M. Lethois ne jeta même pas un regard sur le tiroir ouvert.

--A droite! dit-il... des carnets...

--A droite?

--Les vois-tu?

--Oui... voilà...

--Prends...

Étonné, mais résolu à se plier aux fantaisies du malade, le Pêcheur

plongea la main dans le tiroir et en ramena un paquet.

--Après? demanda-t-il.

--Après...

Un intervalle suivit: il semblait que la pensée de M. Lethois fût

devenue incertaine. Ce fut très court.

--Après, garde-les... c’est pour toi.

Interloqué, le Pêcheur attendit une nouvelle explication. Il ne

saisissait aucun rapport entre lui-même et ces cahiers.

--Pour toi!... si tu veux... répéta M. Lethois.

Sa voix s’éteignit presque.

--... Ma fortune!...

--Bigre!

Le Pêcheur avait chancelé.

Malgré lui, sa main serra les carnets comme une proie. L’idée qu’entre

leurs feuillets gras dormaient les économies de M. Lethois venait de

l’éblouir. Pourquoi Lethois les lui donnait, il ne se le demandait pas.

Que Lethois aussi pût délirer, peu importait! Cette révélation

suffisait: de l’or, tout l’or de la maison, était dans ces chiffons et

il le tenait au bout des doigts.

Il eut un ricanement d’extase:

--Léger, une fortune!

Puis une peur le saisit; M. Lethois, en effet, agitait de nouveau les

lèvres, allait parler...

Quoi! voulait-il retirer maintenant ce qu’il avait dit? Pardieu! trop

tard! On a beau être honnête, l’honnêteté a ses limites: l’aubaine une

fois venue, plus moyen de lâcher prise! Et quelle aubaine! un magot

ignoré de tous, facile à cacher autant qu’à emporter... D’ailleurs

l’affaire était conclue...

Déjà le Pêcheur se redressait: au même instant un bruit de pas glissa

tout proche: Thérèse rentrée dans la salle à manger ouvrait un placard.

--Elle!...

Subitement paralysée, la main du Pêcheur se détendit: les carnets

retombèrent à leur place dans le tiroir.

--Vous aviez autre chose à me demander? murmura le Pêcheur d’une voix

sourde.

Et livide, sans attendre la réponse, il retourna s’asseoir.

De nouveau le silence reprit. Thérèse ayant trouvé ce qu’elle cherchait,

ferma le placard et s’éloigna. Un monde d’idées contradictoires roulait

dans le cerveau du Pêcheur.

«Voleur... un peu plus, j’allais être un voleur!...»

Était-ce bien sûr, pourtant? car Lethois et pas un autre, n’est-ce pas?

avait crié: «Prends!» En ce moment même, il semblait désappointé par ce

dénouement imprévu. Alors, pourquoi fermer la bouche devant le gâteau

qui s’offre?

Mais si Lethois délirait?

Objection bête: on ne sait jamais quand un homme est fou. Bon pour le

médicastre de juger si on doit mettre les gens au cabanon. Le Pêcheur,

lui, n’avait pas à s’occuper de pareilles distinctions.

Donc, suivre le premier instinct qui était le vrai? accepter sans faire

d’histoires?... Eh bien, non: il ne pouvait. Quelque chose le clouait

sur sa chaise, peut-être de la honte, à coup sûr la certitude qu’_elle_

le chasserait, si _elle_ savait.

Aigus, les yeux de Lethois n’avaient point quitté le Pêcheur. On aurait

cru que, prodigieusement lucides, ils ne perdaient aucune de ses

pensées.

De nouveau la voix grêle siffla:

--Imbécile!

Le Pêcheur frappa sa cuisse d’un coup de poing:

--Tonnerre! vous n’allez pas recommencer!

--Puisque je te l’offre...

--Raison de plus.

Un rire mince, pareil au tintement d’un grelot fêlé, secoua M. Lethois.

--Feuillette...

--Non.

--... Il n’y a rien.

--Alors cette fortune?

--Mon secret.

Le Pêcheur à son tour partit d’un rire convulsif:

--Ah bien! vous en avez une façon de faire des blagues!

--Écoute... la condition...

Le cou tendu, ressaisi par l’abominable tentation, le Pêcheur ne put se

défendre de répondre cette fois:

--Il y a donc une condition?...

Une seconde, la pensée de M. Lethois parut s’évanouir dans la brume: il

leva enfin le doigt vers le plafond:

--Là-haut... des fourmis...

Hébété, le Pêcheur recula sur sa chaise.

Un fou! parbleu: il avait affaire à un fou! A défaut de ces propos

incohérents où se mélangeaient à dose égale des souvenirs du matin et

l’idée fixe d’un trésor, l’attitude, le geste, l’inquiétante fixité des

prunelles, tout criait la folie. Et lui, Pêcheur, qui, depuis une

demi-heure, s’y laissait prendre, jouait à l’honnêteté! Mince de

grabuge! Tant d’histoires pour le colloque d’un vieux qui déraille et

d’un jobard qui l’écoute!

Frémissant, M. Lethois haleta:

--Pour les soigner, quand je serai parti, cent mille francs!... cent

mille après ma mort... avec les carnets!

--Vous dites?

Tout à coup le Pêcheur s’était relevé. La démence est contagieuse. En

vain venait-il de soupçonner qu’un vertige enivrait la cervelle de

Lethois. Ces mots: «Cent mille!» le rejetaient en plein rêve. Il était

possible que rien dans tout cela ne fût vrai: il était divin d’y croire,

fût-ce la durée d’un éclair...

Lethois répéta strident:

--Cent mille!

