--Ce n’est pas Lethois qui aurait dû mourir: c’est moi! J’ai l’air de
vivre: je suis un mort!
A ce cri, Thérèse, qui s’était levée, ne put maîtriser une révolte:
--Heureux les vivants! répliqua-t-elle avec une sorte de résolution
farouche.
--Mais plus heureux les morts qui ne pensent pas et n’ont plus à douter!
reprit encore M. Taffin s’obstinant dans son blasphème.
Et pour la seconde fois, Thérèse le regarda, se demandant si c’était un
prêtre, ce prêtre qui parlait!
--Moi qui vous appelais à mon aide!
--Je vous répète que j’envie Lethois! Ne plus bouger, n’être plus le
jouet de forces incertaines, mais s’enfoncer dans le néant... quels
délices!
De nouveau, il venait de cacher sa tête dans ses mains. Il se sentait
incapable de préciser autrement la catastrophe dont il mourait. Il
n’aurait pu non plus expliquer pourquoi il en parlait devant cette
incroyante, au risque d’un scandale. Elle avait trouvé naturel de le
vouloir pour confident: il jugeait maintenant tout simple qu’elle le
comprît.
Atterrée, Thérèse, en effet, comprenait, puisqu’elle oubliait son
désespoir. La douleur seule détourne de la douleur.
S’inclinant vers le prêtre, elle murmura d’une voix où perçait une
infinie pitié:
--En ce cas, peut-être sommes-nous également malheureux! Il y a des
heures où l’on craint de ne pouvoir résister; et puis, d’autres heures
succèdent à celles-là, la souffrance change ou s’efface... et l’on
recommence!
--Impossible! ma décision est prise.
--Hélas! que peut-on décider, quand une telle nuit obscurcit la pensée?
Il eut un étonnement, puis doutant qu’elle eût saisi:
--Après ce que j’ai dit, croyez-vous donc que j’oserai rester prêtre?
--J’en suis sûre!
--Ce matin, savez-vous que je comptais partir pour ne jamais rentrer?
--Qu’importe! vous êtes resté.
--Pour mon malheur!
--Pour le bien des malheureux qui ont besoin de vous: cela suffit!
--Et c’est vous qui parlez! vous, la fille de Wimereux?
--Pourquoi non? les lois de la vie ne sont-elles pas identiques pour
tous?
--Des mots!
Les yeux de Thérèse s’éclairèrent.
--Non! des faits!... Pendant si longtemps, jusqu’à hier peut-être, moi
aussi je n’avais vu que l’extérieur, des gestes... mais aujourd’hui
comme je comprends que les âmes portent toutes un vêtement; que derrière
la vie qu’on aperçoit, il y en a une autre, secrète, qui nous
épouvanterait si par hasard on devait la mettre à nu! Et tenez! celui-là
même qui repose à côté, s’il parlait, qui sait s’il ne dirait pas qu’il
en est mort!