:

--C’est tout.

Et à ce moment seulement, parce que leurs yeux s’accoutumaient à la

pénombre, ils se virent, pareils tant l’angoisse creusait leurs traits!

Croyances, passé, mentalité, tout avait pu les séparer: ils n’étaient

plus que deux naufragés se retrouvant sur une épave. A ce point de

détresse, on ne s’enquiert pas des différences sociales: on se serre

l’un contre l’autre, et on jouit d’être vivant.

--Ah! dit Thérèse, vous aussi, vous ignorez!

Elle se tordit les mains.

--Hélas! dit encore M. Taffin.

Il ne cherchait pas à comprendre: il devinait que cette femme souffrait

autant que lui, et il la plaignait comme il se plaignait lui-même.

Un silence suivit. Par un phénomène inattendu, tous deux avaient oublié

le mort qui reposait, solitaire, dans la pièce voisine. La vie qui est

toujours la plus forte s’occupe avant tout d’elle-même.

--Vous ne dites rien? reprit Thérèse. Je le sais, ce n’est ni le lieu,

ni le moment... Cependant, j’ai tant besoin d’être rassurée,

conseillée!...

--Comment le pourrai-je! interrompit M. Taffin.

Accablé par l’impuissance qu’il sentait en lui, il se laissa tomber sur

un fauteuil.

Thérèse, se pressant près de lui, poursuivit suppliante:

--De grâce! parlez-moi, éclairez-moi! Songez que depuis hier,--oui,

depuis la catastrophe,--je vis dans un cauchemar! Je me demande si ce

qui arrive est réel. Je ne vois plus où est le bien, où est le mal: et

tout se confond dans un commun dégoût de moi-même!...

M. Taffin, la tête enfouie dans les mains, eut un haussement d’épaules

douloureux:

--Pour moi aussi, c’est la même chose! heureusement, pour vous, ce ne

sera que l’impression d’un moment...

--Non, vous ne devinez pas!... et tenez, il vaut mieux que j’avoue...

Qui sait si cela ne m’aidera pas à sortir de l’impasse où je risque de

perdre ma fierté? Hier, c’est bien certain, je n’étais venue ici que

pour soigner ce malheureux. Il était le seul ami que je me connusse dans

ce pays. Je crois que je lui étais attachée sincèrement... et cependant

depuis qu’il est mort... je ne sais comment exprimer cela... ce n’est

pas à lui que je pense, mais à un autre...

Elle eut un frisson de colère contre elle-même.

--Un autre que je connais à peine et qui s’est emparé de moi, comme si

l’univers se résumait en lui! un autre dont l’image m’obsède...

Entendez-vous? rien que d’en parler, je m’aperçois que ma voix change.

Je sens que c’est odieux! Je voudrais m’arracher cette pensée, fût-ce

pour respecter le cadavre qui est près de nous... je n’y parviens pas!

Je me méprise, et elle reste!

A mesure qu’elle s’expliquait, elle percevait mieux cette conquête

d’elle-même que l’absence de Servin et l’inquiétude avaient réalisée

plus sûrement qu’une longue assiduité. Il n’était pas jusqu’à la honte

de l’aveu à laquelle ne fût mêlé un sourd plaisir!

--Ma pauvre enfant! murmura M. Taffin qui écoutait, glacé, vous

aimez!...

Elle tressaillit à peine à ce mot:

--Oui, j’aime, si c’est aimer que mourir d’anxiété! Ah! ce regard qu’il

m’a jeté, lorsqu’il est parti! Il avait les yeux fous, l’air d’un

condamné qu’on entraîne... Mon Dieu! s’il s’était tué!... Que

deviendrai-je s’il meurt?... Et depuis lors, rien. Je ne sais où il est,

ce qu’il fait. Deux fois déjà, j’ai voulu partir à sa recherche. Deux

fois,--comment encore justifier cette chose absurde?--il m’a semblé que

je n’en avais pas le droit. C’est comme si j’avais été retenue par celui

qui est là. Je sentais qu’en abandonnant l’un, je porterais malheur à

l’autre! Cependant il doit y avoir un moyen d’échapper à cette

alternative! Où est le devoir? je vous le demande... Sur qui dois-je

veiller, sur le vivant ou sur le mort?...

--Vous aimez... répéta M. Taffin. C’est un malheur atroce... croyez m’en

par expérience.

--Quoi! c’est là ce que vous trouvez? Quand il y a trois ans, je suis

venue vous demander secours, j’étais peut-être moins désespérée: mais en

tous cas, il y a trois ans, vous m’aviez consolée, et aujourd’hui...

--Ah! interrompit encore M. Taffin, vous ne pouvez savoir, vous ne

saurez jamais combien aujourd’hui c’est différent! Il y a trois ans,

j’aimais! Depuis hier, celle que j’aimais a disparu, et Dieu s’en est

allé!

Hésitant à comprendre, Thérèse leva les yeux: était-il possible que cet

homme, qu’elle avait cru un saint, eût lui-même vécu le roman douloureux

d’un amant? Tout en lui cependant criait l’humble soumission aux règles

sacerdotales et l’isolement du chaste dont le cœur a flétri, faute

d’avoir battu.

--Je ne vous crois pas, dit-elle enfin.

--Il faut me croire!

La vie secrète · 第 91 / 95 题