M. Taffin tressaillit:

--Seriez-vous par hasard?...

--Je suis un étranger arrêté ici par des circonstances imprévues et

qu’un devoir pressant rappelle.

--Le neveu de Mlle Peyrolles devait aussi partir hier!

Marc ne répondit pas.

Comprenant ce silence qui était un aveu, M. Taffin leva les yeux. Bien

qu’il fût toujours décidé à quitter Montaigut, il voulait connaître les

traits de celui pour qui Mlle Peyrolles avait failli perdre son âme. A

la vue de ce visage ravagé par un chagrin mystérieux, il reçut un choc,

comme si Marc, sans parler, l’accusait. Un remords le poignit.

Qu’avait-il fait, cependant, sinon approuver une rupture accomplie?

--Je crois deviner... commença-t-il.

Il y eut un bref intervalle: puis d’autres mots lui échappèrent, des

mots qu’il avait l’air de chercher difficilement, mais qu’une force

intérieure lui dictait:

--... Pardonnez-moi de vous en faire part: savez-vous que votre tante

est aussi très malheureuse?

Marc ne parut pas entendre.

--Réfléchissez, appuya encore M. Taffin. Qui sait si vous n’auriez pas

raison de remonter là-haut?

Conseil inattendu dans cette bouche qui hier invoquait l’exemple de

sainte Letgarde pour interdire la même réunion; mais, depuis hier, M.

Taffin obéissait à une âme inconnue.

Les traits de Marc trahirent une hésitation. Ce fut très court.

--Laissons cela, murmura-t-il avec un geste évasif: faut-il que je vous

conduise chez Servin?

Et à ce rappel du mort, M. Taffin sentit de nouveau un voile de ténèbres

l’envelopper.

--Merci, je connais l’endroit. D’ailleurs, on doit m’attendre...

Il dit «On doit m’attendre» comme il avait dit «J’irai», comme il avait

dit encore «Vous devriez monter là-haut» pour obéir à une impulsion

intérieure sans raison plausible. Il n’aurait pu parler d’autre manière.

Puis, son bref remords s’effaça. Il reprit son sac sur la banquette,

esquissa un salut vers Marc décontenancé, et ne songeant plus qu’à la

visite qui s’imposait à lui, se dirigea vers la ville.

* * * * *

D’abord, il marcha d’un pas rapide. Il avait peur de manquer de temps.

Que deviendrait-il si, au retour et faute de s’être pressé, il ne

trouvait plus de train pour s’évader?

Il réfléchit ensuite, jugea cette impatience absurde:

«Dans une demi-heure, j’aurai terminé. Après... je monterai au hasard,

dans le premier convoi qui passera...»

Ainsi, ce serait au hasard de décider la route! Cette perspective le

soulagea. Désormais, il pouvait s’occuper mieux du mort, être tout à

lui.

En fait, on eût dit que jusqu’alors il n’avait pas compris exactement la

nouvelle. C’était à cette minute seulement et sur ce chemin de traverse

qu’il se rendait compte de son horreur. Lethois! Lethois qu’il avait vu

la veille, Lethois que ce matin il imaginait encore tranquillement

couché dans sa maison, Lethois--son ami!--mort!...

Un brouillard obscurcit les yeux de M. Taffin. Son allure devint

lourde...

Il se rappelait la réunion au presbytère. Tous deux, à la croisée,

regardaient l’aube. M. Lethois criait: «Avant deux mois, je serai riche!

ma gloire étonnera le monde!» Deux jours avaient passé et tout était

fini. Lethois n’était plus là!

Cependant, Revel n’était pas changé. On ne sentait pas qu’il y eût

alentour moins de vie, moins de verdure, moins d’avenir. De même, quand

le soleil donne, le vent peut souffler les bougies, la lumière ne varie

pas. Lethois aurait pu aussi mépriser la fortune, se terrer au fond d’un

trou à la manière des grillons, le cours des choses aurait été

semblable. A quoi bon se débattre? Mort! tout aboutissait à ce mot:

révolte, effort, rêve d’évasion, espoir de liberté...

La vie secrète · 第 89 / 95 题