--Ah! c’est vous... murmura-t-il sans manifester de surprise.
--Oui, je suis de retour.
--Je me demandais...
--Ne vous demandez rien: comme je vous voyais un peu de malaise, j’ai
été chercher quelqu’un.
--Quelqu’un?
--Un ami... Il est là... Voulez-vous qu’il entre?
Il y eut un silence. Un débat s’agitait dans le cerveau épuisé de M.
Lethois.
--Je n’ai point d’ami, conclut-il avec une sorte d’impatience: qui
est-ce?
--Le médecin que vous avez rencontré tout à l’heure.
--Lui!
Brusquement, M. Lethois tenta de se retourner vers la porte.
--Il faut bien pourtant que je vous guérisse! dit à son tour Marc sur un
ton de gaîté feinte. Voyons d’abord le pouls...
Il avait saisi le poignet de M. Lethois, mais celui-ci eut un sursaut:
--Ne me touchez pas!
Très calme, Marc retint la main qui tentait de s’échapper:
--Et d’abord, vous allez m’obéir. J’entends que vous soyez sage. Si vous
faites ce que je demande, il ne restera rien de cette alerte.
Thérèse appuya:
--Car ce n’est rien, n’est-ce pas?
--Rien, s’il consent à être raisonnable.
Experts, les doigts de Marc couraient déjà sur le corps lamentable de
Lethois, tâtaient, percutaient, palpaient...
--Bien entendu, nous commencerons par changer d’air; c’est le plus
pressé.
--Jamais!
Cette fois, M. Lethois était parvenu presque à se dresser pour échapper
à cet homme dont la voix nette, si tranquille, si certaine aussi d’avoir
le dernier mot, achevait d’affoler sa raison chancelante.
--Tout de suite!
--Je ne veux pas.
--Je le veux.
--J’ai des raisons!
--Moi aussi.
--Ah! Dieu!...
Épuisé, M. Lethois retomba sur le siège et revint à son immobilité
sinistre. Il eût semblé inerte si de petites secousses n’avaient soulevé
ses épaules à intervalles réguliers. Devenu une simple chose qui ne
compte plus dans la main des autres, il pleurait sur lui-même.
--Venez! dit Thérèse à voix basse.
Elle entraîna Marc dans la salle à manger.
--Que craignez-vous? reprit-elle quand ils furent seuls.
Marc haussa les épaules:
--Tout.
A son tour, il scruta les yeux de Thérèse:
--Depuis quand cette crise?
--Une heure, à peine...
--Hier?
--Hier, il était très calme, se plaignait seulement de malaises qu’il ne
précisait pas.
--Et ce matin, il n’a vu personne? reçu aucune lettre?
--Vous m’y faites penser: hier, il a parlé d’une lettre... mais c’était
pour le curé.
Marc fit un geste d’impatience:
--Comment savoir! Une fois sur deux, le médecin est inutile, car il
n’aperçoit que les apparences. C’est ce qu’on ne voit pas qu’il devrait
surtout connaître!
Thérèse répliqua tristement:
--Si on le connaissait, quelle horreur que la vie!
--En attendant, préparez son départ.
--Vous comptez l’emmener à l’hôpital?
--Il faudra bien, à moins de trouver à Revel un logis confortable.
--Chez M. Servin, peut-être...
--Chez M. Servin ou tout autre: l’état peut s’aggraver subitement.
L’essentiel est d’être à portée du secours.
--Il en est là!
A la lueur d’un éclair, Thérèse venait de revoir une heure pareille où
elle avait entendu la même phrase à propos de son père agonisant. Ce
choc en retour des tristesses passées lui donnait une infinie pitié pour
l’étranger dont Marc fixait ainsi l’arrêt.
Elle se raidit contre sa faiblesse:
--Soit, reprit-elle, je vais préparer le départ: on s’entendra toujours
en route sur la destination...
Marc avança vers la porte, examina une dernière fois Lethois, puis
rassuré par l’apparente tranquillité de celui-ci:
--Je crois utile de l’accompagner. Le temps de prendre mon bagage
là-haut et de redescendre... Je serai de retour avant la voiture.
Thérèse acquiesça d’un signe de tête. Sans rien savoir du drame de Marc,
elle eut pourtant la peur instinctive qu’il ne restât _là-haut_ comme il
disait.
--Vous parti, il me semble que le danger va s’accroître. Hâtez-vous...
--Soyez tranquille: de toutes manières, d’ailleurs, je comptais aussi
quitter Montaigut ce matin...
--Eh bien? demanda le Pêcheur, resté fidèlement sur le seuil.
Thérèse regarda Marc s’éloigner, puis avec un soupir:
--Eh bien! mon ami, les plans sont changés. Nous allons à Revel.
