M. Taffin frissonna. Sa marche ralentit encore.

Ce dénouement lui jetait une terreur physique, comme s’il eût été

personnellement visé par la mort sournoise qui avait frappé si près de

lui. Le sol sur lequel il avançait lui paraissait vaciller. Le ciel

clair, les arbres bienveillants avaient un air irréel. La contenance

tranquille que lui-même gardait, bien qu’il fût seul, mentait. Tout

mentait aussi dans sa conscience puisque, derrière un insurgé de parade,

un autre y soufflait cette panique de la mort et des regrets de ce qu’il

allait quitter. Ah! ce mensonge qui règne en maître au dehors comme en

nous, qui fait que la terre s’offre et vous échappe, que les hommes ont

un visage où l’on peut lire et une âme qui les divise! Quel mensonge M.

Taffin allait-il faire encore devant le mort? Oserait-il s’agenouiller

pour réciter une prière, quand il savait pertinemment que la prière est

inutile? ou bien se contenterait-il de pleurer tristement, alors qu’une

sorte d’indifférence et le seul souci du départ lui glaçaient le cœur?

Cette fois, M. Taffin avait cessé de marcher. Un désir fou de tourner

bride venait de le saisir. Il allait y céder quand une voix l’arrêta:

--Vous n’avez qu’à monter: on traverse la bibliothèque et c’est après,

la porte à droite...

Sans qu’il s’en fût aperçu, la maison était devant lui. Assise près de

l’entrée, une femme de garde, l’ayant reconnu, lui faisait signe.

Au même instant sortait aussi Pontillac, l’air satisfait d’un homme qui

a terminé sa corvée:

--Tiens! c’est vous qu’on a choisi?...

Éveillé en sursaut, M. Taffin blêmit:

--Choisi! moi! pour quoi faire?

--Mais pour _le_ garder, naturellement! Si tant est qu’une robe noire

soit nécessaire quand on veut satisfaire à l’opinion, mieux valait que

ce fût la vôtre: vous étiez deux amis... Pas drôles, hein, nos métiers?

Bah! c’est la vie.

Un rictus amer contredisait le geste qui aurait voulu s’afficher

insouciant, et le médecin passa; il semblait dire: «C’est ton tour! moi,

je ne sers plus à rien ici.»

«A vous le tour! Qu’attendez-vous?» disait de même le sourire engageant

de la femme.

Atterré, M. Taffin tourna les yeux vers la porte béante. Elle aussi

avait l’air de l’appeler.

Il défaillit:

--Vous dites, la porte à droite?

En même temps, il sentait clairement que ce métier dont avait parlé

Pontillac le reprenait au collet, l’obligeait à obéir. C’était une

emprise irrésistible, telle que nulle puissance humaine n’aurait pu la

briser.

Gardant toujours son petit sac à la main, mais ayant déjà l’attitude

apaisée de ceux qui ne résistent plus, il s’engouffra dans la maison.

* * * * *

Montée dans l’escalier obscur. Une odeur balsamique régnait. A mesure

qu’on approchait du premier, celle-ci, plus fade, prenait à la gorge.

Même si l’on avait tout ignoré, rien qu’à respirer dans ce lieu, on eût

compris que la mort y avait passé.

Était-ce la pénombre, ce parfum sinistre, ou simplement l’effet

d’angoisse que donne aux plus indifférents l’approche de ceux qui ne

sont plus? M. Taffin maintenant avançait avec l’unique sentiment de la

menace d’une perdition. Tandis que ses gros souliers battaient le bois

des marches avec un bruit de marteau, l’âme aveugle et sourde, incapable

de pressentir ce qui allait suivre, il semblait un automate. La minute

où le hasard décide est toujours ainsi. On ne voit plus, on a cessé

d’espérer. Tout s’efface dans la brume, même la forme humaine qui

là-haut s’est penchée et s’efforce de voir le visiteur qui vient!

Soudain, une chose très simple, mais imprévue comme l’éclair dans la

nuit. Plus tard, M. Taffin devait en revoir avec une prodigieuse netteté

les moindres détails, mais sur l’heure, on aurait pu croire qu’il ne les

aperçut pas.

Il entrait dans la bibliothèque.

Là aussi, l’ombre, des volets clos, et toujours l’odeur affreuse...

Tout à coup, une femme paraît. Surpris, M. Taffin balbutie:

--N’est-ce pas ici, Madame, par où il faut passer?

Mais, la femme, au lieu de répondre, approche. De toutes ses forces,

elle cherche dans sa mémoire où elle a vu ce prêtre. Une lueur éclaire

enfin son visage. Puis d’une voix sourde:

--Je vous en prie, monsieur le curé, avant d’y entrer, deux mots

seulement...

Voyant que M. Taffin hésite, elle dit encore:

--Ne me reconnaissez-vous pas? C’est moi... la fille de Wimereux... la

même qu’il y a trois ans...

En même temps, avec un geste d’involontaire confiance, elle saisit le

bras du prêtre, l’entraîne au fond de la pièce, et lui, sentant qu’une

fois de plus sa délivrance est retardée, n’éprouve cependant aucune

surprise. Il ne se défend pas: même, il ressent un soulagement singulier

comme si, brusquement, la visite au mort était devenue superflue et

l’horreur du tête-à-tête écartée à jamais...

Cela suffit: parce que Thérèse s’est trouvée là, parce que M. Taffin

vient d’accepter de la suivre, la route est changée...

* * * * *

Arrivée à l’angle de la pièce, Thérèse abandonna M. Taffin.

--Excusez-moi, fit-elle d’une voix que l’angoisse étranglait, je devine

votre chagrin, je vous demande pardon de le troubler... mais je perds

tout sang-froid... Peut-être pourrez-vous...

Un rais de lumière passant par l’intervalle des volets tomba sur sa

figure. M. Taffin y lut un tel bouleversement qu’il en frémit.

Elle continuait:

--Depuis cette nuit, M. Servin n’est pas rentré... Savez-vous... ne

pourriez-vous m’apprendre ce qu’il est devenu?

--Servin... balbutia M. Taffin.

Thérèse reprit fiévreusement:

--En traversant Revel, vous avez dû vous renseigner... On vous a dit...

--En effet, on m’a parlé de l’usine... un incendie.

--Et... c’est tout?

La vie secrète · 第 90 / 95 题