Le lendemain, ce fut un soleil radieux qui se leva.
Des fraîcheurs ailées passaient sur Revel, faisant s’incliner les
fumerolles qui, çà et là, montaient encore à la place de l’usine. Sous
les platanes, le silence qui succède aux grandes crises avait repris. A
moins de se heurter en cours de marche au trou noir laissé par les
bâtiments incendiés, on n’aurait pu soupçonner qu’une tragédie avait, la
veille, troublé cet oasis. Aucun ouvrier; presque point de passants et
ceux-ci allant comme d’habitude à leurs achats ou vers les champs; dans
les rues enfin, la paix morne des jours d’été, quand les gens levés tard
trouvent pour bienvenue une lumière de Sahara.
A Montaigut aussi, quelle matinée divine! C’était enveloppé par l’odeur
des genêts, dans une atmosphère baignée de rosée, que M. Taffin avait
quitté le presbytère pour commencer son grand voyage.
Personne, cette fois, n’avait paru aux fenêtres du château, pour le
regarder. La Blanchotte était au chevet de sa fille, morte peut-être. La
route, pareille à un canal abandonné, s’allongeait sans une ride
humaine. Les seuls témoins de cette fuite étaient le ciel et, là-bas,
vers le sud, les Pyrénées haussant leurs têtes coiffées de dentelle
blanche.
Arrivé dans la gare, M. Taffin approcha de l’horaire affiché. Peu lui
avait importé, jusqu’alors, la direction à prendre: encore fallait-il
connaître l’heure des trains qui allaient passer.
Autour du prêtre, il y avait seulement des banquettes vides et des
guichets fermés. A travers les vitres sales, on apercevait aussi la file
des rails dormant et deux fourgons noirs, abandonnés.
Indécis, M. Taffin parcourut des yeux la carte du réseau. Les lignes
zigzaguaient en tous sens, les unes épaisses et en traits
gras,--celles-là dirigées toutes vers des points désignés: Toulouse,
Carcassonne, Albi...--les autres formées par des traits minces qui
allaient buter contre la marge, sans destination visible, chemins vers
l’inconnu...
Où aller?
Inexplicable retour d’une âme qui cherche en vain sa voie.
La veille, et toute la nuit, M. Taffin avait attendu ce départ. Ce
matin, tandis qu’il annonçait à Cadette l’obligation d’un voyage urgent,
il était presque joyeux. Le fruit mûr tombé de la branche semble de même
reposer à terre sans meurtrissure. Soudain, ce que n’avaient pu faire ni
l’abandon de la cure, ni l’omission de la messe, une affiche le
produisait: devant ces chiffres et ces noms sans visage, un atroce
découragement noyait M. Taffin.
Où aller? Il ne savait plus... Comme la France est grande!
Il la devinait au delà des limites de la carte, immense et pareille à
une lande. Il se voyait lui-même perdu dans cette immensité. De tous
côtés l’horizon est semblable, sans repère: et pourtant, il faut marcher
ou succomber sur place!
--Ah bien! M’sieu le curé, ça tombe à pic, dit l’homme d’équipe qui
arrivait enfin pour le service. Justement un particulier dans la cour
demande quelqu’un de Montaigut... Hé là-bas! par ici! y a votre affaire!
Après avoir ainsi hélé au dehors, jovial, il approcha de M. Taffin:
--C’est-y par peur de la révolution que vous venez si en avance?...
Quoi? Vous ne savez pas? L’usine Servin... hier... démolie! flambée! Ça
lui apprendra à celui-là: y n’avait qu’à ne pas récolter la racaille:
des tas de va-nu-pieds!...
Puis se retournant vers Marc qui paraissait au seuil:
--C’est le curé du pays. Y vous donnera vos tuyaux.
L’homme sauta lestement par-dessus la plate-forme des bagages, ouvrit
une porte et s’éclipsa. M. Taffin, étourdi, n’avait pas eu le loisir de
protester.
--Excusez-moi, Monsieur, dit Marc approchant du prêtre, vous êtes bien
le curé de Montaigut?
A tout hasard, il était venu, lui aussi, rôder vers la gare, espérant
trouver là mieux qu’ailleurs ce qu’il cherchait. Sur un signe
d’assentiment de M. Taffin il poursuivit:
--Il s’agit d’un de vos paroissiens, M. Lethois...
--Lethois?
--Nous cherchons à connaître ses parents... quelqu’un qui s’intéresse à
lui...
--... Pour quoi faire? interrompit M. Taffin, saisi d’une brusque
inquiétude.
--Au fait, peut-être n’avez-vous pas été informé?... Hier matin, il a
supporté une crise grave. On a dû le conduire à Revel. L’après-midi, son
état était alarmant et depuis...
--Depuis?
--Mort, le soir, à dix heures...
Les yeux de M. Taffin s’agrandirent, ses lèvres devinrent blanches:
--Mort! dit-il, comme un écho.
Il lui semblait qu’une main lourde l’accrochait au collet:
--Mort! dit-il encore.
Il s’efforça ensuite de sourire et montrant son petit sac posé sur la
banquette:
--Vous le voyez, j’allais partir... un voyage nécessaire...
Rassurez-vous toutefois, j’irai... oui, j’irai d’abord...
Pourquoi promettre cela, puisque Marc ne le demandait pas? Cependant il
n’aurait pu parler autrement. Il aurait donné une fortune pour ignorer
la nouvelle; maintenant qu’il la connaissait, il lui eût été impossible
de s’éloigner sans une visite au mort.
--Où est-ce? acheva-t-il d’une voix éteinte.
Marc désigna vaguement la direction.
--Là-bas, chez Servin.
--A l’usine?
--Non, au domicile...
M. Taffin passa la main sur ses yeux. Incapable de soupçonner la cause
de l’émotion du prêtre, Marc reprit avec un geste d’impatience:
--Pardonnez-moi d’insister: on n’a aucune indication sur la famille...
--La famille?
--A défaut, conviendrait-il au moins d’être fixé sur le lieu de
naissance, l’âge...
M. Taffin écoutait, anéanti. Pendant trois ans, Lethois et lui avaient
pu vivre côte à côte, peut-être même éprouver une amitié sincère, jamais
ils n’avaient songé à s’informer de ces choses élémentaires!...
--Quelqu’un... oui... quelqu’un seulement pourra vous renseigner!
--Qui?
--Mlle Peyrolles.
Bien que ce nom ne dût pas être imprévu dans une telle conversation, ce
fut au tour de Marc de balbutier:
--Mlle Peyrolles est à Montaigut, et je n’ai pas le temps d’aller
là-bas.
--Vous la connaissez donc?
--A peine.
--Elle seule, je le répète...
--Impossible: il faut que je parte! Sans cette mort, j’aurais déjà
quitté Revel depuis hier.