--Vous allez?...
Les yeux du Pêcheur s’obscurcirent. Il fronça les sourcils. Il voulait
certainement ajouter quelque chose, mais il n’osa pas. Thérèse, sans
rien remarquer, poursuivit nerveusement:
--Plus qu’un quart d’heure à exercer ta patience: il faudrait maintenant
rentrer auprès de M. Lethois et le surveiller encore, tandis que je
m’occuperai du plus pressé, c’est-à-dire du bagage.
Le Pêcheur tourna les talons, pareil à un automate.
Thérèse le vit ensuite pénétrer dans la chambre de M. Lethois, y choisir
une chaise, s’asseoir. Il faisait le tout sans bruit, avec ces façons
rudes et souples que lui avait données l’habitude de se couler près des
viviers ou sous les haies, à l’heure de l’affût. Quand il fut installé,
il mit les mains sur ses genoux dans l’attitude d’un roi égyptien. Rien
ne bougeait plus au dehors. La lumière grise semblait elle-même se
glisser dans la demeure avec des précautions inusitées. Thérèse sourit
au Pêcheur qui affectait de ne plus s’occuper d’elle, et disparut.
Très grave, celui-ci songeait:
--Elle part...
Il n’en ressentait pas de chagrin mais un malaise, comme si l’air peu à
peu devenait moins respirable.
--Elle part...
Ces petits mots brefs, pareils à deux gouttes d’acide lui mordaient le
cœur, y mettant une intolérable brûlure. Bien qu’il fût là, parfaitement
tranquille, retenu par l’obligation d’une garde attentive, il avait
envie de filer au dehors, sans plus se soucier de Lethois. Après tout,
qu’est-ce que ça lui faisait, Lethois? Pourquoi ne pas partir aussi, du
moment que ça lui chantait? Elle partait bien, _elle_.
Penser qu’il devait la voir tous les jours pendant une quinzaine... plus
peut-être... Tout à coup, à cause de cet imbécile, plus rien, le rêve
qui s’envole: parce qu’elle avait dit avec son air tranquille: «Les
plans sont changés», elle jugeait le reste réglé et bouclait sa valise!
Cré bon sang!...
Agacé par le visage inerte de Lethois, le Pêcheur leva les yeux vers le
plafond. Il y avait là un réseau de lignes noires formé par des
craquelures du plâtre bizarrement entrecroisées. Il s’engagea dans ce
dédale pour calmer sa fringale de mouvement. Tel un voyageur dans les
rues d’une ville inconnue, il cheminait, s’arrêtait, flânait au hasard
des carrefours; et cela dura un temps indéfini, très court ou très long,
il n’aurait su. Lorsque l’âme est en travail, elle change de monde et
perd son mètre. Ce que nous appelons minute paraît tour à tour
insaisissable et démesuré.
Quand il revint à lui, il s’aperçut avec surprise que M. Lethois avait
les paupières levées et l’examinait.
--Tiens? vous ne dormez plus? Pourquoi que vous n’en disiez rien!
M. Lethois ne répondit pas. Le feu intérieur qui devait le dévorer parut
en revanche remonter à ses prunelles.
--Quoi encore? fit le Pêcheur énervé par ce regard: c’est-y que j’ai une
truffe au bout du nez?
Les yeux de M. Lethois continuèrent de briller silencieusement.
--Zut! si ça vous embête de causer, c’est votre affaire: moi je ne tiens
pas aux parlottes.
Et mettant un coude sur le dossier de sa chaise, le Pêcheur tourna le
dos à la lumière.
Inquiet, quoi qu’il en eût dit, il s’obligea cette fois à détailler le
mobilier de la chambre. Celui-ci, d’ailleurs, le déconcertait, ne
répondant pas à ses conceptions de luxe. Le lit, défait, avait une
courtepointe en lambeaux. La table de nuit était maculée de taches de
bougie et bancale. Sur la descente de lit, un lion ouvrait bien sa
gueule enflammée, mais une maladie avait emporté par grandes plaques la
fourrure de la bête, découvrant à ces places une trame de ficelle jaune.
Soudain un appel siffla, très bas, parfaitement distinct.
--Pêcheur!
Celui-ci ne remua pas, résolu à ne pas répondre.
L’appel recommença, impérieux:
--Pêcheur!
--Y vous manque une affaire?
Un éclair de satisfaction brilla sur la face de Lethois.
--Lève-toi!
Dominé par cet air de volonté, le Pêcheur se leva.
--Ouvre le tiroir... là...
Croyant toujours qu’il s’agissait de trouver un objet qui manquait, le
Pêcheur obéit.