--Mais quoi, bon Dieu! de quoi s’agit-il?

Au lieu de répondre, M. Lethois dut porter les deux mains à sa gorge.

L’effroi d’échouer au port ravagea son visage.

Maintenant qu’il avait décidé de prendre ce vagabond pour confident, ne

fallait-il pas qu’il expliquât où était la clé du galetas, comment on

doit mettre du miel dans les soucoupes, entretenir la terre fraîche?...

Terrifié, le Pêcheur s’était penché vers lui, attendait.

Dans un grand effort, M. Lethois essaya de poursuivre: une sorte de

hoquet entrecoupé sortit seul de sa gorge.

Alors, une épouvante passa sur son visage: clairement il voyait ses

fourmis,--son œuvre!--abandonnées, perdues... Pour que le Pêcheur

s’occupât d’elles, sans hésiter il avait accepté de lui confier ses

carnets; en cas de disparition, le Pêcheur se fût indemnisé en vendant

sa gloire: on trafique de science comme d’un titre! Voici qu’au moment

suprême, un agresseur invisible l’empêchait de parler; aucun mot ne

venait plus: l’écroulement...

Un bruit de sonnailles tinta au bout du chemin. La voiture de Servin

approchait au grand trot. Thérèse aussi rentrait.

--C’est bon, dit le Pêcheur, je ne sais ce que vous voulez; mais pour

l’argent, on s’en bat l’œil!

La tête de M. Lethois roula sur son bras.

--Qu’arrive-t-il? s’écria Thérèse.

Le Pêcheur mit sur la poitrine de Lethois la main qu’il avait libre,

cette même main qui tout à l’heure, à cause d’_elle_, avait renoncé au

vol abominable.

--Rien, dit-il: avant deux minutes, il rouvrira les yeux, quand ce ne

serait que pour vous apercevoir!

* * * * *

Ensuite le départ...

Oscillant entre le Pêcheur et Marc,--enfin de retour--M. Lethois est

amené près du break, hissé sur la banquette, calé au milieu de

couvertures et d’oreillers. Pas un mot, un silence de funérailles; on ne

sait plus au juste si c’est un vivant ou un cadavre qu’on emmène.

Puis un claquement de fouet. Les chevaux s’ébrouent. Le Pêcheur sent

tomber sur lui le sourire amical de Thérèse qui remercie,--est-ce bien

elle ou lui qui devrait remercier?--la voiture s’ébranle, s’en va, et la

voici qui roule, emportant désormais pêle-mêle les arrivants, le

moribond... Elle roule, lourde de destinées imprévues et de cœurs

meurtris. Hier, ce matin encore, tous les êtres qu’elle porte

s’ignoraient: la tourmente venue les a blottis dans le même refuge; ils

se serrent, ne souffrant plus qu’à peine de leur propre mal pour

communier mieux dans une même pitié. Spectacle merveilleux pour qui sait

voir: tant de vies secrètes, tant d’angoisses diverses unies dans un

commun oubli pour venir à l’aide d’un pauvre égoïste qui agonise de son

égoïsme! Ainsi les lumières éparses d’une grande ville. Malgré que la

rafale souffle, et que beaucoup vacillent, et que d’autres s’éteignent,

une clarté monte au ciel, réconfortant au loin ceux qui, las de la

route, seraient tentés de ne plus marcher...

Tout à coup, au bord du chemin, presque dans la volute de poussière qu’a

laissée la voiture en tournant vers la grande route, une forme noire se

dresse, une autre sort de la haie. Deux exclamations se répondent:

--Vous étiez là! dit M. Taffin.

--Vous ici! fait Mlle Peyrolles.

A peine reconnaissent-ils leurs voix. Mlle Peyrolles est sans chapeau,

M. Taffin sans bréviaire. Mlle Peyrolles, pâle d’ordinaire, a les joues

enflammées: M. Taffin a perdu cette fleur qui rosait sa face grasse, il

est blafard et ses yeux luisent. En revanche, mus par un même instinct,

tous deux regardent la maison de Lethois. Comme elle est calme, avec ses

volets clos! Quelle paix bienheureuse l’enveloppe! Et une jalousie

semblable les étreint. Parce qu’ils n’ont point reconnu Lethois dans la

voiture, ils l’imaginent encore établi là-bas, tranquille, occupé de

lui-même.

Cependant, devant cette maison, un homme aussi a l’air d’attendre.

Inquiet, il scrute l’horizon, piétine, hésite; enfin il se décide, il

est en marche! C’est le Pêcheur. Pourquoi rester dès lors qu’_Elle_

n’est plus là, et qui le retient? Son logis?... un taudis. La rousse?...

ici ou là, facile à dépister. Les fourmis de Lethois?... un conte idiot.

Joie d’être sans feu ni lieu: on gîte où le désir vous pousse,

aujourd’hui à Montaigut et demain où l’aimée vous appelle!

--Où va-t-il? murmure Mlle Peyrolles, lorsqu’il a passé sans même

soulever sa coiffe.

--Je l’ignore, réplique M. Taffin.

A mesure qu’elle s’éloigne, la silhouette du Pêcheur apparaît glorieuse

sur la perspective de la route. Ses bras se balancent comme des ailes.

Au-dessus de lui il n’y a que du ciel et les nuages que le vent chasse.

--A-t-il de la chance! dit M. Taffin à voix basse.

Un pli d’amertume contracte alors la bouche de Mlle Peyrolles:

--Un heureux de la terre!

* * * * *

Ils en étaient là d’envier aussi ce vagabond!

La vie secrète · 第 77 / 95 题